Problème — Peut-on encore parler de classes sociales dans la société…
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · SES (terminale), chapitre 6 — Comment est structurée la société française actuelle ?
Énoncé
Problème — Peut-on encore parler de classes sociales dans la société française actuelle ?
Dissertation. Il est demandé au candidat de répondre à la question posée par le sujet : en construisant une argumentation à partir d'une problématique qu'il devra élaborer ; en mobilisant des connaissances et des informations pertinentes pour traiter le sujet, notamment celles figurant dans le dossier ; en composant une introduction, un développement et une conclusion.
Document 1. Au cours des Trente Glorieuses, la hausse générale du niveau de vie, la diffusion de la consommation de masse (automobile, télévision, électroménager), la salarisation et l'extension de la protection sociale ont rapproché les conditions d'existence des différents groupes sociaux. La société française, autrefois figée en classes bien tranchées, prendrait la forme d'une « toupie » gonflée en son centre : une vaste constellation centrale, composée de cadres, de professions intermédiaires et d'employés qualifiés, aux modes de vie proches, entourée de groupes périphériques. Dans cette société, les individus se définissent moins par leur appartenance de classe que par leurs choix personnels : l'identification aux classes s'affaiblit.
{ Source : d'après Henri Mendras, La Seconde Révolution française, 1988, et le cours.}
Document 2. Répartition du patrimoine brut des ménages en France, 2021.
| Ménages classés selon leur patrimoine | Part du patrimoine brut total (en %) |
|---|---|
| Les 50 % de ménages les moins dotés | 8 |
| Les 40 % de ménages intermédiaires | 45 |
| Les 10 % de ménages les mieux dotés | 47 |
| Ensemble | 100 |
{ Source : INSEE, enquête Histoire de vie et Patrimoine 2020--2021, données arrondies.}
Document 3. Depuis les années 1980, les distances entre les groupes sociaux se sont re-creusées : la mobilité sociale se replie, les inégalités de patrimoine augmentent, les classes populaires subissent la précarisation de l'emploi, et la ségrégation résidentielle et scolaire sépare les quartiers aisés des quartiers relégués. Pourtant, ces classes ne se reconnaissent guère comme telles : un peu plus de la moitié des Français déclarent appartenir à une classe sociale, le plus souvent « moyenne », et les organisations qui portaient la conscience ouvrière (syndicats, parti communiste) se sont affaiblies. Le mouvement des Gilets jaunes (2018) a toutefois rappelé la vivacité des clivages sociaux et territoriaux : des classes « en soi » sans classe « pour soi ».
{ Source : d'après Louis Chauvel, Les Classes moyennes à la dérive, 2006, et le cours.}
Corrigé
Introduction rédigée. En novembre 2018, des centaines de milliers de Français en gilet jaune ont occupé les ronds-points : employés, ouvriers, petits indépendants du périurbain, une France populaire qui se disait invisible (accroche). Une classe sociale est un groupe de grande taille, occupant une position hiérarchisée dans la structure sociale, dont les membres partagent des conditions d'existence et, selon Marx, des intérêts qui les opposent aux autres classes ; pour Weber, elle n'est qu'une dimension, économique, d'une stratification qui comprend aussi le statut et le pouvoir. Parler de classes suppose donc à la fois des frontières objectives entre groupes et une certaine conscience commune. Or la société française contemporaine, salariale, tertiaire et diplômée, semble avoir brouillé ces frontières. Les classes sociales sont-elles encore un outil pertinent pour décrire la société française, ou la multiplicité des critères de différenciation et l'affaiblissement de la conscience de classe les ont-elles rendues obsolètes (problématique) ? Nous montrerons que la société française reste objectivement structurée en classes (I), mais que ces classes sont brouillées, fragmentées et peu conscientes d'elles-mêmes (II) (annonce du plan).
I. La société française reste objectivement structurée en classes.
I.A. Une hiérarchie de positions aux inégalités cumulatives. Affirmation : les groupes sociaux occupent des positions nettement hiérarchisées. Explication : la nomenclature des PCS ordonne les actifs selon la profession, le statut et la qualification, et cette hiérarchie se retrouve dans tous les domaines de l'existence ; les inégalités font système. Illustration : le niveau de vie médian des cadres dépasse d'environ 75 % celui des ouvriers ; l'espérance de vie à 35 ans d'un homme cadre excède de 6 ans celle d'un ouvrier ; 8 enfants de cadres sur 10 obtiennent le baccalauréat général contre moins de 4 enfants d'ouvriers sur 10.
I.B. Des distances inter-classes qui se re-creusent depuis les années 1980. Affirmation : loin de s'effacer, les écarts entre classes se sont rouverts. Explication : pour Louis Chauvel, la précarisation des classes populaires, le repli de la mobilité sociale et surtout la concentration du patrimoine séparent de nouveau les groupes sociaux ; la ségrégation résidentielle et scolaire inscrit ces distances dans l'espace. Illustration : document 2 : en 2021, selon l'INSEE, les 10 % de ménages les mieux dotés détiennent 47 % du patrimoine brut, contre 8 % pour la moitié la moins dotée : un dixième des ménages possède près de six fois plus que la moitié des ménages la moins dotée ; document 3 : précarisation, ségrégation, Gilets jaunes.
I.C. Des styles de vie qui distinguent les classes. Affirmation : les classes se reconnaissent aussi à leurs pratiques. Explication : pour Pierre Bourdieu, la position dans l'espace social dépend du volume et de la structure des capitaux (économique, culturel, social), et chaque position engendre des goûts et des pratiques distinctifs (La Distinction, 1979). Illustration : pratiques culturelles, vacances, alimentation, prénoms diffèrent selon les milieux : goût de nécessité des classes populaires, distinction des classes supérieures.
II. Mais ces classes sont brouillées, fragmentées et peu conscientes d'elles-mêmes.
II.A. La moyennisation a rapproché les conditions d'existence. Affirmation : les Trente Glorieuses ont réduit les distances inter-classes et accru les distances intra-classes. Explication : hausse générale du niveau de vie, consommation de masse, salarisation et protection sociale ont diffusé un mode de vie commun ; à l'intérieur de chaque classe, les situations se sont diversifiées (ouvrier qualifié en CDI contre intérimaire, cadre du public contre cadre dirigeant). Illustration : document 1 : la « toupie » de Mendras, gonflée en son centre par une vaste constellation centrale aux modes de vie proches ; l'écart de niveau de vie entre cadres et ouvriers s'est fortement réduit pendant les Trente Glorieuses.
II.B. La multiplicité des critères fragmente les classes. Affirmation : la position sociale ne dépend plus seulement de la classe. Explication : comme l'avait vu Weber, la stratification est multidimensionnelle : genre, âge et position dans le cycle de vie, diplôme, composition du ménage, lieu de résidence croisent la classe et divisent ses membres. Illustration : le temps partiel touche 27 % des femmes en emploi contre 8 % des hommes ; une famille monoparentale employée et un couple d'employés bi-actifs n'ont pas le même niveau de vie ; le clivage entre métropoles et périphéries, révélé par les Gilets jaunes (document 3), traverse les classes populaires.
II.C. Une conscience de classe affaiblie. Affirmation : les classes existent « en soi » mais plus guère « pour soi ». Explication : chez Marx, une classe n'est pleinement constituée que lorsqu'elle prend conscience de ses intérêts et s'organise ; or l'individualisation et le déclin des organisations ouvrières ont affaibli cette conscience. Illustration : document 3 : un peu plus de la moitié des Français seulement déclarent appartenir à une classe, le plus souvent « moyenne » ; document 1 : l'identification subjective s'affaiblit au profit des choix personnels.
Conclusion. On peut encore parler de classes sociales dans la société française : des groupes hiérarchisés, aux inégalités cumulatives et aux styles de vie distincts, dont les distances se re-creusent depuis les années 1980. Mais ces classes sont brouillées par la moyennisation, fragmentées par d'autres critères et faiblement conscientes d'elles-mêmes : des classes « en soi » sans classe « pour soi ». Ouverture : le mouvement des Gilets jaunes annonce-t-il un retour de la conscience de classe, sous des formes nouvelles où le territoire compte autant que la profession ?
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Un blocage sur cet exercice ? Le tuteur d'Adloun guide par questions, sans donner la réponse.