Problème — Mimétisme et prophéties autoréalisatrices dans la crise de 2008
Exercice de TD · niveau 2 · SES (terminale), chapitre 4 — Comment expliquer les crises financières et réguler le système financier ?
Énoncé
Problème — Mimétisme et prophéties autoréalisatrices dans la crise de 2008.
Raisonnement s'appuyant sur un dossier documentaire. À l'aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez que les comportements mimétiques et les prophéties autoréalisatrices expliquent la formation puis l'éclatement d'une bulle spéculative.
Document 1. La bulle immobilière américaine en quelques repères.
| Indicateur | Valeur |
|---|---|
| Hausse des prix des logements, 2000--2006 (en %) | +90 |
| Crédits subprimes accordés par an, 2000 (en milliards de dollars) | 100 |
| Crédits subprimes accordés par an, 2006 (en milliards de dollars) | 600 |
| Part des crédits subprimes titrisés (en %) | 80 |
| Taux de défaut des subprimes à taux variable, 2008 (en %) | plus de 20 |
| Baisse des prix des logements, 2006--2009 (en %) | environ |
{ Sources : indice Case-Shiller, Réserve fédérale ; données arrondies, reprises du cours.}
Document 2. « La technique du placement peut être comparée à ces concours organisés par les journaux où les participants ont à choisir les six plus jolis visages parmi une centaine de photographies, le prix étant attribué à celui dont les préférences s'approchent le plus de la sélection moyenne opérée par l'ensemble des concurrents. Chaque concurrent doit donc choisir non les visages qu'il juge lui-même les plus jolis, mais ceux qu'il estime les plus propres à obtenir le suffrage des autres concurrents, lesquels examinent tous le problème sous le même angle. » En Bourse, il ne s'agit pas de deviner la valeur d'une entreprise, mais ce que les autres croiront qu'elle vaut : il est rationnel de suivre la foule si l'on pense que c'est elle qui fera le prix.
{ Source : d'après J. M. Keynes, Théorie générale de l'emploi, de l'intérêt et de la monnaie, 1936, chapitre 12 (traduction de J. de Largentaye), et le cours.}
Corrigé
Introduction. Une bulle spéculative est un écart croissant et durable entre le prix de marché d'un actif et sa valeur fondamentale, c'est-à-dire la valeur actualisée des revenus qu'il procurera. Elle ne résulte pas d'une erreur de calcul mais de deux comportements : le mimétisme, qui conduit chacun à imiter les autres dans l'incertitude, et les prophéties autoréalisatrices, par lesquelles une anticipation partagée provoque l'événement anticipé. Nous montrerons que ces deux mécanismes gonflent la bulle (I), puis qu'ils la font éclater (II), en prenant l'exemple de la bulle immobilière américaine des années 2000.
I. Mimétisme et anticipations autoréalisatrices gonflent la bulle. Affirmation : les agents achètent un actif non pour ses revenus futurs mais parce qu'ils anticipent de le revendre plus cher. Explication : document 2 : dans le « concours de beauté » de Keynes, l'investisseur ne cherche pas la vraie valeur mais ce que les autres croiront ; il est rationnel de suivre la foule puisque c'est elle qui fait le prix. Si tous anticipent la hausse, tous achètent, et la hausse se réalise parce qu'elle était anticipée : la hausse des prix nourrit la demande, qui nourrit la hausse. Le crédit amplifie le mécanisme, car l'actif dont le prix monte sert de garantie à de nouveaux emprunts. Illustration : document 1 : les prix des logements américains ont augmenté d'environ 90 % entre 2000 et 2006 alors que ni les loyers ni les revenus n'avaient suivi : l'écart au fondamental se creusait. Les banques, imitant leurs concurrentes, ont multiplié par six les crédits subprimes annuels (de 100 à 600 milliards de dollars entre 2000 et 2006), accordés à des ménages peu solvables au motif que la hausse des prix garantirait le remboursement ; 80 % de ces crédits étaient titrisés et revendus à des investisseurs qui, eux aussi, suivaient la foule.
II. Les mêmes mécanismes, à l'envers, font éclater la bulle. Affirmation : le retournement est brutal parce que la logique mimétique joue dans l'autre sens. Explication : dès que la hausse s'interrompt, l'actif ne peut plus être revendu plus cher ; ceux qui ne comptaient que sur la plus-value doivent vendre, les prix baissent, chacun vend parce que les autres vendent, et l'anticipation de la baisse produit la baisse. La défiance se propage de l'actif aux institutions qui le détiennent : si tous croient qu'une banque va faire faillite, ils retirent leurs fonds et elle fait faillite (panique bancaire, prophétie autoréalisatrice). Illustration : document 1 : dès 2008, le taux de défaut des subprimes à taux variable a dépassé 20 % et les prix des logements ont chuté d'environ un tiers entre 2006 et 2009, passant sous leur valeur fondamentale ; les titres adossés à ces crédits, disséminés dans le monde, sont devenus invendables, jusqu'à la faillite de Lehman Brothers le 15 septembre 2008, qui a déclenché la panique générale.
Conclusion. La bulle immobilière américaine s'est formée parce que chacun avait raison de suivre les autres tant qu'ils suivaient, et elle a éclaté parce que la même rationalité mimétique s'est inversée. Ces mécanismes, déjà décrits par Keynes en 1936 et à l'œuvre en 1929, expliquent que les crises financières se répètent malgré l'expérience : ce qui les rend possibles n'est pas l'ignorance des agents, mais l'interdépendance de leurs anticipations, que la régulation prudentielle peine à atteindre.
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