La soutenabilité de la croissance et du développement
Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 11 · prépa ECG, 1re année
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Les deux chapitres précédents ont décrit une croissance et un développement qui se mesurent. Reste la question que le programme pose en dernier : cette croissance peut-elle durer ? Non pas « est-elle souhaitable », mais « le stock de ce dont elle vit se reconstitue-t-il assez vite pour qu'elle continue ».
« On étudiera la manière dont des contraintes nouvelles en termes d'écologie et de soutenabilité pèsent de plus en plus sur le développement de l'ensemble du monde. On réfléchira aux conditions d'un développement durable, notamment dans le domaine de la transition écologique. »
Deux mots comptent : conditions — donc un raisonnement, pas un catalogue de bonnes intentions — et transition — donc des instruments, leur coût et leur efficacité comparée.
11.1 Une contrainte ancienne : la population et les ressources
Auteur : Thomas Robert Malthus (1766-1834) — la première limite
Dans l'Essai sur le principe de population (1798), Malthus oppose deux rythmes : la population, si rien ne l'arrête, croît en progression géométrique () ; les subsistances ne croissent qu'en progression arithmétique ().
La thèse. L'écart se creuse mécaniquement. Il est refermé par des obstacles destructifs (famine, épidémie, guerre) faute d'obstacles privatifs (mariage tardif, contrainte morale). La misère n'est pas un accident de la répartition : c'est le régulateur.
La filiation. Ricardo lui emprunte les rendements décroissants de la terre et la « loi d'airain » des salaires ; le Rapport Meadows de 1972 reprend l'opposition d'un stock fini et d'une croissance exponentielle, mais appliquée cette fois aux ressources minérales et à la capacité d'absorption des pollutions. On parle de thèses néo-malthusiennes.
Ce que l'histoire lui oppose. Le progrès technique agricole n'était pas dans son modèle : les rendements céréaliers ont crû eux aussi de façon multiplicative, et la transition démographique a fait chuter la fécondité sans famine. Malthus s'est trompé de mécanisme de sortie — pas de question.
Repère : Quatre dates qui structurent le débat
- 1798 — Malthus, Essai sur le principe de population.
- 1972 — Halte à la croissance ?, rapport commandé par le Club de Rome à une équipe du MIT dirigée par Dennis et Donella Meadows.
- 1987 — rapport Notre avenir à tous de la commission Brundtland, qui installe l'expression « développement durable ».
- 2015 — Accord de Paris (COP21) et adoption par l'ONU des dix-sept objectifs de développement durable.
Auteur : Donella et Dennis Meadows — le rapport de 1972
Le rapport The Limits to Growth simule, avec le modèle World3, l'interaction de cinq grandeurs mondiales : population, production industrielle, production alimentaire, ressources non renouvelables, pollution.
La thèse. Dans un monde fini, toute grandeur en croissance exponentielle finit par buter sur une limite. Le scénario de référence ne prédit pas une pénurie brutale mais un dépassement suivi d'un effondrement (overshoot and collapse) au cours du XXIe siècle : les limites sont franchies avant d'être perçues, parce que les signaux arrivent avec retard.
Ce qui est nouveau par rapport à Malthus. La contrainte ne vient plus seulement des ressources prélevées mais de la capacité d'absorption des rejets. Le stock qui manque n'est pas le pétrole : c'est l'atmosphère.
La filiation, et la critique. William Nordhaus lui répond dès 1973 (World Dynamics: Measurement Without Data) que le modèle ignore les prix et la substitution — un facteur qui se raréfie devient cher, donc économisé et remplacé. Le débat entre les deux positions structure encore le chapitre.
Il ne dit pas « la croissance s'arrêtera en telle année ». Il montre qu'une famille de scénarios conduit au dépassement, et qu'y échapper suppose d'agir avant que les signaux ne deviennent évidents.
L'erreur de lecture symétrique est aussi fréquente : opposer au rapport le fait qu'aucune ressource ne s'est épuisée depuis 1972 rate sa thèse, qui porte sur les rejets autant que sur les prélèvements.
11.2 Deux thèses qui ne se laissent pas confondre
Le capital naturel est le stock d'actifs environnementaux qui rendent des services à l'économie : ressources énergétiques et minérales, sols, eau, biodiversité, capacité d'absorption de l'atmosphère. On le distingue du capital produit (machines, bâtiments, infrastructures), du capital humain et du capital social.
Le rapport Brundtland (1987) le définit comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre aux leurs ». C'est une exigence d'équité intergénérationnelle : ce qui est transmis doit permettre au moins le même niveau de bien-être.
Tout le débat tient alors dans une seule question : transmettre quoi ? Deux réponses incompatibles y sont données, et le programme attend qu'on les distingue.
Auteur : Solow et Hartwick — la soutenabilité faible
Robert Solow (1974) et John Hartwick (1977) posent que capital naturel et capital produit sont substituables : ce qu'une génération doit transmettre, c'est un stock total de capital au moins constant, quelle qu'en soit la composition.
La règle de Hartwick. Il est alors soutenable d'épuiser une ressource à condition d'investir intégralement la rente qu'on en tire dans du capital reproductible. Le pétrole disparaît, les routes, les écoles et les usines qu'il a financées restent, et le revenu par tête ne baisse pas.
La filiation. David Pearce et Giles Atkinson en tirent en 1993 un critère chiffré, l'épargne véritable, que la Banque mondiale publie aujourd'hui sous le nom d'épargne nette ajustée. Nordhaus s'inscrit dans la même famille : la contrainte climatique est un coût, à comparer à d'autres coûts.
Ce qu'elle suppose. Une élasticité de substitution suffisante entre les capitaux, et un progrès technique capable de la produire. C'est une hypothèse, pas un fait.
Auteur : Nicholas Georgescu-Roegen (1906-1994) — la soutenabilité forte
Dans The Entropy Law and the Economic Process (1971), l'économiste roumain importe en économie le second principe de la thermodynamique.
La thèse. Le processus économique n'est pas un circuit fermé : il transforme irréversiblement de l'énergie et de la matière disponibles (basse entropie) en déchets et en chaleur diffuse (haute entropie). Le capital produit n'est pas un substitut du capital naturel, il en est un transformé : on ne fabrique pas des poissons avec des bateaux de pêche.
La conséquence. Ce qui doit être transmis, ce n'est pas un stock total, c'est le capital naturel critique lui-même — celui dont la disparition est irréversible et sans substitut. D'où la « bioéconomie », et l'idée de décroissance qu'il formule dès les années 1970.
La filiation. Herman Daly (économie stationnaire, 1977), Robert Costanza (économie écologique), et aujourd'hui les travaux sur les limites planétaires. L'expression « soutenabilité forte » leur est due.
- Soutenabilité faible : les capitaux sont substituables ; le critère est le stock total. Un pays peut vendre son pétrole s'il en investit la rente. L'arbitrage se fait par les prix.
- Soutenabilité forte : certains éléments du capital naturel sont complémentaires et sans substitut ; le critère est un seuil à ne pas franchir. Aucun prix ne rachète une extinction.
Ce n'est donc pas un désaccord de degré sur l'ampleur du problème : c'est un désaccord sur la nature de la contrainte — un arbitrage d'un côté, une contrainte de bord de l'autre.
« Soutenabilité faible » ne veut pas dire « peu soutenable » : c'est le nom d'un critère moins exigeant sur la composition, et il peut être très exigeant sur le montant. Un pays peut échouer au test de soutenabilité faible.
Et « soutenabilité forte » n'est pas synonyme de décroissance : elle interdit de franchir des seuils, elle n'interdit pas de croître en dessous.
11.3 Mesurer : des indicateurs qui ne disent pas la même chose
L'empreinte écologique d'une population est la surface biologiquement productive nécessaire pour fournir ce qu'elle consomme et absorber ses déchets ; la biocapacité est la surface effectivement disponible. Toutes deux se mesurent en hectares globaux. Leur rapport donne un nombre de « planètes ».
Si l'empreinte mondiale vaut planète — ordre de grandeur publié par le Global Footprint Network dans les années 2020 — alors la biocapacité annuelle est consommée en
soit au e jour de l'année : le 3 août. Le reste de l'année est prélevé sur les stocks.
Le contrôle. Le calcul se renverse : un dépassement au e jour correspond à planète. Les deux formulations sont la même information.
L'épargne nette ajustée (ou « épargne véritable ») corrige l'épargne nationale de ce que la comptabilité ordinaire ignore :
Une négative signifie que le pays consomme son capital total : c'est l'échec du test de soutenabilité faible.
Méthode : Lire un indicateur de soutenabilité sans se tromper
- Repérer la thèse qu'il présuppose. L'épargne nette ajustée additionne des capitaux : elle teste la soutenabilité faible. L'empreinte écologique compare un flux à une capacité physique : elle teste la soutenabilité forte. Un pays peut réussir l'un et échouer l'autre — ce n'est pas une contradiction, ce sont deux tests.
- Vérifier le périmètre. Territoire ou consommation ? Les émissions territoriales excluent ce qu'on importe.
- Chercher le taux d'actualisation. Tout indicateur qui compare présent et futur en contient un, explicite ou non.
- Refaire l'addition. Une épargne nette ajustée se recalcule en cinq termes ; c'est le seul moyen de voir lequel fait basculer le signe.
Deux économies ont le même revenu national brut, .
Pays A : épargne brute , capital usé , éducation , épuisement , dommages :
Pays B, exportateur de matières premières : épargne brute , capital usé , éducation , épuisement , dommages :
Le pays B épargne davantage que le pays A ( du RNB contre ) et appauvrit pourtant ses générations futures : il vend un stock et en consomme le produit. C'est exactement la situation que la règle de Hartwick interdit.
Additionner l'éducation et le pétrole suppose un prix relatif entre les deux. Ce prix existe, il est dans les comptes, et il n'a rien d'évident : les « dommages » du carbone ne sont chiffrés qu'au moyen d'une valeur tutélaire fixée par convention. Changer cette valeur change le signe de l'indicateur pour un certain nombre de pays. Un chiffre unique n'est pas un chiffre neutre.
11.4 La croissance peut-elle verdir ?
Il y a découplage relatif quand les pressions environnementales croissent moins vite que le PIB : l'intensité (pression par unité de PIB) baisse, la pression augmente encore.
Il y a découplage absolu quand les pressions baissent pendant que le PIB augmente. Seul le second met une économie sur une trajectoire compatible avec un budget carbone fini.
Un pays voit son PIB croître de par an et ses émissions de par an. L'intensité carbone évolue comme
Sur vingt ans : le PIB est multiplié par , les émissions par , l'intensité par .
Lecture. L'intensité a chuté de — un excellent résultat au regard de l'efficacité — et les émissions ont tout de même augmenté de . Pour un stock de gaz à effet de serre qui s'accumule, seul le second chiffre compte.
Auteur : William Nordhaus (né en 1941) — le climat comme arbitrage
Prix de la Banque de Suède en 2018, Nordhaus construit à partir de 1992 le modèle DICE, qui couple un modèle de croissance et un modèle climatique simplifié.
La thèse. Le réchauffement est une externalité négative mondiale. On ne cherche donc pas à l'annuler mais à égaliser, à la marge, le coût de la réduction et le dommage évité. L'instrument central est un prix du carbone unique.
Le point de désaccord, et il est technique. Comparer un coût d'abattement d'aujourd'hui à un dommage de 2120 suppose un taux d'actualisation. Le Rapport Stern (2006) retient un taux très bas, de l'ordre de , au nom de l'équité entre générations ; Nordhaus retient un taux calibré sur le rendement observé du capital, de l'ordre de . À dommage identique, les deux calculs ne recommandent pas la même chose.
La filiation. Pigou (1920) pour l'internalisation par la taxe ; Stern pour la contestation du taux ; Weitzman pour l'argument que les risques extrêmes échappent à ce type de calcul.
Un dommage de subi dans cent ans vaut aujourd'hui
selon qu'on l'actualise à ou à . Le rapport est de pour . Aucun désaccord sur la climatologie n'a cette force : le désaccord est éthique, et il est logé dans un paramètre.
Un pays riche peut voir ses émissions territoriales baisser tout en augmentant son empreinte carbone, qui inclut le contenu des importations. En France, les évaluations du service statistique du ministère de la transition écologique placent l'empreinte carbone nettement au-dessus des émissions mesurées sur le territoire — de l'ordre de tonnes par habitant contre environ (SDES, estimations pour les années 2019-2022).
Une partie du « retournement » de la courbe de Kuznets n'est donc pas une dépollution : c'est une délocalisation.
11.5 Les instruments de la transition
Une taxe pigouvienne (Pigou, 1920) est un prélèvement par unité polluante égal au dommage marginal au niveau optimal. Elle internalise l'externalité : le coût privé du producteur devient égal au coût social, et le marché décentralisé retrouve de lui-même la quantité optimale.
Un marché de permis d'émission (Dales, 1968) fixe d'abord la quantité totale autorisée, distribue des quotas, et laisse leur échange révéler un prix. La taxe fixe le prix et laisse la quantité s'ajuster ; le quota fait l'inverse. À information parfaite, les deux conduisent au même point.
Repère : Les instruments et leurs dates
- 1920 — Pigou, The Economics of Welfare : la taxe.
- 1960 — Coase, The Problem of Social Cost : la négociation entre agents, si les droits de propriété sont définis et les coûts de transaction faibles.
- 1968 — Dales : les permis négociables.
- 1997 — protocole de Kyoto ; 2005 — ouverture du marché européen de quotas ; 2015 — Accord de Paris, qui substitue aux objectifs contraignants des contributions déterminées au niveau national.
Méthode : Choisir entre une taxe et un quota
- Identifier ce qui est incertain : le coût de la dépollution ou le dommage ?
- Comparer les pentes (Weitzman, 1974). Si le dommage marginal croît vite avec la quantité — un seuil d'irréversibilité — la quantité doit être tenue : le quota. Si le dommage marginal est à peu près plat sur la période, mieux vaut fixer le prix : la taxe, qui évite un coût d'abattement explosif.
- Regarder le rendement budgétaire. La taxe et le quota vendu aux enchères rapportent ; le quota distribué gratuitement transfère la rente aux pollueurs.
- Poser la question de l'acceptabilité. Une taxe uniforme est régressive : la part du revenu consacrée à l'énergie décroît avec le revenu. La compensation n'est pas un supplément, c'est une condition.
L'argument du double dividende veut qu'une taxe environnementale améliore l'environnement et permette, grâce à sa recette, d'alléger un autre prélèvement plus distorsif — les cotisations sociales par exemple.
Deux réserves. D'abord l'assiette rétrécit à mesure que la taxe réussit : une recette qui finance une baisse pérenne repose sur un comportement qu'on veut faire disparaître. Ensuite les deux objectifs peuvent diverger : le taux qui maximise la recette n'est pas celui qui égalise coût marginal et dommage marginal.