Corrigé bac HGGSP 2026 Métropole jour 1 — Dissertation 1 : Les acteurs de la construction des mémoires
Sujet officiel du baccalauréat, spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.
Énoncé
Consigne officielle. Baccalauréat général, épreuve d'enseignement de spécialité, session 2026 — Histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques. Mardi 16 juin 2026. Durée de l'épreuve : 4 heures. L'usage de la calculatrice et du dictionnaire n'est pas autorisé. Le candidat traitera un sujet de dissertation, au choix parmi les sujets 1 et 2, et l'étude critique de documents. Répartition des points : dissertation, 10 points ; étude critique de documents, 10 points.
Le candidat traitera un sujet de dissertation, au choix parmi les sujets 1 et 2. Il précisera sur la copie le numéro du sujet choisi pour la dissertation.
Sujet de dissertation 1. Les acteurs de la construction des mémoires.
Corrigé
Analyse du sujet.
Le libellé est nominal, sans verbe ni question : c'est au candidat de le problématiser. Trois mots le portent. Les mémoires, au pluriel : depuis Maurice Halbwachs (Les Cadres sociaux de la mémoire, 1925), on sait qu'on ne se souvient jamais seul — la mémoire est un rapport au passé porté par un groupe, plurielle, sélective, affective, légitime mais non vérifiable, à la différence de l'histoire, savoir critique et réfutable. La construction : une mémoire n'est pas un souvenir spontané mais un produit fabriqué, entretenu, disputé ; Pierre Nora l'a formulé dans les Lieux de mémoire (1984-1992) : « il y a des lieux de mémoire parce qu'il n'y a plus de milieux de mémoire ». Monuments, dates, lois, procès, films sont les matériaux de cette construction. Les acteurs, enfin : le sujet demande de les identifier, de les hiérarchiser et surtout de montrer leurs interactions — l'État, les groupes porteurs de mémoire (témoins, associations), les juges, les historiens, les créateurs et les institutions internationales. Le sujet n'indique aucune borne : le cadrage se justifie par le programme. Le thème 3, « Histoire et mémoires », porte sur les conflits du XXe siècle — causes de la Première Guerre mondiale, guerre d'Algérie, génocide des Tutsis, guerres de Yougoslavie, génocide des Juifs et des Tsiganes — et sur la manière dont les sociétés se reconstruisent après eux. On retiendra donc le siècle qui va du traité de Versailles (1919) à nos jours, sur plusieurs échelles : la commune (les gacaca, les Stolpersteine), l'État (la France, l'Algérie, l'Allemagne, Israël), le monde (l'ONU, l'Unesco, le TPIY). Le sujet mobilise les deux axes du thème et son objet de travail conclusif ; le piège est le catalogue d'acteurs sans rapport de force ni chronologie.
Problématique.
Qui construit les mémoires des conflits du XXe siècle, par quels instruments et dans quels rapports de force ? Dans quelle mesure l'État, longtemps maître du récit, a-t-il dû partager cette construction avec les groupes porteurs de mémoire, puis avec des acteurs — juges, historiens, institutions internationales — qui revendiquent une autre légitimité ?
Plan détaillé.
I. L'État, premier constructeur des mémoires : nommer, légiférer, reconnaître.
A. Nommer et commémorer : le récit officiel. L'État fixe le vocabulaire : la France parle d'« événements » et d'« opérations de maintien de l'ordre » en Algérie, et l'expression « guerre d'Algérie » n'entre dans la loi que le 18 octobre 1999. Il fixe les dates : journée du 16 juillet, anniversaire de la rafle du Vél d'Hiv, instituée en 1993 ; 5 décembre 2002, inauguration du mémorial national de la guerre d'Algérie, quai Branly ; 19 mars, journée nationale du souvenir par la loi du 6 décembre 2012, contestée par plusieurs associations. Il fixe le sens des lieux : à Auschwitz, le musée créé par une loi polonaise de 1947 porte longtemps une mémoire nationale et antifasciste ; à Babi Yar, le monument soviétique de 1976 ne dit pas que les victimes étaient juives, une ménorah n'y est installée qu'en 1991. De l'autre côté de la Méditerranée, l'Algérie indépendante fait de la guerre de libération le mythe fondateur de l'État, sous le contrôle du FLN, avec le chiffre d'« un million et demi de martyrs » que les historiens Charles-Robert Ageron et Guy Pervillé estiment très supérieur aux bilans établis.
B. Légiférer, amnistier, archiver : le droit comme outil mémoriel. Les lois mémorielles françaises — loi Gayssot du 13 juillet 1990 réprimant la contestation des crimes contre l'humanité, loi du 29 janvier 2001 reconnaissant le génocide arménien, loi Taubira du 21 mai 2001, loi du 23 février 2005 dont l'article 4 sur le « rôle positif » de la colonisation est abrogé le 15 février 2006 — font de l'État un juge du passé. L'amnistie est l'outil inverse : décrets du 22 mars 1962, lois de 1966 et du 31 juillet 1968 pour l'Algérie, lois de 1951 et 1953 vidant les prisons de l'épuration ; elle éteint les poursuites et décourage le débat. L'archive enfin : l'État décide de ce que l'historien peut lire — la dérogation générale de décembre 2021 ouvre par anticipation les fonds judiciaires de la guerre d'Algérie. Dès 1919, l'article 231 du traité de Versailles avait ouvert la première « guerre des archives » : Berlin publie de 1922 à 1927 les quarante volumes de Die Grosse Politik pour démontrer son innocence, Londres et Paris répliquent par leurs propres collections.
C. Reconnaître : la parole d'État comme geste mémoriel. Le 16 juillet 1995, Jacques Chirac reconnaît la responsabilité de l'État français dans la déportation des Juifs : « la France, ce jour-là, accomplissait l'irréparable » ; ses prédécesseurs tenaient Vichy pour étranger à la République. Suivent, sur l'Algérie, une série de gestes : reconnaissance de la « sanglante répression » du 17 octobre 1961 par François Hollande (17 octobre 2012), de la responsabilité de l'État dans la mort de Maurice Audin (13 septembre 2018), de l'assassinat d'Ali Boumendjel (2 mars 2021), demande de pardon aux harkis (20 septembre 2021), loi de reconnaissance et de réparation du 23 février 2022. L'Allemagne fédérale ne reconnaît le génocide des Tsiganes comme génocide racial qu'en 1982 ; la France reconnaît l'internement des « nomades » le 29 octobre 2016, à Montreuil-Bellay.
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