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Corrigé bac HLP 2026 Métropole jour 1 — Deuxième partie : Dans quelle mesure les machines échappent-elles à l'humain ?

Sujet officiel du baccalauréat, spécialité humanités, littérature et philosophie, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

Sujet officiel (PDF)

Énoncé

Humanités, littérature et philosophie — session 2026, Métropole, mardi 16 juin 2026. Durée de l'épreuve : 4 heures. Chacune des parties est traitée sur des copies séparées. Deuxième partie : 10 points.

Le texte du sujet est l'extrait de Jean Giono, Triomphe de la vie (1941), transcrit dans la première partie, qui commence par : « De l'immense armée immobile des usines, sort l'immense armée des machines animées épaule contre épaule, sur des rangs de plusieurs milliers, sur plusieurs milliers de rangs, capables de tout faire, depuis celle qui peut saisir un fil de soie jusqu'à celle qui peut grossir mille fois le soleil. » et s'achève par : « Chaque machine transforme deux matières : la matière pour la transformation de laquelle elle a été inventée et l'homme qui se sert de la machine. Ce pouvoir de transformation qu'elle fait ainsi subir à l'homme appartient en propre à la machine autant que l'esprit appartient en propre à l'homme. C'est l'esprit de la machine. »

Deuxième partie : essai philosophique (10 points).
Dans quelle mesure les machines échappent-elles à l'humain ?

Corrigé

Introduction

Dans Triomphe de la vie (1941), Jean Giono décrit « l'immense armée des machines » qui sort des usines et affirme que chaque machine est « à deux fins » : celle « pour laquelle les hommes l'ont inventée » et celle « qui est l'esprit même de la machine, sans que les hommes puissent exercer le moindre contrôle sur cette fin ». La formule surprend : une machine est, par définition, une chose fabriquée par des hommes pour des hommes. Comment ce qui procède entièrement de nous pourrait-il nous échapper ? D'où la question : dans quelle mesure les machines échappent-elles à l'humain ?

Il faut d'abord entendre le verbe. Une chose échappe à notre contrôle quand elle fait autre chose que ce que nous voulions ; elle échappe à notre compréhension quand nous ne savons plus expliquer ce qu'elle fait ; elle échappe à l'humain, au sens le plus fort, quand elle cesse d'appartenir au monde humain et se met à le transformer du dehors — ce que Giono appelle transformer « l'homme qui se sert de la machine ». Le sujet ne dit pas « l'homme » mais « l'humain » : échappent-elles non seulement aux individus qui les manient, mais à ce qui fait de nous des humains ? « Dans quelle mesure », enfin, demande un degré et des conditions.

La réponse spontanée est double : pour le technicien, un outil n'échappe à personne, seuls ses usages sont bons ou mauvais ; pour le lecteur de Giono, la machine a une logique propre que nul ne commande. Nous soutiendrons que les machines n'échappent pas à l'humain comme des créatures en fuite, mais qu'elles lui échappent réellement dès lors qu'elles forment un système : un système a ses fins, son échelle et son opacité, et aucun individu n'en répond. La mesure de cet échappement n'est donc pas fixée par le métal, mais par notre renoncement à répondre de ce que nous fabriquons. Trois moments : la machine comme prolongement de l'humain ; les trois manières dont elle lui échappe pourtant ; la mesure de cet échappement, politique et morale avant d'être technique.

I. La machine ne saurait échapper à l'humain, puisqu'elle en procède

La première réponse tient dans un argument d'origine : la machine est ce que l'humain a de plus humain. Le mythe de Prométhée, dans le Protagoras de Platon (vers 380 av. J.-C.), le dit nettement. Épiméthée, chargé de distribuer les capacités aux vivants, a tout donné aux bêtes — griffes, fourrure, vitesse — et oublié l'homme, qui reste nu ; Prométhée dérobe alors le feu et le savoir des arts pour les lui donner. L'homme n'a pas de nature positive : il est l'être qui compense son manque par la technique. Bergson en tire, dans L'Évolution créatrice (1907), une définition : l'intelligence est d'abord la faculté de fabriquer des objets artificiels, notamment des outils à faire des outils, et notre espèce devrait s'appeler Homo faber plutôt qu'Homo sapiens. La machine, outil à faire des outils, est donc la signature de l'intelligence humaine : dire qu'elle échappe à l'humain, ce serait dire que l'humain s'échappe à lui-même.

De là découle la thèse de la neutralité : la machine n'a pas de fin propre, elle sert celles qu'on lui donne. Le chœur d'Antigone de Sophocle (vers 441 av. J.-C.) l'énonçait déjà en chantant l'homme deinon, redoutable et admirable à la fois, dont l'habileté conduit tantôt au mal, tantôt au bien : la technique est neutre, et la limite ne peut venir que des lois de la cité. Descartes, dans la sixième partie du Discours de la méthode (1637), donne à cette confiance sa formule moderne : une philosophie pratique nous rendrait « comme maîtres et possesseurs de la nature ». Dans ce cadre, la machine n'échappe pas : elle obéit, et si elle nuit, c'est qu'un homme l'a voulu.

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