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Les transformations des structures économiques et financières

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 12 · prépa ECG, 1re année

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Une économie qui croît ne fait pas seulement « plus » : elle fait autrement. Les hommes changent de métier, les branches changent de poids, et l'argent qui finance tout cela ne passe plus par les mêmes canaux. Ce chapitre suit ces trois déplacements depuis la révolution industrielle.

AttentionCe que le programme demande exactement

« Croissance, développement et transformations du système productif sont en interaction permanente. On étudiera l'évolution de la productivité, ainsi que les mutations des secteurs d'activité et des modes de financement depuis la révolution industrielle. »

Trois objets, donc, et un mot qui les relie : interaction. La productivité déplace les emplois, les emplois déplacés changent la demande, et la demande appelle d'autres financements. Rien n'est ici une simple conséquence.

12.1 La productivité, moteur et mesure

Définition 12.1Productivité du travail

La productivité du travail rapporte la production à la quantité de travail employée. Deux mesures coexistent :

Elles ne varient pas ensemble dès que la durée du travail bouge.

Exemple 12.2Deux mesures, deux diagnostics

Une entreprise emploie salariés à heures et dégage millions d'euros de valeur ajoutée :

L'année suivante, la durée tombe à heures et la valeur ajoutée à millions, à effectifs inchangés :

Les deux variations. Par tête : . Par heure : . Le même établissement recule sur une mesure et progresse fortement sur l'autre.

La leçon. Comparer la productivité de deux pays « par tête » quand leurs durées annuelles diffèrent de plusieurs centaines d'heures, c'est comparer autre chose que ce qu'on croit.

Définition 12.3Productivité globale des facteurs

La productivité globale des facteurs est la part de la croissance que n'expliquent ni le capital ni le travail. Avec une fonction , les taux de croissance vérifient

et , le résidu de Solow, se calcule par différence.

Méthode : Décomposer une croissance

  • Relever les trois taux : production, capital, travail.
  • Pondérer les facteurs par leur part dans la valeur ajoutée : pour le capital, pour le travail. Ces parts se lisent dans la comptabilité nationale, elles ne s'inventent pas.
  • Soustraire. Ce qui reste est la PGF. Avec , , et : et , donc point.
  • Se méfier du mot « progrès technique ». Le résidu contient aussi les erreurs de mesure, la qualité des facteurs, l'organisation, les institutions. C'est une mesure de notre ignorance, comme Abramovitz l'a écrit.

12.2 Les trois secteurs, et le déversement

Auteur : Allan Fisher et Colin Clark — la division en trois secteurs

Allan Fisher (The Clash of Progress and Security, 1935) puis Colin Clark (The Conditions of Economic Progress, 1940) proposent de classer l'activité en trois secteurs : primaire (extraction et agriculture), secondaire (transformation), tertiaire (services).

La thèse. À mesure que le revenu par tête s'élève, la population active se déplace du primaire vers le secondaire, puis du secondaire vers le tertiaire. C'est la « loi des trois secteurs ».

Le mécanisme, en deux temps. Du côté de la demande, la loi d'Engel : la part du revenu consacrée à l'alimentation décroît quand le revenu s'élève. Du côté de l'offre, des gains de productivité très inégaux selon les secteurs.

La filiation. Fourastié en fait une théorie du progrès ; Sauvy en tire la « théorie du déversement » ; Baumol en tire, à l'inverse, un diagnostic pessimiste sur le coût des services.

Auteur : Jean Fourastié (1907-1990) — le grand espoir

Dans Le Grand Espoir du XXe siècle (1949), Fourastié fait du progrès technique inégal le moteur unique de la transformation sociale.

La thèse. Le progrès technique est fort dans le secondaire, moyen dans le primaire, faible dans le tertiaire. Les emplois quittent donc les secteurs où la productivité gagne vite pour aller là où elle gagne peu — non pas malgré le progrès, mais à cause de lui.

Le point d'arrivée. Une « civilisation tertiaire », où le travail est moins pénible, plus qualifié, moins productif au sens strict, et où le niveau de vie s'élève tout de même. C'est un progrès, et c'est là qu'est l'espoir du titre.

La filiation, et l'expression. C'est encore Fourastié qui nomme en 1979 les « Trente Glorieuses ». Sa thèse est optimiste ; Baumol montrera qu'elle a un prix, et Sauvy qu'elle suppose un déversement qui n'a rien d'automatique.

Repère : Quelques dates de la transformation productive

  • 1935 et 1940 — Fisher puis Clark, les trois secteurs.
  • 1949 — Fourastié, Le Grand Espoir du XXe siècle.
  • 1967 — Baumol, la « maladie des coûts » des services.
  • 1980 — Sauvy, La machine et le chômage, qui formule la théorie du déversement.
ImportantLe déversement décrit un résultat, pas un mécanisme garanti

Sauvy raisonne sur le très long terme et à l'échelle d'une économie entière. Rien dans son argument ne dit que le mineur de fond de 1960 deviendra informaticien, ni que le déversement sera indolore pour ceux qui le subissent. La statistique agrégée peut être rassurante et la trajectoire individuelle brutale : c'est exactement ce que le chapitre suivant, consacré à la mobilité sociale, permettra de mesurer.

12.3 Tertiarisation et désindustrialisation

Définition 12.4Désindustrialisation

La désindustrialisation est le recul de la part de l'industrie dans l'emploi et dans la valeur ajoutée. Le mot recouvre trois phénomènes distincts : un recul relatif dû aux gains de productivité, un recul comptable dû à l'externalisation de services autrefois internes, et un recul absolu dû à la concurrence internationale.

AttentionTrois façons de mesurer, trois résultats

En emploi : le recul est le plus fort, parce que l'industrie gagne de la productivité plus vite que les services.

En valeur, à prix courants : le recul reste marqué, parce que les prix industriels baissent relativement à ceux des services.

En volume, à prix constants : le recul est bien plus faible, parfois nul. Le pays produit toujours autant de biens ; ils coûtent simplement moins cher les uns par rapport aux autres.

Trois chiffres, un seul fait. Toujours dire lequel on emploie.

iRemarqueLa maladie des coûts de Baumol

William Baumol (1967) partage l'économie en un secteur progressif (la productivité y croît) et un secteur stagnant (elle n'y croît pas — un quatuor à cordes joue toujours à quatre). Si les salaires s'alignent entre les deux, le coût unitaire du secteur stagnant augmente au rythme des salaires.

Sur trente ans, à par an, le prix relatif des services est multiplié par : il augmente de sans qu'aucune inefficacité ne se soit introduite nulle part. C'est la raison structurelle de la hausse du prix des soins, de l'éducation et du spectacle vivant — et une explication de la tertiarisation en valeur qui ne doit rien au commerce extérieur.

ImportantCe que la désindustrialisation doit à chacune de ses causes

Aucune évaluation sérieuse n'attribue le recul industriel à une seule cause. Les quatre qui reviennent :

  • les gains de productivité, qui réduisent l'emploi à production donnée ;
  • l'externalisation de la logistique, du nettoyage, de l'informatique : les mêmes personnes changent de secteur statistique sans changer d'usine ;
  • la déformation de la demande vers les services, à mesure que le revenu s'élève ;
  • la concurrence internationale, dont la part est la plus discutée des quatre.

Un devoir qui n'en cite qu'une se trompe ; un devoir qui les cite sans dire laquelle il croit dominante ne conclut pas.

12.4 Les modes de financement depuis le XIXe siècle

Définition 12.5Les trois circuits du financement

Une entreprise finance son investissement de trois façons :

  • l'autofinancement, par son épargne propre ;
  • le financement externe indirect, par le crédit d'un intermédiaire qui s'interpose entre prêteur et emprunteur ;
  • le financement externe direct, par l'émission de titres achetés sur un marché.

Le taux d'autofinancement rapporte l'épargne brute à l'investissement.

Auteur : Alexander Gerschenkron (1904-1978) — l'avantage du retard

Dans Economic Backwardness in Historical Perspective (1962), Gerschenkron compare les industrialisations européennes et casse le modèle d'une trajectoire unique.

La thèse. Plus un pays entre tard dans l'industrialisation, plus celle-ci est brutale, concentrée sur l'industrie lourde et les grands établissements, et plus elle exige des substituts aux conditions préalables qui lui manquent.

Les substituts, et c'est ici que le financement entre. L'Angleterre, première, a pu s'autofinancer sur des marchés étroits. L'Allemagne, en retard, a eu besoin de banques mixtes capables de mobiliser l'épargne et de siéger dans les conseils d'administration. La Russie, plus en retard encore, a eu besoin de l'État — budget, commandes, chemins de fer.

La filiation. Il écrit contre Rostow et ses « étapes » universelles. Abramovitz (1986) lui répond que le retard n'est un avantage que si la capacité sociale d'absorption existe ; les travaux sur l'État développeur en Asie prolongent la même idée.

Repère : Le financement en France, quelques dates

  • 1852 — Crédit Mobilier des frères Pereire, banque d'affaires conçue pour financer l'industrie.
  • 1863 et 1864 — Crédit Lyonnais et Société Générale.
  • 1867 — la loi sur les sociétés anonymes libère leur constitution, condition de l'appel public à l'épargne.
  • 1984 — loi bancaire : la banque universelle remplace la spécialisation héritée de 1945.
  • 1986 — ouverture du MATIF ; les années 1980 sont celles du décloisonnement.
Définition 12.6Économie d'endettement et économie de marchés financiers

John Hicks (1974) oppose deux régimes. Dans une économie d'endettement, le financement externe passe surtout par le crédit bancaire ; les banques se refinancent auprès de la banque centrale, et le taux d'intérêt est largement administré. Dans une économie de marchés financiers, il passe surtout par l'émission de titres ; les prix se forment sur les marchés.

Le taux d'intermédiation mesure la part des financements assurée par les intermédiaires : au sens strict par leurs seuls crédits, au sens large en y ajoutant les titres qu'ils détiennent.

Méthode : Calculer un taux d'intermédiation

  • Prendre le dénominateur au bon endroit : l'ensemble des financements externes reçus par les agents non financiers, jamais le seul crédit.
  • Sens strict : crédits des institutions financières divisés par ce total.
  • Sens large : y ajouter les titres émis par les agents non financiers et détenus par les institutions financières.
  • Lire l'écart entre les deux. Il mesure la part des marchés qui reste, en réalité, entre les mains d'intermédiaires. Un écart qui se creuse signale une désintermédiation apparente.
ImportantLes trois D de la financiarisation

Henri Bourguinat (1987) résume les années 1980 en trois mots : déréglementation (les contrôles administratifs des changes, des taux et de l'encadrement du crédit tombent), décloisonnement (les compartiments — court terme et long terme, national et international, banque et marché — communiquent), désintermédiation (les agents émettent des titres au lieu d'emprunter).

Ces trois mouvements ne sont pas indépendants : le décloisonnement est ce qui rend la désintermédiation possible, et la déréglementation ce qui la rend légale.

AttentionLa désintermédiation n'est pas la disparition des banques

Le taux d'intermédiation au sens strict recule fortement ; le taux au sens large recule beaucoup moins, parce que les intermédiaires achètent les titres qu'ils ne financent plus par le crédit. Ce que la période a produit n'est pas une économie sans banques, c'est une économie où les banques changent de métier — et où le risque, lui, se déplace vers ceux qui détiennent les titres.

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