Adloun

Corrigé bac philosophie 2025 Métropole — Dissertation 1 : Notre avenir dépend-il de la technique ?

Sujet officiel du baccalauréat, épreuve de philosophie, session 2025. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

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Énoncé

Baccalauréat général — session 2025 — Philosophie — lundi 16 juin 2025. Durée de l'épreuve : 4 heures. Coefficient : 8. L'usage de la calculatrice et du dictionnaire n'est pas autorisé. Dès que ce sujet vous est remis, assurez-vous qu'il est complet. Ce sujet comporte 2 pages numérotées de 1/2 à 2/2.

Le candidat traitera, au choix, l'un des trois sujets suivants

Sujet 1. Notre avenir dépend-il de la technique ?

Corrigé

Analyse du sujet

Le sujet croise deux notions du programme, la technique (étudiée avec le travail) et le temps (l'avenir), et engage en arrière-plan la liberté et la nature. La technique, au sens le plus général, est l'ensemble des procédés et des savoir-faire qui permettent de produire un résultat déterminé par la fabrication et l'usage d'outils ; elle se distingue de la science, qui vise la connaissance, et de l'art, qui vise le beau. Mais le singulier et l'article défini (« la technique ») désignent aussi autre chose que telle ou telle technique (l'agriculture, la médecine, l'informatique) : la technique moderne prise comme un tout, fondée sur la science, organisée en système à l'échelle de la planète, ce que l'on appelle parfois la technoscience. « Notre avenir » est ce qui est à venir, ce qui n'est pas encore ; le possessif désigne un sujet collectif (l'humanité, ou du moins une société) et ce qui, dans le temps, nous concerne : non pas le futur en général, mais ce que nous deviendrons. « Dépendre de », à la lettre, c'est être suspendu à : une chose dépend d'une autre soit quand elle en reçoit son existence ou sa forme (dépendance causale : la récolte dépend de la pluie), soit quand elle est à sa merci (dépendance de soumission : l'employé dépend de son patron).

Le sujet présuppose que l'avenir dépend de quelque chose, qu'il n'est ni pur hasard ni pur destin, et que la technique est une puissance assez unifiée pour qu'on puisse lui attribuer une influence sur l'ensemble de notre devenir. La réponse spontanée est un oui massif (le climat dépend de nos choix énergétiques, la santé de la médecine, l'information des algorithmes), mais elle se retourne : si notre avenir dépend de la technique, il ne dépend pas de nous, et ce n'est plus un avenir ouvert mais un destin ; or la technique n'est qu'un moyen, qui ne dit jamais à quelle fin l'employer. Le paradoxe est là : la technique est notre œuvre, et pourtant, devenue système, elle semble nous imposer sa loi. Le problème porte sur le sens de la dépendance : la technique est-elle la condition de notre avenir ou son maître ?

Problématique

S'il est évident que notre avenir dépend de la technique, puisqu'elle est le moyen par lequel nous agissons sur le monde et que sa puissance actuelle engage jusqu'à la survie de l'humanité, ne faut-il pas reconnaître que la technique ne décide d'aucune fin, et que notre avenir dépend d'abord de ce que nous voulons en faire ? Mais comment penser une dépendance à l'égard d'un moyen que nous avons nous-mêmes produit et qui paraît pourtant nous échapper : notre avenir est-il ce que la technique fera de nous, ou ce que nous ferons de la technique ?

Introduction

Un rapport sur le climat, une annonce sur l'intelligence artificielle, un vaccin mis au point en quelques mois : chaque fois la même question revient, sur le même ton d'espoir ou d'inquiétude : que va faire de nous la technique ? La question a ceci d'étrange qu'elle demande ce que va faire de nous ce que nous avons nous-mêmes fait. Notre avenir dépend-il de la technique ? Par technique, il faut entendre l'ensemble des procédés et des outils par lesquels l'homme produit un résultat voulu, mais aussi, au singulier, la technique moderne prise comme un système fondé sur la science. L'avenir est ce qui n'est pas encore, et « notre » avenir ce que nous, hommes d'une même époque, deviendrons. Dépendre, enfin, se dit en deux sens : recevoir d'autre chose sa forme (l'effet dépend de sa cause) ou être à sa merci (le serviteur dépend du maître). La réponse spontanée est affirmative : nos techniques décident de notre survie, de notre santé, de notre manière de vivre. Mais si l'avenir dépend de la technique, il ne dépend plus de nous, et ce n'est plus un avenir mais un destin. Faut-il donc dire que notre avenir dépend de la technique comme de sa condition, ou comme de son maître ? Nous montrerons d'abord que notre avenir dépend bien de la technique, parce qu'elle est le moyen par lequel l'homme cesse de subir son avenir pour le produire ; nous verrons ensuite que cette dépendance menace de se renverser en soumission, lorsque la technique, devenue système, paraît décider seule de ce que nous deviendrons ; nous établirons enfin que notre avenir dépend moins de la technique que de la responsabilité que nous prenons à son égard, et que c'est précisément l'ampleur de notre puissance technique qui rend nos choix décisifs.

I. Notre avenir dépend de la technique, parce que la technique est ce par quoi l'homme se donne un avenir

L'homme est l'être qui, n'ayant pas d'avenir garanti par la nature, doit se le fabriquer. C'est ce que raconte le mythe de Prométhée dans le Protagoras de Platon : chargé de distribuer aux vivants leurs qualités, Épiméthée donne aux uns la force, aux autres la rapidité ou l'abri d'une carapace, et, ayant tout dépensé, oublie l'homme, qui reste nu et sans défense ; Prométhée dérobe alors à Héphaïstos et à Athéna le feu et l'habileté technique, et les donne aux hommes. Le mythe dit une chose simple et décisive : sans la technique, l'homme n'aurait pas d'avenir du tout ; la technique n'est pas un supplément de confort, elle est la condition de sa survie. En ce premier sens, notre avenir dépend de la technique comme l'existence d'un être dépend de ce qui la rend possible.

Mais la technique fait plus que nous maintenir en vie : par elle, l'avenir cesse d'être subi pour devenir projeté. Le travail humain, à la différence de l'activité animale, réalise dans la matière un projet d'abord conçu en idée ; Marx l'écrit dans Le Capital : « Ce qui distingue dès l'abord le plus mauvais architecte de l'abeille la plus experte, c'est qu'il a construit la cellule dans sa tête avant de la construire dans la ruche. » L'outil introduit une médiation entre le besoin et sa satisfaction : différer, prévoir, conserver. Celui qui sème ne mange pas son grain, il lui donne un avenir. Descartes tire de là un programme. Dans la sixième partie du Discours de la méthode, il oppose à la philosophie spéculative une philosophie pratique qui, connaissant les lois de la nature, nous rendrait « comme maîtres et possesseurs de la nature », et il assigne à cette maîtrise une première fin, la conservation de la santé, « le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie ». Le projet cartésien est un projet sur l'avenir : guérir, retarder la vieillesse, affranchir l'homme de ses misères. Une maladie qui décimait les enfants ne fait plus partie de l'avenir d'une population vaccinée. Par la technique, l'avenir devient un objet de volonté et non plus de fatalité.

Cette dépendance a aujourd'hui changé d'échelle : la technique ne conditionne plus seulement nos moyens de vivre, elle détermine les conditions matérielles mêmes de l'avenir collectif. Le réchauffement du climat est l'effet d'un choix technique, l'usage massif des énergies fossiles, et sa limitation dépend d'autres techniques. Hans Jonas le remarque dans Le Principe responsabilité : la technique moderne a changé la nature même de l'agir humain, dont les effets s'étendent désormais à la planète entière et aux générations futures. Ainsi notre avenir dépend de la technique comme l'effet dépend de sa cause. Mais un effet dépend de sa cause sans que celle-ci le choisisse. Si la technique produit notre avenir, qui en décide ? Et que se passe-t-il si ce n'est plus nous, si la technique s'est mise à marcher seule ?

II. Mais cette dépendance menace de se renverser en soumission : la technique, devenue système, semble décider seule de ce que nous deviendrons

La technique moderne n'est plus un ensemble d'outils au service de fins humaines : elle impose sa propre manière de voir le monde. C'est la thèse de Heidegger dans La question de la technique : l'essence de la technique moderne n'est rien de technique ; elle est un mode de dévoilement du réel, que Heidegger nomme l'arraisonnement (Gestell), par lequel la nature est sommée de livrer son énergie et où tout ce qui est devient un « fonds » disponible (Bestand), une réserve à exploiter. Il oppose l'ancien moulin, qui s'en remet au souffle du vent, à la centrale hydroélectrique installée sur le Rhin, pour laquelle le fleuve n'est plus qu'un « fournisseur de pression hydraulique ». Dans ce regard, l'homme lui-même finit par devenir une ressource (on parle de « ressources humaines »), et l'avenir un stock à planifier. La dépendance n'est plus celle de l'effet à sa cause : c'est celle d'un regard qui ne s'appartient plus.

À cette dépendance du regard s'ajoute une dépendance des actes : la technique s'accroît d'elle-même, et ce qui est possible finit par être fait. Jacques Ellul soutient dans La Technique ou l'enjeu du siècle que la technique moderne est devenue autonome : elle obéit à sa propre logique, la recherche de l'efficacité, se développe par auto-accroissement, et les hommes ne la choisissent pas, ils s'y adaptent. Personne n'a décidé que l'attention des adolescents serait captée par des algorithmes de recommandation : la possibilité technique a créé l'usage, et l'usage le besoin. La bombe atomique, de même, fut construite dès qu'elle fut possible : les scrupules de ceux qui la concevaient n'ont pas interrompu le programme, et la question de savoir si elle devait exister ne s'est vraiment posée qu'une fois la chose faite. Ici les fins sont dictées par les moyens. Si notre avenir dépend de la technique en ce sens, alors il n'est plus un avenir mais une prévision : la prolongation d'une courbe.

Cette soumission est d'autant plus inquiétante que le progrès technique n'est pas un progrès moral. Les Grecs nommaient pharmakon ce qui est à la fois remède et poison ; Rousseau, dans le Discours sur les sciences et les arts, soutient que le progrès des sciences et des arts n'a pas rendu les hommes meilleurs, mais a corrompu leurs mœurs. Bergson, dans Les Deux Sources de la morale et de la religion, décrit une humanité dont le corps, démesurément agrandi par la mécanique, attend encore « un supplément d'âme » : notre puissance a grandi, non notre sagesse, et la même physique qui a produit l'électricité a produit Hiroshima. Mais ce fatalisme se réfute lui-même : une technique ne « décide » que là où des hommes ont cessé de décider, et l'autonomie de la technique n'est jamais que le nom d'une abdication. De quoi dépend alors notre avenir, si ce n'est de la technique ? De ce que nous en faisons, c'est-à-dire d'une responsabilité.

III. Notre avenir dépend moins de la technique que de ce que nous décidons d'en faire, et c'est l'ampleur de notre puissance technique qui rend cette décision inévitable

La technique porte sur les moyens ; l'avenir, au sens de ce que nous voulons devenir, relève des fins. Aristote, dans l'Éthique à Nicomaque, définit la technè comme une disposition à produire accompagnée de règle vraie, et il distingue la production (poièsis), dont la fin est extérieure à l'acte (le produit), de l'action (praxis), dont la fin réside dans l'agir lui-même ; il remarque aussi que nous délibérons sur les moyens et non sur les fins. L'ingénieur sait comment construire un barrage ; aucune technique ne lui dit s'il faut le construire, pour qui, et au prix de quelle vallée noyée. La question « quel avenir voulons-nous ? » n'est donc pas, par nature, une question technique : c'est une question politique et morale. Le mythe du Protagoras le disait déjà : pourvus du feu et des arts, les hommes continuaient de périr, faute de l'art politique, et Zeus dut envoyer Hermès leur distribuer, à tous, la pudeur et la justice : la technique donne les moyens de survivre, seule la justice donne un avenir commun. Il faut ici distinguer le futur et l'avenir : le futur est ce que les courbes prédisent, la prolongation des tendances ; l'avenir est ce qui adviendra parce que nous l'aurons voulu. Bergson montre dans L'Évolution créatrice que la durée est invention et nouveauté incessante, imprévisible par principe. Ce que nous appelons « notre avenir », en son sens plein, est précisément ce qui ne dépend pas de la technique : ce qui reste ouvert.

Mais cette décision n'est pas indépendante de la technique : c'est la technique qui la rend nécessaire. Jonas explique dans Le Principe responsabilité que l'ancienne morale, limitée au prochain et au présent, ne suffit plus, parce que nos actes atteignent désormais la planète entière et des êtres qui ne sont pas nés, qui ne peuvent ni consentir ni protester. Il formule un impératif nouveau : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d'une vie authentiquement humaine sur terre. » Et il propose une heuristique de la peur : dans l'incertitude, donner la priorité au pronostic le plus menaçant, pour éviter l'irréversible ; c'est le fondement philosophique du principe de précaution. On voit ce qui se joue dans cette éthique : la responsabilité naît de la puissance technique, mais elle n'est pas technique. Que l'on puisse modifier le génome d'un embryon humain n'entraîne pas que l'on doive le faire, et une large part de la communauté scientifique a appelé à y renoncer par un moratoire ; les traités de désarmement, les accords sur le climat sont des décisions que la possibilité technique n'a pas produites. Plus notre puissance est grande, moins l'avenir dépend d'elle et plus il dépend de nous : c'est le renversement que le sujet appelle.

Reste que ce « nous » doit être pris au sérieux. Notre avenir dépend de la technique aussi longtemps que les choix qui la concernent sont laissés aux seuls techniciens, aux entreprises ou au marché, c'est-à-dire aussi longtemps que personne ne les prend comme des choix ; il dépend de nous dès qu'ils deviennent l'objet d'une délibération publique (débats sur l'énergie, conventions de citoyens, lois de bioéthique). Le projet cartésien doit alors être relu : se rendre « comme maîtres et possesseurs de la nature » n'a de sens que si cette maîtrise inclut la maîtrise de notre propre puissance. La dépendance est réelle, mais elle n'est pas une fatalité : elle est la raison même de notre responsabilité.

Conclusion

Notre avenir dépend-il de la technique ? Il en dépend comme de sa condition : sans technique, l'homme n'aurait ni survie ni projet, et la puissance actuelle de nos moyens détermine matériellement ce que sera la Terre de ceux qui viennent. Mais il n'en dépend pas comme de son maître, sauf si nous le voulons bien : la technique ne fixe aucune fin. Le dépassement tient dans une distinction : la technique produit le futur, prolongement des tendances ; l'avenir, ce qui adviendra parce que nous l'aurons choisi, dépend de la responsabilité que notre puissance même nous impose. Plus nous pouvons, plus nous devons choisir. Reste une question que le sujet ouvre sans la trancher : qui est ce « nous » ? Si l'avenir de tous dépend des décisions techniques de quelques-uns, États, firmes, laboratoires, la question de la technique devient celle de la démocratie.

Ce que le correcteur attend

Une définition de la technique qui ne la confonde ni avec la science ni avec le progrès, et une analyse des deux sens de « dépendre » (condition ou soumission) : c'est là que naît le problème. Le sujet ne demande pas si la technique est dangereuse, mais si elle décide de notre avenir ; une copie qui aligne les dangers de la technique sans traiter « notre avenir » est hors sujet. Les références (Descartes, Heidegger, Jonas) doivent servir l'argument, non le remplacer : réciter l'arraisonnement sans le relier à la dépendance ne vaut rien. Enfin, la troisième partie ne doit pas être un compromis (« la technique a du bon et du mauvais ») : elle opère une distinction (moyens et fins, futur et avenir) qui résout la contradiction posée en introduction.

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