Corrigé bac HLP 2025 Métropole jour 1 — Première partie : Condorcet : pourquoi exercer l'âme des enfants à la pitié
Sujet officiel du baccalauréat, spécialité humanités, littérature et philosophie, session 2025. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.
Énoncé
Humanités, littérature et philosophie — session 2025, Métropole, mardi 17 juin 2025. Durée de l'épreuve : 4 heures. L'usage de la calculatrice et du dictionnaire n'est pas autorisé. Chacune des parties est traitée sur des copies séparées. Première partie : 10 points ; deuxième partie : 10 points.
Les premiers sentiments auxquels il faut exercer l'âme des enfants, et sur lesquels il est utile de l'arrêter, sont la pitié pour l'homme et pour les animaux, une affection habituelle pour ceux qui nous ont fait du bien, et dont les actions nous en montrent le désir ; affection qui produit la tendresse filiale et l'amitié. Ces sentiments sont de tous les âges ; ils sont fondés sur des motifs simples et voisins de nos sensations immédiates de plaisir ou de peine ; ils existent dans notre âme aussitôt que nous pouvons avoir l'idée distincte d'un individu, et nous n'avons besoin que d'en être avertis pour apprendre à les apercevoir, à les reconnaître, à les distinguer.
La pitié pour les animaux a le même principe que la pitié pour les hommes. L'une et l'autre naissent de cette douleur irréfléchie et presque organique, produite en nous par la vue ou par le souvenir des souffrances d'un autre être sensible. Si on habitue un enfant à voir souffrir des animaux avec indifférence ou même avec plaisir, on affaiblit, on détruit en lui, même à l'égard des hommes, le germe de la sensibilité naturelle, premier principe actif de toute moralité comme de toute vertu, et sans lequel elle n'est plus qu'un calcul d'intérêt, qu'une froide combinaison de la raison. Gardons-nous donc d'étouffer ce sentiment dans sa naissance ; conservons-le comme une plante faible encore, qu'un instant peut flétrir et dessécher pour jamais. N'oublions pas surtout que dans l'homme occupé de travaux grossiers qui émoussent sa sensibilité, et le ramènent aux sentiments personnels, l'habitude de la dureté produit cette disposition à la férocité qui est le plus grand ennemi des vertus et de la liberté du peuple, la seule excuse des tyrans, le seul prétexte spécieux1 de toutes les lois inégales.
Condorcet, Cinq mémoires sur l'instruction publique, 1791.
{ 1 spécieux : qui a une belle apparence, mais qui est faux et sans valeur.}
Première partie : interprétation philosophique (10 points)
Pourquoi, d'après ce texte, faut-il « exercer l'âme des enfants » à la pitié ?
Corrigé
Introduction
Condorcet (1743-1794), mathématicien et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, publie en 1791 les Cinq mémoires sur l'instruction publique, un an avant le Rapport qu'il présentera à l'Assemblée législative. Leur thèse est connue : l'instruction publique est un devoir de justice, et l'État doit instruire — transmettre des vérités vérifiables — sans éduquer, c'est-à-dire sans imposer d'opinions. Le passage proposé porte pourtant sur la formation morale des enfants, et il surprend : ce savant n'y fonde pas la morale sur la raison, mais sur un sentiment. Le genre du mémoire, adressé aux législateurs, explique le ton prescriptif : « il faut », « Gardons-nous », « N'oublions pas ».
La question tient dans un verbe. On exerce ce qui existe déjà — un membre, une faculté ; on n'exerce pas ce qu'on crée. Condorcet ne dit donc pas qu'il faut donner la pitié aux enfants : elle est là, et pourtant il faut s'en occuper. D'où le problème : si la pitié est naturelle, pourquoi une éducation est-elle nécessaire, et que se passe-t-il si elle manque ? Et pourquoi la pitié, plutôt que le devoir ou la justice ? Le texte apporte trois réponses qui s'emboîtent : la pitié est le premier sentiment disponible, déjà présent, de sorte que l'exercer est possible très tôt (I) ; elle est le germe fragile de toute morale, qu'une habitude contraire peut détruire pour toujours (II) ; sa perte fait un peuple féroce, et un peuple féroce est l'excuse des tyrans (III).
I. Exercer, non créer : une pédagogie de l'attention
Le premier paragraphe établit d'abord ce que l'éducation morale n'a pas à faire. Les « premiers sentiments » — « la pitié pour l'homme et pour les animaux », puis « une affection habituelle pour ceux qui nous ont fait du bien », d'où sortent « la tendresse filiale et l'amitié » — ne sont pas à inculquer : « ils existent dans notre âme ». Le verbe « exercer » et l'expression « sur lesquels il est utile de l'arrêter » décrivent une pédagogie de l'attention : arrêter l'âme sur un sentiment, c'est l'empêcher de glisser ; l'exercer, c'est le faire jouer souvent pour qu'il se fortifie. La fin du paragraphe mesure l'intervention : « nous n'avons besoin que d'en être avertis pour apprendre à les apercevoir, à les reconnaître, à les distinguer ». Le tour restrictif « ne… que » réduit le maître au rôle de celui qui avertit ; la gradation des trois infinitifs décrit l'apprentissage entier : apercevoir, c'est remarquer qu'on éprouve quelque chose ; reconnaître, c'est l'identifier comme le même quand il revient ; distinguer, c'est le séparer des sentiments voisins — la pitié n'est ni la peur, ni le dégoût, ni l'intérêt. L'enfant n'apprend pas à sentir, il apprend à lire ce qu'il sent — et ce qu'il vérifie ainsi, il le trouve en lui-même.
Pourquoi la pitié vient-elle en premier ? Ces sentiments « sont de tous les âges » : un enfant les éprouve comme un adulte, alors que l'idée de justice suppose une abstraction dont il n'est pas encore capable. Et ils « sont fondés sur des motifs simples et voisins de nos sensations immédiates de plaisir ou de peine » : la genèse est celle de la philosophie sensualiste, de Locke à Condillac (Traité des sensations, 1754), pour laquelle tout ce qui est dans l'esprit vient d'abord des sens. L'enfant, qui sent avant de raisonner, possède donc la pitié avant tout raisonnement. La condition posée — « l'idée distincte d'un individu » — dit enfin ce qu'est ce sentiment : il est relatif à un autre, et la vie morale commence quand on reconnaît un être distinct de soi. Rousseau, au livre IV de l'Émile (1762), faisait de même de la pitié le premier sentiment relatif qui touche le cœur humain. Première raison : il faut exercer la pitié parce qu'on le peut, dès l'enfance, et parce qu'elle est la porte par laquelle l'enfant entre dans le monde des autres.
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