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Corrigé bac HLP 2025 Métropole jour 1 — Deuxième partie : La littérature a-t-elle pour vocation d'éduquer à la sensibilité ?

Sujet officiel du baccalauréat, spécialité humanités, littérature et philosophie, session 2025. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

Sujet officiel (PDF)

Énoncé

Rappel du texte. Condorcet, Cinq mémoires sur l'instruction publique, 1791 — texte transcrit dans la première partie. Il s'ouvre ainsi : « Les premiers sentiments auxquels il faut exercer l'âme des enfants, et sur lesquels il est utile de l'arrêter, sont la pitié pour l'homme et pour les animaux ». Condorcet y fait de cette pitié, née de « cette douleur irréfléchie et presque organique, produite en nous par la vue ou par le souvenir des souffrances d'un autre être sensible », le « premier principe actif de toute moralité comme de toute vertu » ; et il avertit que, chez l'homme « occupé de travaux grossiers qui émoussent sa sensibilité », « l'habitude de la dureté produit cette disposition à la férocité ».

Deuxième partie : essai littéraire (10 points)

La littérature a-t-elle pour vocation d'éduquer à la sensibilité ?

Corrigé

Introduction

Le sujet ne demande pas si la littérature peut nous rendre plus sensibles : il demande si elle en a la vocation. Le mot vient de vocare, appeler : une vocation est une destination propre, ce par quoi une chose se définit — non un effet parmi d'autres, mais une fin. Et « éduquer à la sensibilité » n'est pas dresser une faculté, c'est y conduire : rendre capable de sentir, et de sentir finement. Le sujet suppose donc deux choses : que la sensibilité s'éduque, ce que Condorcet accorde puisqu'il faut « exercer l'âme des enfants » ; et qu'une œuvre puisse recevoir une mission, ce qu'une tradition entière lui refuse.

Le texte de Condorcet fournit à la fois le point de départ et l'embarras. Il dit d'où naît la pitié : « par la vue ou par le souvenir des souffrances d'un autre être sensible ». Le souvenir : donc en l'absence de la chose, par une représentation — exactement ce que la littérature offre. Elle semble l'instrument désigné du programme de Condorcet. Mais un pouvoir n'est pas une mission, et le soupçon s'installe : si la littérature se donne pour fin d'éduquer, ne devient-elle pas une leçon ? Et n'est-elle pas aussi bien ce qui fausse la sensibilité que ce qui la forme ?

Nous montrerons d'abord que la littérature a fait cette éducation et que le XVIIIe siècle lui en a confié la charge (I) ; puis que ce pouvoir ne fait pas une vocation (II) ; enfin que ce qu'elle éduque n'est pas un contenu de sentiments mais une capacité de percevoir — elle n'éduque qu'à la condition de ne pas s'en faire une mission (III).

I. La littérature a fait cette éducation, et son siècle lui en a confié la charge

L'opération que Condorcet décrit est celle de la lecture. Adam Smith, dans la Théorie des sentiments moraux (1759), appelle sympathie le mouvement par lequel nous nous transportons par imagination dans la situation d'autrui : rien ne réalise ce transport aussi complètement qu'un roman, qui nous installe dans une conscience qui n'est pas la nôtre et nous fait souffrir d'une souffrance qui ne nous coûte rien.

Le siècle a inventé le dispositif qui l'exerce. Le roman sentimental anglais — Richardson, dont Paméla paraît en 1740 et Clarisse en 1748 — forme un lecteur qui pleure sur des personnages et tient ses larmes pour la preuve de sa qualité morale ; Diderot, dans son Éloge de Richardson (1762), soutient que de tels livres portent à la vertu plus sûrement que les traités de morale, parce qu'ils ne l'énoncent pas mais la font éprouver. Julie ou la Nouvelle Héloïse (1761) devient l'un des grands succès du siècle, et Rousseau reçoit des lettres de lecteurs qui lui demandent si Julie a existé. Le moyen est technique, et c'est ce qu'il faut voir : la forme épistolaire donne le sentiment au moment où il est éprouvé, non après coup ; l'épistolier ignore la suite, se contredit, écrit sous le coup, et la phrase suspendue, l'exclamation, la reprise deviennent les signes mêmes de la sincérité. Avec Les Souffrances du jeune Werther (1774), Goethe enferme le lecteur dans une seule conscience et lui fait tenir pour le contenu d'une vie ce qui n'en était pas : la lumière d'un matin de mai, le geste d'une jeune femme qui coupe du pain. Le succès européen du livre tient à un paradoxe : des milliers de lecteurs se reconnaissent dans ce qu'un individu unique avait de plus singulier. Ce qui s'apprend là s'appelle bien sensibilité : qu'un sentiment mérite d'être regardé, et qu'il a une forme.

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