Sources du champ électromagnétique
Cours complet · électromagnétisme (MPI), chapitre 1 · CPGE MPI (2e année)
Travailler ce chapitre sur Adloun
Le champ électromagnétique n'existe pas « en soi » : il est créé par des charges et par des courants. Avant d'écrire les équations de Maxwell qui relient champs et sources, il faut donc décrire précisément ces sources. Or la matière est constituée de particules discrètes (électrons, ions, protons) séparées par un vide immense à l'échelle atomique. Décrire le champ créé par chaque particule serait à la fois impossible et inutile : les instruments de mesure, comme les phénomènes macroscopiques, moyennent naturellement sur un très grand nombre de porteurs.
Ce chapitre introduit donc la description mésoscopique des sources — densité volumique de charge et vecteur densité de courant — qui lisse la granularité microscopique tout en restant locale à l'échelle des variations des champs. Nous établirons ensuite l'équation de conservation de la charge, principe physique fondamental qui contraint toute distribution de courant. Enfin, le modèle de Drude fournira une interprétation microscopique de la conduction électrique et de la loi d'Ohm locale , dont découleront la résistance d'un conducteur filiforme et l'effet Joule.
1.1 Description mésoscopique des sources
1.1.1 Échelle mésoscopique et hypothèse des milieux continus
À l'échelle microscopique, la charge est portée par des particules ponctuelles : la densité de charge y est une somme de distributions de Dirac, extrêmement discontinue. À l'échelle macroscopique (le millimètre, le centimètre), on ne perçoit qu'une matière apparemment continue. L'échelle mésoscopique est une échelle intermédiaire.
Un volume mésoscopique est un volume :
- macroscopiquement petit : petit devant l'échelle des variations spatiales des grandeurs physiques (champs, densités), de sorte qu'on puisse le traiter comme un « point » ;
- microscopiquement grand : grand devant la distance interatomique, de sorte qu'il contienne un très grand nombre de particules () et que les moyennes statistiques y soient bien définies.
Dans un solide, la distance interatomique est de l'ordre de . Un cube mésoscopique de côté contient déjà environ atomes : les fluctuations statistiques relatives, en , y sont négligeables. On dispose donc d'une large fenêtre d'échelles pour définir des densités locales lisses.
1.1.2 Densité volumique de charge
La densité volumique de charge au point et à l'instant est le rapport
où est la charge totale contenue dans le volume mésoscopique entourant . Elle s'exprime en coulomb par mètre cube ().
La charge totale contenue dans un volume macroscopique s'obtient par intégration :
Considérons un milieu contenant plusieurs types de porteurs. Notons la densité volumique (nombre de porteurs par unité de volume) et la charge de chaque porteur du type . La densité de charge s'écrit :
Un conducteur métallique contient des ions positifs fixes (densité ) et des électrons de conduction mobiles (densité , avec ). À l'équilibre, ces contributions se compensent quasi exactement : . Un métal parcouru par un courant reste globalement neutre () même si les électrons se déplacent : ce sont les charges positives fixes qui neutralisent en permanence la charge mobile.
1.1.3 Distributions surfaciques et linéiques
Lorsque la charge se concentre sur une épaisseur très faible devant les dimensions du problème (par exemple sur la surface d'un conducteur), il est commode de la modéliser par une distribution surfacique.
- Une densité surfacique de charge décrit une charge répartie sur une surface : , avec en .
- Une densité linéique de charge décrit une charge répartie sur un fil : , avec en .
Ces modélisations sont des idéalisations : une densité surfacique correspond à la limite d'une densité volumique très grande sur une épaisseur très petite, telle que reste fini.
1.2 Vecteur densité de courant et intensité
1.2.1 Vecteur densité de courant volumique
Le déplacement d'ensemble des porteurs de charge constitue un courant électrique. Pour le décrire localement, on introduit un vecteur.
Considérons une seule population de porteurs, de charge , de densité volumique , animés en moyenne d'une vitesse (vitesse d'ensemble, ou vitesse de dérive).
Le vecteur densité de courant volumique est
En présence de plusieurs types de porteurs :
Il s'exprime en ampère par mètre carré ().
Le signe de est indépendant du signe des porteurs : des charges négatives () se déplaçant vers la gauche ( vers la gauche) donnent un vecteur dirigé vers la droite. C'est le sens conventionnel du courant, celui du déplacement de charges positives fictives.
1.2.2 Charge traversant une surface, intensité
Cherchons la charge qui traverse un petit élément de surface fixe pendant . Les porteurs qui franchissent pendant sont ceux contenus dans le cylindre oblique de base et de génératrice , de volume .
La charge contenue dans ce cylindre est . On définit l'intensité comme le débit de charge.
L'intensité du courant à travers une surface orientée est le flux du vecteur densité de courant :
C'est la charge qui traverse par unité de temps, exprimée en ampère ().
Pour un fil conducteur de section dans lequel est uniforme et parallèle à l'axe, . On retrouve , densité de courant homogène à une intensité surfacique.
Dans un fil de cuivre de section parcouru par , avec électrons libres :
La vitesse de dérive est minuscule (quelques dizaines de microns par seconde), sans commune mesure avec la vitesse de propagation du signal électrique (proche de ) ni avec la vitesse d'agitation thermique ().
1.3 Conservation de la charge
1.3.1 Principe et bilan intégral
La charge électrique est une grandeur conservée : elle ne peut être ni créée ni détruite, seulement déplacée. Traduisons ce principe par un bilan.
Soit un volume fixe, délimité par une surface fermée orientée vers l'extérieur. La charge qu'il contient est . Cette charge ne peut varier que par échange à travers la frontière . Le courant sortant de vaut . La conservation impose que toute charge qui sort fait diminuer :
1.3.2 Équation locale de continuité
Passons du bilan intégral à une relation locale. Utilisons le théorème de Green–Ostrogradski (flux–divergence), dont l'expression est fournie :
Comme le volume est fixe, la dérivée temporelle passe sous l'intégrale sous forme de dérivée partielle : . Le bilan devient
Cette égalité valant pour tout volume , l'intégrande est identiquement nul.
En tout point et à tout instant, la densité de charge et le vecteur densité de courant vérifient l'équation de continuité :
Démonstration (Cas unidimensionnel cartésien (exigible))
Considérons un problème à une dimension : et . Faisons le bilan de charge dans la tranche comprise entre et , de section , donc de volume .
La charge qui entre en pendant est ; celle qui sort en est . La variation de charge de la tranche est
Or , donc . En égalant :
En dimension trois, se généralise en , d'où l'équation de continuité.
1.3.3 Régime stationnaire et loi des nœuds
En régime stationnaire (permanent), toutes les grandeurs sont indépendantes du temps, donc et
Le vecteur est dit à flux conservatif : son flux à travers toute surface fermée est nul, et le flux se conserve le long d'un tube de courant.
Entourons un nœud d'un circuit d'une surface fermée traversée par les fils . En régime stationnaire , or ce flux vaut (signe selon que le courant sort ou entre). On retrouve la loi des nœuds : . La loi des nœuds de l'électrocinétique n'est donc rien d'autre que la conservation de la charge en régime permanent.
1.4 Conduction électrique dans un conducteur ohmique
1.4.1 Modèle de Drude
Pour comprendre la conduction, adoptons un modèle microscopique dû à Paul Drude (1900). On considère les électrons de conduction comme un « gaz » de particules libres, de charge et de masse , densité , soumis à :
- la force électrique due au champ appliqué ;
- une force de frottement fluide modélisant en moyenne l'effet des collisions avec les défauts et vibrations du réseau (agitation thermique). Le paramètre est le temps de relaxation, ordre de grandeur du temps moyen entre deux collisions.
La relation fondamentale de la dynamique appliquée à un électron « moyen » s'écrit :
Démonstration (Régime permanent : conductivité)
En régime stationnaire, , d'où la vitesse de dérive :
Le vecteur densité de courant vaut . On identifie la loi d'Ohm locale avec
Dans un conducteur ohmique, le vecteur densité de courant est proportionnel au champ électrique local :
où est la conductivité électrique (en ). Son inverse est la résistivité.
Pour le cuivre, , ce qui donne : parcourue à la vitesse de Fermi (), la distance entre deux collisions (libre parcours moyen) est de l'ordre de la quarantaine de nanomètres. La brièveté de justifie que le régime permanent soit atteint quasi instantanément.
1.4.2 Influence de la fréquence
Si le champ est alternatif, , la vitesse s'écrit et l'équation de Drude devient . On en tire une conductivité complexe :
Tant que , c'est-à-dire pour toutes les fréquences usuelles (, jusqu'à l'infrarouge), la conductivité reste réelle et égale à sa valeur statique . Le modèle statique est donc pertinent dans tout le domaine des ondes hertziennes. Ce n'est qu'à très haute fréquence (optique, X) que l'inertie des porteurs () rend la conductivité complexe et fait chuter son module.
1.4.3 Résistance d'un conducteur filiforme
Méthode : De la loi locale à la loi d'Ohm intégrale
Considérons un cylindre conducteur de longueur , de section , de conductivité , parcouru par un courant uniforme selon son axe .
- Le courant vaut , donc (champ uniforme).
- La tension entre les extrémités est .
- Par identification avec :
1.4.4 Effet Joule volumique
Le champ électrique fournit un travail aux porteurs de charge. Évaluons la puissance cédée dans un volume mésoscopique contenant électrons.
Démonstration (Puissance volumique)
La force de Lorentz électrique sur un porteur est , et la puissance qu'elle lui cède est . Pour l'ensemble des porteurs du volume :
La puissance volumique cédée aux porteurs est donc .
La puissance volumique cédée par le champ électrique aux porteurs de charge est
Dans un conducteur ohmique (), cette puissance est toujours positive :
En régime permanent, la vitesse de dérive des porteurs est constante : l'énergie qu'ils reçoivent du champ n'est pas convertie en énergie cinétique mais intégralement transférée au réseau lors des collisions, sous forme de chaleur. C'est l'effet Joule : traduit une dissipation irréversible. La puissance totale dissipée dans le conducteur filiforme précédent vaut , en accord avec l'électrocinétique.
Placé de surcroît dans un champ magnétique transverse, un conducteur parcouru par un courant développe une tension transversale (effet Hall), dont le signe renseigne sur celui des porteurs majoritaires. Ce phénomène n'est pas au programme et n'est pas abordé ici.
1.5 Synthèse du chapitre
Description des sources (échelle mésoscopique).
- Densité volumique de charge : ; charge .
- Distributions surfacique () et linéique ().
- Vecteur densité de courant : ; intensité (flux de ).
Conservation de la charge.
- Bilan intégral : .
- Équation locale de continuité : .
- Régime stationnaire : ( à flux conservatif) loi des nœuds.
Conduction ohmique (modèle de Drude).
- Loi d'Ohm locale : , avec (conductivité, ).
- Résistance d'un fil : .
- Effet Joule local : .
<i class="fa-solid fa-dumbbell mr-2" style="color:#2E7559"></i>1.6 Exercices résolus
Un fil d'aluminium de section transporte . La densité d'électrons libres est . Calculer la vitesse de dérive et commenter.
Démonstration
On a , d'où
Soit environ : la vitesse de dérive est extrêmement faible. Le signal électrique se propage pourtant quasi instantanément car c'est le champ qui se propage à une vitesse proche de , mettant en mouvement tous les électrons du fil simultanément.
Un nuage de charge à symétrie sphérique se décharge radialement : . Sachant qu'en coordonnées sphériques , écrire l'équation de continuité et l'interpréter pour une sphère de rayon .
Démonstration
L'équation de continuité s'écrit
Intégrons la forme intégrale sur la boule de rayon : . Si (courant sortant), la charge intérieure diminue : la sphère se décharge. Le débit de charge sortant, , est exactement la vitesse de perte de charge.
Le cuivre a une conductivité et électrons libres. Déterminer le temps de relaxation . Données : , .
Démonstration
De on tire
Ce temps très court () confirme que le régime permanent est atteint quasi instantanément et que la conductivité reste réelle jusqu'aux fréquences infrarouges ().
Un fil de cuivre () de longueur et de section est parcouru par . Calculer sa résistance et la puissance dissipée par effet Joule.
Démonstration
La puissance dissipée est
On peut vérifier via la forme volumique : , , et : cohérent.
Dans un cylindre de rayon , la densité de courant vaut (nulle sur l'axe, maximale au bord). Calculer l'intensité totale .
Démonstration
On intègre le flux sur la section, en découpant en couronnes :
La densité moyenne est , inférieure au maximum atteint au bord.
Dans un milieu conducteur ohmique de conductivité et de permittivité , on admet que (équation de Maxwell–Gauss). Montrer qu'un excès local de charge décroît exponentiellement et calculer la constante de temps pour le cuivre.
Démonstration
Combinons l'équation de continuité, la loi d'Ohm et Maxwell–Gauss :
D'où avec , soit . Pour le cuivre :
Tout excès de charge dans le volume d'un bon conducteur s'évacue vers la surface en un temps extraordinairement court : c'est pourquoi on considère dans le volume d'un conducteur, la charge résidant en surface.
1.7 Exercices d'entraînement
- () Un faisceau d'électrons dans un tube cathodique transporte avec une vitesse sur une section . Calculer la densité volumique de charge et le nombre d'électrons par mètre cube.
- () Une sphère métallique porte une charge répartie uniformément en surface, de rayon . Calculer la densité surfacique .
- () Un ruban conducteur transporte sur une section rectangulaire . Calculer en supposant uniforme.
- () Vérifier l'homogénéité de l'équation et de la relation .
- () Un condensateur plan se décharge : entre ses armatures circule un courant . En déduire, par bilan de charge sur une armature, la charge portée par celle-ci, sachant .
- () Dans un électrolyte, deux espèces ioniques participent au courant : cations (, densité , vitesse ) et anions (, densité , vitesse ). Exprimer total et discuter le signe des contributions.
- () Un fil cylindrique de rayon voit sa conductivité varier radialement : , le champ axial étant uniforme. Exprimer l'intensité totale en fonction de , et .
- () Montrer, à partir de la loi de Joule locale, que la puissance dissipée dans une portion de conducteur ohmique de résistance parcourue par vaut , dans le cas uniforme.
- () Estimer le libre parcours moyen des électrons dans le cuivre, avec (vitesse de Fermi) et . Comparer à la distance interatomique.
- () Un conducteur est parcouru par un courant alternatif . En intégrant l'équation de Drude, déterminer en régime établi et retrouver la conductivité complexe .
- () Dans une jonction où la section d'un fil passe de à en régime permanent, montrer par conservation du flux de que , et en déduire le rapport des vitesses de dérive (même ).
- () On considère un modèle de conduction avec deux temps de relaxation (deux types de collisions indépendants) : montrer, en additionnant les taux de collision, que les résistivités s'ajoutent (règle de Matthiessen : donc ).