Problème — Capital culturel et choix des familles
Application directe du cours · niveau 2 · SES (terminale), chapitre 7 — Quelle est l'action de l'École sur les destins individuels et sur l'évolution de la société ?
Énoncé
Problème — Capital culturel et choix des familles : expliquer les inégalités scolaires.
Raisonnement s'appuyant sur un dossier documentaire. À l'aide de vos connaissances et du dossier documentaire, vous montrerez que les inégalités de réussite scolaire selon l'origine sociale s'expliquent à la fois par le capital culturel des familles et par leurs choix d'orientation.
Document 1. Part des familles demandant une orientation en seconde générale et technologique à la fin de la troisième, selon la moyenne annuelle de l'élève et l'origine sociale (en %, données simplifiées).
| Moyenne annuelle en troisième | Enfants de cadres | Enfants d'ouvriers |
|---|---|---|
| Moins de 10 sur 20 | 60 | 30 |
| De 10 à 12 sur 20 | 90 | 65 |
| Plus de 12 sur 20 | 99 | 93 |
{ Source : données simplifiées, ordres de grandeur DEPP (vœux d'orientation des familles en fin de troisième).}
Document 2. Dans les familles de cadres et d'enseignants, les enfants grandissent au milieu des livres, entendent un vocabulaire riche, visitent des musées, discutent à table de l'actualité ; ils apprennent sans s'en apercevoir à argumenter, à manier l'abstraction, à comprendre ce que l'École attend d'eux. Ce capital culturel, transmis par imprégnation, leur donne dès la maternelle une avance que l'École, qui valorise précisément cette culture, ne fait ensuite que confirmer. Les enfants des milieux populaires, eux, découvrent à l'École une langue et des codes étrangers à leur univers familial ; leurs difficultés, interprétées comme un manque de dons ou d'efforts, sont sanctionnées par de moins bonnes notes et des redoublements plus fréquents.
{ Source : d'après Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, La Reproduction, 1970, et le cours.}
Corrigé
Introduction. Les inégalités de réussite scolaire selon l'origine sociale sont massives : 78 % des enfants de cadres obtiennent un baccalauréat général contre 35 % des enfants d'ouvriers. Deux grandes explications en ont été proposées par la sociologie : celle de Pierre Bourdieu, par le capital culturel, et celle de Raymond Boudon, par les choix d'orientation. Nous montrerons que le capital culturel produit des écarts de réussite dès le début de la scolarité (I), puis que, à réussite égale, les choix des familles creusent encore les écarts (II).
I. Le capital culturel explique les écarts de réussite. Affirmation : les enfants n'arrivent pas à l'École également armés, et l'École récompense ceux qui héritent de la culture qu'elle valorise. Explication : pour Bourdieu et Passeron, le capital culturel (langage, savoirs, biens et pratiques culturels, familiarité avec les codes scolaires) se transmet dans la famille ; l'École, qui se croit neutre, évalue précisément cette culture, si bien que les enfants des classes cultivées sont « comme des poissons dans l'eau » tandis que les autres doivent tout apprendre. En traitant également des élèves inégaux, elle reproduit les inégalités et les légitime, en les faisant passer pour des différences de dons ou de mérite. Illustration : document 2 : livres, vocabulaire, musées, discussions à table donnent aux enfants de cadres une avance dès la maternelle, que l'École confirme par de meilleures notes ; les enfants des milieux populaires, confrontés à une langue et à des codes étrangers, redoublent plus souvent. Cet écart de réussite précède l'orientation : c'est pourquoi le document 1 raisonne « à moyenne égale », pour isoler ce qui, dans les écarts de parcours, ne vient pas de la réussite.
II. À réussite égale, les choix d'orientation creusent encore les écarts. Affirmation : même à résultats scolaires identiques, les familles ne font pas les mêmes choix. Explication : pour Boudon, à chaque palier d'orientation, les familles comparent les coûts des études longues (financiers, éloignement, risque d'échec) et leurs bénéfices attendus, mais ce calcul dépend de la position sociale : une famille populaire juge le risque d'échec plus lourd et la filière courte plus sûre, et « s'auto-sélectionne » ; une famille de cadres, pour qui l'absence d'études longues serait un déclassement, vise la filière générale et investit pour y réussir (investissements familiaux : accompagnement, cours particuliers, choix d'établissement). Illustration : document 1 : selon ces données simplifiées d'après la DEPP, parmi les élèves ayant entre 10 et 12 de moyenne en troisième, 90 % des familles de cadres demandent une seconde générale et technologique contre 65 % des familles d'ouvriers, soit un écart de 25 points à résultats comparables ; l'écart atteint 30 points sous la moyenne (60 % contre 30 %) et se réduit à 6 points au-dessus de 12, quand la réussite lève les hésitations. Les inégalités d'orientation s'ajoutent donc aux inégalités de réussite.
Conclusion. Capital culturel et choix d'orientation ne s'opposent pas : le premier explique pourquoi les enfants des milieux populaires réussissent moins bien, le second pourquoi, à réussite égale, ils s'orientent vers des filières moins ambitieuses. Leur cumul produit la démocratisation ségrégative que connaît l'École française ; il appelle des politiques agissant à la fois sur la pédagogie et sur l'information et le coût de l'orientation.
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