Bourdieu et Boudon : deux explications des inégalités scolaires
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · SES (terminale), chapitre 7 — Quelle est l'action de l'École sur les destins individuels et sur l'évolution de la société ?
Énoncé
Bourdieu et Boudon : deux explications des inégalités scolaires.
Mobilisation de connaissances. Montrez que Pierre Bourdieu et Raymond Boudon expliquent différemment les inégalités de réussite scolaire selon l'origine sociale, puis expliquez en quoi ces deux analyses sont complémentaires.
On attend une réponse structurée en trois paragraphes AEI (affirmation, explication, illustration), mobilisant les notions de capital culturel, de légitimation, de choix d'orientation, de calcul coûts-avantages et d'investissements familiaux, et précisant ce que chaque analyse implique pour les politiques scolaires.
Corrigé
Pour Bourdieu, l'École reproduit et légitime les inégalités par le capital culturel. Affirmation : chez Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron (Les Héritiers, 1964 ; La Reproduction, 1970), les inégalités de réussite naissent de l'inégale distribution du capital culturel entre les familles. Explication : l'École, loin d'être neutre, valorise la culture des classes dominantes : langage soutenu, familiarité avec les livres, les œuvres, les codes scolaires. Les enfants qui en héritent dans leur famille sont « comme des poissons dans l'eau » ; les autres doivent tout apprendre, culture et codes compris. En traitant également des élèves inégalement dotés, l'École transforme des différences sociales en verdicts scolaires apparemment neutres (« dons », « mérite ») et légitime ainsi les inégalités : c'est la reproduction. L'explication est holiste : les structures sociales agissent sur les individus à travers des dispositions intériorisées. Illustration : 78 % des enfants de cadres obtiennent un baccalauréat général contre 35 % des enfants d'ouvriers, et l'écart, visible dès l'école primaire, précède tout choix d'orientation.
Pour Boudon, les inégalités résultent de choix d'orientation rationnels mais socialement situés. Affirmation : chez Raymond Boudon (L'inégalité des chances, 1973), une part importante des inégalités tient aux choix d'orientation, à réussite scolaire égale. Explication : à chaque palier (fin de troisième, fin de seconde, après le baccalauréat), les familles comparent les coûts des études longues (frais, éloignement, manque à gagner, risque d'échec) et leurs bénéfices attendus. Ces coûts et ces bénéfices ne sont pas perçus de la même façon selon la position sociale : pour une famille populaire, un baccalauréat professionnel est déjà une promotion et une classe préparatoire un pari risqué ; pour une famille de cadres, ne pas faire d'études longues serait un déclassement. Les familles populaires « s'auto-sélectionnent » vers des filières courtes jugées sûres, tandis que les familles favorisées visent les filières prestigieuses et optimisent (options, établissements, cours particuliers) : ce sont les investissements familiaux. L'explication est individualiste : les inégalités agrègent des décisions rationnelles. Illustration : à notes égales en troisième, les enfants d'ouvriers demandent moins souvent une seconde générale et technologique que les enfants de cadres ; les classes préparatoires comptent plus de la moitié d'enfants de cadres (54 %) pour 7 % d'enfants d'ouvriers.
Deux analyses complémentaires, aux implications politiques différentes. Affirmation : loin de s'exclure, les deux explications agissent à des moments différents du parcours. Explication : le capital culturel explique les écarts de réussite (notes, redoublements) dès l'école élémentaire ; les choix d'orientation expliquent qu'à réussite égale, les parcours divergent encore. Les inégalités se cumulent. Chaque analyse appelle des politiques différentes : si Bourdieu a raison, il faut agir sur la pédagogie et sur les contenus (éducation prioritaire, dédoublement des classes de CP et de CE1 en 2017, exposition précoce à la culture écrite) ; si Boudon a raison, il faut agir sur les coûts et l'information (bourses, internats, accompagnement à l'orientation, ouverture sociale des grandes écoles). Illustration : la démocratisation ségrégative décrite par Merle combine les deux mécanismes : les enfants d'ouvriers atteignent le baccalauréat (la réussite s'est rapprochée) mais dans des filières différentes (les choix restent divergents) ; et l'emprise du diplôme sur l'emploi rend ces choix d'autant plus lourds de conséquences.
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