Corrigé bac SES 2024 Métropole jour 2 — EC partie 3 : Les explications du commerce entre pays comparables
Sujet officiel du baccalauréat, spécialité sciences économiques et sociales, session 2024. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.
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Troisième partie : Raisonnement s'appuyant sur un dossier documentaire (10 points). Cette partie comporte trois documents.
Sujet : À l'aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez qu'il existe diverses explications au commerce entre pays comparables.
Document 1. Quand il s'agit de l'achat et de la vente de produits internationaux, le label « Fabriqué en Allemagne » est l'un de ceux qui évoquent le plus la qualité, l'efficacité et la confiance. Pourquoi ? Certainement, parce que les produits allemands forcent le respect dans ces différentes catégories.
Cette réalité apparaît comme une évidence dans le nouveau sondage effectué par Statista […] qui démontre que les consommateurs de nombreux pays ont plus confiance dans les produits fabriqués en Allemagne, et un certain respect pour la construction et la production allemandes, que dans la plupart des produits fabriqués dans les autres pays.
Le rapport d'enquête réalisée avec l'aide de Dalia Research […] a permis de créer une liste des nations les plus respectées en termes de production de biens ou encore lorsque l'expression « made in » a l'image la plus positive. […]
C'est sans surprise que l'Allemagne se situe au premier rang mondial, ses produits sont respectés par un grand nombre de sondés. L'Allemagne se classe n<sup>o</sup> 1 dans 13 pays et ceux-ci ont salué les normes de qualité et de sécurité élevées de la production allemande.
{ Source : « ``Made In'' ? Les 50 pays ayant la meilleure qualité de fabrication », Forbes, 28 mars 2017.}
Document 2. Échanges franco-allemands, pour quelques secteurs, en milliards d'euros, au premier semestre 2019.
| Secteurs | Exportations en milliards d'euros | Importations en milliards d'euros |
|---|---|---|
| Équipements électriques et ménagers | 1,6 | 1,9 |
| Produits chimiques, parfums et cosmétiques | 4,5 | 4,9 |
| Produits pharmaceutiques | 1,5 | 1,8 |
{ Source : d'après tresor.economie.gouv.fr. Notes de lecture : au premier semestre 2019, le montant des exportations françaises vers l'Allemagne, dans le secteur des équipements électriques et ménagers, s'élève à 1,6 milliard d'euros. Le montant des importations françaises depuis l'Allemagne, dans ce même secteur, s'élève à 1,9 milliard d'euros.}
Document 3. « Designed in California. Made in China » (1). Le slogan qui orne les boîtes d'iPhone va se muer en « Designed in California. Made in India » (2) sur l'iPhone 14. Apple va produire son nouveau téléphone phare en Inde. Le géant américain de la technologie en a fait l'annonce lundi. L'entreprise californienne accélère sa stratégie de diversification de ses lieux de production pour s'affranchir de la Chine. « Nous sommes ravis de fabriquer l'iPhone 14 en Inde », s'est félicité Apple dans son communiqué.
Cette délocalisation de la production de l'iPhone vers l'Inde constitue un virage dans la stratégie industrielle d'iPhone qui fait le choix de bouleverser sa chaîne de valeur. Jusqu'à présent, les usines de fabrication des iPhones étaient majoritairement basées en Chine où la main d'œuvre est moins coûteuse qu'en Occident en étant relativement qualifiée. Mais la politique dite de « zéro covid » de Pékin déstabilise les rythmes de production et d'exportation. Les tensions avec les États-Unis qui devraient aller en s'aggravant font aussi peser un risque géopolitique sur l'atelier du monde (3).
L'entreprise californienne fait déjà produire certains vieux modèles d'iPhone en Inde par ses producteurs taïwanais comme Foxconn, qui a une usine dans l'État du Tamil Nadu (au sud du pays). « Au cours des deux dernières années, Apple a accéléré la diversification de sa chaîne de production (en s'appuyant sur) l'Inde », a détaillé M. Chaurasia. Près de 7,5 millions d'iPhone — soit 3 % de la production annuelle d'Apple — sont ainsi sortis des usines indiennes l'année dernière.
{ Source : « L'iPhone 14 ne sera pas « made in China », Apple fait le choix de l'Inde », La tribune, 26 septembre 2022. (1) « Conçu en Californie. Fabriqué en Chine ». (2) « Conçu en Californie. Fabriqué en Inde ». (3) Atelier du monde : expression usuelle pour désigner l'hégémonie industrielle de la Chine.}
Corrigé
Introduction.
Au premier semestre 2019, la France a exporté vers l'Allemagne pour 4,5 milliards d'euros de produits chimiques, parfums et cosmétiques, et en a importé pour 4,9 milliards (document 2) : deux économies voisines s'échangent les mêmes produits. Le commerce international désigne l'ensemble des échanges de biens et de services entre pays. La théorie des avantages comparatifs de David Ricardo (1817) l'explique par la spécialisation de chaque pays dans la production pour laquelle son coût d'opportunité est le plus faible, ces avantages provenant des dotations factorielles (modèle de Heckscher, Ohlin et Samuelson) et technologiques. Cette théorie rend bien compte du commerce entre pays différents, qui s'échangent des produits différents (textile du Bangladesh contre avions européens). Or la majorité du commerce mondial a lieu entre pays comparables, c'est-à-dire de niveau de développement, de dotations factorielles et de technologies voisins, comme la France et l'Allemagne ou les États-Unis et l'Union européenne, et porte sur des produits similaires : c'est le commerce intra-branche, que Ricardo ne prévoit pas. Nous montrerons que ce commerce s'explique par la différenciation des produits, qui satisfait la demande de variété tout en permettant des économies d'échelle (I), par la qualité des produits et la compétitivité hors prix (II), et par la fragmentation des chaînes de valeur organisée par les firmes multinationales (III).
I. Les pays comparables échangent des variétés différentes d'un même produit.
Affirmation : la première explication du commerce entre pays comparables est la différenciation horizontale des produits, qui répond au goût des consommateurs pour la diversité et permet aux producteurs de réaliser des économies d'échelle. Explication : deux pays aux dotations identiques n'ont aucun avantage comparatif l'un sur l'autre ; ils échangent pourtant, parce que les biens d'une même branche ne sont pas homogènes : une voiture française et une voiture allemande, un parfum français et un cosmétique allemand diffèrent par leur style, leur marque, leurs caractéristiques. Les consommateurs aiment la variété, et l'ouverture des frontières élargit le choix qui leur est offert. Du côté de l'offre, la production en grande série abaisse le coût unitaire (économies d'échelle) : plutôt que de produire toutes les variétés pour son seul marché national, chaque pays se spécialise dans quelques-unes, qu'il vend sur le marché mondial, et importe les autres. Cette « nouvelle théorie du commerce international » (Paul Krugman, 1979) explique des flux croisés de produits similaires entre pays similaires. Illustration : document 2 : au premier semestre 2019, selon la direction générale du Trésor, la France a exporté vers l'Allemagne 4,5 milliards d'euros de produits chimiques, parfums et cosmétiques et en a importé 4,9 milliards ; 1,6 milliard d'équipements électriques et ménagers contre 1,9 milliard importé ; 1,5 milliard de produits pharmaceutiques contre 1,8 milliard. Dans les trois secteurs, les flux vont dans les deux sens et sont du même ordre de grandeur : le taux de couverture (exportations rapportées aux importations) est de pour la chimie, de pour les équipements et de pour la pharmacie. Un ménage français achète un lave-linge allemand et un ménage allemand un parfum français : chaque pays exporte les variétés où ses firmes ont acquis une taille et une notoriété mondiales.
II. La qualité des produits, différenciation verticale, fonde une
compétitivité hors prix.
Affirmation : les produits d'une même branche diffèrent aussi par leur qualité : cette différenciation verticale, ou par la gamme, explique qu'un pays à coûts élevés exporte vers des pays comparables. Explication : la compétitivité-prix consiste à vendre moins cher (coûts de production, coût du travail, taux de change) ; la compétitivité hors prix à vendre mieux : qualité, fiabilité, innovation, image de marque, services, respect des normes. Un pays dont les coûts salariaux sont élevés ne peut concurrencer les pays émergents sur le prix ; il se positionne sur le haut de gamme, où le consommateur accepte de payer plus cher un produit qu'il juge supérieur. La réputation d'un pays, le « made in », devient alors un actif collectif : elle signale la qualité avant même l'achat et réduit l'incertitude de l'acheteur. L'Allemagne compense ainsi des coûts salariaux élevés par une forte compétitivité hors prix dans la machine-outil, l'automobile ou la chimie, tandis que le positionnement de la France en milieu de gamme explique une part de son déficit commercial (près de 163 milliards d'euros pour les biens en 2022). Illustration : document 1 : selon le sondage Statista réalisé avec Dalia Research et rapporté par Forbes en mars 2017, le label « Fabriqué en Allemagne » est celui qui « évoque le plus la qualité, l'efficacité et la confiance » ; l'Allemagne « se situe au premier rang mondial » et « se classe n<sup>o</sup> 1 dans 13 pays », dont les consommateurs « ont salué les normes de qualité et de sécurité élevées de la production allemande ». Le document 2 en porte la trace : dans chacun des trois secteurs, la France importe d'Allemagne davantage qu'elle n'y exporte ; sur les trois secteurs réunis, les importations atteignent milliards d'euros contre milliards d'exportations, soit un déficit de 1,0 milliard d'euros en un semestre. Le commerce est bien croisé, mais l'avantage de gamme allemand, dans l'électroménager notamment, fait pencher la balance, même si la taille supérieure de l'industrie allemande y contribue aussi. Symétriquement, la France exporte grâce à sa propre compétitivité hors prix dans le luxe, les parfums, l'aéronautique.
III. La fragmentation des chaînes de valeur par les firmes multinationales
crée un commerce de biens intermédiaires et de produits conçus ici et fabriqués ailleurs.
Affirmation : une part croissante du commerce, y compris entre pays comparables, ne résulte pas de l'échange de produits finis entre nations, mais de la fragmentation de la chaîne de valeur organisée par les firmes multinationales. Explication : la chaîne de valeur mondiale décompose le processus de production, conception, fabrication des composants, assemblage, commercialisation, entre plusieurs pays, chaque étape étant localisée là où elle est la moins coûteuse ou la mieux réalisée, par l'investissement direct à l'étranger (filiales) ou la sous-traitance internationale. Un produit traverse alors plusieurs fois les frontières avant d'être vendu : environ la moitié du commerce mondial porte sur des biens intermédiaires. Entre pays comparables, cette fragmentation prend deux formes : des échanges de composants entre partenaires de même niveau (les ailes d'un Airbus viennent du Royaume-Uni, le fuselage d'Allemagne, l'assemblage se fait à Toulouse ; une voiture française contient des pièces allemandes et réciproquement, ce qui alimente les flux croisés du document 2) ; et des échanges de produits finis dont la valeur est captée aux deux bouts de la chaîne, la conception et la marque restant dans les pays développés alors que l'assemblage est délocalisé. La localisation dépend des coûts, mais aussi des compétences disponibles et, de plus en plus, du risque : la concentration des chaînes de valeur en Chine, révélée par la pandémie de 2020 et par les tensions sino-américaines, pousse les firmes à diversifier leurs sites. Illustration : document 3 : l'iPhone est « conçu en Californie » et « fabriqué en Chine », demain « en Inde » (La Tribune, 26 septembre 2022). Apple, firme américaine, ne fabrique pas elle-même : elle sous-traite l'assemblage à des producteurs taïwanais comme Foxconn, installés en Chine puis dans l'État indien du Tamil Nadu. Le motif initial est celui des dotations factorielles, une main-d'œuvre « moins coûteuse qu'en Occident en étant relativement qualifiée » ; mais la diversification vers l'Inde répond à la politique « zéro covid » de Pékin et au « risque géopolitique » lié aux tensions avec les États-Unis. L'ampleur est encore modeste : 7,5 millions d'iPhone produits en Inde « l'année dernière », soit 3 % de la production annuelle d'Apple, ce qui implique une production totale d'environ millions d'appareils. Le commerce que ce document décrit ne se réduit pas à un échange entre un pays riche et un pays à bas salaires : il engage aussi les pays comparables, car lorsqu'un Français achète un iPhone, l'importation est enregistrée depuis la Chine ou l'Inde, mais la valeur revient pour l'essentiel à la conception californienne, aux composants coréens, japonais ou européens et à la marque ; les échanges entre États-Unis, Europe et Asie développée prennent la forme de licences, de composants et de services que la seule observation des produits finis ne montre pas.
Conclusion.
Le commerce entre pays comparables, que la théorie des avantages comparatifs laisse inexpliqué, relève de plusieurs logiques complémentaires. La différenciation horizontale des produits et les économies d'échelle expliquent des flux croisés de produits similaires, comme les 4,5 milliards d'euros de produits chimiques exportés vers l'Allemagne contre 4,9 milliards importés en un semestre ; la différenciation verticale par la qualité, source de compétitivité hors prix, explique qu'un pays à coûts élevés comme l'Allemagne, dont le « made in » est le plus respecté au monde, domine ses partenaires dans les mêmes branches ; enfin, la fragmentation des chaînes de valeur par les firmes multinationales, dont l'iPhone conçu en Californie et assemblé en Chine ou en Inde est l'emblème, fait du commerce un échange de tâches et de composants plus que de produits nationaux. Ces explications ne s'excluent pas : elles se combinent dans un même flux, et elles évoluent, les tensions géopolitiques et les exigences environnementales conduisant aujourd'hui les firmes et les États à raccourcir ou à relocaliser certaines chaînes de valeur.
Ce que le correcteur attend.
Une introduction qui définit le commerce entre pays comparables et situe la limite de Ricardo, puis trois explications distinctes en paragraphes AEI : différenciation des produits et économies d'échelle (document 2, flux croisés avec calcul de taux de couverture ou de solde), qualité et compétitivité hors prix (document 1, avec le déficit sectoriel du document 2), fragmentation de la chaîne de valeur et firmes multinationales (document 3, avec ses données). Notions : commerce intra-branche, différenciation horizontale et verticale, gamme, compétitivité hors prix, chaîne de valeur mondiale, biens intermédiaires, IDE et sous-traitance. Pièges : réciter les avantages comparatifs comme explication centrale (le sujet porte précisément sur ce qu'ils n'expliquent pas) ; lire le document 3 comme une simple délocalisation vers un pays à bas salaires sans le relier à la chaîne de valeur ; paraphraser le document 1 sans le traduire en compétitivité hors prix.