Corrigé bac SES 2026 Amérique du Nord jour 2 — EC partie 3 : Organisation du travail et conditions de travail
Sujet officiel du baccalauréat, spécialité sciences économiques et sociales, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.
Travailler ce sujet sur Adloun Sujet officiel (PDF) Corrigé complet (PDF)
Énoncé
Troisième partie : Raisonnement s'appuyant sur un dossier documentaire (10 points). Cette partie comporte trois documents.
Sujet : À l'aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez que les évolutions des formes d'organisation du travail ont des effets positifs et négatifs sur les conditions de travail.
Document 1. Le constructeur automobile suédois [Volvo] a instauré [dès les années 1980] des équipes de travail à la fois polyvalentes et autonomes, en supprimant plusieurs niveaux hiérarchiques. Ces équipes responsabilisées pouvaient décider collectivement de leurs méthodes de travail et se fixer de nouveaux objectifs de production. Elles étaient aussi incitées à rechercher collectivement l'origine des problèmes et à proposer des solutions. Au sein de ces unités de production à « responsabilité élargie », les salariés se voyaient accorder la plus grande marge de manœuvre possible pour développer leur capacité d'initiative et de jugement, en vue de stimuler l'innovation et d'améliorer les processus de production. Cette stratégie organisationnelle visait à augmenter les capacités d'apprentissage des salariés et leurs compétences transversales (organisationnelles, sociales et cognitives). […]
L'entreprise française de taille intermédiaire Favi, sous-traitante pour l'industrie automobile et divers groupes industriels, offre un autre exemple d'entreprise pionnière […]. Dès le milieu des années 1980, cette ETI (1) a choisi d'orienter sa stratégie sur la qualité des produits et sur l'utilisation de technologies innovantes, en privilégiant la sécurité et la santé de ses employés. Elle a également misé sur l'autonomie des salariés — notamment des ouvriers — en créant des « cellules autonomes », soit des mini-usines de 5 à 25 salariés prenant chacune en charge une chaîne de production dans une approche client/fournisseur. Comme chez Volvo, les salariés y développaient leurs propres outils méthodologiques de suivi et d'amélioration des processus de production. Les opérateurs prenaient eux-mêmes contact avec les clients, en lieu et place des commerciaux, acquérant ainsi une plus grande maîtrise de leur travail et une vision transversale de la chaîne de production.
{ Source : France Stratégie, 2020. (1) ETI : entreprise de taille intermédiaire, comportant entre 250 et 4 999 salariés.}
Document 2. Évolution des conditions de travail des salariés entre 1991 et 2019 (en %). Proportion de salariés déclarant : (a) avoir un rythme de travail imposé par des normes ou délais à respecter en une heure ou plus ; (b) avoir un rythme de travail imposé par une demande extérieure exigeant une réponse immédiate ; (c) occuper régulièrement plusieurs postes ; (d) appliquer strictement des consignes.
| (a) | (b) | (c) | (d) | ||
|---|---|---|---|---|---|
| 1991 | Ouvriers | 23,2 | 25,7 | 5,2 | 52,8 |
| Ensemble | 16,2 | 45,8 | 5 | 41,7 | |
| 2005 | Ouvriers | 39,4 | 37,8 | 7,2 | 46,2 |
| Ensemble | 25,0 | 53,2 | 6,2 | 35,2 | |
| 2019 | Ouvriers | 35,5 | 41,5 | 13,4 | 44,9 |
| Ensemble | 22,8 | 55,3 | 10,5 | 34,4 |
{ Champ : ensemble des personnes salariées, France métropolitaine. Source : d'après « 35 ans d'évolutions des conditions de travail », DARES, novembre 2023.}
Document 3. Les conséquences de ces transformations sont aujourd'hui bien connues. Les salariés sont incités à s'impliquer de façon plus intense, à […] répondre aux nouvelles exigences d'autonomie et de responsabilité, à s'investir dans le travail, moins pour effectuer une tâche précise prédéfinie, mais pour affronter la complexité, faire face aux imprévus, s'adapter aux situations inédites. Aux apprentissages scolaires et professionnels classiques doivent s'ajouter de nouvelles qualités qui ne s'apprennent pas dans les manuels techniques […]. Il faut « communiquer avec conviction », « s'affirmer », « développer son estime de soi », « progresser en autonomie » ou encore « gérer ses émotions » pour être plus performant.
Ces nouveaux savoir-être ont des effets paradoxaux. Dans une première approche, ils apparaissent comme un formidable progrès si on les compare à l'univers disciplinaire et rigide de l'organisation taylorienne […]. Un travailleur est plus efficace et épanoui s'il se passionne pour son travail, s'il est plus autonome dans la réalisation de sa tâche, s'il échappe à la répétition par une innovation permanente. La mobilité vaut mieux que l'enfermement dans un cadre rigide, la flexibilité permet d'échapper à la routine […], l'adaptabilité favorise le dynamisme et la créativité. Mais il y a une autre face à ces mutations managériales (1). La mobilité met le travailleur dans une insécurité croissante. […] L'autonomie est en partie un leurre (2) puisqu'elle ne vaut que si les objectifs sont atteints […]. L'épanouissement de l'individu et son développement personnel ne sont recevables que s'ils contribuent à rendre le salarié plus performant et plus productif.
{ Source : Vincent de Gaulejac, Travail, les raisons de la colère,
- (1) Mutations managériales signifie changements des relations de travail au sein de l'entreprise. (2) Leurrer signifie tromper.}
Corrigé
Introduction.
En 1991, un ouvrier sur deux déclarait devoir appliquer strictement des consignes ; en 2019, ils ne sont plus que 44,9 %, mais ils sont deux fois et demie plus nombreux à changer régulièrement de poste. L'organisation du travail désigne la manière dont les tâches sont divisées, coordonnées et contrôlées dans l'entreprise. Elle a connu depuis les années 1980 une transformation profonde : au taylorisme, fondé sur la double division du travail, verticale (séparation de la conception et de l'exécution) et horizontale (parcellisation des tâches, chronométrage), et au fordisme qui lui ajoute la chaîne et la standardisation, a succédé un post-taylorisme : toyotisme (juste-à-temps, qualité totale, polyvalence), équipes autonomes, management par objectifs, puis organisation numérique du travail. Les conditions de travail désignent l'ensemble des caractéristiques de la situation de travail : contraintes de rythme, pénibilité, autonomie, contenu des tâches, sécurité, santé physique et mentale. Ces évolutions ont-elles amélioré ou dégradé la vie au travail ? Le sujet demande de montrer qu'elles ont fait les deux. Nous verrons que le recul du modèle taylorien a enrichi le travail en autonomie et en apprentissage (I), mais que cette autonomie s'accompagne d'une intensification et d'un contrôle par les résultats qui dégradent les conditions de travail (II), et que ces effets sont inégalement répartis entre les salariés (III).
I. Les nouvelles formes d'organisation enrichissent le travail : autonomie,
polyvalence, apprentissage.
Affirmation : en rompant avec la division taylorienne du travail, le post-taylorisme redonne au salarié une marge d'initiative et un travail moins répétitif. Explication : le taylorisme séparait ceux qui pensent et ceux qui exécutent ; la monotonie qui en résultait engendrait absentéisme, défauts de qualité et conflits, et le modèle s'est essoufflé lorsque la demande a exigé variété et qualité. Les organisations post-tayloriennes recomposent donc les tâches : on rend au groupe de travail la maîtrise de ses méthodes (recomposition verticale) et on élargit l'éventail des tâches de chacun (recomposition horizontale, polyvalence). Le salarié y gagne de l'autonomie, un travail plus varié et des compétences transférables. Illustration : le document 1 en donne deux exemples pionniers. Chez Volvo, dès les années 1980, des équipes « polyvalentes et autonomes » décident « collectivement de leurs méthodes de travail » après la suppression de plusieurs niveaux hiérarchiques, la stratégie visant explicitement à « augmenter les capacités d'apprentissage des salariés et leurs compétences transversales ». Chez Favi, les « cellules autonomes » de 5 à 25 salariés prennent en charge une chaîne entière, les opérateurs contactant eux-mêmes les clients et acquérant « une plus grande maîtrise de leur travail », dans une entreprise qui privilégie « la sécurité et la santé de ses employés ». Le document 2 confirme que le mouvement a dépassé ces cas : entre 1991 et 2019, la part des salariés déclarant appliquer strictement des consignes recule de 41,7 % à 34,4 %, soit points, et de 52,8 % à 44,9 % chez les ouvriers ( points), tandis que la polyvalence progresse : 10,5 % des salariés occupent régulièrement plusieurs postes en 2019 contre 5 % en 1991, soit une proportion un peu plus que doublée (), et 13,4 % des ouvriers contre 5,2 % (). Le document 3 le reconnaît : comparés à « l'univers disciplinaire et rigide de l'organisation taylorienne », ces changements « apparaissent comme un formidable progrès », le travailleur étant « plus efficace et épanoui » s'il est « plus autonome dans la réalisation de sa tâche ».
II. Mais cette autonomie s'accompagne d'une intensification du travail et d'un
contrôle par les résultats.
Affirmation : les contraintes n'ont pas disparu, elles ont changé de nature : à la contrainte hiérarchique s'est substituée, sans la remplacer tout à fait, une contrainte de marché. Explication : dans le management par objectifs, l'employeur ne prescrit plus les gestes mais fixe des résultats, des délais et des indicateurs, puis évalue individuellement les performances. Le juste-à-temps transmet directement au salarié l'exigence du client : il faut répondre immédiatement, sans stock ni délai de récupération. L'autonomie devient alors une autonomie contrôlée : le salarié est libre de ses moyens, pas de ses fins, et il intériorise la pression au lieu de la subir d'un chef. D'où l'intensification du travail, le stress et les risques psychosociaux, que le brouillage des frontières entre travail et hors-travail (télétravail, connexion permanente, d'où le droit à la déconnexion en 2016) a encore accentués. Illustration : le document 2 mesure très précisément ce déplacement. La proportion de salariés dont le rythme est imposé par « une demande extérieure exigeant une réponse immédiate » passe de 45,8 % en 1991 à 55,3 % en 2019, soit points et une hausse d'environ 21 % () : plus d'un salarié sur deux travaille désormais au rythme du client. La hausse est encore plus vive chez les ouvriers, de 25,7 % à 41,5 %, soit points et environ . La contrainte industrielle, elle, ne s'efface pas : 22,8 % des salariés déclarent en 2019 des normes ou des délais à respecter en une heure ou plus, contre 16,2 % en 1991 ( points, soit environ ). Autrement dit, les deux contraintes se cumulent. Le document 3 en donne la clé : « l'autonomie est en partie un leurre puisqu'elle ne vaut que si les objectifs sont atteints », et « l'épanouissement de l'individu et son développement personnel ne sont recevables que s'ils contribuent à rendre le salarié plus performant et plus productif ». La mobilité elle-même, présentée comme une libération, « met le travailleur dans une insécurité croissante », et il faut désormais « gérer ses émotions » pour tenir : le salarié est sommé d'engager sa personne entière dans son travail, ce qui rend l'échec personnel.
III. Des effets inégalement répartis : le taylorisme n'a pas disparu.
Affirmation : tous les salariés ne reçoivent pas la même part d'autonomie et de contrainte, et les organisations nouvelles se superposent aux anciennes plus qu'elles ne les remplacent. Explication : le taylorisme survit dans les centres d'appels, la logistique ou la restauration rapide, sous la forme d'un « taylorisme de service » où les gestes sont prescrits et chronométrés ; le numérique lui donne même une nouvelle vigueur avec le management algorithmique (préparateurs de commandes guidés à la voix, livreurs de plateformes dont l'algorithme attribue et note les courses). Les entreprises du document 1 sont d'ailleurs présentées comme « pionnières », c'est-à-dire exceptionnelles. Illustration : le document 2 montre que les ouvriers cumulent en 2019 les deux modèles. Ils restent les plus encadrés : 44,9 % appliquent strictement des consignes contre 34,4 % de l'ensemble des salariés (10,5 points d'écart), et 35,5 % subissent des normes ou délais très courts contre 22,8 % de l'ensemble (12,7 points d'écart). Mais ce sont aussi eux dont la polyvalence a le plus augmenté ( points) et dont la contrainte marchande a le plus progressé. La lecture par année le confirme : la contrainte de délai chez les ouvriers culmine en 2005 (39,4 %) avant de refluer légèrement en 2019 (35,5 %, soit points), preuve que ces évolutions ne sont ni linéaires ni identiques pour tous. À ces inégalités s'ajoute celle des statuts : les salariés précaires et les indépendants des plateformes, hors du collectif de travail, ne bénéficient ni de l'autonomie réelle des équipes de Favi ni des protections du salariat.
Conclusion.
Les évolutions des formes d'organisation du travail ont donc bien des effets contraires. Positifs d'abord : en desserrant la division taylorienne, elles ont réduit la part du travail strictement prescrit ( points entre 1991 et 2019), doublé la polyvalence et offert à une partie des salariés autonomie, apprentissage et responsabilité, comme chez Volvo et Favi. Négatifs ensuite : la contrainte hiérarchique a été remplacée par une contrainte de marché plus continue (55,3 % des salariés soumis à une demande extérieure immédiate en 2019), l'autonomie n'est concédée que sous condition de résultat, et l'implication exigée fait porter au salarié la responsabilité de sa performance. Positifs et négatifs sont ainsi les deux faces d'un même mouvement, comme le dit le document 3 : ce sont des « effets paradoxaux ». Ce constat rejoint le débat plus large sur la capacité du travail à intégrer : il procure toujours un revenu, des droits et une identité, mais l'individualisation de la relation salariale affaiblit les collectifs qui permettaient autrefois de discuter ces conditions.
Ce que le correcteur attend.
Une démonstration en paragraphes AEI qui traite explicitement les deux faces demandées et mobilise les trois documents avec leurs données : le document 1 pour l'autonomie et l'apprentissage, le document 2 pour les évolutions chiffrées (écarts en points ET proportions), le document 3 pour le caractère paradoxal de l'autonomie. Notions attendues : taylorisme, fordisme, post-taylorisme, toyotisme, polyvalence, autonomie, management par objectifs, intensification, risques psychosociaux. Pièges : décrire les formes d'organisation sans jamais parler de conditions de travail, oublier le document 2 ou n'en citer qu'une colonne, confondre les points de pourcentage et les %, et conclure que le taylorisme aurait disparu alors que 34,4 % des salariés appliquent encore strictement des consignes en 2019.