Les défaillances de marché et l'intervention de l'État
Cours · économie (ECT, 1re et 2e années), chapitre 6 · prépa ECT, 1re et 2e années · le début du chapitre, la suite sur Adloun
Le chapitre 5 a montré qu'un marché concurrentiel maximise le surplus collectif. Ce résultat repose pourtant sur des conditions exigeantes : que chacun paie tous les coûts de ce qu'il produit, que les biens puissent être vendus à ceux qui les paient, que les coûts permettent à plusieurs firmes de coexister, que les acheteurs et les vendeurs soient également informés. Quand ces conditions manquent, le marché alloue mal les ressources même sans aucune entente. Ce chapitre étudie ces défaillances, les instruments dont dispose l'État pour y remédier, et l'efficacité de la politique de la concurrence.
« Quelles sont les réponses de l'État aux défaillances de marché et aux imperfections de la concurrence ? » Trois capacités sont attendues : expliquer les défaillances de marché dans l'allocation des ressources ; analyser la capacité de l'État à remédier aux défaillances de marché ; questionner l'efficacité de la politique de concurrence pour répondre aux imperfections de marché.
Il y a défaillance de marché lorsque le libre jeu de l'offre et de la demande conduit à une allocation des ressources qui ne maximise pas le bien-être collectif : on produit trop, trop peu, ou pas du tout. Quatre défaillances sont au programme : les externalités, les biens collectifs et communs, les monopoles naturels et les asymétries d'information.
6.1 Les externalités
Une externalité est l'effet, positif ou négatif, de l'activité d'un agent sur le bien-être d'un autre agent, sans que cet effet passe par le marché, c'est-à-dire sans compensation monétaire.
- Négative : la pollution d'une usine nuit aux riverains ; les embouteillages imposent du temps perdu aux autres automobilistes.
- Positive : la vaccination protège aussi les non-vaccinés ; la recherche d'une entreprise profite à d'autres qui en reprennent les idées ; l'apiculteur pollinise les vergers voisins.
Le producteur qui pollue compare le prix à son coût privé ; la collectivité supporte un coût social plus élevé, égal au coût privé augmenté du dommage infligé aux tiers. Le marché produit trop du bien polluant (et pas assez du bien à externalité positive).
La demande d'un produit chimique s'écrit ; le coût marginal privé des producteurs est ; chaque unité produite inflige aux riverains un dommage de 30 euros.
- Équilibre de marché : , soit et .
- Optimum social : on égalise la demande et le coût marginal social : , soit et .
- Le marché produit 15 unités de trop. Pour chacune, le coût social dépasse ce que les acheteurs sont prêts à payer : la perte sèche vaut euros.
{ Externalité négative (données fictives) : le marché s'équilibre en , là où la demande coupe le coût privé ; l'optimum est en , là où elle coupe le coût social. Le triangle rouge est la perte sèche (225 euros).}
Auteur : Arthur Cecil Pigou (1877-1959)
Dans The Economics of Welfare (1920), Pigou distingue le produit net privé et le produit net social d'une activité. Quand ils divergent, l'État doit corriger l'écart : par une taxe égale au dommage marginal sur les activités qui nuisent aux tiers, par une subvention sur celles qui leur profitent. C'est le principe du pollueur-payeur et l'origine des taxes dites pigouviennes, comme la taxe carbone. Pigou, successeur de Marshall à Cambridge, fonde l'économie du bien-être.
6.2 Biens collectifs et biens communs
On classe les biens selon deux critères.
Un bien est rival quand sa consommation par une personne empêche sa consommation par une autre (une pomme). Il est excluable quand on peut empêcher ceux qui ne paient pas d'en profiter (une place de cinéma).
| Excluable | Non excluable | |
|---|---|---|
| Rival | bien privé : vêtement, repas, voiture | bien commun : stock de poissons en haute mer, nappe phréatique, pâturage ouvert |
| Non rival | bien de club : chaîne payante, autoroute à péage peu chargée, logiciel sous licence | bien collectif pur : défense nationale, éclairage public, phare |
6.2.1 Les biens collectifs
Un bien collectif (ou bien public pur) est à la fois non rival et non excluable : une fois produit, il profite à tous, qu'ils aient payé ou non.
Le marché ne peut pas le produire en quantité suffisante. Chacun a intérêt à laisser les autres payer et à en profiter gratuitement : c'est le comportement de passager clandestin (free rider). Aucune entreprise privée ne peut vendre l'éclairage d'une rue, puisqu'elle ne peut priver de lumière ceux qui refusent de payer.
Auteur : Paul Samuelson (1915-2009)
Dans « The Pure Theory of Public Expenditure » (1954), Samuelson définit rigoureusement le bien collectif : la consommation de chacun n'ôte rien à celle des autres. Il en déduit que le marché ne révèle pas les préférences pour ces biens, chacun ayant intérêt à sous-déclarer ce qu'il est prêt à payer. La production doit donc être décidée collectivement et financée par l'impôt. Prix Nobel 1970, Samuelson a diffusé la synthèse néoclassique.
6.2.2 Les biens communs
Un bien commun est rival mais non excluable : chacun peut y puiser librement, mais ce que l'un prélève manque aux autres. Le risque est la surexploitation.
Dans un article de Science (1968), Garrett Hardin imagine un pâturage ouvert à tous : chaque éleveur gagne à ajouter une bête, car il en touche tout le revenu, alors que le surpâturage qu'elle provoque est partagé entre tous. Chacun raisonnant ainsi, le pâturage est détruit. Les stocks de poissons en haute mer, l'atmosphère (où chacun rejette des gaz à effet de serre) obéissent à la même logique.