Corrigé bac SES 2026 Polynésie jour 1 — EC partie 2 : Destinées sociales : ascension et reproduction
Sujet officiel du baccalauréat, spécialité sciences économiques et sociales, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.
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Énoncé
Deuxième partie : Étude d'un document (6 points). Il est demandé aux candidats de répondre aux questions en mobilisant ses connaissances acquises dans le cadre du programme et en adoptant une démarche méthodologique rigoureuse, de collecte et de traitement de l'information.
Document. Destinées sociales des hommes selon le groupe socioprofessionnel du père en 2023 (en %).
| Groupe socioprofessionnel de l'homme | |||||||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Groupe socio\-professionnel du père | Agri\-culteurs exploi\-tants | Artisans, commer\-çants, chefs d'entre\-prise | Cadres et prof. intel. sup. | Prof. inter\-médiaires | Employés et ouvriers quali\-fiés | Employés et ouvriers peu quali\-fiés | Ensem\-ble |
| Agriculteurs exploitants | 29,3 | 11,2 | 12,6 | 17,7 | 19,8 | 9,3 | 100 |
| Artisans, commerçants et chefs d'entreprise | 0,6 | 20,4 | 26,8 | 21,6 | 25,1 | 5,6 | 100 |
| Cadres et professions intellec\-tuelles supérieures | 0,7 | 7,6 | 53,8 | 22,3 | 11,4 | 4,2 | 100 |
| Professions inter\-médiaires | 0,6 | 7,1 | 34,1 | 31,1 | 19,8 | 7,3 | 100 |
| Employés et ouvriers qualifiés | 0,6 | 7,4 | 17,2 | 25,7 | 38,2 | 11,0 | 100 |
| Employés et ouvriers peu qualifiés | 1,1 | 6,6 | 12,6 | 21,1 | 39,9 | 18,8 | 100 |
| Ensemble | 2,4 | 9,1 | 27,1 | 24,4 | 27,7 | 9,3 | 100 |
{ Champ : France, hommes de nationalité française, en emploi ou ayant travaillé, âgés de 35 à 59 ans au 31 décembre de l'année d'enquête.
Source : INSEE, enquête Emploi 2023.
Note : En raison des arrondis à 0,1 près, le total ne fait pas toujours 100.}
Questions :
- À l'aide du document, vous montrerez que les fils d'employés et d'ouvriers peu qualifiés peuvent connaitre une mobilité sociale ascendante. (2 points)
- À l'aide des données du document et de vos connaissances, expliquez les situations de reproduction sociale. (4 points)
Corrigé
Question 1. Le document est une table de destinée : les pourcentages sont calculés en ligne (chaque ligne fait 100) et répondent à la question « que sont devenus les fils ? ». Il porte, selon l'INSEE (enquête Emploi 2023), sur les hommes de nationalité française âgés de 35 à 59 ans, en emploi ou ayant travaillé. La mobilité sociale intergénérationnelle ascendante désigne l'accès à une position socioprofessionnelle plus élevée que celle du père.
Phrase de lecture : en 2023, selon l'INSEE, sur 100 hommes de 35 à 59 ans dont le père était employé ou ouvrier peu qualifié, 12,6 étaient cadres ou exerçaient une profession intellectuelle supérieure, et 21,1 une profession intermédiaire.
Calcul : des fils d'employés et d'ouvriers peu qualifiés accèdent ainsi aux deux groupes les plus qualifiés du salariat, soit environ un sur trois. Si l'on y ajoute les 39,9 % devenus employés ou ouvriers qualifiés, qui occupent eux aussi une position plus qualifiée que celle de leur père, d'entre eux, soit près de trois sur quatre, ont connu une ascension ; seuls 18,8 % sont restés employés ou ouvriers peu qualifiés, c'est-à-dire moins d'un sur cinq. La mobilité ascendante est donc bien une expérience courante, et elle est surtout une mobilité de proximité : on s'élève d'un cran plus souvent que de plusieurs.
Cette ascension reste cependant très inégale. Avec 12,6 % d'accès aux positions de cadre, les fils d'employés et d'ouvriers peu qualifiés sont deux fois moins nombreux que la moyenne des hommes (, soit moins de la moitié) et fois moins nombreux que les fils de cadres. Attention à la lecture : le tableau étant une table de destinée, il ne permet pas de dire d'où viennent les cadres d'aujourd'hui — cela exigerait une table de recrutement, en colonne.
Question 2. La reproduction sociale désigne le fait qu'un individu occupe la même position socioprofessionnelle que son père : c'est l'immobilité, que la table de destinée mesure sur sa diagonale. Le document montre qu'elle est massive, et les connaissances du cours permettent d'en expliquer les mécanismes.
Le constat d'abord. Chaque case de la diagonale est nettement supérieure à la ligne « Ensemble », qui donne la probabilité moyenne d'occuper la position : 29,3 % des fils d'agriculteurs sont agriculteurs contre 2,4 % de l'ensemble des hommes, soit fois plus ; 53,8 % des fils de cadres sont cadres contre 27,1 %, soit environ deux fois plus ; 20,4 % des fils d'artisans, commerçants et chefs d'entreprise le sont devenus contre 9,1 %, également deux fois plus ; et 18,8 % des fils d'employés et d'ouvriers peu qualifiés le sont restés contre 9,3 %. La reproduction est la plus forte aux deux extrêmes de la hiérarchie, si on la prend au sens large : des fils de cadres sont cadres ou professions intermédiaires, tandis que des fils d'employés et d'ouvriers peu qualifiés sont employés ou ouvriers. Le rapport des chances est éloquent : un fils de cadre a fois plus de chances de devenir cadre que de devenir employé ou ouvrier peu qualifié, alors qu'un fils d'employé ou d'ouvrier peu qualifié n'en a que fois autant — il a donc plutôt moins de chances de s'élever que de rester au bas de la hiérarchie. Le rapport de ces deux rapports, , mesure l'inégalité des chances entre les deux origines.
Un premier mécanisme explique la reproduction des indépendants : la transmission directe du patrimoine professionnel. L'exploitation agricole, le fonds de commerce, l'atelier et le carnet de clients se transmettent d'une génération à l'autre, avec les savoir-faire appris dès l'enfance et souvent le logement lui-même ; l'installation d'un tiers, elle, suppose un capital que l'on n'a pas. C'est pourquoi les agriculteurs, groupe pourtant réduit à 2,4 % des emplois, conservent la diagonale la plus forte du tableau (29,3 %), et les artisans et commerçants la deuxième (20,4 %).
Un deuxième mécanisme, décisif pour le salariat, passe par l'école et le capital culturel. Le diplôme commande l'accès aux positions qualifiées, mais la réussite scolaire reste socialement conditionnée : le capital culturel hérité (langage, familiarité avec la culture scolaire, aide au travail), le capital économique (financer des études longues, un logement étudiant, une école privée) et le capital social (réseaux pour les stages) avantagent les enfants de cadres, comme l'a montré Pierre Bourdieu. S'y ajoutent des socialisations différenciées et des stratégies d'orientation : les familles populaires, mieux informées du coût d'un échec que du rendement d'un diplôme, s'autocensurent devant les filières longues, tandis que les familles aisées orientent vers les voies sélectives. L'école est ainsi à la fois canal de mobilité et vecteur de reproduction : c'est ce que traduisent les 53,8 % de fils de cadres devenus cadres.
Enfin, il faut distinguer mobilité observée et fluidité sociale. Une part de la mobilité lue dans le tableau est purement structurelle : l'effondrement des agriculteurs et le doublement des cadres obligeaient les fils à changer de position. Une fois cet effet neutralisé, les chances relatives d'atteindre une position selon l'origine ne se rapprochent que très lentement : la France reste une société moyennement fluide, où la reproduction résiste. Deux limites, enfin : le tableau ne porte que sur les hommes de nationalité française, laissant de côté la mobilité des femmes ; et la PCS ignore le revenu et le patrimoine, si bien qu'un artisan prospère et un artisan en difficulté sont tous deux comptés comme « immobiles ».