Adloun

Corrigé bac HLP 2026 Métropole jour 2 — Première partie : Aron : la sincérité passive et la connaissance authentique de soi

Sujet officiel du baccalauréat, spécialité humanités, littérature et philosophie, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

Travailler ce sujet sur Adloun Sujet officiel (PDF) Corrigé complet (PDF)

Énoncé

Texte.

Serait-il possible de s'en tenir à la conscience instantanée de soi ? Ne pourrait-on pas dire que la sincérité absolue serait, à la limite, la coïncidence incessamment renouvelée de l'être avec lui-même, le respect absolu des impressions naïves ? Se connaître authentiquement, n'est-ce pas forger et maintenir l'illusion que l'on est étranger à soi-même, et que l'on se découvre sans se modifier ? En dépit de sa séduction littéraire, cet idéal de la sincérité passive est inacceptable. Il est irréalisable parce que, sous couleur de les respecter, il mutile et défigure les données de l'existence humaine. Une telle sincérité serait instable autant que son objet. Comment ferait-elle la distinction entre ce qui est superficiel et ce qui est profond, entre les pensées errantes et les impulsions enracinées ? Elle serait incapable de discerner les sentiments que l'on éprouve et ceux que l'on se figure éprouver. Elle en viendrait ainsi à consacrer<sup>1</sup> tout le vécu et à construire le moi, sous prétexte de ne pas construire. Car bon gré mal gré, toujours on se détermine, partiellement au moins, par l'idée que l'on se fait de soi-même. Si l'on obéissait à une telle morale, on se créerait par cette obéissance, mais au lieu de se créer un, on s'imposerait de perpétuels renouvellements, ou du moins on les accepterait parce que le devenir serait la valeur suprême.

\begin{flushright} Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l'histoire, 1946. \end{flushright}

{ <sup>1</sup> Consacrer : donner une valeur égale à tout ce qui est vécu.}

Première partie : interprétation philosophique \points{10}

Dans quelle mesure peut-on, selon ce texte, se connaître authentiquement ?

Corrigé

Introduction

Raymond Aron (1905-1983) est connu comme sociologue et commentateur politique ; mais son premier grand livre est une thèse de philosophie. L'Introduction à la philosophie de l'histoire, publiée en 1938 puis rééditée après la guerre, porte en sous-titre Essai sur les limites de l'objectivité historique — et elle commence, avant toute question sur les archives, par la connaissance de soi : comment un individu connaît-il son propre passé ? Le texte examine un idéal qu'Aron nomme la « sincérité passive » : se connaître consisterait à coïncider avec ce qu'on éprouve à chaque instant. Il procède par réfutation : il expose cet idéal sous forme de questions, le déclare « inacceptable » et « irréalisable », puis montre qu'il se contredit.

La question posée demande donc de mesurer ce qui reste possible une fois l'idéal écarté. Le problème est celui-ci : si se connaître, c'est se découvrir tel qu'on est, toute intervention du sujet sur lui-même fausse la connaissance ; mais si le sujet ne peut se saisir sans se déterminer, ce qui remplace la découverte mérite-t-il encore le nom de connaissance ? L'enjeu est net : si Aron a raison, se connaître n'est jamais séparable de se choisir, et le mot authentique change de sens. Nous suivrons les trois moments du texte : l'idéal exposé et déjà miné par les mots qui l'exposent ; la réfutation par l'instabilité ; le retournement enfin, par lequel la sincérité passive se révèle une construction qui s'ignore — et qui livre, en creux, la réponse d'Aron.

I. Un idéal exposé sous forme de questions : coïncider avec l'instant

Les trois questions initiales ne sont pas celles d'Aron : elles formulent la position qu'il va rejeter. « Serait-il possible de s'en tenir à la conscience instantanée de soi ? » Le verbe s'en tenir dit tout : s'arrêter à ce que la conscience livre dans l'instant, sans interpréter. La deuxième question nomme et définit l'idéal : « la coïncidence incessamment renouvelée de l'être avec lui-même, le respect absolu des impressions naïves ». Coïncidence : entre ce que je suis et ce que je sais de moi, aucun écart. Incessamment renouvelée : cette coïncidence doit se refaire à chaque instant, puisque l'instant suivant apporte d'autres impressions. Respect absolu des impressions naïves : le sujet s'interdit de corriger, de classer, de juger ; l'impression est naïve au sens propre, native, et la respecter, c'est n'y pas toucher. On reconnaît un idéal cher à la littérature du premier XX<sup>e</sup> siècle — Aron parle de sa « séduction littéraire » ; on peut penser à Gide, dont le narrateur de L'Immoraliste (1902) se compare à un palimpseste et veut retrouver, sous les écritures déposées en lui par l'éducation, un texte plus ancien qu'il tient pour l'être authentique.

La troisième question est la plus retorse, et la réfutation y commence : « Se connaître authentiquement, n'est-ce pas forger et maintenir l'illusion que l'on est étranger à soi-même, et que l'on se découvre sans se modifier ? » Le tenant de la sincérité passive répondrait oui : je dois me traiter comme un inconnu que j'observe, sans que l'observation change l'objet. Mais le vocabulaire choisi ruine d'avance cette réponse. Forger et maintenir sont des verbes d'effort : l'attitude passive est produite. Et ce qui est forgé est nommé une « illusion » : l'idée que je suis « étranger à soi-même » n'est pas une découverte mais une fiction méthodique, car en vérité je suis, dira la fin du texte, celui qui se détermine par l'idée qu'il se fait de lui. La seconde face de l'illusion est la plus lourde : se découvrir « sans se modifier » suppose que l'observation de soi laisse intact ce qu'elle observe.

Le verdict tombe en deux temps : « cet idéal de la sincérité passive est inacceptable. Il est irréalisable ». Inacceptable est un jugement de valeur, irréalisable un jugement de fait — et le second entraîne le premier, puisqu'on ne peut raisonnablement vouloir l'impossible. La raison est paradoxale : cet idéal, « sous couleur de les respecter », « mutile et défigure les données de l'existence humaine ». Sous couleur de dénonce un prétexte ; mutiler et défigurer accusent une violence. Reste à comprendre pourquoi.

II. La réfutation : une sincérité « instable autant que son objet »

L'argument tient en une phrase : « Une telle sincérité serait instable autant que son objet. » L'objet de la sincérité passive est la conscience instantanée ; or l'instant passe, et les impressions se succèdent sans ordre. Une connaissance qui se règle sur son objet en prend les propriétés : elle est instable. Or cette instabilité, montre Aron, est une impuissance à connaître — il le fait voir par une question et un constat qui portent sur une même opération, distinguer.

« Comment ferait-elle la distinction entre ce qui est superficiel et ce qui est profond, entre les pensées errantes et les impulsions enracinées ? » Les deux couples sont parallèles, et leur imagerie de la profondeur rappelle Bergson, dont l'Essai sur les données immédiates de la conscience (1889) distinguait un moi de surface, fait de mots et de conventions, et un moi profond où l'on se reconnaît tout entier. Mais Aron retourne cette distinction contre l'idéal qu'elle semblait fonder : pour distinguer le profond du superficiel, il faut un critère, et ce critère n'est pas donné dans l'instant. Une pensée qui passe et une impulsion qui vient de loin ont, dans l'instant, la même intensité ; ce n'est qu'en les rapportant à une durée, à des actes, qu'on peut dire l'une superficielle et l'autre profonde. La conscience instantanée n'a pas ce recul : elle voit tout à plat.

Le constat suivant est plus fin encore : la sincérité passive « serait incapable de discerner les sentiments que l'on éprouve et ceux que l'on se figure éprouver ». Il y a donc des sentiments que je crois éprouver sans les éprouver — un amour de tête, un chagrin de convenance. Or, pour la conscience instantanée, cette différence n'existe pas : se figurer éprouver, c'est encore éprouver quelque chose, et l'impression en est aussi « naïve » que toute autre. Le sentiment imaginé et le sentiment réel se présentent tous deux au présent, avec la même évidence ; c'est seulement à l'épreuve — du temps, de l'acte, de la déception — qu'on découvre lequel était de l'imagination. Discerner suppose de ne pas s'en tenir à l'instant ; l'idéal qui s'y tient s'interdit le discernement.

On mesure alors le sens de « mutile et défigure ». Les « données de l'existence humaine » ne sont pas une poussière d'impressions équivalentes : elles ont un relief — du profond et du superficiel, du réel et de l'imaginé. Respecter toutes les impressions au même titre, c'est supprimer ce relief. D'où le mot que le sujet glose : la sincérité passive « en viendrait ainsi à consacrer tout le vécu », lui donner une valeur égale. Consacrer a d'ordinaire un sens religieux — mettre à part — et Aron le retourne : consacrer tout, c'est ne plus rien mettre à part, abolir en soi la différence entre ce qui compte et ce qui passe. Une connaissance qui accorde à tout la même valeur n'est plus une connaissance : c'est un enregistrement.

III. Le retournement : construire le moi « sous prétexte de ne pas construire »

La phrase décisive est celle-ci : la sincérité passive en viendrait « à construire le moi, sous prétexte de ne pas construire ». L'idéal se définissait par le refus de construire. Aron montre que ce refus est lui-même une manière de construire, et la moins lucide : en accordant à tout le vécu la même valeur, je fais de moi un être sans hiérarchie ni unité — je produis un certain moi, celui du pur devenir, tout en me racontant que je n'ai rien produit. Le mot prétexte accuse une mauvaise foi : la passivité est un alibi.

La raison en est donnée par une thèse générale, introduite par « Car » : « bon gré mal gré, toujours on se détermine, partiellement au moins, par l'idée que l'on se fait de soi-même. » Bon gré mal gré : non une recommandation, mais une loi de l'existence. Toujours : y compris pour celui qui prétend s'en tenir aux impressions. On se détermine : le verbe est réfléchi, le sujet est à la fois ce qui détermine et ce qui est déterminé. Par l'idée que l'on se fait de soi-même : l'instrument de cette détermination est une représentation — la connaissance de soi n'est donc pas seulement le miroir de ce que je suis, mais l'une des causes de ce que je deviens. Enfin partiellement au moins : la restriction répond à la question posée. Aron ne dit pas que nous nous créons de toutes pièces ; l'idée de soi a une part dans ce qu'on est, à côté des données qu'on n'a pas choisies — le corps, l'histoire, les impulsions enracinées. Se connaître, c'est intervenir, dans une mesure limitée mais réelle, sur ce que l'on connaît.

L'alternative n'est donc pas entre construire et ne pas construire, mais entre deux constructions : « au lieu de se créer un, on s'imposerait de perpétuels renouvellements ». La sincérité passive est appelée une « morale », une règle qu'on se donne ; et lui obéir, c'est encore se créer, puisque toute règle suivie façonne celui qui la suit. L'italique qui frappe un est le cœur de la phrase : ce qui distingue les deux constructions, c'est l'unité. Se créer un, c'est rapporter les impressions à un centre, décider de ce qui, en moi, compte — bref, discerner ; s'imposer de perpétuels renouvellements, c'est accepter d'être à chaque instant un autre, au nom d'une valeur que la dernière proposition nomme : « le devenir serait la valeur suprême ». Aron ne dit pas que cette valeur est fausse ; il dit qu'elle est une valeur, donc un choix, qui se présente mensongèrement comme l'absence de choix. Cinq ans après Aron, Sartre décrira dans L'Être et le Néant (1943) une difficulté voisine : l'idéal de sincérité, qui voudrait qu'on soit ce qu'on est comme une chose est ce qu'elle est, se heurte au fait qu'une conscience n'est jamais simplement ce qu'elle est. Mais la conclusion d'Aron est autre : le moi est une œuvre partielle, et la connaissance de soi authentique assume cette part d'œuvre au lieu de la nier.

Conclusion

Dans quelle mesure peut-on donc, selon ce texte, se connaître authentiquement ? Pas du tout, si l'on entend par là coïncider avec sa conscience instantanée : cet idéal est irréalisable, parce qu'une connaissance calquée sur le flux perd tout pouvoir de discerner ; inacceptable, parce qu'il défigure l'existence en aplatissant son relief ; contradictoire, parce qu'il construit un moi sans unité en se flattant de ne rien construire. Mais dans une mesure réelle — « partiellement au moins » — si l'on renverse le sens du mot authentique : n'est pas authentique celui qui se découvre sans se modifier, puisque cela ne se peut ; l'est celui qui sait que l'idée qu'il se fait de lui-même le détermine, et qui en prend la responsabilité en se créant un. La connaissance de soi est un acte qui a une part de connaissance et une part de décision, et l'authenticité consiste à ne pas dissimuler la seconde sous la première.

Le texte laisse pourtant ouverte une question : si je me détermine par l'idée que je me fais de moi, qu'est-ce qui garantit que cette idée n'est pas, elle aussi, une figure, une image reçue des livres ? L'unité choisie pourrait n'être qu'une illusion mieux construite. C'est là que la littérature, dont Aron ne retient ici que la « séduction », a peut-être quelque chose à apporter — et c'est la question de l'essai.

Ce que le correcteur attend

Une lecture qui suit le mouvement du raisonnement et non l'ordre des thèmes : voir que les questions initiales exposent la position adverse et que leur vocabulaire (forger, illusion) la mine déjà ; distinguer inacceptable et irréalisable ; expliquer pourquoi l'instabilité de l'objet interdit de distinguer ; peser « partiellement au moins » et l'italique de un, qui portent la réponse à « dans quelle mesure ». Une bonne copie analyse le retournement — construire sous prétexte de ne pas construire — comme une contradiction interne de l'idéal, fait servir ses références au texte au lieu de le remplacer, et n'ouvre pas la discussion de la thèse, réservée à l'essai.

Poser une question au tuteur sur ce sujet