Adloun

Corrigé bac SES 2025 Métropole jour 2 — Dissertation : Une approche en termes de classes sociales suffit-elle à rendre compte de la structure de la société française actuelle ?

Sujet officiel du baccalauréat, spécialité sciences économiques et sociales, session 2025. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

Travailler ce sujet sur Adloun Sujet officiel (PDF) Corrigé complet (PDF)

Énoncé

Dissertation s'appuyant sur un dossier documentaire. Il est demandé au candidat : de répondre à la question posée par le sujet ; de construire une argumentation à partir d'une problématique qu'il devra élaborer ; de mobiliser des connaissances et des informations pertinentes pour traiter le sujet, notamment celles figurant dans le dossier ; de rédiger, en utilisant le vocabulaire économique et social spécifique approprié à la question et en organisant le développement sous la forme d'un plan cohérent qui ménage l'équilibre des parties. Il sera tenu compte, dans la notation, de la clarté de l'expression et du soin apporté à la présentation. Ce sujet comporte quatre documents.

Une approche en termes de classes sociales suffit-elle à rendre compte de la structure de la société française actuelle ?

Document 1. Quand elle a décidé de se séparer de son conjoint, Francine Lopes a dû réorganiser toute sa vie. Ses enfants avaient alors 4 et 8 ans. D'abord changer de logement, malgré elle. « Nous avions fait construire notre maison, mais pour la garder il me fallait rembourser 900 euros par mois. Ça, plus la taxe foncière et la taxe d'habitation, c'était impossible », explique-t-elle, entourée de ses deux chiens, sur le canapé de son logement social, un trois-pièces d'une cité d'Egly, dans l'Essonne. « J'aurais bien voulu vivre ailleurs, dit-elle en jetant un regard au-dehors. Mais je n'avais pas le choix, et j'ai eu la chance que la mairie me le propose au bout de six mois. »

Pour cette ancienne caissière, devenue vendeuse produits et services à l'accueil d'un hypermarché à vingt kilomètres de chez elle, « le plus compliqué » fut cependant de trouver comment faire garder ses enfants, dont elle assume seule la charge, alors que son planning l'oblige aux horaires décalés : « Je finissais déjà régulièrement à 22 heures, je travaillais le week-end et certains jours fériés pour joindre les deux bouts et, malgré cela, payer une nounou me revenait trop cher. Ma sœur m'a aidée les premières années. Mais je les ai laissés très tôt, très seuls. C'est pour ça qu'ils m'ont demandé des chiens : avec eux, personne ne vous embête. »

Les obstacles, comme les sacrifices, furent nombreux. Avec un salaire mensuel de 1 600 euros, complété par seulement 210 euros d'une pension alimentaire versée souvent en retard, pour payer cantine, titres de transport, téléphones, assurances, paires de lunettes et semelles orthopédiques, et aucun effort de son employeur pour adapter son planning. Il n'y eut jamais de vacances en famille. Et il a fallu aussi souscrire un crédit pour financer les études des enfants.

Francine décrit néanmoins ces péripéties avec un grand calme, presque comme une évidence. C'est que son frère, sa meilleure amie, plusieurs collègues et voisines sont, comme elle, séparés avec enfants. Et jonglent avec les plannings et les pensions. Leur situation n'a en effet plus rien d'exceptionnel.

{ Source : Solène Cordier et Aline Leclerc, www.lemonde.fr, publié le 8 mai 2024.}

Document 2. Localisation des actifs occupés selon la PCS (en %).

GrandsCentresPetitesCeinturesBourgsRural àRural àTotal
centresurbainsvillesurbainesrurauxhabitathabitat
urbainsintermé-dispersétrès
diairesdispersé
Agriculteurs exploitants2,23,73,94,421,643,720,6100
Artisans, commerçants et chefs d'entreprise31,511,06,611,117,319,03,5100
Cadres et professions intellectuelles supérieures56,59,14,110,310,19,01,1100
Professions intermédiaires38,811,95,611,415,415,01,9100
Employés37,413,36,010,215,815,12,2100
Ouvriers28,413,56,69,419,020,03,0100
Ensemble38,611,95,710,315,515,62,4100

{ Source : d'après Olivier Bouba-Olga, www.blogs.univ-poitiers.fr, (données INSEE, recensement de la population), le 20 septembre 2023. Note : en raison des arrondis, le total peut être légèrement différent de 100.}

Document 3. Consommation de tabac selon la catégorie socioéconomique en France en 2019 (en %) (diagramme en barres ; valeurs lues sur le graphique, arrondies à 0,5 point près, sauf celles données par la note de lecture du sujet).

Catégorie socioéconomiqueEnsemble desGrands
fumeurs quotidiensfumeurs (1)
Ouvriers qualifiésenviron 35,0environ 7,5
Salariés peu qualifiés28,18,2
Petits entrepreneursenviron 24,0environ 8,5
Employés qualifiésenviron 23,5environ 3,0
Salariés exerçant une profession intermédiaireenviron 22,0environ 4,0
Cadres dirigeantsenviron 21,5environ 4,0
Personnes exerçant une profession intellectuelle et scientifiqueenviron 15,0environ 2,0
Ensembleenviron 24,0environ 5,5

{ (1) Un grand fumeur est un consommateur quotidien de 20 cigarettes ou plus par jour. Lecture : en France, 28,1 % des salariés peu qualifiés consomment du tabac quotidiennement, dont 8,2 % à raison de vingt cigarettes ou plus par jour. Champ : France métropolitaine, personnes en emploi, âgées de 15 ans ou plus. Source : d'après l'INSEE, (données Eurostat), 2019.}

Document 4. Écarts de salaire entre les femmes et les hommes dans le secteur privé en 2022.

CaractéristiquesSalaire mensuel net (en euros)Écart (en %)
FemmesHommes
Catégorie socioprofessionnelle
Cadres (1)4 0214 76915,7
Professions intermédiaires2 3992 72411,9
Employés1 8551 9303,9
Ouvriers1 7231 99213,5
Âge
Moins de 25 ans1 6831 7664,7
De 25 à 39 ans2 2762 4758,0
De 40 à 49 ans2 5853 00814,1
De 50 à 59 ans2 5933 23619,9
60 ans ou plus2 7483 71926,1
Ensemble2 4022 79414,0

{ (1) Y compris chefs d'entreprise salariés. Lecture : en 2022, les femmes salariées du secteur privé gagnent en moyenne 14,0 % de moins que les hommes. Champ : France hors Mayotte, salariés du privé, y compris bénéficiaires de contrats aidés et de contrats de professionnalisation ; hors apprentis, stagiaires, salariés agricoles et salariés des particuliers employeurs. Source : d'après l'INSEE, base Tous salariés, 2022. Note : les salaires mensuels nets sont présentés à temps de travail égal.}

Corrigé

Analyse du sujet.

Une classe sociale est un groupe social de grande taille, occupant une position hiérarchisée dans la structure sociale, dont les membres partagent des conditions d'existence, un mode de vie et, selon les auteurs, des intérêts communs. Pour Karl Marx, les classes se définissent par la place dans les rapports de production (bourgeoisie propriétaire du capital contre prolétariat vendeur de sa force de travail) ; une classe « en soi » devient classe « pour soi » quand elle acquiert une conscience de classe. Pour Max Weber, la classe, définie par les chances d'accès aux biens sur le marché, n'est qu'une des dimensions d'une stratification multidimensionnelle, à côté du statut (prestige) et du pouvoir. Pour Pierre Bourdieu, la position dans l'espace social dépend du volume et de la structure des capitaux (économique, culturel, social). « Une approche en termes de classes sociales », c'est donc lire la société comme un ensemble de groupes hiérarchisés, relativement homogènes et séparés, ordonnés d'abord par la position économique et professionnelle, que la nomenclature des PCS de l'INSEE approche. La structure sociale est la répartition de la population en groupes différenciés et hiérarchisés ; « actuelle » renvoie à la société issue des grandes transformations de la seconde moitié du XX<sup>e</sup> siècle (salarisation, tertiarisation, élévation des qualifications, féminisation). « Suffit-elle » impose un débat : il faut montrer ce que l'approche par les classes capte de la structure sociale, puis ce qui lui échappe, soit parce que d'autres critères la structurent (genre, âge et cycle de vie, composition du ménage, lieu de résidence, diplôme), soit parce que les classes elles-mêmes se brouillent (moyennisation, distances intra-classes, faible identification subjective). Le sujet relève du chapitre « Comment est structurée la société française actuelle ? » : le programme demande de connaître la multiplicité des facteurs de structuration, les théories des classes de Marx et Weber et le débat entre moyennisation (Mendras) et retour des classes (Chauvel). Hors-sujet fréquents : la mobilité sociale, la justice sociale et la redistribution.

Les documents. Document 1 : Francine Lopes, ancienne caissière devenue vendeuse en hypermarché, séparée avec deux enfants, vit avec 1 600 euros de salaire et 210 euros de pension dans un logement social de l'Essonne, aux horaires décalés ; sa situation « n'a plus rien d'exceptionnel ». Document 2 : la localisation des actifs occupés varie fortement selon la PCS : 56,5 % des cadres vivent dans les grands centres urbains contre 28,4 % des ouvriers et 2,2 % des agriculteurs, dont 43,7 % résident dans le rural à habitat dispersé. Document 3 : en 2019, environ 35 % des ouvriers qualifiés fument quotidiennement contre environ 15 % des personnes exerçant une profession intellectuelle et scientifique ; le gradient des grands fumeurs va d'environ 8,5 % (petits entrepreneurs) à environ 2 %. Document 4 : en 2022, à temps de travail égal, les femmes salariées du privé gagnent 14,0 % de moins que les hommes ; l'écart varie de 3,9 % chez les employés à 15,7 % chez les cadres, et de 4,7 % avant 25 ans à 26,1 % à 60 ans ou plus.

Problématique.

Les classes sociales, groupes hiérarchisés par leur position économique et professionnelle, aux conditions d'existence et aux modes de vie distincts, rendent-elles compte à elles seules de la structure de la société française, ou faut-il, pour la décrire, combiner la classe avec d'autres facteurs de structuration, le genre, l'âge, la composition du ménage et le territoire, qui la traversent, la fragmentent et en brouillent les frontières ?

Plan détaillé.

I. L'approche en termes de classes sociales reste indispensable pour rendre compte de la structure de la société française.

I.A. Des groupes hiérarchisés par des inégalités économiques cumulatives. Affirmation : la position dans les rapports de production et sur le marché du travail ordonne encore la société en groupes nettement hiérarchisés. Explication : qu'on les définisse avec Marx par la propriété du capital ou avec Weber par les chances d'accès aux biens, les classes se lisent dans la hiérarchie des PCS, qui classe les actifs selon la profession, le statut et la qualification ; cette hiérarchie commande le revenu, le patrimoine, la santé et la réussite scolaire des enfants : les inégalités font système. Illustration : document 4 : en 2022, un homme cadre du secteur privé gagne en moyenne 4 769 euros nets par mois contre 1 992 euros pour un ouvrier, soit fois plus ; chez les femmes, . L'écart entre classes (un rapport de 1 à 2,4) l'emporte largement sur l'écart entre sexes (14,0 %) : une femme cadre (4 021 euros) gagne deux fois plus qu'un homme ouvrier (1 992 euros). Connaissances : le niveau de vie médian des cadres dépasse d'environ 75 % celui des ouvriers ; l'espérance de vie à 35 ans d'un homme cadre excède de 6 ans celle d'un ouvrier ; 8 enfants de cadres sur 10 obtiennent un baccalauréat général contre moins de 4 enfants d'ouvriers sur 10 ; les 10 % de ménages les mieux dotés détiennent près de la moitié du patrimoine (INSEE, années 2020).

I.B. Des modes de vie et des pratiques qui distinguent les classes. Affirmation : les classes ne sont pas que des tranches de revenu : elles ont des pratiques propres, jusque dans les comportements de santé. Explication : pour Bourdieu (La Distinction, 1979), chaque position dans l'espace social engendre un habitus, des goûts et des pratiques distinctifs : goût de nécessité des classes populaires, distinction des classes supérieures. Les conditions de travail (pénibilité, horaires décalés, stress), la sociabilité de l'atelier et le moindre accès à la prévention expliquent que le tabac reste une pratique populaire, alors que les classes supérieures diplômées s'en sont détournées. Illustration : document 3 : en 2019, environ 35 % des ouvriers qualifiés en emploi fument quotidiennement, contre environ 15 % des personnes exerçant une profession intellectuelle et scientifique, soit un écart d'environ 20 points et une fréquence fois plus élevée ; la part des grands fumeurs, environ 7,5 % contre environ 2 %, est près de quatre fois plus forte. Le gradient est régulier : salariés peu qualifiés 28,1 %, employés qualifiés environ 23,5 %, professions intermédiaires environ 22 %. Ces pratiques différenciées nourrissent les inégalités de santé et d'espérance de vie : les classes existent « en soi », dans les corps mêmes.

I.C. Des classes inscrites dans l'espace : la ségrégation résidentielle. Affirmation : les classes se séparent aussi géographiquement, ce qui, pour Louis Chauvel, signale un retour des classes. Explication : le prix du logement dans les métropoles, la localisation des emplois qualifiés dans les centres et des usines et entrepôts en périphérie, les stratégies scolaires des familles produisent une ségrégation résidentielle qui redouble la ségrégation scolaire et re-creuse les distances inter-classes. Illustration : document 2 : d'après le recensement de l'INSEE, 56,5 % des cadres et professions intellectuelles supérieures vivent dans les grands centres urbains, contre 28,4 % des ouvriers, soit 28,1 points d'écart et une part deux fois plus élevée ; à l'inverse, des ouvriers résident dans le rural (bourgs ruraux et habitat dispersé), contre des cadres, et 85,9 % des agriculteurs. Document 1 : Francine, employée de la grande distribution, vit dans « un trois-pièces d'une cité d'Egly », en logement social, à vingt kilomètres de son travail : le lieu de résidence est ici le produit de la position de classe. Connaissance : le mouvement des Gilets jaunes (2018) a rappelé que cette France populaire du périurbain et des bourgs se vit comme séparée des centres des métropoles.

II. Mais cette approche ne suffit pas : d'autres facteurs structurent la société, et les classes elles-mêmes se brouillent.

II.A. Les rapports sociaux de genre traversent et hiérarchisent toutes les classes. Affirmation : à classe égale, hommes et femmes n'occupent pas la même position. Explication : les rapports sociaux de genre constituent un facteur de structuration propre : ségrégation professionnelle (concentration des femmes dans les métiers du soin, du commerce et du secrétariat, moins rémunérés), plafond de verre, partage inégal du travail domestique (les femmes en assurent environ les deux tiers), temps partiel (27 % des femmes en emploi contre 8 % des hommes). Illustration : document 4 : en 2022, à temps de travail égal, les femmes salariées du privé gagnent 14,0 % de moins que les hommes ( euros par mois) ; l'écart existe dans chaque PCS, de 3,9 % chez les employés (75 euros) à 13,5 % chez les ouvriers et 15,7 % chez les cadres ( euros) : il est le plus fort au sommet, signe du plafond de verre, et il ne tient pas au temps partiel puisque les salaires sont à temps de travail égal. Document 1 : Francine, caissière puis vendeuse, occupe un emploi féminisé aux horaires décalés (« je finissais régulièrement à 22 heures ») et assume seule la garde des enfants : c'est le genre, autant que la classe, qui dessine sa position. Une approche par les seules classes, qui rattache la femme à la position de son conjoint ou ignore le sexe, manque cette hiérarchie interne à chaque classe.

II.B. L'âge, la position dans le cycle de vie et la composition du ménage différencient les positions à classe égale. Affirmation : un même revenu individuel ne procure pas la même position selon l'âge et la configuration familiale. Explication : le niveau de vie se calcule à l'échelle du ménage : un salaire partagé entre un seul adulte et des enfants fait moins vivre que deux salaires mis en commun ; la position dans le cycle de vie commande le patrimoine, qui s'accumule avec l'âge, et les carrières, que les interruptions liées aux enfants pénalisent durablement ; les facteurs se cumulent : les familles monoparentales, composées à plus de 80 % d'une mère et de ses enfants, ont un taux de pauvreté de 32 % en 2021 contre 7 % pour les couples sans enfant (INSEE). Illustration : document 1 : la séparation, non le changement de profession, a fait basculer Francine : la mensualité de 900 euros de la maison aurait absorbé plus de la moitié de son salaire de 1 600 euros () ; avec 210 euros de pension, versée en retard, elle dispose de euros pour trois personnes, sans vacances et avec un crédit pour les études des enfants ; et « son frère, sa meilleure amie, plusieurs collègues et voisines sont, comme elle, séparés avec enfants » : la composition du ménage divise la classe des employés en situations très inégales. Document 4 : l'écart de salaire entre femmes et hommes passe de 4,7 % avant 25 ans à 26,1 % à 60 ans ou plus, soit points de plus et un écart multiplié par environ 5,6 : l'âge, combiné au genre, creuse une hiérarchie que la classe ne voit pas.

II.C. Le territoire, la structure des capitaux et les distances intra-classes brouillent les frontières de classe. Affirmation : la stratification est multidimensionnelle (Weber) et les classes, hétérogènes, sont peu conscientes d'elles-mêmes. Explication : le lieu de résidence commande l'accès à l'emploi, aux services et au logement ; pour Bourdieu, deux groupes de même volume de capital s'opposent par sa structure (capital culturel contre capital économique) ; enfin, pour Henri Mendras, la moyennisation des Trente Glorieuses a réduit les distances inter-classes et accru les distances intra-classes, si bien que l'identification subjective aux classes s'est affaiblie : un peu plus de la moitié des Français seulement déclarent appartenir à une classe, le plus souvent « moyenne ». Illustration : document 2 : la même classe ouvrière se partage entre 28,4 % de résidents des grands centres urbains et 42,0 % de ruraux : un ouvrier de la logistique en banlieue de Lyon et un ouvrier d'une scierie du Jura n'ont ni le même logement, ni les mêmes transports, ni les mêmes réseaux ; les employés (37,4 % en grands centres, 33,1 % en rural) sont tout aussi dispersés. Document 3 : les petits entrepreneurs comptent environ 8,5 % de grands fumeurs, plus que les ouvriers qualifiés (environ 7,5 %), et les cadres dirigeants (environ 21,5 % de fumeurs quotidiens) sont plus proches des employés qualifiés (environ 23,5 %) que des professions intellectuelles et scientifiques (environ 15 %) : ce n'est pas seulement le volume du capital mais sa structure, économique ou culturelle, et le statut d'indépendant qui ordonnent les pratiques. Le clivage territorial révélé par les Gilets jaunes, périurbain dépendant de la voiture contre centres des métropoles, traverse les classes populaires plus qu'il ne les oppose aux classes supérieures.

Introduction rédigée.

Ancienne caissière devenue vendeuse en hypermarché, payée 1 600 euros par mois et logée dans une cité de l'Essonne, Francine Lopes (document 1) appartient sans conteste aux classes populaires. Mais sa vie est d'abord commandée par sa séparation, ses deux enfants à charge, ses horaires de femme de la grande distribution et ses vingt kilomètres de trajet : est-ce sa classe qui rend compte de sa position ? Une classe sociale est un groupe de grande taille, hiérarchisé, dont les membres partagent des conditions d'existence et un mode de vie, qu'on la définisse avec Marx par la place dans les rapports de production ou avec Weber par les chances d'accès aux biens. La structure sociale désigne la répartition de la population en groupes différenciés et hiérarchisés ; celle de la France actuelle est issue de la salarisation, de la tertiarisation, de l'élévation des qualifications et de la féminisation de l'emploi. Décrire cette structure par les classes, c'est supposer que la position économique et professionnelle ordonne l'essentiel des inégalités. Or, à côté d'elle, le genre, l'âge, la composition du ménage et le territoire hiérarchisent aussi les individus. Les classes sociales rendent-elles compte à elles seules de la structure de la société française, ou faut-il combiner la classe avec d'autres facteurs qui la traversent et en brouillent les frontières ? Nous montrerons que l'approche par les classes reste indispensable, parce que la société demeure hiérarchisée en groupes aux inégalités cumulatives, aux modes de vie distincts et aux territoires séparés (I), mais qu'elle ne suffit pas, parce que le genre, l'âge et le ménage hiérarchisent à classe égale, et parce que les classes elles-mêmes, dispersées et peu conscientes d'elles-mêmes, ont perdu leur netteté (II).

Conclusion rédigée.

L'approche en termes de classes sociales reste nécessaire : un homme cadre gagne 2,4 fois plus qu'un ouvrier, les ouvriers qualifiés fument 2,3 fois plus que les professions intellectuelles, et 56,5 % des cadres vivent dans les grands centres urbains contre 28,4 % des ouvriers : la société française est faite de groupes hiérarchisés, aux inégalités cumulatives, aux pratiques distinctes et aux espaces séparés, que la ségrégation résidentielle re-creuse depuis les années 1980. Mais elle ne suffit pas : à classe égale, les femmes gagnent 14,0 % de moins que les hommes, et jusqu'à 26,1 % de moins après 60 ans ; la séparation et la charge d'enfants font basculer une employée dans la précarité ; la même classe ouvrière se partage entre métropoles et campagnes, et la structure des capitaux sépare les cadres dirigeants des professions intellectuelles. La société française se décrit donc comme un espace social à plusieurs dimensions, celui de Bourdieu, où la classe se combine avec le genre, l'âge, le ménage et le lieu, et où les inégalités sont multiformes et cumulatives. Reste une question ouverte : si les classes existent « en soi », peu de Français s'y reconnaissent « pour soi » ; les Gilets jaunes ont pourtant montré qu'une conscience commune peut renaître, mais sur des bases, territoriales et fiscales, qui ne sont plus exactement celles de la classe.

Ce que le correcteur attend.

Notions incontournables : classes sociales (Marx, Weber), PCS, espace social et capitaux (Bourdieu), inégalités cumulatives, rapports sociaux de genre, composition du ménage, cycle de vie, lieu de résidence, distances inter et intra-classes, moyennisation et retour des classes, identification subjective. « Suffit-elle » exige les deux faces : une copie qui ne fait que démontrer la persistance des classes, ou qui les déclare disparues, plafonne à la moyenne ; le plan-catalogue des critères sans hiérarchie entre eux non plus. Chaque document doit être cité avec sa donnée : le document 2 se lit dans les deux sens (ségrégation entre classes, dispersion à l'intérieur de chacune), le document 4 prouve à la fois la force de la classe (rapport de 1 à 2,4) et celle du genre (14,0 % à temps de travail égal), et le document 1 n'est pas une anecdote mais l'illustration du cumul des facteurs. Hors-sujet fréquents : la mobilité sociale, la justice sociale, le seul récit des transformations depuis 1950.

Poser une question au tuteur sur ce sujet