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Mobilité sociale et transformations des structures sociales

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 13 · prépa ECG, 1re année

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Le chapitre précédent a montré que les emplois changent de secteur. Restait à savoir ce que deviennent les personnes : un fils d'agriculteur devient-il ouvrier, cadre, ou agriculteur ? La réponse ne s'obtient pas par l'intuition, elle se lit dans un tableau — et ce tableau se lit dans deux sens, qui ne disent pas la même chose.

AttentionCe que le programme demande exactement

« Les transformations économiques s'accompagnent de transformations de la structure sociale. La prise en compte du temps long sera nécessaire pour appréhender les évolutions des groupes sociaux et le changement social. L'analyse de la mobilité sociale nécessitera de s'interroger sur les instruments de sa mesure et la définition des populations concernées. On étudiera les trajectoires individuelles et collectives. »

Deux exigences y sont explicites et souvent oubliées : les instruments de sa mesure — donc les tables, et leurs pièges — et la définition des populations concernées — donc qui l'on compte, et à quel âge.

13.1 Découper la société avant de la mesurer

Définition 13.1Groupe social et catégorie socioprofessionnelle

Un groupe social rassemble des individus qui partagent une position, des conditions d'existence et, souvent, une conscience d'appartenance. Une catégorie socioprofessionnelle est un découpage statistique construit par l'INSEE à partir du métier, du statut (salarié ou indépendant), de la qualification et de la position hiérarchique.

Les deux ne coïncident pas : une catégorie est un instrument, un groupe est une réalité sociale.

Repère : La nomenclature française et ses révisions

  • 1954 — première nomenclature des catégories socioprofessionnelles, construite par l'INSEE pour le recensement.
  • 1982 — refonte en professions et catégories socioprofessionnelles (PCS), six groupes d'actifs.
  • 2003 puis 2020 — révisions successives, pour suivre l'éclatement des statuts d'emploi et la tertiarisation.
  • Les enquêtes Formation et qualification professionnelle (FQP), conduites depuis 1964, sont la source française des tables de mobilité.
AttentionUne nomenclature n'est jamais neutre

Le nombre de catégories décide en partie du résultat : plus le découpage est fin, plus on enregistre de mobilité, puisque davantage de déplacements franchissent une frontière. Le même individu peut être « mobile » dans une nomenclature à six postes et « immobile » dans une nomenclature à trois.

C'est pourquoi toute comparaison — entre pays, entre dates — exige d'abord de vérifier que la nomenclature est la même. L'exercice 13.9 le mesure sur un cas.

Auteur : Pitirim Sorokin (1889-1968) — l'invention de l'objet

Dans Social Mobility (1927), le sociologue russe émigré aux États-Unis donne son nom et ses catégories à l'objet.

La thèse. Aucune société n'est parfaitement fermée ni parfaitement ouverte ; toutes organisent une circulation, plus ou moins intense, entre les positions. Il distingue la mobilité verticale (changement de niveau) de la mobilité horizontale (changement de position à niveau égal).

Les canaux de circulation. Sorokin énumère les institutions qui font monter et descendre : l'armée, l'Église, l'école, les organisations politiques, la famille, la fortune. L'école y est décrite comme une machine à tester, sélectionner et répartir — la formule vaudra pour tout le siècle.

La filiation. Toute la sociologie de la mobilité en descend : Lipset et Bendix pour les comparaisons internationales, Blau et Duncan pour la modélisation, Goldthorpe pour la fluidité relative.

13.2 La table de mobilité, et ses deux lectures

Définition 13.2Mobilité sociale

La mobilité sociale est le changement de position sociale d'un individu. Elle est intergénérationnelle quand on compare la position d'un individu à celle de son père (ou de sa mère), intragénérationnelle quand on compare deux moments de sa propre carrière. Elle est ascendante, descendante ou horizontale.

Définition 13.3Table de destinée et table de recrutement

La table de destinée divise chaque case par le total de sa ligne : elle répond à « que sont devenus les fils de… ? ». La table de recrutement divise chaque case par le total de sa colonne : elle répond à « d'où viennent les… ? ».

Les lignes d'une table de destinée somment à ; les colonnes d'une table de recrutement aussi. Jamais les deux à la fois.

Méthode : Lire une table de mobilité sans se tromper

  • Vérifier les marges. La somme des totaux de lignes et celle des totaux de colonnes doivent donner le même effectif. Si elles diffèrent, c'est une erreur de recopie, pas une subtilité.
  • Dire à voix haute ce qu'on divise. Par le total de la ligne, on obtient une destinée ; par celui de la colonne, un recrutement. C'est le seul moyen de ne pas les intervertir.
  • Lire la diagonale : ce sont les immobiles. Le complément à l'effectif total donne la mobilité brute.
  • Comparer les deux marges. L'écart entre le total d'une ligne et celui de la colonne de même rang mesure la déformation de la structure sociale entre les deux générations.
  • Ne jamais conclure d'un pourcentage sur un effectif. Une catégorie peu nombreuse peut afficher une destinée spectaculaire en ne concernant que quelques dizaines de personnes.
Exemple 13.4La même case, deux dénominateurs

Dans la table ci-dessus, fils de cadres sont devenus cadres.

En destinée : des fils de cadres sont cadres.

En recrutement : des cadres sont fils de cadres.

Le premier chiffre dit une forte reproduction ; le second, un recrutement ouvert. Les deux sont exacts et portent sur les mêmes soixante personnes.

ImportantLe recrutement dépend du poids des catégories

Dans la table, des cadres sont fils d'ouvriers ou d'employés : c'est la première origine des cadres. On en conclurait volontiers que l'ascension est facile. Elle ne l'est pas : seulement des fils d'ouvriers deviennent cadres, contre des fils de cadres.

Si les fils d'ouvriers fournissent tant de cadres, c'est qu'ils sont quatre cents contre cent vingt. Un recrutement massif venu d'une catégorie nombreuse ne dit rien de ses chances individuelles. C'est l'effet de structure, et c'est le piège le plus fréquent du chapitre.

13.3 Décomposer la mobilité

Définition 13.5Mobilité brute, structurelle, nette

La mobilité brute (ou observée) est la part des individus dont la position diffère de celle de leur père : le complément de la diagonale.

La mobilité structurelle est la part de mobilité imposée par la déformation de la structure sociale entre les deux générations. On la mesure au minimum nécessaire :

La mobilité nette (ou de circulation) est ce qui reste : . C'est la part qui ne s'explique pas par le simple fait qu'il y a plus de places en haut.

Exemple 13.6La décomposition, sur la table du chapitre

La mobilité brute. La diagonale vaut . Donc

La mobilité structurelle. Les écarts entre marges valent , , , , en valeur absolue, de somme :

La mobilité nette. .

Lecture. Moins d'un tiers de la mobilité observée est imposée par la déformation de la structure. Le reste correspond à des échanges de positions qui ne s'expliquent pas par le nombre de places disponibles.

Définition 13.7Odds ratio

Pour deux origines et et deux destinations et , l'odds ratio compare les chances relatives :

Il vaut si les deux origines ont exactement les mêmes chances relatives. Sa vertu décisive : il ne dépend pas des effectifs marginaux, donc pas de la déformation de la structure. C'est la mesure de la fluidité.

Auteur : John Goldthorpe (né en 1935) — le flux constant

Avec Robert Erikson, dans The Constant Flux (1992), Goldthorpe compare les tables de mobilité d'une douzaine de pays industriels au moyen d'une nomenclature commune, dite EGP.

La thèse. Les taux de mobilité absolus varient beaucoup d'un pays et d'une époque à l'autre, parce que les structures d'emploi diffèrent. Les taux relatifs — la fluidité, mesurée par les odds ratios — varient au contraire très peu : c'est le « flux constant ».

Ce que cela veut dire. Les Trente Glorieuses ont produit énormément de mobilité ascendante, sans que les chances relatives des uns par rapport aux autres se soient beaucoup rapprochées. Il y avait plus de places en haut, pas un accès plus égal à ces places.

La filiation. L'hypothèse remonte à Featherman, Jones et Hauser (1975). Elle est discutée : plusieurs travaux montrent une fluidité en hausse lente en France et en Suède. Le débat porte sur l'ampleur, plus sur l'existence.

ImportantMobilité et fluidité ne sont pas la même chose

Une société peut connaître beaucoup de mobilité et rester très inégale : il suffit que la structure se déforme. Elle peut aussi devenir plus fluide sans que la mobilité observée augmente, si les places cessent de se créer.

D'où la règle pratique : les destinées et les taux bruts décrivent une expérience vécue ; les odds ratios décrivent une inégalité de chances. Un devoir qui confond les deux ne peut pas conclure juste.

13.4 Deux explications concurrentes

Auteur : Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron — la reproduction

Dans Les Héritiers (1964) puis La Reproduction (1970), Bourdieu et Passeron expliquent la persistance des positions par la transmission d'un capital culturel.

La thèse. L'école évalue des dispositions — langage, aisance, rapport au savoir — qu'elle ne transmet pas et qui s'acquièrent dans la famille. Elle sanctionne donc un héritage tout en le présentant comme un don personnel. C'est la violence symbolique : la domination est acceptée parce qu'elle est méconnue comme telle.

Les concepts. Capital culturel (incorporé, objectivé, institutionnalisé en diplômes), habitus — les dispositions durables acquises par la position — et arbitraire culturel : la culture scolaire est celle des classes dominantes, sans que rien ne la rende objectivement supérieure.

La filiation, et l'objection. Boudon lui oppose une explication sans héritage culturel. On reproche aussi à la thèse d'expliquer trop bien la reproduction et pas assez les trajectoires qui en dérogent — précisément celles que la table de mobilité compte par centaines.

Auteur : Raymond Boudon (1934-2013) — l'inégalité des chances par les choix

Dans L'inégalité des chances (1973), Boudon construit un modèle où les individus sont également capables et parfaitement rationnels.

La thèse. À réussite scolaire identique, l'orientation choisie diffère selon l'origine, parce que le coût, le bénéfice et le risque d'une longue étude ne sont pas les mêmes selon la position de départ. Pour un fils de cadre, ne pas poursuivre est un déclassement ; pour un fils d'ouvrier, un baccalauréat est déjà une promotion.

La distinction décisive. Les effets primaires portent sur la réussite scolaire elle-même ; les effets secondaires portent sur les choix d'orientation à réussite donnée. Boudon montre que les seconds suffisent à produire l'inégalité observée.

L'effet d'agrégation. Des décisions individuellement rationnelles produisent un résultat collectif que personne n'a voulu : la généralisation des diplômes dévalorise ceux-ci sans améliorer les positions relatives.

La filiation. Erikson et Jonsson formalisent la distinction primaire / secondaire ; les politiques d'information sur l'orientation en découlent directement — elles n'auraient aucun sens dans le cadre de Bourdieu.

AttentionLes deux explications ne s'excluent pas

Les données ne tranchent pas : les effets primaires (Bourdieu) et les effets secondaires (Boudon) existent tous deux, et leurs poids respectifs varient selon le palier d'orientation considéré. Opposer les deux auteurs comme deux camps est une facilité de dissertation ; les articuler — un capital qui produit de la réussite, une position qui produit des choix — est le raisonnement attendu.

13.5 Trajectoires collectives : générations et déclassement

Auteur : Louis Chauvel (né en 1967) — le destin des générations

Dans Le Destin des générations (1998), Chauvel déplace la question : ce n'est pas seulement l'origine sociale qui décide, c'est aussi l'année de naissance.

La thèse. Les cohortes entrées sur le marché du travail pendant les Trente Glorieuses ont bénéficié d'une expansion des positions supérieures ; celles entrées après 1975 affrontent un marché fermé, à diplôme pourtant plus élevé. L'écart ne se rattrape pas : une mauvaise entrée pèse sur toute la carrière — c'est l'effet de cicatrice.

L'outil. Distinguer trois effets qui se confondent dans les données : l'effet d'âge (on gagne plus à cinquante ans qu'à vingt-cinq), l'effet de période (une crise touche tout le monde en même temps), l'effet de cohorte (une génération porte durablement la marque de son entrée).

La conséquence sur la mobilité. La mobilité descendante progresse non pas parce que la société serait devenue moins fluide, mais parce que les positions se sont raréfiées relativement au nombre de diplômés.

Exemple 13.8Le rendement du diplôme, mécaniquement

Supposons qu'en 1980, d'une génération obtienne un diplôme du supérieur pour d'emplois de cadre ; et qu'en 2020, l'obtienne pour d'emplois de cadre.

Lecture. On passait de emploi de cadre par diplômé du supérieur à environ un demi. Le nombre d'emplois de cadre a pourtant augmenté de moitié. Le rendement du diplôme chute de sans qu'aucun diplôme n'ait perdu de valeur intrinsèque : c'est l'effet d'agrégation de Boudon, et le déclassement de Chauvel, dans le même calcul.

iRemarqueMoyennisation ou polarisation ?

Deux lectures du long terme s'affrontent. La moyennisation — Henri Mendras, La Seconde Révolution française, 1988 — décrit le gonflement d'une vaste « constellation centrale » et l'effacement des frontières de classe. La polarisation décrit au contraire un écartement par le haut et par le bas, avec un affaiblissement des positions intermédiaires.

Les deux se testent sur les mêmes données, et la réponse dépend de la période : la moyennisation décrit assez bien 1950-1980, beaucoup moins la période ouverte depuis.

AttentionQui compte-t-on, et à quel âge ?

Trois décisions de mesure changent les résultats, et le programme demande explicitement de les interroger.

  • Le sexe. Les tables historiques comparent le fils au père. Y faire entrer les filles suppose de choisir : la position de la mère, celle du père, celle du ménage ? Aucune convention n'est neutre.
  • L'âge. Comparer un homme de ans à son père au même âge n'est pas le comparer à son père en fin de carrière. Trop tôt, on enregistre une fausse mobilité descendante.
  • La nomenclature. Le nombre de postes fixe mécaniquement le volume de mobilité mesuré.

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