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Corrigé bac SES 2026 Amérique du Nord jour 1 — EC partie 3 : Le numérique brouille les frontières du travail

Sujet officiel du baccalauréat, spécialité sciences économiques et sociales, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.

Sujet officiel (PDF)

Énoncé

Troisième partie : Raisonnement s'appuyant sur un dossier documentaire (10 points). Il est demandé au candidat de traiter le sujet : en développant un raisonnement ; en exploitant les documents du dossier ; en faisant appel à ses connaissances personnelles ; en composant une introduction, un développement, une conclusion. Cette partie comporte trois documents.

Sujet : À l'aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez que le numérique brouille les frontières du travail et transforme l'emploi ainsi que les relations d'emploi.

Document 1.

Dans la plupart des pays, l'emploi se polarise, c'est-à-dire que la part des emplois intermédiaires est en forte baisse au profit d'une hausse des emplois soit peu qualifiés, soit très qualifiés […]. Ce grand bouleversement du marché du travail s'explique d'abord par la nature du changement technologique récent, l'informatique, qui a révolutionné l'organisation des entreprises. Les ordinateurs fonctionnant en suivant des procédures et règles explicites préalablement programmées, ils se sont avérés très doués pour effectuer des tâches dites « routinières » qui caractérisaient le travail humain dans les emplois intermédiaires. Un ordinateur peut commander un robot dans l'industrie, établir des feuilles de paye, ou distribuer de l'argent. En raison de leur efficacité et leur faible coût, les ordinateurs ont remplacé le travail élémentaire et répétitif humain qui composait de nombreux emplois intermédiaires. Les emplois les plus détruits par l'informatisation furent ainsi ceux des opérateurs sur des chaînes de production qui furent automatisées mais aussi ceux des employés de bureau ou des secrétaires. Au contraire, les plus qualifiés sont les gagnants du progrès technologique. Non seulement les ordinateurs ne peuvent remplacer leur travail, mais ils les rendent plus productifs.

{ Source : Grégory VERDUGO, « Les nouvelles inégalités du travail, Pourquoi l'emploi se polarise ? », Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE), octobre 2017.}

Document 2. Recours au télétravail par catégorie socioprofessionnelle entre le troisième trimestre 2022 et le deuxième trimestre 2024.

Part d'emploiRecours auNombre de jours
Catégorietélétravaillable1télétravailmoyens télétravaillés
socioprofessionnelle(en %)(en %)sur une semaine
Ensemble des cadres et professions intellectuelles supérieures80631,9
Ensemble des professions intermédiaires38221,6
Ensemble des employées/employés21101,9
Ensemble des ouvrières/ouvriers10—

{ Champ : Salariés des entreprises privées ou publiques travaillant en France hors Mayotte.

Source : Philippe ASKENAZY, Ugo DI NALLO, Ismaël RAMAJO et Conrad THIOUNN, « Télétravail et présentiel : le travail hybride, une pratique désormais ancrée dans les entreprises », Insee Analyses, mars 2025.

1 : Un emploi télétravaillable est un emploi qu'il est possible d'exercer en télétravail.}

Document 3.

La façon dont les plateformes1 organisent la rencontre entre offre et demande, en comparaison d'autres intermédiaires du marché, se matérialise en outre par une plus grande individualisation des travailleurs tout en brouillant les frontières entre salariat et travail indépendant. […] Les nouvelles formes d'organisation du travail engendrées par les plateformes confèrent une grande autonomie dans l'activité. Mais cette autonomie va de pair avec une responsabilisation et un transfert des risques sur le travailleur. Cela se traduit par une transformation des formes et du niveau de la couverture sociale. En effet, le travailleur doit assumer le risque économique lié à l'exécution de la prestation, mais aussi le financement de sa protection sociale dès lors qu'il n'est pas salarié. […] La multiplicité de situations nouvelles que crée le travail de plateforme soulève la question de la protection des travailleurs autonomes au regard de la discontinuité2 de l'emploi et de son rapprochement éventuel de celle des salariés. Or les frontières avec le salariat sont parfois ténues3. Ainsi, bien qu'ayant le plus souvent un statut de micro-entrepreneur, les livreurs à vélo sont explicitement soumis à un « management algorithmique », c'est-à-dire des formes d'évaluation et de sanction en fonction de leur disponibilité. […] Ce système les soumet donc, de fait, à une forme de subordination4 proche de celle du salariat.

{ Source : Marie BENEDETTO-MEYER, Karine BRIARD et Jean-Luc OUTIN, « Le travail de plateforme : multiplicité des modèles, diversité des situations de travail et usages de la protection sociale », DARES, juillet 2023.

1 : Plateformes : une plateforme, ici numérique, est un environnement en ligne qui permet à plusieurs utilisateurs d'interagir, de diffuser des informations, du contenu multimédia et de réaliser diverses activités. Elle favorise notamment la communication entre une entreprise (l'interne) et ses clients (l'externe).

2 : Discontinuité : manque de continuité ; interruption.

3 : Ténues : minces.

4 : Subordination : situation de quelqu'un qui dépend, dans ses fonctions, de l'autorité de quelqu'un d'autre.}

Corrigé

Introduction. Un livreur à vélo est officiellement un entrepreneur indépendant ; il choisit ses horaires, ne signe aucun contrat de travail et fournit son matériel. Il est pourtant « explicitement soumis à un management algorithmique », c'est-à-dire à des formes d'évaluation et de sanction qui le placent « de fait » dans « une forme de subordination proche de celle du salariat » (document 3). Cette figure résume ce que le numérique fait au travail. Le travail est l'activité de production de biens et de services ; l'emploi en est la forme socialement réglementée — un contrat, un statut, une rémunération, des droits — et la relation d'emploi désigne le lien juridique et social qui unit celui qui travaille à celui pour qui il travaille, défini par la subordination pour le salarié et par l'indépendance pour le travailleur autonome. Le numérique — informatique, internet, algorithmes, plateformes — n'est pas seulement un outil de plus : il déplace les frontières qui organisaient le travail, celle qui sépare les tâches automatisables des autres, celle qui sépare le lieu et le temps du travail du reste de la vie, celle enfin qui sépare le salariat de l'indépendance. Nous montrerons d'abord qu'il transforme la structure de l'emploi en le polarisant (I), puis qu'il brouille les frontières spatiales et temporelles du travail, de façon très inégale selon les catégories sociales (II), enfin qu'il recompose les relations d'emploi en brouillant la limite entre salariat et travail indépendant (III).

I. Le numérique transforme l'emploi : il polarise la structure des qualifications. Affirmation : la première frontière déplacée par le numérique est celle qui sépare les tâches que la machine peut exécuter de celles qu'elle ne peut pas, et ce déplacement transforme la structure de l'emploi. Explication : l'ordinateur excelle dans les tâches routinières, celles qui se laissent écrire sous forme de procédures et de règles explicites ; or ces tâches étaient au cœur des emplois intermédiaires, ouvriers qualifiés de l'industrie et employés administratifs. Le progrès technique est donc biaisé : il détruit le milieu de la structure des emplois, épargne les emplois peu qualifiés de services de proximité, non automatisables, et rend les plus qualifiés plus productifs encore, parce que la machine est complémentaire de leur travail. Il en résulte une polarisation du marché du travail et un creusement des inégalités salariales, selon la logique de la destruction créatrice décrite par Schumpeter, où ceux qui perdent ne sont pas ceux qui gagnent. Illustration : document 1 : selon Grégory Verdugo, « dans la plupart des pays, l'emploi se polarise, c'est-à-dire que la part des emplois intermédiaires est en forte baisse au profit d'une hausse des emplois soit peu qualifiés, soit très qualifiés » ; « les emplois les plus détruits par l'informatisation furent ainsi ceux des opérateurs sur des chaînes de production qui furent automatisées mais aussi ceux des employés de bureau ou des secrétaires », tandis que « les plus qualifiés sont les gagnants du progrès technologique ». Le document 2 en donne la trace : le télétravail, emblème du travail numérique, concerne 63 % des cadres et 0 % des ouvriers.

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