Adloun

Corrigé bac philosophie 2025 Métropole — Explication de texte : Rawls, Théorie de la justice : la juste valeur des libertés politiques

Sujet officiel du baccalauréat, épreuve de philosophie, session 2025. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

Travailler ce sujet sur Adloun Sujet officiel (PDF) Corrigé complet (PDF)

Énoncé

Baccalauréat général — session 2025 — Philosophie — lundi 16 juin 2025. Durée de l'épreuve : 4 heures. Coefficient : 8. L'usage de la calculatrice et du dictionnaire n'est pas autorisé. Dès que ce sujet vous est remis, assurez-vous qu'il est complet. Ce sujet comporte 2 pages numérotées de 1/2 à 2/2.

Le candidat traitera, au choix, l'un des trois sujets suivants

Sujet 3. Expliquer le texte suivant :

Tous les citoyens devraient avoir les moyens d'être informés des questions politiques. Ils devraient pouvoir juger de la façon dont les projets affectent leur bien-être et quels sont les programmes politiques qui favorisent leur conception du bien public. De plus, ils devraient avoir une juste possibilité de proposer des solutions nouvelles dans le débat politique. Les libertés qui sont protégées par le principe de la participation perdent une bonne partie de leur valeur quand ceux qui possèdent de plus grands moyens privés ont le droit d'utiliser leurs avantages pour contrôler le cours du débat public. Car, finalement, ces inégalités rendront les plus favorisés capables d'exercer une plus grande influence sur le développement de la législation. Au bout d'un certain temps, ils risquent d'acquérir un poids prépondérant<sup>1</sup> dans le règlement des problèmes sociaux, du moins en ce qui concerne les questions sur lesquelles ils sont habituellement d'accord, c'est-à-dire celles qui renforcent leur position privilégiée.

Il faut alors prendre des mesures de compensation pour préserver la juste valeur des libertés politiques égales pour tous. On peut pour cela utiliser divers moyens. Par exemple, dans une société qui autorise la propriété privée des moyens de production<sup>2</sup>, on doit maintenir une large répartition de la propriété et de la richesse, et les subventions gouvernementales doivent être régulièrement distribuées pour développer les moyens d'un débat public libre.

John RAWLS Théorie de la justice (1971)

{ <sup>1</sup> Ils risquent de peser beaucoup, d'avoir une très grande importance.<br> <sup>2</sup> Une société dans laquelle certains peuvent posséder des éléments qui produisent de la richesse, comme des usines, des machines, des médias, etc…}

Corrigé

Introduction

Le texte porte sur les conditions réelles de la participation politique : il met en jeu les notions de justice, d'État et de liberté. Dans une démocratie, les libertés politiques — voter, s'exprimer, s'associer, se porter candidat — sont reconnues également à tous par la loi. Mais cette égalité de droit suffit-elle ? Celui qui n'a ni information, ni temps, ni accès à un public dispose des mêmes droits que le propriétaire d'un journal, et pourtant il ne pèse pas d'un même poids sur la décision commune. Telle est la problématique du texte : l'égalité juridique des libertés politiques est-elle une égalité réelle, et, si elle ne l'est pas, que doit faire la justice ? Rawls y répond par une thèse nette : les libertés politiques, quoique également garanties, perdent une part de leur valeur lorsque les moyens privés sont très inégaux, car les plus favorisés convertissent leur avantage économique en influence politique durable ; la justice exige donc des mesures de compensation destinées à préserver la « juste valeur » de ces libertés pour tous. Le texte progresse en trois moments. De « Tous les citoyens » à « dans le débat politique », Rawls énonce ce qu'exige une participation politique effective. De « Les libertés qui sont protégées » à « leur position privilégiée », il montre comment l'inégalité des moyens privés dévalue ces libertés et se cumule en pouvoir. De « Il faut alors prendre des mesures » à la fin, il en tire la conséquence pratique et en donne des exemples.

Premier mouvement — ce qu'exige une participation politique effective : s'informer, juger, proposer

La première phrase donne le ton de tout le texte : « Tous les citoyens devraient avoir les moyens d'être informés des questions politiques. » Deux mots y sont décisifs. D'abord le conditionnel « devraient » : Rawls ne décrit pas ce qui est, il énonce une exigence ; ce qui suit n'est donc pas une sociologie de la démocratie, mais une norme de justice à laquelle les institutions doivent être mesurées. Ensuite le mot « moyens », qui n'est pas le mot « droit ». Rawls n'écrit pas que les citoyens ont le droit d'être informés — ce droit, la plupart des démocraties le garantissent déjà ; il écrit qu'ils devraient en avoir les moyens. Tout le texte tient dans cet écart entre la liberté reconnue et le pouvoir effectif d'en user.

Ce que cette exigence suppose se déplie en trois capacités ordonnées. Être « informés des questions politiques » est la première : sans savoir ce qui se décide, le citoyen ne peut même pas se demander ce qu'il en pense. « Juger » est la deuxième, et Rawls lui donne un double objet : juger « de la façon dont les projets affectent leur bien-être », c'est-à-dire mesurer l'effet d'une décision sur son existence propre, mais aussi juger « quels sont les programmes politiques qui favorisent leur conception du bien public ». La formule est importante : le citoyen n'est pas réduit à un calculateur d'intérêts, il se prononce sur le bien commun ; et Rawls écrit « leur conception du bien public », au pluriel des personnes, parce qu'une société libre n'impose à personne une doctrine unique du bien — elle demande seulement que chacun puisse faire valoir la sienne. La troisième capacité est l'initiative : « une juste possibilité de proposer des solutions nouvelles dans le débat politique ». Le citoyen n'est plus seulement un électeur qui choisit entre des options préparées par d'autres ; il peut en introduire. Et l'adjectif « juste » annonce déjà la suite : il ne s'agit pas d'une permission formelle, mais d'une chance comparable à celle des autres. Le mot « Tous », enfin, n'est pas un ornement : l'exigence ne porte pas sur une élite éclairée qui jugerait pour les autres, mais sur chaque citoyen sans exception — et c'est ce qui la rend coûteuse.

La progression est rigoureuse : sans information, pas de jugement ; sans jugement, l'initiative est vide. Elle fait apparaître un présupposé décisif, que le texte n'énonce pas mais dont il vit : une liberté n'est pas seulement une permission juridique, c'est un pouvoir réel, et ce pouvoir a des conditions matérielles. Le droit de se présenter à une élection ne vaut rien sans les moyens de faire campagne ; la liberté d'expression ne vaut rien sans accès à un public. Si la participation dépend ainsi de moyens, elle est vulnérable à l'inégalité des moyens : c'est ce que le deuxième mouvement établit.

Deuxième mouvement — comment l'inégalité des moyens privés dévalue les libertés politiques

Rawls nomme d'abord ce qui est en jeu : « Les libertés qui sont protégées par le principe de la participation ». Ce principe est celui qui reconnaît à tous les citoyens un droit égal de prendre part à la décision publique ; les libertés qu'il protège sont donc les libertés proprement politiques, celles du citoyen et non celles du particulier. Vient ensuite l'affirmation centrale : ces libertés « perdent une bonne partie de leur valeur » quand certains disposent de « plus grands moyens privés ». Le verbe est choisi avec soin. Rawls ne dit pas que les libertés disparaissent, ni qu'elles sont une illusion : juridiquement, elles restent intactes et égales. C'est leur valeur qui baisse. Le texte suppose donc une distinction qui en fait tout le prix : d'un côté la liberté elle-même, la même pour tous parce qu'elle est un droit ; de l'autre la valeur de cette liberté, c'est-à-dire ce qu'elle permet réellement d'accomplir, qui varie avec les ressources de chacun. Et la prudence de l'expression « une bonne partie » interdit de lire ici une dénonciation : le suffrage universel n'est pas une comédie, mais il ne vaut pas partout la même chose.

La condition de cette dévaluation est énoncée avec une netteté remarquable : ceux qui possèdent de plus grands moyens privés « ont le droit d'utiliser leurs avantages pour contrôler le cours du débat public ». Deux choses s'y disent. D'abord, « moyens privés » désigne la richesse et la propriété — la note du sujet précise qu'il s'agit d'usines, de machines, de médias, c'est-à-dire de ce qui produit la richesse et, ici, de ce qui produit aussi la parole publique. Ensuite, et c'est le point le plus fort, le mécanisme est légal : ils « ont le droit » d'user de leurs avantages. Rawls ne décrit ni fraude ni corruption ; il décrit l'exercice ordinaire de droits reconnus. C'est pourquoi aucune moralisation ne suffira : si le mal vient de l'usage régulier de droits légitimes, seule une institution peut y répondre. Enfin, l'expression « contrôler le cours du débat » ne signifie pas dicter les opinions, mais orienter son déroulement : décider de ce dont on parle, de ce qui mérite d'être une question, du moment où l'on en parle.

Rawls montre alors que cet avantage se cumule. « Car, finalement, ces inégalités rendront les plus favorisés capables d'exercer une plus grande influence sur le développement de la législation. » L'influence sur le débat devient influence sur la loi, et la loi, à son tour, protège la position de ceux qui l'ont infléchie : « Au bout d'un certain temps, ils risquent d'acquérir un poids prépondérant dans le règlement des problèmes sociaux. » L'indication temporelle importe : il s'agit d'un processus, non d'un coup de force, et c'est la durée qui transforme un avantage en domination.

La dernière phrase du mouvement apporte pourtant une restriction qui, loin d'affaiblir l'argument, le rend irréfutable : ce poids vaut « du moins en ce qui concerne les questions sur lesquelles ils sont habituellement d'accord, c'est-à-dire celles qui renforcent leur position privilégiée ». Rawls ne décrit donc pas un complot : les plus favorisés se divisent sur mille sujets ; mais sur ce qui touche à leur position commune — fiscalité, héritage, règles de la propriété —, leurs intérêts convergent sans qu'aucune entente soit nécessaire. L'argument est structurel, et c'est sa force : il n'a besoin de prêter à personne une mauvaise intention. On reconnaît ici, reprise et transformée, la vieille objection adressée aux déclarations de droits, selon laquelle l'égalité proclamée laisse intacte l'inégalité réelle — objection que Marx formulait contre les libertés purement formelles, et dont Rousseau donnait déjà la version politique en soutenant, dans Du contrat social, qu'aucun citoyen ne devrait être assez riche pour en acheter un autre, ni assez pauvre pour devoir se vendre. Aristote l'avait aperçu avant eux, qui remarque dans la Politique que ce qui sépare réellement l'oligarchie de la démocratie n'est pas le nombre de ceux qui gouvernent, mais leur richesse ou leur pauvreté : un régime tient moins à sa constitution écrite qu'à la condition de ceux qui y décident. Mais Rawls ne conclut pas, comme Marx, que ces libertés sont un leurre : il conclut qu'il faut leur rendre leur valeur.

Troisième mouvement — les mesures de compensation et la « juste valeur » des libertés politiques

« Il faut alors prendre des mesures de compensation » : le « alors » marque la conséquence, et le « il faut » une obligation de justice, non une opportunité politique ni une générosité. Le mot « compensation » est précis : il ne s'agit pas d'abolir toute inégalité économique, mais d'en contrebalancer les effets politiques. Et la fin visée est nommée : « préserver la juste valeur des libertés politiques égales pour tous ». Cette expression est le cœur du texte. Il ne suffit pas d'accorder à tous la même liberté ; il faut que cette liberté vaille approximativement autant pour chacun. Le verbe « préserver » indique d'ailleurs que cette valeur est tenue pour un acquis menacé, que le jeu des inégalités érode continûment.

Rawls ajoute aussitôt : « On peut pour cela utiliser divers moyens. » Le principe est fixé, sa réalisation ne l'est pas : plusieurs dispositifs institutionnels peuvent y satisfaire, et le choix relève du jugement politique. C'est pourquoi l'exemple qui suit est introduit par une hypothèse, et non par une préférence : « dans une société qui autorise la propriété privée des moyens de production ». Rawls ne se prononce pas ici sur le régime économique ; il montre que son exigence vaut aussi dans une société de propriété privée, qui est le cas le plus défavorable à sa thèse.

Les deux mesures citées agissent à deux niveaux. La première remonte à la source : « on doit maintenir une large répartition de la propriété et de la richesse ». Il ne s'agit pas seulement de redistribuer des revenus après coup, mais d'empêcher la concentration elle-même — par la fiscalité des successions, par les règles qui limitent les monopoles, par la pluralité des propriétaires de médias. La seconde agit sur le débat lui-même : « les subventions gouvernementales doivent être régulièrement distribuées pour développer les moyens d'un débat public libre ». On reconnaît le financement public des partis et des campagnes, le plafonnement des dépenses, l'égalité des temps de parole, un service public de l'information. L'adverbe « régulièrement » écarte l'idée d'un secours exceptionnel : il s'agit d'une institution permanente. Quant à l'adjectif « libre », il lève un paradoxe apparent : de l'argent public pour garantir la liberté du débat. Mais c'est exactement la thèse du texte : une liberté sans moyens n'appartient qu'à ceux qui peuvent se la payer.

Un rapprochement avec le reste de l'ouvrage éclaire cette exigence, sans être requis pour l'expliquer. Rawls y soutient que des contractants placés sous un « voile d'ignorance », ignorant la place qu'ils occuperont dans la société, choisiraient deux principes : une égale liberté de base pour tous, puis la tolérance des seules inégalités qui profitent aux plus défavorisés. On remarquera que la garantie d'une juste valeur n'est réclamée, dans notre texte, que pour les libertés politiques, et non pour toutes les libertés : Rawls n'exige pas que chacun dispose des mêmes moyens de faire ce qu'il veut, mais que chacun pèse à peu près autant sur la décision commune. La raison en est claire : les libertés politiques sont celles par lesquelles on décide de toutes les autres. Les laisser se dévaluer, ce n'est pas subir une inégalité de plus, c'est perdre le moyen même de contester les inégalités.

Conclusion

Le texte suit donc un ordre rigoureux : il pose d'abord ce qu'exige une participation réelle (s'informer, juger, proposer), montre ensuite que l'inégalité des moyens privés dévalue légalement et cumulativement ces libertés, et en conclut que la justice commande des mesures de compensation propres à préserver leur juste valeur. Sa thèse est qu'une liberté politique n'est pas seulement un droit, mais un pouvoir, dont les conditions matérielles relèvent de la justice. L'intérêt philosophique est double. D'une part, Rawls refuse deux positions symétriques : le libéralisme purement formel, qui croit l'égalité des droits suffisante, et la critique radicale, qui tient les libertés politiques pour une illusion ; il tient qu'elles sont réelles, et que c'est précisément pourquoi leur valeur doit être garantie. D'autre part, il renverse un partage commode : la justice sociale n'est pas un simple supplément de bien-être ajouté à la démocratie, elle en est la condition, car là où les richesses se concentrent, la souveraineté se déplace. Deux difficultés demeurent pourtant. Le texte ne désigne l'auteur des mesures de compensation qu'en passant, par l'adjectif « gouvernementales » ; or répartir la propriété et subventionner le débat suppose des lois, donc le législateur, c'est-à-dire l'instance dont il vient d'établir qu'elle subit déjà l'influence des plus favorisés : comment attendre le remède de ce qui est malade ? Et l'on peut objecter que limiter les dépenses ou la propriété des médias restreint bien une liberté — celle d'user de ses biens — au nom de la valeur d'une autre : la thèse suppose donc que les libertés forment un système à ajuster, et non des droits absolus juxtaposés. La question reste entière à l'âge des plateformes numériques, où le contrôle du « cours du débat public » ne passe plus seulement par la propriété des journaux.

Poser une question au tuteur sur ce sujet