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Inégalités et stratégies de développement

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 10 · prépa ECG, 1re année

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Le chapitre précédent a montré que la croissance est arrivée à des dates et à des rythmes différents. Il reste à en tirer les conséquences : mesurer les écarts, entre les pays et à l'intérieur de chacun, et examiner ce que les pays en retard ont essayé pour les combler.

AttentionCe que le programme demande exactement

« On étudiera les inégalités de développement en montrant qu'elles sont évaluées à l'aune d'un modèle, celui des pays capitalistes avancés, et à travers de nombreux indicateurs. On montrera que leur appréhension n'est pas exempte de références axiologiques et qu'elle est dépendante des instruments de mesure. On montrera que ces inégalités existent entre les pays et au sein des pays. »

« On montrera que la diversité des stratégies de développement mises en œuvre, avec plus ou moins de réussite, pose la question de l'homogénéité du développement. »

Trois exigences, à ne pas perdre en route : l'étalon est un modèle particulier ; la mesure commande le résultat ; le jugement de valeur n'est jamais absent.

10.1 Croissance, développement, sous-développement

Définition 10.1Développement

Selon la définition de François Perroux, le développement est « la combinaison des changements mentaux et sociaux d'une population qui la rendent apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global ».

Trois mots la distinguent de la croissance : mentaux et sociaux — pas seulement de la production ; cumulativement — les gains s'entretiennent ; durablement — le mouvement ne s'inverse pas à la première crise.

ImportantLa croissance est une condition nécessaire, jamais suffisante

Une croissance forte peut coexister avec une espérance de vie stagnante, un analphabétisme élevé et une pauvreté de masse : c'est le cas des économies de rente dont les revenus d'exportation ne financent ni école ni santé. Inversement, on n'a jamais vu de développement durable sans croissance : il faut bien produire ce que l'on redistribue. Le développement suppose en outre des transformations structurelles — urbanisation, transition démographique, salarisation, scolarisation — objet des chapitres et .

Auteur : Amartya Sen — les capabilités (1985 et 1999)

La thèse. Ce qui compte n'est ni le revenu ni les biens possédés, mais l'ensemble des capabilités : ce qu'une personne est réellement en mesure d'être et de faire. Un vélo n'a de valeur que pour qui sait en faire, peut circuler et a le droit de sortir.

Les conséquences. Le développement devient « un processus d'expansion des libertés réelles » (Development as Freedom, ). Une famine, montre Sen à propos du Bengale de , n'est pas d'abord un manque de nourriture : c'est une perte brutale de droits d'accès à la nourriture — les prix montent, les revenus ne suivent pas, le grain continue de circuler.

Ce que Sen a changé concrètement. L'indicateur de développement humain, lancé par le Programme des Nations unies pour le développement en , naît de sa collaboration avec Mahbub ul Haq. Sen reçoit le prix Nobel en .

La critique. La liste des capabilités pertinentes n'est pas donnée par la théorie : elle relève d'un choix collectif — objection que Sen assume, Martha Nussbaum ayant proposé une liste explicite.

ImportantL'étalon est un modèle, et le programme le dit

Parler de pays « en retard » suppose une route et une arrivée. La route est celle qu'ont suivie les pays capitalistes avancés ; l'arrivée est leur état présent. Cela emporte deux conséquences.

D'abord, un pays peut être jugé « sous-développé » sur des dimensions où il ne cherche pas à se mesurer. Ensuite, l'étalon est mobile : le seuil du niveau de vie jugé décent monte avec le niveau des pays de référence.

Le vocabulaire lui-même a bougé : pays « sous-développés » (, discours de Truman), « en voie de développement », « tiers monde » (Alfred Sauvy, ), « du Sud », « émergents ». Chaque terme porte une thèse.

10.2 Mesurer, et ce que la mesure décide

Définition 10.2Indicateur de développement humain

L'IDH est la moyenne géométrique de trois indices compris entre et :

avec où est l'espérance de vie ; la moyenne des durées de scolarisation moyenne (plafond ans) et attendue (plafond ans) ; et où est le revenu national brut par habitant en parité de pouvoir d'achat.

Exemple 10.3Un IDH calculé de bout en bout

Un pays a une espérance de vie de ans, une durée moyenne de scolarisation de ans, une durée attendue de ans et un revenu de dollars.

  • santé : ;
  • éducation : ;
  • revenu : .

Le produit vaut , et

Méthode : Lire un indicateur composite sans se faire piéger

  • Demander les bornes. Un indice normalisé dépend de son minimum et de son maximum conventionnels : et ans pour la santé, et dollars pour le revenu. Changer une borne change tous les classements.
  • Repérer la forme de l'agrégation. Moyenne arithmétique, on peut compenser une dimension par une autre ; moyenne géométrique, on ne peut plus.
  • Repérer les transformations. Le revenu entre en logarithme : mille dollars de plus comptent beaucoup pour un pays pauvre et presque rien pour un pays riche. C'est un choix de valeur, pas une nécessité technique.
  • Comparer les rangs, pas seulement les niveaux. Un écart de d'IDH vaut dix places dans la zone dense du classement, une seule ailleurs.
  • Croiser deux indicateurs, toujours : un indicateur seul ne se critique pas lui-même.
Exemple 10.4Deux pays, deux classements opposés

Le pays A a une espérance de vie de ans, des durées de scolarisation de et ans, et un revenu de dollars. Le pays B a une espérance de vie de ans, des durées de et ans, et un revenu de dollars.

En appliquant la formule : et .

Le pays B est fois plus riche et se classe pourtant derrière. Ce n'est pas une anomalie : c'est le logarithme du revenu qui écrase l'avantage monétaire, tandis que six années d'espérance de vie et trois années d'école pèsent de tout leur poids.

Repère : La famille des indicateurs, et ce que chacun ajoute

  • l'IDH ajusté aux inégalités retranche de chaque dimension la perte due à sa répartition : l'écart entre IDH et IDHI mesure le coût des inégalités internes ;
  • l'indice de pauvreté multidimensionnelle compte les privations effectives — eau, électricité, scolarisation, nutrition — au lieu d'un seuil monétaire ;
  • l'indice d'inégalité de genre agrège santé maternelle, autonomie et participation au marché du travail ;
  • les objectifs de développement durable : objectifs adoptés en septembre à l'horizon , successeurs des huit objectifs du Millénaire (-) ;
  • le seuil international d'extrême pauvreté de la Banque mondiale, porté en à dollars par jour en parité de pouvoir d'achat de , contre dollar en parité de auparavant.
AttentionAucun de ces indicateurs n'est neutre, et c'est explicite

Choisir l'espérance de vie plutôt que la mortalité infantile, plafonner la scolarisation à quinze ans, prendre le logarithme du revenu : chacun de ces choix est une prise de position sur ce qui compte. Le programme parle de « références axiologiques », c'est-à-dire de valeurs.

La conclusion n'est pas de renoncer à mesurer, mais de lire tout classement avec sa règle de construction sous les yeux — deux indicateurs qui se contredisent apprennent davantage qu'un seul qui rassure.

10.3 Les inégalités entre les pays, et à l'intérieur des pays

Repère : Deux siècles d'écarts, en trois temps

  • la Grande Divergence : avant les niveaux de vie sont partout du même ordre, puis l'industrialisation occidentale creuse un écart maximal au milieu du XXe siècle ;
  • les rattrapages : le Japon dès la fin du XIXe siècle, les « quatre dragons » à partir des années , la Chine après , l'Inde après ;
  • les décrochages : plusieurs pays d'Afrique subsaharienne ont vu leur revenu par tête reculer entre et , et l'Argentine, parmi les plus riches en , a perdu son rang.
ImportantLes deux inégalités ne bougent pas dans le même sens

Depuis , l'inégalité entre pays diminue, tirée par la croissance chinoise et indienne, tandis que l'inégalité à l'intérieur de nombreux pays — la Chine et les États-Unis au premier chef — augmente. C'est le double point du programme : ces inégalités « existent entre les pays et au sein des pays ». Une copie qui n'en traite qu'une moitié a manqué la question.

Définition 10.5Courbe de Lorenz et coefficient de Gini

La courbe de Lorenz porte en abscisse la part cumulée de la population classée par revenu croissant, et en ordonnée la part cumulée du revenu qu'elle détient. La diagonale correspond à l'égalité parfaite.

Le coefficient de Gini est le rapport de l'aire comprise entre la diagonale et la courbe à l'aire du triangle sous la diagonale. Il vaut à l'égalité parfaite et tend vers quand un seul individu détient tout.

Exemple 10.6Calculer un Gini sur des quintiles

Le pays A répartit son revenu ainsi, du quintile le plus pauvre au plus riche : , , , , . Les parts cumulées valent donc ; ; ; ; .

L'aire sous la courbe se calcule par cinq trapèzes de base :

Le Gini vaut .

Pour le pays B, dont les parts sont , , , et , le même calcul donne et .

AttentionLe Gini calculé sur des tranches sous-estime le vrai Gini

La méthode des trapèzes remplace la vraie courbe par des segments de droite, qui passent au-dessus d'elle. L'aire est donc surestimée et le Gini sous-estimé. Plus les tranches sont larges — quintiles plutôt que centiles — plus l'écart est grand.

Deux conséquences : un Gini sur quintiles n'est pas comparable à un Gini sur centiles, et un Gini publié sans sa méthode n'est pas exploitable.

Définition 10.7Trois autres mesures de la dispersion

Le rapport interdécile compare le revenu au-dessus duquel se situent les les plus aisés à celui au-dessous duquel vivent les les plus modestes. Le rapport compare les masses de revenu du quintile supérieur et du quintile inférieur. La part du centile supérieur isole les très hauts revenus, que le Gini capte mal.

ImportantDeux indicateurs peuvent se contredire, et c'est instructif

Le Gini résume toute la distribution en un nombre et reste surtout sensible au milieu ; le rapport ne regarde que les extrémités, et la part du centile supérieur que le sommet. Une redistribution qui n'affecte que le milieu bouge le Gini sans bouger ; une explosion des très hauts revenus bouge la part du centile supérieur sans presque bouger le Gini. Nommer l'indicateur, c'est déjà choisir de quelle inégalité on parle.

Auteur : Simon Kuznets — la courbe en U inversé (1955)

La thèse. Les inégalités internes suivraient une trajectoire en cloche : elles augmenteraient quand une minorité passe de l'agriculture traditionnelle à l'industrie mieux rémunérée, puis diminueraient quand le transfert se généralise et que s'installent scolarisation de masse, syndicats et protection sociale.

Ce que Kuznets a réellement écrit. Son article de est prudent : il parle de « cinq pour cent d'information empirique et quatre-vingt-quinze pour cent de spéculation ». La postérité en a fait une loi.

La remise en cause. Depuis les années , les inégalités augmentent dans la plupart des pays développés : la branche descendante s'est retournée. Thomas Piketty (Le Capital au XXIe siècle, ) attribue la baisse observée entre et à des chocs politiques — guerres, inflation, fiscalité progressive — plutôt qu'à une mécanique du développement. Ce n'est donc pas une loi, mais une hypothèse utile : elle oblige à se demander si une hausse d'inégalités est un passage ou un état.

10.4 Les stratégies de développement

Auteur : Walt W. Rostow — les cinq étapes de la croissance (1960)

La thèse. Tout pays traverse cinq étapes dans le même ordre : société traditionnelle ; conditions préalables au démarrage ; décollage, une vingtaine d'années où le taux d'investissement passe d'environ à plus de du revenu ; marche vers la maturité ; consommation de masse.

Le sous-titre, qui dit tout. Les étapes de la croissance économique : un manifeste non communiste. Rostow oppose au schéma marxiste une trajectoire unique et pacifique vers l'économie de marché ; le livre paraît en pleine guerre froide, et son auteur conseillera Kennedy puis Johnson.

Les critiques. Le schéma est unilinéaire — une seule route —, endogène — il ignore la colonisation et l'insertion internationale — et rétrospectif : construit sur le cas anglais, il ne prédit rien. Les pays qui ont décollé après ne l'ont pas fait dans cet ordre. Il en survit l'idée d'un seuil d'investissement à franchir, et celle d'un moment de bascule où la croissance devient auto-entretenue.

Auteur : Alexander Gerschenkron — les avantages du retard (1962)

La thèse. Le retard n'est pas qu'un handicap, c'est aussi une ressource : un pays qui s'industrialise tard importe des technologies éprouvées, saute des générations d'équipements et démarre dans les branches à forte intensité capitalistique.

Le mécanisme de substitution. Plus le retard est grand, plus les institutions qui remplacent le marché absent doivent être puissantes : en Angleterre, l'épargne des entrepreneurs a suffi ; en Allemagne, les banques mixtes ont pris le relais ; en Russie, l'État. La séquence entrepreneur banque État est la contribution durable du livre, et elle dit contre Rostow qu'il n'y a pas une route mais des routes, dont le tracé dépend de la date de départ.

La limite. Le retard ne devient un avantage que sous conditions — capacité d'absorption, formation, stabilité institutionnelle — et beaucoup de retardataires ne l'ont jamais converti en rattrapage.

Auteur : W. Arthur Lewis — le développement en économie dualiste (1954)

La thèse. Une économie sous-développée comporte deux secteurs : un secteur traditionnel de subsistance, où la productivité marginale du travail est très faible voire nulle, et un secteur moderne capitaliste. Le premier fournit au second une main-d'œuvre illimitée, à un salaire à peine supérieur au revenu de subsistance.

Le moteur. Le salaire restant fixe quand la productivité marginale décroît lentement, l'écart forme un surplus approprié par les entrepreneurs, réinvesti, ce qui déplace la demande de travail vers la droite. La croissance s'auto-entretient tant que dure le réservoir de main-d'œuvre.

Le tournant de Lewis. Quand le réservoir se tarit, le salaire monte, le surplus se contracte, le modèle change de régime. Le débat sur la Chine des années porte sur la date de ce tournant.

La postérité. Prix Nobel en . Le modèle donne une lecture économique de l'exode rural et une justification à l'industrialisation volontariste ; on lui reproche de traiter le secteur traditionnel en réservoir passif et de supposer une productivité marginale nulle rarement vérifiée.

Repère : Deux grandes stratégies, et leurs résultats

  • l'industrialisation par substitution aux importations : protéger le marché intérieur pour y faire naître une industrie. Pratiquée en Amérique latine et en Inde de à , elle a créé des industries réelles mais peu compétitives, et s'est heurtée à l'étroitesse des marchés et à la contrainte extérieure ;
  • la promotion des exportations : produire pour le marché mondial, en montant progressivement en gamme. Suivie par le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, Singapour puis la Chine, elle a produit les rattrapages les plus rapides de l'histoire ;
  • l'industrialisation par les industries industrialisantes (Gérard Destanne de Bernis) : concentrer l'effort sur la sidérurgie et la chimie lourde, censées entraîner tout le reste. Appliquée en Algérie, elle n'a pas produit les effets d'entraînement attendus.

Aucune de ces stratégies n'a été appliquée à l'état pur : la Corée du Sud a protégé son marché intérieur en même temps qu'elle exportait.

Auteur : Samir Amin — le développement inégal et la dépendance (1970)

La thèse. Le sous-développement n'est pas un retard, c'est un produit. Les économies périphériques ont été structurées par leur insertion mondiale pour exporter du primaire et importer du manufacturé ; leur appareil productif est « extraverti », non articulé sur la demande interne.

L'argument de l'échange inégal. Les termes de l'échange se détérioreraient durablement au détriment des produits primaires — thèse de Raúl Prebisch et Hans Singer, : chaque année, il faudrait exporter davantage de café pour importer le même tracteur.

La conséquence stratégique, et son échec. Amin en tire la déconnexion : se soustraire aux normes de rentabilité du marché mondial pour construire une accumulation autocentrée. Or les rattrapages est-asiatiques se sont faits par le marché mondial, non contre lui, et la déconnexion n'a pas donné les résultats espérés. La thèse garde en revanche sa force descriptive sur les économies de rente minière ou pétrolière.

Auteur : Daron Acemoglu et James Robinson — les institutions (2001 et 2012)

La thèse. La différence entre pays riches et pays pauvres tient d'abord aux institutions. Les inclusives — propriété garantie pour le plus grand nombre, contrats exécutoires, pouvoir politique contrôlé — encouragent l'investissement et l'innovation ; les extractives transfèrent les ressources vers une élite étroite et bloquent la destruction créatrice, qui menacerait sa position.

La preuve. L'article de écrit avec Simon Johnson exploite une expérience naturelle : là où la mortalité des colons européens était élevée, les puissances coloniales ont installé des institutions d'extraction plutôt que de peuplement, et elles ont persisté. Prix Nobel en .

Contre la géographie et la culture. Nogales Arizona contre Nogales Sonora, ou les deux Corées : mêmes climats, mêmes populations, mêmes cultures, résultats opposés — reste l'institution.

Les critiques. La causalité est discutée dans les deux sens — la richesse peut produire de bonnes institutions autant que l'inverse — et la Chine, dont les institutions politiques ne sont pas inclusives, a connu le rattrapage le plus massif de l'histoire. La question reste ouverte.

ImportantL'homogénéité du développement, en question

Le programme demande de conclure sur ce point. Trois constats s'imposent.

Il n'y a pas une trajectoire. Rostow en supposait une, Gerschenkron a montré qu'il y en avait plusieurs, et les faits lui donnent raison : le Japon, la Corée, la Chine et le Brésil n'ont pas suivi la même route.

Les rattrapages sont rares et partiels. Peu de pays ont comblé l'essentiel de leur écart ; beaucoup ont convergé un temps puis se sont arrêtés — c'est le « piège du revenu intermédiaire ».

Le développement est inégal jusqu'à l'intérieur des pays qui réussissent. La côte chinoise n'est pas l'intérieur, le Sud brésilien n'est pas le Nordeste : un pays peut converger en moyenne et diverger en son sein, ce qui ramène à la première section — la mesure choisie décide de ce que l'on voit.

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