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Problème — L'engagement politique est-il en crise dans les sociétés démocratiques ?

Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · SES (terminale), chapitre 10 — Comment expliquer l'engagement politique dans les sociétés démocratiques ?

Énoncé

Problème — L'engagement politique est-il en crise dans les sociétés démocratiques ?

Dissertation. Il est demandé au candidat de répondre à la question posée par le sujet : en construisant une argumentation à partir d'une problématique qu'il devra élaborer ; en mobilisant des connaissances et des informations pertinentes pour traiter le sujet, notamment celles figurant dans le dossier ; en composant une introduction, un développement et une conclusion.

Document 1. Abstention au premier tour des élections législatives en France (en % des inscrits).

Année1978198819972007201720222024
Abstention (en %)16,834,332,039,651,352,533,3

{ Source : ministère de l'Intérieur, résultats officiels.}

Document 2. Mancur Olson a montré en 1965 qu'un individu rationnel n'a pas intérêt à participer à une action collective dont il profitera de toute façon : il est plus avantageux de rester passager clandestin. Les organisations traditionnelles de l'engagement, partis et syndicats, ont longtemps surmonté ce paradoxe en offrant des incitations sélectives et des rétributions symboliques, sociabilité, sentiment d'utilité, prestige, que Daniel Gaxie a décrites en 1977. Elles ont pourtant perdu l'essentiel de leurs effectifs : la syndicalisation, qui concernait environ 30 % des salariés en 1949, n'atteint plus qu'environ 10 %, et les adhérents des partis politiques représentent environ 1 % des électeurs inscrits. Dans le même temps, la France compte environ 1,5 million d'associations et un adulte sur cinq est bénévole.

{ Source : d'après le cours ; DARES ; INSEE.}

Document 3. Nombre de manifestants lors de la journée la plus suivie de quelques mobilisations (en millions, France entière).

MobilisationDatePoliceOrganisateurs
Plan Juppé (retraites, Sécurité sociale)12 déc. 19951,02,0
Réforme des retraites12 oct. 20101,23,5
Marches républicaines (attentats)11 janv. 20153,7---
Gilets jaunes, acte I17 nov. 20180,3---
Réforme des retraites7 mars 20231,33,5

{ Source : ministère de l'Intérieur et organisations syndicales, ordres de grandeur arrondis.}

Corrigé

Introduction rédigée. Au premier tour des élections législatives de 2022, plus d'un inscrit sur deux ne s'est pas déplacé ; la même année, des millions de personnes signaient des pétitions en ligne, boycottaient des marques ou manifestaient (accroche). L'engagement politique désigne l'ensemble des activités par lesquelles les citoyens participent à la vie politique : vote, militantisme dans un parti ou un syndicat, engagement associatif, consommation engagée, action protestataire. Parler de crise suppose un recul durable de cet engagement, et non un simple déplacement de ses formes (définitions). Le recul du vote et des adhésions signale-t-il un désengagement des citoyens des sociétés démocratiques, ou bien l'engagement se transforme-t-il, changeant d'objets, de répertoires et d'acteurs (problématique) ? Nous montrerons que les formes conventionnelles de l'engagement connaissent un recul qui nourrit le diagnostic de crise (I), mais que ce recul masque une transformation de l'engagement, qui demeure toutefois socialement inégal (II) (annonce du plan).

I. Les formes conventionnelles de l'engagement reculent.

I.A. Le vote, participation conventionnelle par excellence, s'érode. Affirmation : l'abstention progresse à long terme. Explication : la défiance envers les partis, l'affaiblissement de la norme civique du vote et l'abstention intermittente des électeurs qui ne se déplacent que pour les scrutins à fort enjeu font reculer la participation. Illustration : document 1 : l'abstention au premier tour des législatives est passée de 16,8 % en 1978 à 52,5 % en 2022, soit points en quarante-quatre ans, un inscrit sur deux.

I.B. Le militantisme partisan et syndical s'effondre. Affirmation : les organisations traditionnelles perdent leurs adhérents. Explication : le paradoxe de l'action collective (Olson) joue à plein quand les incitations sélectives s'affaiblissent, les conventions collectives s'appliquant à tous, et quand les rétributions symboliques du militantisme (Gaxie) se trouvent ailleurs ; l'individualisation de la relation salariale disperse les collectifs. Illustration : document 2 : syndicalisation d'environ 30 % des salariés en 1949 à 10 % aujourd'hui, adhérents des partis autour de 1 % des inscrits.

I.C. Les conflits du travail, longtemps au cœur de l'action collective, reculent. Affirmation : la grève perd sa centralité. Explication : désindustrialisation, précarité et chômage rendent la grève plus coûteuse et moins efficace ; les journées de grève ont été divisées par dix depuis les années 1970. Illustration : document 3 : les mobilisations sur les retraites rassemblent, selon la police, 1,0 à 1,3 million de personnes à leur pic, chiffre stable de 1995 à 2023 alors que la population active a augmenté.

II. Mais l'engagement se transforme plus qu'il ne disparaît, et reste inégal.

II.A. Les objets et les acteurs de l'engagement changent. Affirmation : aux conflits de redistribution s'ajoutent des luttes post-matérialistes. Explication : les nouveaux mouvements sociaux (Alain Touraine) portent sur les valeurs, l'identité et la reconnaissance : féminisme, antiracisme, droits des minorités, environnement ; ils sont portés par une jeunesse scolarisée et des classes moyennes diplômées. Illustration : #MeToo (2017), grèves mondiales pour le climat (jusqu'à 6 millions de participants en septembre 2019) ; document 3 : 3,7 millions de manifestants le 11 janvier 2015 pour la défense des valeurs républicaines, mobilisation sans précédent qui n'a rien d'un conflit du travail.

II.B. Les répertoires d'action se renouvellent. Affirmation : le stock des moyens d'action (Charles Tilly) s'élargit sans que les anciens disparaissent. Explication : au répertoire national-autonome (grève, manifestation, meeting) s'ajoute un répertoire transnational et médiatique : pétitions en ligne, coordination par les réseaux sociaux, happenings et désobéissance civile, contentieux stratégique, consommation engagée (boycott, « buycott »). Illustration : document 3 : les Gilets jaunes (2018), mobilisation née sur les réseaux sociaux, sans parti ni syndicat ; l'Affaire du siècle, 2,3 millions de signatures et condamnation de l'État pour inaction climatique (2021) ; document 2 : 1,5 million d'associations, un adulte sur cinq bénévole.

II.C. L'engagement demeure toutefois socialement situé. Affirmation : la transformation ne profite pas à tous. Explication : la participation, électorale, associative ou protestataire, croît avec le diplôme et le sentiment de compétence politique ; l'abstention est d'abord populaire, et les nouveaux répertoires numériques mobilisent surtout les jeunes diplômés. Illustration : document 1 : le sursaut de 2024 ( points d'abstention) montre que beaucoup d'abstentionnistes restent « dans le jeu » et reviennent quand l'enjeu est perçu ; mais l'écart d'abstention entre non-diplômés et diplômés du supérieur reste d'une quinzaine de points.

Conclusion. L'engagement politique conventionnel, vote et militantisme dans les organisations, connaît un recul réel qui nourrit le diagnostic de crise. Mais ce recul s'accompagne d'un déplacement vers de nouveaux enjeux, de nouveaux acteurs et de nouveaux répertoires : l'engagement se transforme plus qu'il ne disparaît. La crise est donc celle des formes institutionnalisées de la participation, non de l'engagement lui-même, dont l'inégale distribution sociale demeure le problème le plus durable des démocraties. Ouverture : les démocraties cherchent à réinstitutionnaliser cet engagement, par le référendum d'initiative citoyenne ou les conventions citoyennes tirées au sort.

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