Adloun

Corrigé bac HLP 2026 Métropole jour 1 — Première partie : Giono, Triomphe de la vie : le regard sur le travail de la machine

Sujet officiel du baccalauréat, spécialité humanités, littérature et philosophie, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

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Énoncé

Humanités, littérature et philosophie — session 2026, Métropole, mardi 16 juin 2026. Durée de l'épreuve : 4 heures. L'usage de la calculatrice et du dictionnaire n'est pas autorisé. Chacune des parties est traitée sur des copies séparées. Première partie : 10 points ; deuxième partie : 10 points.

De l'immense armée immobile des usines, sort l'immense armée des machines animées épaule contre épaule, sur des rangs de plusieurs milliers, sur plusieurs milliers de rangs, capables de tout faire, depuis celle qui peut saisir un fil de soie jusqu'à celle qui peut grossir mille fois le soleil. Elles font tout : elles font la guerre, elles disent la messe, elles rapetissent la terre, changent les fleuves de place, transforment un sapin en journal, se servent de tout comme matière première, se servent d'un lac, se servent d'une montagne, se servent du vent, de la pluie, de la mer, se servent de rien, font naître ce dont elles se servent ; changent les vallées en lacs, les marais en plaines, les plaines en villes, les villes en usines, les usines en machines, les machines en machines ; entassent sur les valeurs premières des valeurs secondes, des valeurs troisièmes, des valeurs millièmes qui deviennent premières, sur lesquelles de nouvelles machines entassent de nouvelles valeurs secondes, troisièmes, millièmes<sup>1</sup> ; font un charroi<sup>2</sup> extraordinaire de voluptés et de jouissances, comme des fourmis changeant de place les œufs de la fourmilière, les mangent, les pondent, les soignent, les abandonnent, les nourrissent, les affament, les charcutent, les greffent les unes sur les autres, les pilent comme du poivre, les répandent partout comme de la poudre, les allument, les éteignent partout à la fois comme le vent allume et éteint le phosphore de la mer, les font changer de sens, de but, de résultat, plus vivement que change de sens le vol de l'hirondelle et, détruisant leur destination première, inventent, par la simple mise en marche de leurs corps métalliques, des destinations secondes, troisièmes, millièmes, auxquelles cette mouture, ce pilage<sup>3</sup>, ce greffage de voluptés les unes sur les autres s'adressera désormais. Les machines existent en immenses diversités. Chaque machine est à deux fins : la fin pour laquelle les hommes l'ont inventée et la fin qui est l'esprit même de la machine, sans que les hommes puissent exercer le moindre contrôle sur cette fin. Chaque machine transforme deux matières : la matière pour la transformation de laquelle elle a été inventée et l'homme qui se sert de la machine. Ce pouvoir de transformation qu'elle fait ainsi subir à l'homme appartient en propre à la machine autant que l'esprit appartient en propre à l'homme. C'est l'esprit de la machine.

Jean Giono, Triomphe de la vie, 1941.

{ <sup>1</sup> De nouvelles valeurs secondes, troisièmes, millièmes : les richesses naturelles, à force d'échanges, de transformations et de spéculations, deviennent des valeurs négociables en bourse.<br> <sup>2</sup> Charroi : transporter par chariot.<br> <sup>3</sup> Mouture, pilage : actions de broyer des grains de céréales pour les transformer en farine.}

Première partie : interprétation littéraire (10 points).<br> Quel regard Jean Giono porte-t-il sur le travail de la machine ?

Corrigé

Introduction

Jean Giono (1895-1970), romancier de la Provence (Colline, 1929 ; Regain, 1930), ancien combattant de 1914-1918 devenu pacifiste, a écrit dans les années 1930 une suite d'essais qui opposent à la civilisation industrielle la vie paysanne et artisanale célébrée dans Les Vraies Richesses (1936). Triomphe de la vie (1941), publié en pleine guerre, prolonge cette réflexion : l'artisan y garde la mesure de l'homme, la machine l'a perdue. L'extrait est le tableau de cette puissance. Une première phrase fait sortir « l'immense armée des machines » ; une seconde, longue de près de vingt lignes, énumère tout ce qu'elles font ; cinq phrases plus courtes les referment sur une thèse : chaque machine a une fin que l'homme ne contrôle pas : « C'est l'esprit de la machine. » Le genre est celui de l'essai, mais l'écriture est celle d'un poème en prose polémique, où la vision fait l'argument.

Quel regard, donc, Giono porte-t-il sur le travail de la machine ? Le mot suppose un point de vue et une distance, non un simple constat. Or ce regard est d'abord fasciné : le texte accumule, grossit, admire presque. Mais ce que le poète regarde, le moraliste finit par le juger. Comment une description qui prête à la machine toute la puissance et toute la beauté du monde peut-elle, sans changer de ton, devenir son procès ? Nous montrerons d'abord que Giono regarde le travail de la machine comme un spectacle épique et total ; puis que ce spectacle est celui d'une vie aveugle, qui transforme tout sans rien produire ; enfin que le regard se retourne, à la fin du texte, sur l'homme lui-même, devenu la matière que la machine travaille.

I. Un regard fasciné : le travail de la machine comme spectacle total

Le texte s'ouvre sur un mouvement de troupes. « De l'immense armée immobile des usines, sort l'immense armée des machines animées épaule contre épaule, sur des rangs de plusieurs milliers, sur plusieurs milliers de rangs » : la métaphore militaire (« armée », « rangs », « épaule contre épaule ») transforme l'usine en caserne et les machines en soldats qui défilent. Giono regarde comme un spectateur placé devant un défilé : d'en haut, en masse. Le chiasme « des rangs de plusieurs milliers, sur plusieurs milliers de rangs » fait tourner le nombre sur lui-même ; « immense », répété trois fois, dit que ce regard n'a pas de bord. L'antithèse entre l'armée « immobile » des usines et les machines « animées » prête à celles-ci, dès la première ligne, une âme — c'est le sens étymologique du mot.

« Elles font tout » : la formule est posée comme un titre, puis développée par une énumération dont l'anaphore (« elles font la guerre, elles disent la messe, elles rapetissent la terre ») donne le rythme d'une litanie. Les deux bornes posées dès la première phrase, « depuis celle qui peut saisir un fil de soie jusqu'à celle qui peut grossir mille fois le soleil », mesurent leur empire de l'infiniment délicat à l'infiniment grand : rien n'y échappe. Suivent des prodiges que l'on dirait bibliques : elles « changent les fleuves de place », elles « rapetissent la terre ». La première des tâches énumérées — « elles font la guerre » — n'est pas choisie au hasard en 1941 ; la seconde, « elles disent la messe », l'est encore moins : la machine — radio qui diffuse l'office, ou idole nouvelle — a pris la place du prêtre et occupe désormais le lieu du sacré.

Le premier mouvement culmine dans un paradoxe : les machines « se servent de rien, font naître ce dont elles se servent ». Après « un lac », « une montagne », « du vent, de la pluie, de la mer », Giono retire brusquement tout objet au verbe : se servir de rien, c'est n'avoir besoin de rien, et faire naître sa propre matière, c'est créer à partir de rien. La machine reçoit ainsi l'attribut que la théologie réservait à Dieu. L'admiration est réelle, mais déjà inquiète : ce qui se suffit à soi-même n'a plus besoin de l'homme.

II. Un regard qui dénature : une vie aveugle qui transforme tout et ne produit rien

Mais ce regard découvre que le travail des machines n'a pas d'objet. La seconde énumération le montre par sa construction même : elles « changent les vallées en lacs, les marais en plaines, les plaines en villes, les villes en usines, les usines en machines, les machines en machines ». Chaque terme d'arrivée devient le départ du suivant (c'est la concaténation) : la nature se change en ville, la ville en usine, l'usine en machine, et la série se referme sur une tautologie, « les machines en machines ». Le travail de la machine n'a pas d'autre fin que la machine.

La même circularité gouverne l'économie. Les machines « entassent sur les valeurs premières des valeurs secondes, des valeurs troisièmes, des valeurs millièmes qui deviennent premières ». « entassent », et non bâtissent : on entasse sans ordre ce qui menace de tomber. La série des ordinaux saute d'un coup de « troisièmes » à « millièmes », et la note du sujet dit de quoi il s'agit : les richesses naturelles deviennent, « à force d'échanges, de transformations et de spéculations », des valeurs de bourse. Que les valeurs « millièmes » deviennent « premières » signifie que le sol s'est dérobé : plus rien ne repose sur une richesse réelle. C'est le regard de l'auteur des Vraies Richesses (1936) sur de fausses richesses obtenues par empilement.

Le troisième temps de la phrase bascule du côté de la vie animale. Les machines font « un charroi extraordinaire de voluptés et de jouissances, comme des fourmis changeant de place les œufs de la fourmilière ». La comparaison est cruelle par ce qu'elle retire : la fourmilière est l'image traditionnelle du travail industrieux, mais les fourmis de Giono sont seulement « changeant de place les œufs » — la formule reprend « changent les fleuves de place » —, agitation sans fin qui déplace sans produire. Les plaisirs humains sont devenus des « œufs », c'est-à-dire des larves que la machine couve. La série de verbes qui suit est construite par couples antithétiques : « les soignent, les abandonnent, les nourrissent, les affament ». Pour la machine, soigner et abandonner sont un même geste ; nourrir et affamer aussi. Ce qui définit le travail machinal n'est pas la cruauté mais l'indifférence : une vie qui fait tout et ne veut rien.

Puis la violence monte : elles « les charcutent, les greffent les unes sur les autres, les pilent comme du poivre, les répandent partout comme de la poudre ». Boucherie (« charcutent »), chirurgie (« greffent »), cuisine (« pilent », « poivre ») : les désirs humains sont une matière que l'on broie, et la note du sujet rappelle que « mouture » et « pilage » réduisent le grain en farine. Le travail de la machine consiste à moudre les plaisirs des hommes en une poudre uniforme, répandue « partout », allumée et éteinte « partout à la fois ». La paronomase « poivre » / « poudre » fait entendre, sous l'épice, la poudre à canon — les machines qui « font la guerre » ne sont pas loin. Les deux comparaisons naturelles qui ferment ce mouvement, « comme le vent allume et éteint le phosphore de la mer » et « plus vivement que change de sens le vol de l'hirondelle », sont parmi les plus belles du texte, et c'est là le problème : le poète de la nature ne dispose, pour dire la machine, que des images de la nature — mais il en fait un usage retors. Le vent, le phosphore, l'hirondelle sont des forces sans intention : comparer la machine à elles, c'est en faire une seconde nature, un climat que l'homme subit comme la pluie. Et la machine change de sens « plus vivement » que l'hirondelle : cette nature-là est plus rapide que la nature. Le regard de Giono n'est donc ni celui du technicien, qui verrait des mécanismes, ni celui de l'économiste, qui verrait des rendements : c'est celui d'un naturaliste devant une espèce nouvelle, plus féconde et plus aveugle que toutes les autres.

III. Le regard se retourne : l'homme, seconde matière de la machine

Le regard devient redoutable quand il cesse de décrire pour juger. La longue phrase se termine sur une clausule qui contient déjà la thèse : les machines, « détruisant leur destination première, inventent, par la simple mise en marche de leurs corps métalliques, des destinations secondes, troisièmes, millièmes ». La « destination première » est l'usage que les hommes leur assignaient ; les destinations « secondes, troisièmes, millièmes » — les ordinaux reviennent, appliqués aux fins et non plus aux valeurs — sont celles que la machine se donne seule. Le complément « par la simple mise en marche » est la proposition la plus grave du texte : il ne faut à la machine ni volonté ni projet, il lui suffit de fonctionner pour détourner sa fin. Et « corps métalliques » achève de lui donner une chair. L'adverbe « désormais » ferme la porte : il n'y a pas de retour.

Alors le style change. À la phrase-fleuve succèdent cinq phrases plus courtes, au présent de vérité générale, construites sur des parallélismes de définition : « Chaque machine est à deux fins », « Chaque machine transforme deux matières ». Le poète, qui voyait des masses, cède la place au moraliste, qui distingue et compte : deux fins, « la fin pour laquelle les hommes l'ont inventée et la fin qui est l'esprit même de la machine, sans que les hommes puissent exercer le moindre contrôle sur cette fin » ; deux matières, « la matière pour la transformation de laquelle elle a été inventée et l'homme qui se sert de la machine ». Dans chaque couple, le second terme est celui que l'on ne voyait pas ; et le second terme de la seconde paire est l'homme. Absent de la longue phrase, où les machines sont sujets de tous les verbes, il reparaît ici dans des subordonnées, comme complément, et enfin comme matière : « se servent de tout comme matière première » trouve tardivement son objet le plus complet.

La dernière formule fait du renversement un concept. « Ce pouvoir de transformation qu'elle fait ainsi subir à l'homme appartient en propre à la machine autant que l'esprit appartient en propre à l'homme. » Le verbe « subir » place l'homme du côté de la passivité ; « autant que » met à égalité ce que possèdent la machine et l'homme ; et le mot « propre » — le propre de l'homme, disait toute une tradition, c'est l'esprit — est transféré à la machine dans le mouvement même où il est rappelé pour l'homme. Dans la phrase finale, « C'est l'esprit de la machine », les derniers mots sont en italique dans le texte, comme on souligne un titre ou un concept que l'on forge. Le mot « esprit » y a deux sens, et le texte joue des deux : l'esprit comme principe interne d'une chose, la loi qui la gouverne — au sens où l'on parle de l'esprit d'une loi —, et l'esprit comme faculté de penser, que l'on croyait réservée à l'homme. Dire que la machine a un esprit, c'est dire à la fois qu'elle obéit à sa propre logique et qu'elle est devenue une sorte de sujet. D'où l'inversion finale : ce n'est pas l'homme qui travaille la matière au moyen de la machine, c'est la machine qui travaille l'homme comme sa matière.

Conclusion

Le regard que Giono porte sur le travail de la machine est double, et le texte tire sa force de ne pas séparer ses deux faces : un regard fasciné, qui donne aux machines la grandeur d'une armée, la fécondité d'une espèce et la beauté du vent sur la mer ; un regard de moraliste qui, au terme de l'accumulation, prononce un verdict de quelques lignes : la machine a une fin qui n'est pas la nôtre, et l'homme est devenu ce qu'elle transforme. C'est le regard d'un écrivain de la nature qui reconnaît dans la machine une nature seconde, plus rapide et plus aveugle que la première. Sa limite est celle de tout regard prophétique : il ne dit pas comment reprendre le contrôle, ni si c'est possible. Mais il pose, en 1941, la question que l'essai doit maintenant traiter : si la machine a un esprit, dans quelle mesure échappe-t-elle encore à l'humain ?

Ce que le correcteur attend

Une lecture qui prenne au sérieux le mot « regard » (un point de vue : le spectateur du défilé, le naturaliste, le moraliste) et non le seul « avis » de Giono. Des citations courtes et exactes, chacune suivie de ce que le procédé fait au sens : la concaténation refermée sur « les machines en machines », les couples antithétiques de verbes, la bascule de la phrase-fleuve aux phrases de définition. Le renversement final et le double sens d'« esprit ». La copie moyenne paraphrase la liste des prodiges et conclut que Giono « critique la machine » ; la bonne montre comment l'écriture produit ce jugement sans l'énoncer avant la dernière ligne.

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