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Corrigé bac HLP 2025 Métropole jour 2 — Première partie : Szymborska, Je ne sais quelles gens : les victimes de la guerre

Sujet officiel du baccalauréat, spécialité humanités, littérature et philosophie, session 2025. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

Sujet officiel (PDF)

Énoncé

Humanités, littérature et philosophie — session 2025, Métropole, mercredi 18 juin 2025. Durée de l'épreuve : 4 heures. L'usage de la calculatrice et du dictionnaire n'est pas autorisé. Chacune des parties est traitée sur des copies séparées. Première partie : 10 points ; deuxième partie : 10 points.

Je ne sais quelles gens

Je ne sais quelles gens fuyant je ne sais quelles autres.
Dans un je ne sais quel pays sous le soleil
et sous certains nuages.

Ils laissent derrière eux leur je ne sais quel tout,
champs labourés, je ne sais quelles poules, quels chiens,
quels miroirs où des flammes se reflètent.

Ils portent sur leurs dos cruches et balluchons.
Plus ils sont vides et plus ils pèsent lourd.

S'accomplit en silence – je ne sais quel dénouement,
dans le tumulte, d'un quignon de pain – je ne sais quel dépouillement,
et puis, d'un enfant mort – je ne sais quel balancement.

Devant eux toujours la même route – pas par là,
le même pont – qu'il ne faut pas,
à travers une rivière bizarrement toute rose.
Autour sans cesse des tirs, une fois près, une fois loin,
au dessus un avion qui tourne un peu.

Il faudrait là un peu d'invisibilité,
de grisaillerie caillou,
ou, mieux encore, d'absence,
pour un très court instant, voire un tantinet plus long.

Il se passera sans doute, mais alors quoi et où ?
Quelqu'un les accueillera, mais alors qui et quand,
en combien de personnes, avec quelles intentions ?
S'il a encore le choix,
il voudra bien, peut-être, ne pas être leur ennemi,
et leur laisser une je ne sais quelle vie.

Wislawa Szymborska, Vue avec grain de sable, 1996,
traduit du polonais par Piotr Kaminski.

Première partie : interprétation littéraire (10 points).
Que dit ce poème des victimes de la guerre ?

Corrigé

Introduction

Wislawa Szymborska (1923-2012), poétesse polonaise, prix Nobel de littérature en 1996, n'a jamais écrit une poésie de tribune : sa manière est l'ironie discrète et la question faussement naïve. « Je ne sais quelles gens », recueilli dans l'anthologie française Vue avec grain de sable (1996, traduction de Piotr Kaminski), est un poème en vers libres — vingt-six vers, sept strophes inégales — qui suit une colonne de fuyards, des civils chassés par une guerre que rien ne nomme. Que dit ce poème des victimes de la guerre ? Ce qu'il dit d'abord, dès son titre, c'est qu'il ne sait pas : « je ne sais quelles gens », « je ne sais quel pays ». Comment un texte qui refuse de savoir qui sont ces victimes parvient-il à dire, mieux qu'un reportage, ce qu'elles sont ? L'indétermination n'y est pas une pauvreté du regard : elle est la vérité même de la condition de victime, et la position éthique du poème. Trois degrés s'y succèdent : des victimes sans nom ni lieu ; des victimes dépouillées jusqu'à ne plus vouloir être rien ; des vies remises au bon vouloir d'autrui.

I. Des victimes sans nom, sans lieu, sans cause : l'indétermination comme condition

Le procédé le plus visible est le retour de la formule « je ne sais quel(les) » : neuf fois dans le texte, une fois dans le titre. Elle porte sur tout ce qu'un récit de guerre précise d'ordinaire — les acteurs (« je ne sais quelles gens fuyant je ne sais quelles autres »), le lieu (« un je ne sais quel pays »), les biens (« leur je ne sais quel tout »), les événements (« dénouement », « dépouillement », « balancement ») et jusqu'à l'avenir (« une je ne sais quelle vie »). Le mot « gens », collectif et vague, sans singulier, fait le reste : aucun nom propre, aucun visage, aucune nationalité. Les victimes sont d'abord cela : une foule que l'on ne distingue pas.

Cette indétermination produit l'universalité. Le pays est « sous le soleil / et sous certains nuages » — n'importe où, sous un ciel quelconque ; l'adjectif « certains » est à lui seul un refus de décrire. Le poème ne parle pas d'une guerre, il parle de toutes : les colonnes de réfugiés de 1940, celles des Balkans dans les années 1990, celles d'aujourd'hui tiennent dans les mêmes vers. Le premier vers ajoute quelque chose de plus inquiétant : « Je ne sais quelles gens fuyant je ne sais quelles autres ». La symétrie coule poursuivants et poursuivis dans le même moule grammatical : les agresseurs sont « quelles autres » gens, des semblables. La guerre n'oppose pas ici des monstres à des innocents ; elle sépare des voisins, et rien dans la langue ne permet de les distinguer.

Reste à comprendre qui dit « je ne sais ». Le locuteur n'est ni témoin ni combattant : il regarde de loin, comme nous regardons ces images. Son aveu est à double fond — honnêteté de celui qui n'a pas vécu cela, mais aussi miroir de notre regard distrait. Ce que le poème dit des victimes commence par ce qu'il dit de nous : nous ne savons pas qui elles sont, et nous ne cherchons pas à le savoir.

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