Problème — Le travail est-il toujours source d'intégration sociale ?
Exercice de TD · niveau 3 (difficile) · SES (terminale), chapitre 9 — Quelles mutations du travail et de l'emploi ?
Énoncé
Problème — Le travail est-il toujours source d'intégration sociale ?
Dissertation. Il est demandé au candidat de répondre à la question posée par le sujet : en construisant une argumentation à partir d'une problématique qu'il devra élaborer ; en mobilisant des connaissances et des informations pertinentes pour traiter le sujet, notamment celles figurant dans le dossier ; en composant une introduction, un développement et une conclusion.
Document 1. Pour Émile Durkheim, dans les sociétés modernes, c'est la division du travail qui fait le lien social : chacun, spécialisé, dépend des autres, et cette interdépendance fonde une solidarité que Durkheim nomme organique. Un siècle plus tard, Robert Castel décrit la « société salariale » construite après 1945 : l'emploi stable, en particulier le CDI, y devient le support des droits sociaux (assurance maladie, retraite, indemnisation du chômage), d'un statut et d'une identité. Dès 1933, l'enquête de Paul Lazarsfeld et de son équipe sur les chômeurs de Marienthal, en Autriche, avait montré l'envers de cette intégration : privés d'emploi, les habitants perdaient la structure de leur temps, leurs sociabilités et leur estime d'eux-mêmes.
{ Source : d'après É. Durkheim, De la division du travail social, 1893 ; R. Castel, Les Métamorphoses de la question sociale, 1995 ; P. Lazarsfeld, M. Jahoda et H. Zeisel, Les Chômeurs de Marienthal, 1933.}
Document 2. Chômage et formes particulières d'emploi en France (ordres de grandeur).
| Année | 1982 | 1995 | 2015 | 2022 |
|---|---|---|---|---|
| Taux de chômage au sens du BIT (en % des actifs) | 7 | 10 | 10 | 7,3 |
| CDD, intérim, apprentissage (en % des salariés) | 6 | 11 | 14 | 15 |
{ Source : INSEE, enquêtes Emploi (séries longues), ordres de grandeur arrondis.}
Document 3. Serge Paugam distingue quatre formes d'intégration professionnelle en croisant la satisfaction dans le travail et la stabilité de l'emploi : l'intégration assurée (les deux), incertaine (travail satisfaisant mais emploi instable), laborieuse (emploi stable mais travail insatisfaisant) et disqualifiante (ni l'un ni l'autre). Les mutations récentes gonflent les trois dernières. Un livreur de plateforme, payé à la course, fournit son vélo et supporte les risques d'accident sans les protections du salariat ; l'algorithme lui attribue les courses et note sa performance. La syndicalisation ne concerne plus qu'environ 10 % des salariés, et près d'un million de personnes en emploi vivent sous le seuil de pauvreté.
{ Source : d'après S. Paugam, Le Salarié de la précarité, 2000, et le cours.}
Corrigé
Introduction rédigée. « Grande démission », quête de sens, bifurcations : les débats récents sur le rapport au travail suggèrent que celui-ci n'occuperait plus la place centrale qu'il tenait dans la société salariale (accroche). Le travail est l'activité de production de biens et de services ; l'emploi est le travail exercé dans un cadre socialement réglementé, avec un contrat, un statut et des droits. L'intégration sociale désigne le processus par lequel un individu est relié aux autres par des liens qui lui donnent une place et une protection : revenu, droits, identité, sociabilités (définitions). Or, depuis les années 1970, le chômage de masse, la montée des formes particulières d'emploi et la transformation des organisations ont modifié le travail : il s'agit de savoir si ces mutations ont seulement fragilisé la fonction intégratrice du travail, ou si elles l'ont fait disparaître (problématique). Nous montrerons d'abord que le travail demeure la principale source d'intégration dans nos sociétés (I), puis que cette intégration par le travail est fragilisée, sans être abolie, par la précarité, la polarisation et l'individualisation de la relation salariale (II) (annonce du plan).
I. Le travail reste la principale source d'intégration sociale.
I.A. Le travail relie les individus par la division du travail et le revenu. Affirmation : le travail insère dans un réseau d'interdépendances et procure les moyens de participer à la vie sociale. Explication : document 1 : pour Durkheim, la spécialisation des fonctions crée une solidarité organique ; le revenu du travail donne accès à la consommation, au logement, aux loisirs, c'est-à-dire aux modes de vie communs. Illustration : le salaire représente l'essentiel du revenu des ménages ; la privation d'emploi expose à la pauvreté.
I.B. L'emploi est le support des droits et d'un statut. Affirmation : dans la société salariale, l'emploi stable ouvre des protections. Explication : document 1 : pour Castel, le CDI est devenu après 1945 le socle des droits sociaux (maladie, retraite, chômage) et d'une position reconnue. Illustration : 74 % des personnes en emploi sont en CDI (INSEE, 2022) ; la retraite se calcule sur la carrière salariale.
I.C. Le travail donne une identité, des sociabilités et un temps. Affirmation : le travail structure l'existence au-delà du revenu. Explication : il fournit une identité professionnelle (« je suis infirmière »), des collègues et une organisation des journées. Illustration : document 1 : à Marienthal, les chômeurs perdaient la structure de leur temps et leurs relations ; les enquêtes contemporaines confirment que le travail reste central dans l'identité des Français.
II. Mais cette intégration par le travail est fragilisée.
II.A. Le chômage et la précarité privent une partie des actifs des protections du statut. Affirmation : l'accès à l'emploi stable n'est plus garanti. Explication : le chômage de masse et les contrats courts créent une zone de vulnérabilité, la désaffiliation (Castel) ; document 3 : les formes d'intégration incertaine et disqualifiante (Paugam) se développent. Illustration : document 2 : le taux de chômage, inférieur à 4 % au début des années 1970, est passé d'environ 7 % en 1982 à environ 10 % en 1995 et en 2015, avant de revenir à 7,3 % en 2022 ; la part des CDD, de l'intérim et de l'apprentissage parmi les salariés a été multipliée par , de 6 à 15 %.
II.B. La polarisation des emplois dissocie emploi et intégration. Affirmation : avoir un emploi ne protège plus toujours de la pauvreté. Explication : la polarisation multiplie les emplois peu qualifiés de services, à temps partiel ou à horaires atypiques, mal rémunérés ; quand l'emploi est stable mais le travail pénible et mal payé, l'intégration devient « laborieuse » au sens de Paugam, et « disqualifiante » si l'instabilité s'y ajoute. Illustration : document 3 : près d'un million de travailleurs pauvres ; le livreur de plateforme, payé à la course, sans protection en cas d'accident.
II.C. L'individualisation et l'éclatement des collectifs affaiblissent les solidarités de travail. Affirmation : le travail relie moins aux autres. Explication : management par objectifs, primes individuelles, sous-traitance, télétravail et plateformes dispersent les collectifs ; les attentes se déplacent vers le sens, l'autonomie et l'équilibre des temps. Illustration : document 3 : syndicalisation d'environ 10 % ; management algorithmique sans contrat de travail ni collègues.
Conclusion. Le travail reste la première source d'intégration sociale : revenu, droits, identité et sociabilités en dépendent encore pour l'immense majorité. Mais le chômage, la précarité, la polarisation et l'individualisation ont fragilisé cette fonction : une partie des actifs n'accède qu'à une intégration incertaine ou disqualifiante, et le sentiment de relégation que décrivait Marienthal touche aujourd'hui des travailleurs en emploi. L'intégration par le travail est donc affaiblie, non abolie. Ouverture : la requalification des travailleurs de plateformes en salariés, engagée en France et en Europe, montre que la société cherche à réinscrire les nouvelles formes de travail dans le cadre protecteur de l'emploi.
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