Corrigé bac SES 2026 Polynésie jour 2 — EC partie 3 : Formes d'emploi et frontières de l'emploi, du chômage et de l'inactivité
Sujet officiel du baccalauréat, spécialité sciences économiques et sociales, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.
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Troisième partie : Raisonnement s'appuyant sur un dossier documentaire (10 points). Cette partie comporte trois documents.
Sujet : Vous montrerez que les évolutions des formes d'emploi rendent incertaines les frontières entre emploi, chômage et inactivité.
Document 1. Le travail à temps partiel n'est pas toujours une étape vers le temps complet. Ainsi, parmi les personnes âgées de 25 à 54 ans qui occupaient un emploi à temps partiel à un instant donné en 2018, seules 12,7 % occupaient un emploi à temps plein un an après et 77,2 % étaient encore en emploi à temps partiel un an plus tard, constat qu'il faut relier en partie à la forte proportion de salariés à temps partiel employés en contrat à durée indéterminée.
On relève toutefois que la probabilité de passage à un temps plein un an après était plus élevée pour les personnes à temps partiel contraint que pour les autres personnes à temps partiel (15,1 % contre 11,1 %), mais la probabilité d'être au chômage un an après était presque quatre fois plus importante pour les personnes à temps partiel contraint que pour les autres personnes à temps partiel (7,6 % contre 2,1 %). Les temps partiels, en particulier les temps partiels contraints, sont au demeurant fréquents parmi les formes d'emplois qui entrecoupent deux périodes de chômage.
{ Source : Antoine Magnier et Louis-Charles Viossat, « Temps partiel et temps partiel contraint : des inflexions possibles pour un cadre rénové », Rapport Igas, octobre 2024.}
Document 2. Le taux de chômage, selon l'Insee, a été « quasi stable » en France avec une baisse de 0,1 point de pourcentage au quatrième trimestre 2024, atteignant 7,3 % de la population active. Il reste proche de son niveau le plus bas en 40 ans atteint au dernier trimestre 2022 et au premier trimestre 2023, à 7,1 %, et de 3,2 points en dessous de son pic de la mi-2015.
Mais le halo autour du chômage, constitué au sens du BIT de personnes inactives qui souhaitent un emploi, mais n'en recherchent pas ou ne sont pas disponibles, a augmenté de 138 000 sur le trimestre et de 93 000 sur un an, atteignant 2 millions de personnes. « Le halo autour du chômage » augmente surtout pour les jeunes et « est surtout porté par les jeunes encore en études », précise l'Institut national de la statistique. La part des jeunes qui ne sont ni en emploi ni en formation rebondit de 0,7 point à 12,8 %, après une baisse de 0,4 point au trimestre précédent. Ce pourcentage se situe à 0,6 point au-dessus de celui de fin 2019, à la veille de la crise sanitaire.
{ Source : « Le chômage en France reste stable, mais son "halo" augmente », www.latribune.fr, le 11 février 2025.}
Document 3. Part des indépendants, des contrats à durée déterminée et des intérimaires dans l'emploi de 1982 à 2022. Le document est un graphique : les valeurs ci-dessous sont lues sur le graphique et arrondies.
| Part dans l'emploi (en %) | 1982 | 1990 | 2000 | 2010 | 2022 |
|---|---|---|---|---|---|
| Indépendants | 18,7 | 17,1 | 12,5 | 11,7 | 13,0 |
| CDD et intérimaires (ensemble) | 3,5 | 5,3 | 9,5 | 9,5 | 10,3 |
| dont intérimaires | 0,2 | 0,5 | 1,5 | 1,6 | 2,0 |
{ Autres repères lus sur le graphique : la part des indépendants atteint son maximum vers 1984 (environ 19 %) et son minimum vers 2008 (environ 10,6 %) ; la part des CDD et intérimaires culmine vers 2017 (environ 11 %). Champ : France hors Mayotte, personnes en emploi. Source : INSEE, Enquête emploi, séries longues sur le marché du travail, 2022.}
Corrigé
Introduction.
Un livreur de plateforme inscrit comme micro-entrepreneur, une caissière à temps partiel qui voudrait travailler davantage, un étudiant qui cherche un emploi sans être disponible tout de suite : aucun des trois n'est un chômeur au sens du Bureau international du travail, et pourtant aucun n'occupe un emploi à plein temps choisi. L'emploi est le travail exercé dans un cadre socialement réglementé (contrat, statut, rémunération, droits) ; le chômage au sens du BIT suppose trois conditions cumulatives : être sans emploi, même une heure, être disponible sous quinze jours et rechercher activement ; l'inactivité rassemble ceux qui ne sont ni en emploi ni au chômage. Ces trois catégories sont exclusives et censées épuiser la population en âge de travailler. Or les formes d'emploi ont changé : la norme d'emploi du contrat à durée indéterminée à temps plein est concurrencée par les formes particulières d'emploi (CDD, intérim, temps partiel) et par de nouvelles indépendances. Nous montrerons que la discontinuité des contrats efface la frontière entre emploi et chômage (I), que le temps partiel installe un entre-deux durable entre emploi et non-emploi (II), et que le halo et les indépendances nouvelles brouillent enfin la frontière entre chômage et inactivité (III).
I. La discontinuité des contrats efface la frontière entre emploi et chômage.
Affirmation : quand l'emploi devient court et répété, l'individu n'est plus durablement « en emploi » ou « au chômage » : il alterne les deux, si bien que la catégorie statistique ne décrit plus qu'un instant. Explication : les employeurs recourent aux contrats courts pour ajuster leur main-d'œuvre à une demande variable, et plus de 80 % des embauches se font désormais en CDD, souvent très brefs. Le salarié occupe alors une succession de missions séparées par des périodes d'inscription à France Travail, parfois d'une semaine : le même individu est compté tantôt actif occupé, tantôt chômeur, sans que sa situation réelle, celle de la précarité, ait changé. C'est ce que Robert Castel appelait la désaffiliation : non plus l'exclusion, mais une zone intermédiaire d'instabilité permanente. Illustration : document 3 : la part des CDD et des intérimaires dans l'emploi est passée d'environ 3,5 % en 1982 à environ 10,3 % en 2022, soit près du triple, avec un maximum voisin de 11 % en 2017 ; celle des seuls intérimaires, quasi nulle en 1982 (environ 0,2 %), atteint environ 2 % en 2022, alors que l'intérim est par construction un emploi entrecoupé de périodes sans contrat. Document 1 : l'Igas relève que « les temps partiels, en particulier les temps partiels contraints, sont au demeurant fréquents parmi les formes d'emplois qui entrecoupent deux périodes de chômage », et mesure que 7,6 % des personnes à temps partiel contraint sont au chômage un an après, contre 2,1 % des autres, soit une probabilité presque quatre fois plus élevée. La frontière n'est donc plus une ligne entre deux populations : c'est un passage que les mêmes personnes franchissent sans cesse.
II. Le temps partiel installe un entre-deux durable entre emploi et non-emploi.
Affirmation : une personne peut être officiellement en emploi tout en étant, pour partie, privée d'emploi. Explication : le critère du BIT est binaire — une heure travaillée suffit à classer en emploi — alors que le besoin de travail, lui, est continu. D'où la catégorie de sous-emploi : les actifs occupés à temps partiel qui souhaitent travailler davantage et sont disponibles pour le faire, soit environ 5 % des personnes en emploi en France. Le temps partiel contraint, ou subi, concerne massivement les femmes, les moins qualifiés et les emplois peu qualifiés de services (nettoyage, aide à domicile, commerce), que la polarisation des emplois développe : ce sont des emplois fractionnés, à horaires atypiques, dont la rémunération alimente la pauvreté laborieuse (environ un million de travailleurs pauvres). Avoir un emploi ne garantit donc plus ni un revenu suffisant ni la protection attachée au statut. Illustration : document 1 : parmi les personnes de 25 à 54 ans à temps partiel en 2018, seules 12,7 % occupent un emploi à temps plein un an après, et 77,2 % sont encore à temps partiel : pour plus de trois personnes sur quatre, le temps partiel n'est pas une étape, c'est un état. Le fait que les salariés à temps partiel soient fréquemment en CDI ne change rien à l'affaire : la stabilité du contrat n'est pas la plénitude de l'emploi. Le temps partiel contraint accroît d'ailleurs à la fois la chance de passer à temps plein (15,1 % contre 11,1 %) et le risque de basculer au chômage (7,6 % contre 2,1 %) : ces personnes sont, plus que les autres, en mouvement entre les catégories.
III. Le halo et les indépendances nouvelles brouillent la frontière entre
chômage et inactivité. Affirmation : la troisième frontière, celle qui sépare le chômeur de l'inactif, est la plus conventionnelle de toutes, et les évolutions de l'emploi l'ont rendue poreuse. Explication : le halo autour du chômage regroupe des personnes inactives au sens du BIT qui souhaitent pourtant un emploi, mais qui n'en recherchent pas activement — souvent parce qu'elles sont découragées par la rareté des emplois accessibles — ou ne sont pas disponibles immédiatement. Elles ne figurent ni au numérateur ni au dénominateur du taux de chômage : ce taux peut donc baisser alors que la sous-utilisation de la main-d'œuvre s'aggrave. Symétriquement, l'essor des statuts d'indépendant, et notamment du régime de la micro-entreprise (2009) et des plateformes (Uber, Deliveroo), crée des travailleurs juridiquement indépendants mais économiquement dépendants, gérés par algorithme, dont l'activité peut être quasi nulle certains mois : inscrits comme actifs occupés, ils ne sont ni salariés ni vraiment entrepreneurs, et leur inactivité ne se voit nulle part. Illustration : document 2 : au quatrième trimestre 2024, le taux de chômage est « quasi stable » à 7,3 % de la population active, proche de son plus bas niveau en quarante ans (7,1 %) et 3,2 points sous le pic de la mi-2015 ; mais, dans le même temps, le halo augmente de 138 000 personnes sur le trimestre et de 93 000 sur un an, pour atteindre 2 millions de personnes. Les deux mouvements sont contraires : une partie de la baisse du chômage est un simple déplacement de la frontière vers l'inactivité. La part des jeunes qui ne sont ni en emploi ni en formation, à 12,8 % après une hausse de 0,7 point, et 0,6 point au-dessus de son niveau de fin 2019, désigne précisément cette zone grise que les catégories ne savent pas nommer. Document 3 : la part des indépendants, qui avait été divisée par près de deux entre 1982 (environ 18,7 %) et le creux de 2008 (environ 10,6 %) sous l'effet du recul des agriculteurs et des artisans, remonte ensuite à environ 13 % en 2022 : ce retour n'est pas celui de l'indépendance traditionnelle, c'est celui d'une indépendance de statut sans autonomie réelle, que la Cour de cassation (2020) puis la directive européenne de 2024 ont commencé à requalifier.
Conclusion.
Les évolutions des formes d'emploi rendent bien incertaines les frontières entre emploi, chômage et inactivité : la multiplication des contrats courts (de 3,5 % à 10,3 % de l'emploi entre 1982 et 2022) fait alterner emploi et chômage pour les mêmes personnes ; le temps partiel, durable pour 77,2 % de ceux qui l'occupent, crée des actifs occupés qui manquent de travail ; le halo, à 2 millions de personnes alors que le taux de chômage atteint 7,3 %, et les indépendances de plateforme déplacent la frontière du côté de l'inactivité et du côté de l'emploi sans en changer la réalité. La conséquence est double : statistique, puisque le taux de chômage sous-estime la sous-utilisation de la main-d'œuvre et doit être complété par le halo et le sous-emploi ; sociale, puisque les droits sont attachés au statut alors que les situations sont devenues continues. C'est pourquoi le débat public porte aujourd'hui sur des droits attachés à la personne plutôt qu'au contrat, comme le compte personnel de formation.
Ce que le correcteur attend.
Trois paragraphes AEI qui mobilisent les trois documents avec leurs données (document 3 : CDD et intérim d'environ 3,5 % à 10,3 % de l'emploi, indépendants d'environ 18,7 % à 13 % ; document 1 : 77,2 % encore à temps partiel un an après, 7,6 % contre 2,1 % au chômage ; document 2 : halo de 2 millions, sur le trimestre, chômage à 7,3 %). Notions : formes particulières d'emploi, précarité, temps partiel contraint, sous-emploi, halo autour du chômage, chômage au sens du BIT, indépendance et plateformes, polarisation, désaffiliation. Le sujet « vous montrerez que » appelle une démonstration, non un débat : inutile de discuter si le chômage baisse. Pièges : définir le chômage sans ses trois critères BIT, confondre halo et sous-emploi (le premier est constitué d'inactifs, le second d'actifs occupés), oublier la frontière emploi/inactivité que dessinent les indépendants du document 3.