Corrigé bac HGGSP 2026 Métropole jour 1 — Étude critique de documents : Les États-Unis et la question environnementale, entre protection et exploitation
Sujet officiel du baccalauréat, spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.
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Consigne officielle. Le candidat traitera l'étude critique de documents suivante.
Étude critique de documents – Les États-Unis et la question environnementale
Consigne – En analysant les documents, en les confrontant et en vous aidant de vos connaissances, vous expliquerez le rapport des États-Unis à l'environnement entre protection et exploitation.
Document 1. Préface du rapport du groupe d'experts sur la pollution de l'environnement, Restaurer la qualité de l'environnement, rédigée par le président des États-Unis, novembre 1965 (texte, lignes numérotées de 5 en 5 dans le sujet).
<blockquote class="border-l-4 border-gray-300 pl-4 italic my-4 text-gray-600"> « La Maison-Blanche, Washington, 5 novembre 1965
Nous sommes un pays riche.
Mais la technologie qui a permis notre prospérité rejette de grandes quantités de déchets et de produits usagés qui polluent notre air, empoisonnent nos eaux, et compromettent même notre capacité à nous nourrir. Dans le même temps, nous nous sommes entassés dans des zones métropolitaines denses où la concentration des déchets aggrave encore le problème. La pollution est aujourd'hui l'un des problèmes les plus répandus de notre société. Alors que notre population augmente, et que notre urbanisation et notre industrialisation s'intensifient, le flux de polluants dans l'air, les sols et les eaux s'accroît. Cette augmentation est si rapide que nos efforts actuels pour gérer la pollution suffisent à peine à maintenir la situation, et certainement pas à produire les améliorations nécessaires.
Face aux défis croissants de la pollution, à mesure que notre population augmente et que nos vies s'urbanisent et s'industrialisent, nous aurons besoin d'intensifier la recherche fondamentale dans divers domaines spécifiques, notamment la pollution des sols et les effets des polluants atmosphériques sur l'homme. Nous devons accorder la plus grande priorité à l'augmentation du nombre et de la qualité des scientifiques et des ingénieurs qui travaillent sur les problèmes liés au contrôle et à la gestion de la pollution.
Je demande aux départements et agences concernés d'examiner les recommandations et de me faire rapport sur les moyens à mettre en œuvre pour faire face aux problèmes cités dans le rapport.
En raison de son intérêt général, j'autorise la publication du rapport.
Lyndon B. Johnson ».
Source : Préface du rapport du groupe d'experts sur la pollution de l'environnement, Restaurer la qualité de l'environnement, rédigée par le président des États-Unis, novembre 1965.
Document 2. Émissions de dioxyde de carbone (CO<sub>2</sub>) exprimées en tonnes par habitant aux États-Unis (document reproduit dans le sujet PDF). Graphique en courbe : en abscisse les années, de 1800 à 2023 (graduations 1800, 1850, 1900, 1950, 2000,
- ; en ordonnée les tonnes de CO<sub>2</sub> par habitant, de 0 à 25 t (graduations de 5 en 5). Valeurs lues sur la courbe, approximatives : à peu près nulles en 1800 et inférieures à 1 t jusque vers 1850 ; montée continue ensuite, 5 t vers 1885, 10 t vers 1902, un premier sommet vers 17 t autour de 1918 ; chute vers 13,5 t en 1921, remontée vers 16 t à la fin des années 1920, effondrement à environ 11 t vers 1932, remontée vers 17-18 t en 1944 ; entre 15 et 17 t dans les années 1950, puis ascension jusqu'au maximum de la série, environ 22 t, vers 1973 ; second plateau vers 22 t jusqu'en 1979, recul vers 19 t au début des années 1980, plateau autour de 20-21 t des années 1990 à 2007 ; baisse ensuite, avec un creux vers 14 t en 2020, et un peu plus de 14 t en 2023 (environ 14,3 t).
Les émissions fossiles mesurent la quantité de dioxyde de carbone (CO<sub>2</sub>) émise par la combustion de combustibles fossiles et directement par des processus industriels tels que la production de ciment et d'acier. Le CO<sub>2</sub> fossile comprend les émissions provenant du charbon, du pétrole, du gaz, du ciment, de l'acier et d'autres processus industriels.
Ces données sont basées sur les émissions produites sur le territoire des États-Unis.
Source : Our World in data, site de données auquel contribuent les chercheurs de l'Université d'Oxford (novembre 2025).
Corrigé
Introduction.
Le document 1 est une source primaire officielle : la préface, datée de la Maison-Blanche le 5 novembre 1965 et signée par Lyndon B. Johnson, président des États-Unis de 1963 à 1969, d'un rapport d'experts intitulé Restaurer la qualité de l'environnement, rédigé par un groupe de scientifiques réunis auprès de la présidence sur la pollution. Le contexte est celui de la « Grande Société » de Johnson et d'une opinion alertée depuis Printemps silencieux de Rachel Carson (1962) ; le Wilderness Act vient d'être adopté en 1964. Le texte a deux destinataires : les « départements et agences » fédéraux, à qui le président demande un rapport, et l'opinion publique, puisqu'il « autorise la publication ». Le document 2 est une source secondaire statistique : une courbe des émissions de dioxyde de carbone d'origine fossile par habitant sur le territoire des États-Unis, de 1800 à 2023, publiée en novembre 2025 par Our World in Data, site adossé à l'université d'Oxford qui compile les inventaires d'émissions établis par les chercheurs. Les deux documents relèvent du thème 5, « L'environnement, entre exploitation et protection », et de son objet de travail conclusif, « Les États-Unis et la question environnementale : tensions et contrastes ». La consigne demande d'expliquer comment coexistent, aux États-Unis, une exploitation intensive des ressources et des milieux — dont la courbe est la trace — et une tradition de protection dont le texte de 1965 est un moment. Nous montrerons d'abord que les documents révèlent une puissance construite sur l'exploitation des énergies fossiles et la transformation des milieux ; puis qu'ils témoignent d'une prise de conscience et d'une tradition de protection précoces ; enfin que leur confrontation fait apparaître les tensions et les contrastes qui caractérisent ce rapport : entre le discours et la trajectoire, entre les échelons de décision, entre l'engagement et le retrait à l'échelle internationale.
1. Une puissance construite sur l'exploitation des ressources et la transformation
des milieux. La courbe du document 2 est d'abord celle d'une industrialisation. Presque nulles en 1800, les émissions par habitant restent inférieures à une tonne jusqu'au milieu du XIX<sup>e</sup> siècle, puis s'élèvent sans interruption : 5 t vers 1885, 10 t vers 1902, 17 t à la fin de la Première Guerre mondiale. C'est le passage, décrit par les historiens de l'environnement, d'une énergie de flux (bois, force animale, eau) à une énergie de stock : le charbon, puis le pétrole. Cette trajectoire accompagne la transformation brutale des milieux nord-américains : le Homestead Act de 1862 et le chemin de fer transcontinental (1869) livrent les Grandes Plaines à la charrue, le bison passe de plusieurs dizaines de millions de têtes à quelques centaines d'individus vers 1890, les forêts des Grands Lacs sont coupées à blanc — destruction que le document 2, limité au CO<sub>2</sub> fossile, ne mesure pas. La courbe montre ensuite que les émissions suivent l'activité économique comme son ombre : recul après 1918, effondrement d'environ 16 à 11 t entre 1929 et 1932 avec la Grande Dépression, remontée vers 18 t en 1944 avec l'effort de guerre. Le document 1 dit la même chose avec les mots d'un président : « Nous sommes un pays riche. Mais la technologie qui a permis notre prospérité rejette de grandes quantités de déchets ». La prospérité est posée d'abord, la pollution en est le prix ; « notre population augmente », « notre urbanisation et notre industrialisation s'intensifient » — Johnson écrit en 1965, au milieu de la « grande accélération » de l'après-guerre : sur le document 2, la courbe passe alors d'environ 16 t en 1950 à son maximum historique, environ 22 t, vers 1973, portée par l'automobile, la banlieue pavillonnaire et le pétrole bon marché. Cette tradition de l'exploitation a ses théoriciens : Gifford Pinchot, premier chef du Forest Service (1905), défend la conservation, gestion scientifique des ressources ; le barrage de Hetch Hetchy, autorisé en 1913 dans le parc du Yosemite, et la Tennessee Valley Authority (1933) en sont les monuments.
2. Une prise de conscience et une tradition de protection précoces.
Le document 1 n'est pourtant pas le texte d'un pays indifférent : il s'inscrit dans une tradition de protection que les États-Unis ont, pour une large part, inventée. Le parc national de Yellowstone, créé le 1<sup>er</sup> mars 1872, est le premier du monde ; John Muir fonde le Sierra Club en 1892 et défend la preservation, c'est-à-dire la mise hors d'usage de sanctuaires de nature ; Theodore Roosevelt laisse l'Antiquities Act (1906) et le National Park Service est créé en 1916. Le Dust Bowl des années 1930 fait de l'État fédéral un gestionnaire des sols (Soil Conservation Service, 1935). Johnson appartient à un autre moment, celui où l'attention se déplace de la nature sauvage vers la santé et la pollution diffuse, à la suite de Rachel Carson : les trois maux qu'il nomme — l'air pollué, les eaux empoisonnées, « notre capacité à nous nourrir » compromise — sont ceux des pesticides et des rejets industriels, non ceux du bison ou de la forêt. Sa réponse est significative : il appelle « la recherche fondamentale », « l'augmentation du nombre et de la qualité des scientifiques et des ingénieurs », « le contrôle et la gestion de la pollution ». C'est la langue de Pinchot plutôt que celle de Muir : on ne renonce pas à la croissance, on la gère par la science et l'administration. Le rapport qu'il préface est d'ailleurs resté célèbre parce que ses experts y signalaient déjà, en annexe — un texte rédigé sous la direction de l'océanographe Roger Revelle, avec Charles Keeling —, l'accumulation du dioxyde de carbone atmosphérique due aux combustibles fossiles : l'un des premiers avertissements officiels sur ce qui deviendra la question climatique — et que la préface ne mentionne pas. Cinq ans plus tard, la prise de conscience devient loi : National Environmental Policy Act signé le 1<sup>er</sup> janvier 1970, premier Earth Day du 22 avril 1970 et ses vingt millions de participants, création de l'EPA le 2 décembre 1970, Clean Air Act refondu en 1970, Clean Water Act en 1972, interdiction du DDT la même année, Endangered Species Act en 1973, Superfund en 1980 après le scandale de Love Canal — une législation adoptée sous une présidence républicaine et souvent à la quasi-unanimité : l'environnement n'est alors pas un clivage partisan. Sur le document 2, ce moment coïncide avec la fin de l'ascension : après 1973, la courbe cesse de monter — elle plafonne vers 22 t jusqu'en 1979, puis recule sous 19 t en 1983 —, sous l'effet conjugué des chocs pétroliers de 1973 et de 1979 et des premières normes d'efficacité. À l'échelle internationale, les États-Unis sont même moteurs : protocole de Montréal sur la couche d'ozone (1987), ratifié sous Ronald Reagan ; convention-cadre sur les changements climatiques signée à Rio en 1992 sous George H. W. Bush.
3. Tensions et contrastes : le discours, la trajectoire, les échelons et le
monde. La confrontation des deux documents révèle d'abord un écart entre les mots et la courbe. Le président qui, en 1965, juge que les efforts « suffisent à peine à maintenir la situation » préside un pays dont les émissions par habitant vont encore croître d'environ un quart jusqu'en 1973, de 17-18 t à 22 t ; et le plateau des années 1980 à 2007, entre 19 et 21 t, montre que la grande législation de 1970 a réduit les pollutions locales — l'air des villes, la qualité des eaux — sans toucher au carbone, absent des priorités du texte. La baisse postérieure à 2007, jusqu'à un peu plus de 14 t en 2023, est elle-même ambiguë : elle doit à la crise de 2008 et à l'efficacité énergétique, mais aussi à la révolution des hydrocarbures de schiste, la fracturation hydraulique et le forage horizontal ayant substitué le gaz au charbon dans la production d'électricité — c'est une forme d'exploitation qui fait baisser la courbe. Elle doit enfin à la désindustrialisation : le document ne compte que les émissions « produites sur le territoire », non l'empreinte des biens importés. Le deuxième contraste tient au fédéralisme, que le document 1 laisse entrevoir quand Johnson s'adresse aux seuls « départements et agences » fédéraux : la Constitution ne donne pas à l'État fédéral de compétence environnementale générale, et la décision est éclatée. L'EPA réglemente dans les limites que fixe le juge — l'arrêt Massachusetts v. EPA du 2 avril 2007 fait des gaz à effet de serre des « polluants atmosphériques » au sens du Clean Air Act, l'arrêt West Virginia v. EPA du 30 juin 2022 borne les pouvoirs de l'agence ; le président agit par décret, et le monument de Bears Ears est créé en décembre 2016, amputé de plus de 80 % en décembre 2017, rétabli en octobre 2021 ; la Californie, dotée d'un Air Resources Board depuis 1967, impose à l'industrie automobile des normes plus strictes que Washington, dérogation retirée en 2019 et rétablie en 2022, tandis que le Texas fait des hydrocarbures son modèle et que l'État de New York interdit la fracturation en 2014. Le troisième contraste est international. La règle des deux tiers du Sénat met hors de portée tout traité climatique contraignant : la résolution Byrd-Hagel du 25 juillet 1997, votée par 95 voix contre 0, condamne d'avance le protocole de Kyoto, signé et jamais ratifié. L'accord de Paris est conçu pour être accepté par décret — d'où le va-et-vient : annonce conjointe de Barack Obama et de Xi Jinping en novembre 2014 qui rend l'accord possible, retrait annoncé le 1<sup>er</sup> juin 2017 par Donald Trump avec effet au 4 novembre 2020, retour le 19 février 2021, nouveau retrait engagé le 20 janvier 2025. Pendant ce temps, des gouverneurs fondent la U.S. Climate Alliance (juin 2017), des ONG expertes et procédurières (Sierra Club, 1892 ; Natural Resources Defense Council,
- portent le contentieux, et des firmes se partagent entre la fabrique du doute — la Global Climate Coalition (1989-2002) analysée par Naomi Oreskes et Erik Conway dans Les Marchands de doute (2010) — et l'investissement dans les technologies bas-carbone que subventionne l'Inflation Reduction Act du 16 août 2022. Le document 2, enfin, dit encore une chose par ce qu'il tait : à un peu plus de 14 t par habitant, les États-Unis émettent environ trois fois la moyenne mondiale (de l'ordre de 4,7 t), restent le deuxième émetteur derrière la Chine et le premier en cumul depuis 1850.
Portée et limites des documents.
Le document 1 est une préface, non le rapport : un texte de communication politique qui met en scène un président agissant, et dont le « nous » englobant masque l'inégale exposition aux pollutions que dénoncera, à partir du comté de Warren en 1982, le mouvement de la justice environnementale. Il ne nomme aucune cause — ni les industries, ni l'automobile —, n'annonce aucune norme, et demande un rapport sur un rapport ; « j'autorise la publication » rappelle que l'information scientifique dépend alors de la décision présidentielle. Son intérêt est précisément là : il date le moment où l'« environnement », mot alors nouveau, entre dans le vocabulaire de l'État fédéral, sous la forme de la pollution et non encore du climat. Le document 2 est une série fiable et longue — les valeurs antérieures à 1900 sont des reconstitutions — mais le choix du « par habitant » lisse la croissance de la population, passée de quelques millions en 1800 à plus de trois cents millions, et donc l'explosion du total ; il ne compte que le CO<sub>2</sub> fossile territorial, ni le méthane des puits de schiste, ni les changements d'usage des sols, ni les importations ; et il n'explique rien : un lecteur pressé attribuerait la baisse récente à la protection quand elle doit aussi à l'exploitation. Les deux documents ne parlent d'ailleurs pas du même « environnement » — la pollution en 1965, le carbone en 2025 : la notion elle-même est une construction historique et politique.
Conclusion.
Le rapport des États-Unis à l'environnement n'est pas une incohérence mais une tension structurelle. Le pays qui a inventé le parc national en 1872, le mouvement écologiste de masse en 1970 et l'agence environnementale moderne est aussi celui qui a bâti sa prospérité sur l'énergie de stock, comme le dit la courbe, et qui l'assume, comme le dit Johnson : « Nous sommes un pays riche ». La protection y naît toujours au cœur de l'exploitation — Yellowstone au temps du massacre des bisons, la préface de 1965 à la veille du maximum d'émissions — et elle y prend la forme gestionnaire de Pinchot plus souvent que la forme sanctuaire de Muir. Deux traditions, des acteurs fédéraux qui se contredisent, cinquante États dont certains vont plus loin que Washington et d'autres à l'opposé, un engagement international indispensable et intermittent : tels sont les « tensions et contrastes » que le programme désigne. La baisse de la courbe depuis 2007 est réelle, mais elle laisse les États-Unis très au-dessus de la moyenne mondiale, et le nouveau retrait de l'accord de Paris en 2025 rappelle que, dans ce pays, ce qu'un président fait par décret, un autre le défait de même.