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Corrigé bac HLP 2026 Métropole jour 2 — Deuxième partie : La littérature permet-elle de discerner les sentiments éprouvés des sentiments figurés ?

Sujet officiel du baccalauréat, spécialité humanités, littérature et philosophie, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

Sujet officiel (PDF)

Énoncé

Rappel du texte. Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'histoire, 1946 — texte transcrit dans la première partie. Il s'ouvre ainsi : « Serait-il possible de s'en tenir à la conscience instantanée de soi ? » et soutient qu'une « sincérité passive » « serait incapable de discerner les sentiments que l'on éprouve et ceux que l'on se figure éprouver ».

Deuxième partie : essai littéraire (10 points)

La littérature permet-elle « de discerner les sentiments que l'on éprouve et ceux que l'on se figure éprouver » ?

Corrigé

Introduction

Quand Aron écrit qu'une sincérité passive « serait incapable de discerner les sentiments que l'on éprouve et ceux que l'on se figure éprouver », il pose comme allant de soi qu'il existe deux sortes de sentiments : ceux qui sont réellement éprouvés, et ceux que l'on croit éprouver — que l'on se figure, c'est-à-dire que l'on se représente par une image, souvent reçue d'ailleurs. Et il attribue à l'instant l'impuissance à les distinguer : discerner, c'est percevoir une différence fine, et cela demande un recul que la conscience immédiate n'a pas. La question posée transporte le problème sur un autre terrain : la littérature donne-t-elle ce recul ? Or la littérature est précisément le grand fournisseur de sentiments que l'on se figure : c'est dans les livres qu'Emma Bovary a appris les mots de l'amour avant d'avoir rien éprouvé, et Aron lui-même parle de la « séduction littéraire » d'un idéal qu'il juge illusoire. Si les livres façonnent nos sentiments, comment pourraient-ils servir à distinguer, en nous, ce qui vient de nous et ce qui vient des livres ? Nous soutiendrons que la littérature ne permet pas ce discernement à la manière d'une science, en triant du dehors le vrai du faux ; mais qu'elle le permet mieux que tout autre discours, parce qu'elle seule montre comment un sentiment figuré se forme, et donne au lecteur l'expérience de sa propre illusion. Trois étapes : elle fabrique les sentiments que l'on se figure ; elle est pourtant l'instrument le plus fin pour les démasquer ; et ce discernement n'est pas un tri, mais une lucidité que le lecteur exerce sur lui-même.

I. La littérature est d'abord ce qui nous apprend à nous figurer des sentiments

Les sentiments que l'on se figure éprouver ne naissent pas de rien : ils ont des modèles, et ces modèles sont, depuis des siècles, des livres. La Rochefoucauld le note dans une maxime (Maximes, 1665) : « Il y a des gens qui n'auraient jamais été amoureux s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour. » Le sentiment naît du récit, et non l'inverse. Rousseau en donne, au premier livre des Confessions (1782), le témoignage le plus net : enfant, il lit des romans avec son père des nuits entières, et en tire une connaissance des passions qui précède toute expérience — « je n'avais rien conçu, j'avais tout senti ». Tout senti, et rien vécu : c'est la définition même du sentiment que l'on se figure.

Madame Bovary (1857) est l'anatomie de ce mécanisme. Emma a lu au couvent Walter Scott et les romances ; elle se marie, et le narrateur écrit : « Avant qu'elle se mariât, elle avait cru avoir de l'amour ; mais le bonheur qui aurait dû résulter de cet amour n'étant pas venu, il fallait qu'elle se fût trompée, songeait-elle. » La phrase raisonne comme un syllogisme, faux à sa racine : Emma tient pour acquis que l'amour doit produire le bonheur décrit dans les livres, et conclut de l'absence du bonheur qu'elle n'a pas aimé — jamais qu'elle a mal lu. La suite le confirme : « Emma cherchait à savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de félicité, de passion et d'ivresse, qui lui avaient paru si beaux dans les livres. » Elle a les mots avant les choses, et mesure ensuite ses sensations à ce vocabulaire. Tout ce qu'elle se figurera éprouver, pour Rodolphe comme pour Léon, sera coulé dans ces moules — jusqu'à sa mort, qu'elle se figure douce comme un sommeil et qui sera une agonie.

Stendhal avait nommé dans De l'amour (1822) le mécanisme de cette fabrication : la cristallisation, par laquelle l'amoureux couvre l'être aimé de perfections imaginaires, comme le rameau jeté dans les mines de Salzbourg se couvre de cristaux. Julien Sorel, dans Le Rouge et le Noir (1830), se figure ses sentiments d'après un autre livre, le Mémorial de Sainte-Hélène : il prend la main de Mme de Rênal comme on exécute un plan de bataille, par devoir envers l'idée qu'il se fait de lui, et s'étonne, au sortir de sa première nuit, que le bonheur ne soit que cela. Le sentiment figuré n'est plus ici l'amour, c'est l'image de soi en héros — et l'on retrouve la thèse d'Aron : on se détermine par l'idée que l'on se fait de soi-même. Si cette idée vient des livres, comment les livres aideraient-ils à la reconnaître ?

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