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La croissance économique

Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 9 · prépa ECG, 1re année

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Pendant l'essentiel de l'histoire humaine, le niveau de vie n'a pas augmenté : il oscillait autour d'un plancher de subsistance, remonté par les bonnes récoltes et rabattu par les mauvaises. La croissance moderne — une hausse soutenue, année après année, du produit par habitant — est un phénomène récent, localisé au départ, et dont la théorie économique n'a jamais cessé de discuter les causes.

AttentionCe que le programme demande exactement

« On présentera les caractéristiques de la croissance depuis la révolution industrielle en montrant que tous les pays ne sont pas concernés en même temps et avec la même intensité. On présentera les principaux modèles d'analyse de la croissance. »

Deux exigences, donc : les faits — datés, situés, inégaux — et les modèles. Le chapitre les tient ensemble, comme le programme le demande dans sa présentation générale : « expliquer les faits économiques et sociaux par l'analyse ou éclairer l'analyse par les faits ».

9.1 Mesurer la croissance

Définition 9.1Croissance économique

La croissance économique est l'augmentation soutenue, sur longue période, de la production d'un pays, mesurée par le produit intérieur brut en volume, c'est-à-dire à prix constants.

On la distingue de l'expansion, qui désigne une hausse de courte durée dans le cycle, et du développement, qui ajoute à la production les transformations sociales et institutionnelles qui l'accompagnent — objet du chapitre suivant.

ImportantTrois précautions avant tout chiffre de croissance
  • En volume, jamais en valeur : une hausse de du PIB nominal avec d'inflation vaut environ de croissance réelle ;
  • par habitant, si l'on parle de niveau de vie : un pays dont le PIB croît de et la population de ne s'enrichit pas ;
  • en parité de pouvoir d'achat, si l'on compare deux pays : le taux de change de marché sous-estime le revenu réel des pays où les services non échangeables sont bon marché.
Définition 9.2Taux de croissance annuel moyen

Si une grandeur passe de à en années, son taux de croissance annuel moyen est le taux constant qui produirait le même résultat :

C'est une moyenne géométrique : la moyenne arithmétique des taux annuels donnerait un autre nombre, et un nombre faux.

Exemple 9.3Un PIB par tête qui quadruple en cinquante ans

Le PIB par habitant passe de à en cinquante ans. Alors

soit par an. Contrôle : .

Une lecture naïve dirait « en ans, donc par an ». Elle oublie que la croissance se compose : à , le PIB par tête aurait été multiplié par .

ImportantUn point de croissance de plus, sur un siècle

Trois économies partant du même niveau, après cent ans : à , à , à . Le rapport entre la première et la troisième dépasse .

C'est pourquoi un écart d'un demi-point sur le taux de croissance, qui semble négligeable à l'échelle d'une année, décide de tout à l'échelle d'une vie — et pourquoi le débat sur les déterminants de la croissance n'est pas une querelle d'école.

Méthode : La règle des soixante-dix, et pourquoi elle marche

Pour estimer de tête le temps de doublement d'une grandeur qui croît de par an, diviser par .

La justification. vérifie , donc . Pour petit, , et : d'où , arrondi à pour la commodité du calcul mental.

La précision. À l'approximation donne ans contre exacts ; à , contre ; à , contre ; à , contre . L'erreur relative vaut à et croît jusqu'à à .

L'usage. Une économie qui croît de par an — l'ordre de grandeur chinois des années - — double son revenu par tête tous les dix ans : quatre doublements en quarante ans, soit . Une économie à met soixante-dix ans à doubler une seule fois.

9.2 Les faits, depuis la révolution industrielle

Repère : Les grandes séquences de la croissance moderne

  • Avant : croissance quasi nulle par tête. Les gains de production sont absorbés par la population — c'est le régime que Malthus décrira en , au moment même où il cesse d'être vrai ;
  • - : première révolution industrielle en Grande-Bretagne — charbon, vapeur, textile, fonte au coke ;
  • - : diffusion à la Belgique, la France, l'Allemagne, les États-Unis, le Japon après . Chemin de fer, acier ;
  • - : deuxième révolution industrielle — électricité, moteur à explosion, chimie de synthèse, organisation scientifique du travail ;
  • - : les Trente Glorieuses, croissance forte et généralisée dans les pays développés, rattrapage européen et japonais ;
  • depuis : ralentissement dans les pays avancés, décollages spectaculaires en Asie de l'Est puis en Chine et en Inde, troisième révolution industrielle — informatique, puis numérique.
ImportantLa croissance n'a pas concerné tout le monde en même temps

C'est le point exprès du programme. Trois formes d'inégalité se superposent :

  • dans le temps : l'Angleterre décolle un siècle avant la Russie, deux avant la Corée ;
  • dans l'intensité : les rattrapages tardifs sont plus rapides — la Corée du Sud a fait en trente ans ce que la Grande-Bretagne a mis cent cinquante ans à faire ;
  • dans la durée : certains décollages ont avorté — l'Argentine du début du XXe siècle figurait parmi les dix pays les plus riches du monde.

La « Grande Divergence » entre l'Europe occidentale et le reste du monde se creuse au XIXe siècle ; sa résorption partielle, depuis , est le fait majeur de l'économie contemporaine.

Exemple 9.4Ce que font deux siècles à moins de deux points par an

D'après les travaux d'Angus Maddison et la base du Maddison Project (version ), le PIB par habitant de l'Europe occidentale a été multiplié par un facteur de l'ordre de entre et aujourd'hui.

Le taux annuel correspondant se recalcule : sur ans,

Autrement dit, un peu moins de deux points de croissance par an, soutenus pendant deux siècles, suffisent à expliquer tout l'écart entre une société d'ancien régime et une société contemporaine. Aucune année n'y paraît extraordinaire ; c'est l'accumulation qui l'est.

AttentionCe chiffre est une source, pas un calcul

Le facteur vient d'une base de données historiques ; il repose sur des reconstitutions et des conventions — indices de prix sur deux siècles, parités de pouvoir d'achat rétrospectives — qui font l'objet de débats entre historiens. Ce qui est recalculé ici, c'est seulement le passage du facteur au taux annuel. Toujours distinguer les deux.

9.3 D'où vient la croissance : la comptabilité de la croissance

Définition 9.5Fonction de production et facteurs

On écrit la production agrégée comme une fonction du capital , du travail et d'un terme de niveau technologique :

Le paramètre est l'élasticité de la production au capital ; sous concurrence parfaite et rendements d'échelle constants, il est égal à la part des profits dans la valeur ajoutée, soit environ dans les pays développés.

Définition 9.6Productivité globale des facteurs

La productivité globale des facteurs est le terme : ce qui reste de la croissance une fois retirées les contributions de la quantité de capital et de la quantité de travail. En taux de croissance,

On l'appelle aussi le résidu de Solow, du nom de l'article de qui l'a mesuré pour la première fois.

Exemple 9.7Décomposer trois points de croissance

Une économie où connaît , avec un stock de capital qui croît de et un emploi de .

  • contribution du capital : point ;
  • contribution du travail : point ;
  • résidu : point.

Contrôle : . Près de la moitié de la croissance n'est expliquée par aucun facteur mesuré.

AttentionLe résidu n'explique rien, il constate

Appeler « progrès technique » est un abus de langage commode. Le résidu contient tout ce que la mesure a omis : la qualité du travail, l'éducation, la santé, l'organisation, les institutions, mais aussi les erreurs de mesure du capital et les variations d'utilisation des capacités. Moses Abramovitz l'a qualifié dès de « mesure de notre ignorance ». Toute la théorie de la croissance des cinquante années suivantes consiste à réduire cette ignorance.

9.4 Le modèle de Solow

Auteur : Robert Solow — le modèle de croissance exogène (1956)

La thèse. Avec des rendements décroissants du capital, l'accumulation seule ne peut pas soutenir la croissance par tête. Chaque unité de capital supplémentaire produit moins que la précédente ; l'investissement finit par ne plus faire qu'entretenir le stock existant. L'économie converge alors vers un état stationnaire où le revenu par tête est constant.

Le mécanisme. En notant le capital par tête, la production par tête, le taux d'épargne, le taux de croissance de la population et le taux de dépréciation, le capital par tête évolue selon

L'état stationnaire annule cette variation.

La conséquence, contre-intuitive. Épargner davantage élève le niveau de revenu par tête, pas son taux de croissance de long terme. Seul le progrès technique — supposé tomber du ciel, d'où le mot « exogène » — permet une croissance durable du revenu par tête.

La filiation. Solow prolonge Harrod () et Domar (), dont le modèle produisait une croissance instable « sur le fil du rasoir » ; il substitue à leurs coefficients fixes une fonction de production à facteurs substituables. Prix Nobel en . Ce sont Romer et Lucas qui, dans les années , refuseront le caractère exogène du progrès technique.

Exemple 9.8Un état stationnaire calculé de bout en bout

Prenons , , . L'état stationnaire vérifie , soit et

La consommation par tête vaut .

Si l'épargne montait à : , , et . Le pays est plus riche, et consomme plus.

Si l'épargne montait à : , , mais — soit exactement le point de départ. Épargner trop appauvrit.

ImportantLa convergence, et pourquoi elle n'est que conditionnelle

Deux pays qui partagent les mêmes , , et la même technologie convergent vers le même ; le plus pauvre croît alors plus vite, puisque son capital est plus rare et donc plus productif. C'est la convergence absolue.

Les données ne la confirment pas à l'échelle du monde : sur deux siècles, les écarts se sont creusés avant de se réduire. Elles confirment en revanche une convergence conditionnelle — à taux d'épargne, démographie et institutions comparables, les pays initialement plus pauvres rattrapent. D'où l'idée de clubs de convergence : on rattrape le groupe auquel on ressemble, pas le monde entier.

9.5 Rendre le progrès technique endogène

Auteur : Joseph Schumpeter — l'innovation et la destruction créatrice

La thèse. La croissance n'est pas un flux régulier mais une succession de ruptures. L'entrepreneur — figure distincte du capitaliste et du gestionnaire — impose une innovation, capte un profit de monopole temporaire, et déclenche une vague d'imitations qui érode ce profit.

Les cinq formes d'innovation (Théorie de l'évolution économique, ) : un produit nouveau, une méthode de production nouvelle, un débouché nouveau, une source de matières premières nouvelle, une organisation nouvelle du marché.

La destruction créatrice (Capitalisme, socialisme et démocratie, ). Le progrès détruit ce qu'il remplace : emplois, entreprises, qualifications, régions entières. Il y a donc un coût social intrinsèque à la croissance, et non un dysfonctionnement à corriger.

Les grappes. Les innovations n'arrivent pas isolément : elles se regroupent en grappes autour d'une technologie générique, ce qui fournit une explication des cycles longs identifiés par Nikolaï Kondratiev en .

Le pronostic. Schumpeter prévoyait la mort du capitalisme, non par ses échecs mais par ses succès : la bureaucratisation de la recherche dans les grandes firmes devait éteindre la figure de l'entrepreneur. Ce pronostic ne s'est pas vérifié — mais l'analyse des grappes, elle, a survécu.

Auteur : Paul Romer — la croissance endogène (1986 et 1990)

La thèse. Le progrès technique n'est pas une manne extérieure : il est le produit de décisions économiques — recherche, formation, investissement — prises en réponse à des incitations. Une politique publique peut donc agir sur le taux de croissance de long terme, ce que le modèle de Solow interdisait.

Le mécanisme. La connaissance est un bien non rival : que j'utilise un théorème ne vous empêche pas de l'utiliser. Elle échappe donc aux rendements décroissants qui frappent le capital physique. Comme elle n'est qu'imparfaitement excluable, l'investissement privé en recherche est inférieur à l'optimum social : d'où le brevet, qui rend excluable, et la subvention, qui compense l'externalité.

La filiation. Kenneth Arrow avait posé en l'apprentissage par la pratique ; Robert Lucas () fait du capital humain le facteur cumulatif ; Robert Barro () y ajoute le capital public. Romer reçoit le prix Nobel en .

Ce que le modèle implique. Les quatre sources de croissance autoentretenue sont la recherche, le capital humain, le capital public et l'apprentissage. Aucune n'est spontanément fournie au bon niveau par le marché : la croissance endogène fonde une politique de croissance.

iRemarqueDeux familles, une même question

Solow et Romer ne s'opposent pas sur les faits mais sur le statut de . Chez Solow, est une donnée que la théorie renonce à expliquer ; chez Romer, est la variable à expliquer. Le premier explique pourquoi les pays pauvres peuvent rattraper ; le second explique pourquoi les pays riches continuent d'avancer. Un cours complet a besoin des deux.

Auteur : Robert J. Gordon — et si la croissance était derrière nous ?

La thèse. Dans The Rise and Fall of American Growth (), Gordon soutient que la période - constitue une « grande vague » unique et non reproductible : électricité, moteur à explosion, eau courante, assainissement, antibiotiques, communication instantanée ont transformé la vie quotidienne d'une manière que le numérique n'égale pas.

L'argument. Une innovation ne compte que par son effet sur la productivité. Le passage de la bougie à l'ampoule ou du puits au robinet a libéré des heures de travail domestique par jour ; le passage du téléphone fixe au téléphone portable améliore le confort sans effet comparable.

Les vents contraires. Gordon en énumère six qui pèsent sur la croissance américaine : le vieillissement, la stagnation du niveau d'éducation, la montée des inégalités, la concurrence internationale, les contraintes énergétiques et environnementales, l'endettement public et privé.

La controverse. Le camp adverse — Brynjolfsson et McAfee — objecte que les effets des technologies génériques arrivent avec un retard de plusieurs décennies, le temps que les organisations se réorganisent. C'est déjà la leçon du paradoxe de Solow, formulé en : « on voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité ».

AttentionCe débat n'est pas tranché, et une copie ne doit pas le trancher

Le ralentissement de la productivité dans les pays avancés depuis les années est un fait mesuré ; son interprétation ne l'est pas. Trois lectures coexistent : l'épuisement des idées (Gordon), le retard de diffusion (Brynjolfsson), et l'erreur de mesure — les services gratuits du numérique n'entrent pas dans le PIB. Une bonne copie expose les trois et dit ce qui les départagerait.

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