Justice sociale : où passe la frontière entre inégalités justes et injustes ?
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · SES (terminale), chapitre 11 — Quelles inégalités sont compatibles avec les différentes conceptions de la justice sociale ?
Énoncé
Justice sociale : où passe la frontière entre inégalités justes et injustes ?
Mobilisation de connaissances. Montrez que les grandes conceptions de la justice sociale ne tracent pas la même frontière entre inégalités acceptables et inégalités inacceptables.
On attend une réponse structurée en trois paragraphes AEI (affirmation, explication, illustration), consacrés respectivement à l'utilitarisme, au libertarisme et à l'égalitarisme libéral de John Rawls, avec les auteurs et les principes exactement attribués. Une brève conclusion situera ces trois doctrines par rapport à l'égalitarisme strict.
Corrigé
Pour l'utilitarisme, une inégalité est juste si elle accroît le bien-être total. Affirmation : la doctrine fondée par Jeremy Bentham (fin du XVIII<sup>e</sup> siècle) et prolongée par John Stuart Mill juge une situation à la somme des utilités qu'elle procure, sans se soucier de leur répartition. Explication : une inégalité est donc acceptable si elle augmente le bien-être collectif, par exemple parce qu'elle incite à produire davantage ; mais l'utilité marginale décroissante du revenu (un euro supplémentaire procure moins de satisfaction à un riche qu'à un pauvre) implique qu'un transfert du riche vers le pauvre élève en général la somme des utilités. Illustration : l'utilitariste approuve un impôt progressif finançant des prestations sociales tant que le gain de bien-être des bénéficiaires dépasse la perte des contribuables, et s'y oppose dès que la désincitation réduit la richesse totale. La frontière est donc un calcul d'efficacité collective, non un principe d'égalité.
Pour le libertarisme, seule compte la justice des procédures : toute inégalité issue d'échanges libres est juste. Affirmation : Robert Nozick (Anarchie, État et utopie,
- et Friedrich Hayek tiennent la liberté et la propriété pour les seules valeurs : est juste ce qui résulte d'une acquisition légitime et de transferts volontaires, quel que soit le résultat. Explication : l'État n'a pas à corriger la distribution des revenus ; une redistribution forcée est une spoliation, l'impôt redistributif s'apparente à du travail obligatoire. Illustration : dans l'exemple de Nozick, si des milliers de spectateurs versent librement quelques cents pour voir jouer le basketteur Wilt Chamberlain, sa fortune est juste, si élevée soit-elle. Seule l'égalité des droits est exigée : aucun niveau d'inégalité n'est en soi injuste.
Pour l'égalitarisme libéral de Rawls, une inégalité n'est juste que si elle profite aux plus défavorisés. Affirmation : dans Théorie de la justice (1971), John Rawls imagine des individus choisissant les principes de leur société sous un voile d'ignorance, sans connaître la place qu'ils y occuperont. Explication : ils retiendraient d'abord des libertés de base égales pour tous, puis l'égalité équitable des chances et le principe de différence : les inégalités économiques ne sont acceptables que si elles améliorent le sort des plus défavorisés, par exemple en incitant à produire et à innover. Illustration : le salaire élevé d'un chirurgien ou d'un entrepreneur est juste s'il conduit à des soins ou à des emplois dont bénéficient les plus modestes, et si son impôt finance des services collectifs ; il ne l'est plus s'il ne fait qu'enrichir les riches.
Conclusion. Chaque doctrine trace sa frontière : l'utilitarisme tolère les inégalités utiles, le libertarisme toutes celles qui sont procéduralement légitimes, Rawls seulement celles qui servent les plus défavorisés. Aucune ne rejoint l'égalitarisme strict, qui vise l'égalité des situations elle-même ; Rawls s'en démarque explicitement, car niveler peut appauvrir les plus pauvres. Amartya Sen déplace encore la question en proposant de comparer non les revenus mais les capabilités, c'est-à-dire les libertés réelles de chacun. Le « niveau juste » d'inégalités est donc un choix normatif avant d'être une mesure.
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