Corrigé bac philosophie 2026 Métropole — Dissertation 1 : Avons-nous la maîtrise de nos paroles ?
Sujet officiel du baccalauréat, épreuve de philosophie, session 2026. Corrigé rédigé par Ibrahim Alame.
Énoncé
Baccalauréat général — session 2026 — Philosophie — lundi 15 juin 2026. Durée de l'épreuve : 4 heures. Coefficient : 8. L'usage de la calculatrice et du dictionnaire n'est pas autorisé. Dès que ce sujet vous est remis, assurez-vous qu'il est complet. Ce sujet comporte 2 pages numérotées de 1/2 à 2/2.
Le candidat traitera, au choix, l'un des trois sujets suivants
Sujet 1. Avons-nous la maîtrise de nos paroles ?
Corrigé
Analyse du sujet
Le sujet engage d'abord la notion de langage, mais par un biais précis : il ne parle ni du langage (la faculté de communiquer par signes, commune à tous les hommes) ni de la langue (le système de signes propre à une communauté, qui s'impose à chacun), mais de nos paroles, c'est-à-dire de l'usage individuel et concret que chacun fait de la langue dans un acte singulier. Le pluriel compte : « nos paroles » désigne ce que nous disons effectivement, ici et maintenant, à quelqu'un ; il désigne aussi, dans l'usage courant, la parole donnée (« tenir parole »), les paroles en l'air, les paroles qui « dépassent la pensée ». La maîtrise est le pouvoir de celui qui est maître : il gouverne, il dispose, il est la cause de ce qu'il fait et peut en répondre. Avoir la maîtrise de ses paroles, ce serait donc à la fois choisir ce que l'on dit (et pouvoir se taire), dire ce que l'on veut dire (gouverner le sens), et gouverner ce que la parole fait une fois prononcée (ses effets sur autrui, sa portée). « Avons-nous » interroge un fait : possédons-nous ce pouvoir, et jusqu'où ?
Le sujet présuppose que la parole est une action dont nous sommes les auteurs, et qu'il existe un « nous » distinct de ses paroles, capable de les tenir en main comme on tient un outil ; il présuppose aussi que l'on nous demande des comptes sur ce que nous disons, ce qui n'aurait pas de sens si nous n'en étions pas maîtres. Or la question fait problème parce que deux réponses s'imposent avec la même force. D'un côté, parler semble l'acte le plus volontaire qui soit : je choisis mes mots, je pèse ma réponse, je promets, et le droit lui-même me tient pour responsable de mes injures et de mes faux témoignages. De l'autre, je parle une langue que je n'ai pas faite, avec des mots reçus qui disent toujours plus et autre chose que ce que je veux ; il m'arrive de dire ce que je ne voulais pas dire (le lapsus, le mot de colère) ; et, une fois lâchées, mes paroles ne m'appartiennent plus : autrui les entend, les interprète, les répète. Le problème porte donc sur le statut de cette maîtrise : est-elle un fait acquis, une illusion, ou une conquête toujours inachevée ? Les notions mobilisées sont le langage, la conscience et l'inconscient, la liberté.
Problématique
S'il semble que nos paroles soient l'acte le plus volontaire qui soit, puisque nous choisissons nos mots et pouvons nous taire, ne faut-il pas reconnaître que nous parlons une langue que nous n'avons pas faite, avec des mots qui nous échappent et qui, une fois prononcés, ne nous appartiennent plus ? Dès lors, la maîtrise de nos paroles est-elle un pouvoir que nous possédons, une illusion que nous entretenons, ou une tâche que nous avons à accomplir, et qui fonde précisément notre responsabilité ?
Introduction
« Ce n'est pas ce que je voulais dire. » Chacun a prononcé cette phrase, après un mot de colère, une maladresse qui a vexé un ami, ou une formule qu'autrui a comprise tout autrement. L'aveu est étrange : il suppose que nous soyons les auteurs de nos paroles, puisque nous nous en excusons, et qu'en même temps elles nous aient échappé, puisqu'elles ont dit ce que nous ne voulions pas. Avons-nous, dès lors, la maîtrise de nos paroles ? Par « paroles », il faut entendre non le langage comme faculté ni la langue comme système, mais l'usage singulier que chacun fait de la langue lorsqu'il parle à quelqu'un. En avoir la maîtrise, c'est en être le maître : choisir ce que l'on dit, dire ce que l'on veut dire, et gouverner ce que cette parole fait. La réponse spontanée est affirmative : parler est un acte volontaire, dont le droit et la morale nous demandent des comptes. Mais cette évidence se heurte à une expérience tout aussi commune : la langue nous précède et nous impose ses catégories, les mots trahissent la pensée ou la devancent, et la parole prononcée vit ensuite d'une vie qui n'est plus la nôtre. Faut-il donc conclure que nous sommes parlés plus que nous ne parlons, et que notre responsabilité repose sur une illusion ? Nous montrerons d'abord en quel sens la parole est bien un acte dont nous sommes les auteurs ; nous verrons ensuite tout ce qui, dans nos paroles, nous échappe ; nous établirons enfin que la maîtrise de nos paroles n'est pas un fait mais une tâche, et que c'est parce qu'elle n'est jamais totale que nous avons à en répondre.
I. Parler est un acte volontaire dont nous sommes les auteurs
La parole se présente d'abord comme le lieu même de notre maîtrise. Il faut ici se souvenir de la distinction, héritée de Saussure dans le Cours de linguistique générale, entre la langue et la parole. La langue est un système social qui préexiste à l'individu et s'impose à lui : nul n'a choisi que le concept d'arbre soit lié au son « arbre ». Mais la parole est autre chose : elle est l'acte individuel par lequel un sujet mobilise ce système pour dire ce qu'il veut, à qui il veut, quand il le veut. Or cet acte est, par définition, le nôtre. C'est moi qui décide de prendre la parole ou de la garder ; c'est moi qui, parmi les mots disponibles, choisis celui-ci plutôt que celui-là ; c'est moi qui compose la phrase, qui l'adresse, qui l'interromps. La langue est reçue, mais la parole est produite : en ce sens, avoir la maîtrise de ses paroles ne signifie pas avoir inventé la langue, mais pouvoir en disposer.
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