La pluralité des méthodes sociologiques
Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 1re année), chapitre 8 · prépa ECG, 1re année
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Le chapitre précédent a présenté des théories ; celui-ci présente des outils. Une théorie sociologique ne se juge pas qu'à sa cohérence : elle se juge à ce qu'elle permet d'établir sur le terrain, avec des instruments que l'on peut décrire, critiquer et refaire. C'est cette exigence qui a fait de la sociologie une science sociale plutôt qu'un genre littéraire.
« À partir de cette même question de l'individu et de la société, on montrera que les méthodes de la sociologie sont multiples (méthodes qualitatives et quantitatives) et que les outils d'enquête, nécessairement pluriels, opèrent des rapprochements avec d'autres sciences sociales (ethnologie, science politique, économie et histoire). »
Deux mots comptent : multiples et pluriels. Le programme ne demande pas de choisir un camp, il demande de savoir ce que chaque outil sait faire — et ce qu'il ne sait pas faire.
8.1 Le fait social n'est pas donné, il est construit
Un objet préconstruit est un objet que la société propose déjà tout fait au chercheur : « la violence des jeunes », « la crise du couple », « l'échec scolaire ». Il vient avec ses catégories, ses coupables et ses solutions.
Un objet construit est un objet redéfini par le chercheur à partir d'une problématique explicite, de concepts définis et d'indicateurs mesurables.
Auteur : Bourdieu, Chamboredon et Passeron — Le Métier de sociologue (1968)
La thèse. Le fait sociologique ne se ramasse pas, il se conquiert contre les évidences du sens commun. Les trois auteurs proposent une « hiérarchie des actes épistémologiques » en trois temps : la rupture avec les prénotions, la construction d'un objet théorique, la constatation contrôlée par l'expérience.
L'ordre compte. L'erreur ordinaire est de commencer par la constatation — « allons voir sur le terrain » — sans avoir rompu ni construit. On revient alors avec des données qui ne font que confirmer la question de départ, laquelle était déjà une réponse.
La filiation. L'idée vient de Gaston Bachelard (La formation de l'esprit scientifique, 1938) et de son « obstacle épistémologique », et de Durkheim qui écrivait en 1895 qu'il faut « écarter systématiquement toutes les prénotions ». Le livre de 1968 en fait une méthode de travail, avec des exercices.
« Tout le monde sait que... » est le début d'une phrase que le sociologue doit apprendre à interrompre. Les catégories ordinaires ne sont pas de mauvaises descriptions du monde : elles en sont des produits, et font donc partie de l'objet à expliquer, jamais des instruments pour l'expliquer.
Méthode : Transformer une question de société en question de sociologie
- Repérer le jugement caché. « Pourquoi les jeunes lisent-ils de moins en moins ? » suppose une baisse, une catégorie « les jeunes » et une définition de « lire ». Trois choses à établir avant de commencer.
- Définir les termes en variables. Lire quoi, combien de temps, mesuré comment, chez qui, à quelle date ?
- Chercher la variation. Une sociologie explique des différences : entre groupes, entre époques, entre pays. S'il n'y a pas de variation, il n'y a rien à expliquer.
- Formuler une hypothèse réfutable, c'est-à-dire une phrase dont on peut dire à l'avance quelle observation la contredirait.
- Choisir l'instrument ensuite, jamais avant : c'est la question qui commande la méthode, et non l'inverse.
8.2 Les méthodes quantitatives
Une méthode quantitative décrit un grand nombre de cas au moyen d'un petit nombre de variables comparables, puis en résume les régularités par des effectifs, des taux, des moyennes et des mesures d'association. Son ambition est l'extension : dire quelque chose de la population entière.
Repère : D'où viennent les chiffres en France
- le recensement — exhaustif jusqu'en 1999, il est depuis la loi du 27 février 2002 une enquête annuelle par rotation : les communes de moins de habitants sont recensées intégralement une année sur cinq, les autres par sondage de des logements chaque année, soit en cinq ans ;
- les enquêtes de l'Insee — Emploi, Budget de famille, Revenus fiscaux et sociaux, Emploi du temps ;
- les données administratives — fichiers fiscaux, sécurité sociale, casier judiciaire, statistiques scolaires ;
- les enquêtes académiques — l'enquête Formation et qualification professionnelle, ou les grandes cohortes de la Depp.
Le nombre de « faits constatés » par la police mesure d'abord l'activité policière et la propension des victimes à porter plainte ; il ne mesure la délinquance qu'ensuite. Toute statistique administrative porte la trace de l'institution qui la fabrique : c'est pourquoi les enquêtes de victimation existent, et pourquoi elles donnent d'autres chiffres.
Échantillonner, et savoir ce qu'on perd
La population cible est l'ensemble que l'on veut décrire. La base de sondage est la liste dans laquelle on tire — elle ne coïncide jamais exactement avec la cible. L'échantillon est l'ensemble tiré ; les répondants en sont le sous-ensemble qui a effectivement répondu.
Sur personnes tirées au sort, répondent et d'entre elles déclarent voter régulièrement. On publie « ».
Supposons que, chez les absents, la proportion réelle soit de . La vraie valeur est alors
soit : le chiffre publié est faux de douze points. Aucune augmentation de la taille de l'échantillon ne corrigerait cela — c'est un biais, pas une imprécision.
Un échantillon de personnes donne la même précision pour une commune de habitants et pour un pays de millions. Ce qui compte est , pas le rapport de à la population. La formule usuelle, au niveau de confiance de et pour une proportion voisine de , est
Pour : , soit points.
Méthode : Rédiger un questionnaire qui ne fabrique pas ses réponses
- Une question, une idée. « Trouvez-vous l'école efficace et juste ? » est deux questions ; l'enquêté qui répond « non » ne dit pas laquelle.
- Pas de terme évaluatif dans l'énoncé. « Êtes-vous favorable à une réforme nécessaire des retraites ? » a déjà répondu.
- Des modalités exhaustives et exclusives, et un « ne sait pas » explicite : sans lui, on force une opinion qui n'existe pas.
- Attention à l'ordre. Une question sur l'insécurité placée avant une question sur les priorités politiques déplace les réponses à la seconde.
- Toujours des questions signalétiques — sexe, âge, diplôme, profession, revenu : sans variables de position, aucun croisement n'est possible, et un questionnaire sans croisement ne sert à rien.
- Tester sur trente personnes avant de lancer : le pré-test révèle les questions incomprises, toujours plus nombreuses que prévu.
Un questionnaire suppose que tout le monde a une opinion, que ces opinions sont comparables et que la question posée est celle qui compte. Bourdieu résumait la critique d'une formule : « l'opinion publique n'existe pas » (1973) — non pas qu'elle soit fausse, mais qu'elle est en partie produite par l'instrument qui prétend la mesurer.
Croiser deux variables, et lire le bon pourcentage
Un tableau croisé range les individus selon deux variables simultanément. Chaque case porte un effectif ; on en tire deux pourcentages différents, en ligne et en colonne, qui répondent à deux questions distinctes.
Méthode : Lire un tableau croisé sans se tromper
- Lire d'abord le titre, l'unité et le champ : qui est compté, où, quand ? La moitié des contresens vient de là.
- Décider quelle variable explique l'autre. Le pourcentage utile se calcule sur le total de la variable explicative : on divise par la ligne « cadres » si la position sociale explique la pratique.
- Comparer à l'ensemble, toujours. Ici l'ensemble pratique à : les cadres sont donc au-dessus, les ouvriers en dessous.
- Calculer un écart, pas seulement un rapport. Entre cadres et ouvriers, points d'écart, et un rapport de . Les deux se disent, ils ne disent pas la même chose.
- Se demander si l'association est solide. Ici le khi-deux vaut pour deux degrés de liberté, très au-delà du seuil usuel de : l'écart n'est pas un accident d'échantillonnage.
Trois lectures restent ouvertes devant une corrélation : cause , cause , ou une troisième variable cause les deux. Le nombre de noyades et les ventes de glaces varient ensemble ; la chaleur explique les deux.
La sociologie s'en sort par le contrôle : on refait le croisement à l'intérieur de chaque modalité d'une troisième variable. Si l'écart disparaît, il était l'ombre de ; s'il persiste, il résiste.
Auteur : Émile Durkheim — Le Suicide (1897)
La thèse. L'acte le plus intime qui soit a des régularités sociales : les taux de suicide varient de façon stable selon la confession, l'état matrimonial, le pays et la conjoncture. Ces variations s'expliquent par le degré d'intégration et de régulation des groupes, non par les motifs individuels.
La preuve. Durkheim compare des taux, jamais des effectifs, et il élimine successivement les explications concurrentes — folie, race, climat, imitation — avant de retenir la sienne. Sur les données européennes de - qu'il reprend, il relève environ suicides par million d'habitants dans les États protestants, dans les États mixtes et dans les États catholiques : un rapport de entre les extrêmes.
Ce que le livre invente. Non pas la statistique, qui existait déjà, mais son usage démonstratif : construire un indicateur, le faire varier, écarter les rivaux. C'est l'acte de naissance de la sociologie quantitative.
La limite. La donnée de base — le suicide déclaré — reste une construction administrative : les pays catholiques enregistraient moins volontiers un acte réprouvé par l'Église. Une part de l'écart tient peut-être à la mesure elle-même, objection que Durkheim discute sans la clore.
8.3 Les méthodes qualitatives
Une méthode qualitative décrit un petit nombre de cas au moyen d'un grand nombre d'informations non préformatées : paroles, gestes, situations, documents. Son ambition est la compréhension : restituer le sens que les acteurs donnent à leur conduite.
Repère : Les trois grandes familles d'outils qualitatifs
- l'entretien — directif, semi-directif ou non directif, selon que le guide impose l'ordre, propose des thèmes ou se contente de relancer ;
- l'observation — non participante lorsque le chercheur reste extérieur, participante lorsqu'il prend un rôle dans le groupe étudié ;
- le document — archives, courriers, presse, journaux intimes, aujourd'hui traces numériques.
Méthode : Conduire un entretien semi-directif
- Préparer un guide thématique, pas une liste de questions : cinq ou six thèmes, dans un ordre qu'on s'autorisera à casser.
- Commencer par le concret. « Racontez-moi une journée ordinaire » ouvre ; « que pensez-vous de la société ? » ferme.
- Relancer plutôt qu'interroger : reprendre le dernier mot, demander un exemple, laisser un silence. Le silence est l'outil le plus efficace et le plus difficile à supporter.
- Ne jamais évaluer une réponse, même d'un hochement de tête : l'enquêté ajuste son discours à ce qu'il croit qu'on attend.
- Enregistrer et transcrire intégralement, hésitations comprises. Ce que l'on résume, on l'a déjà interprété.
- Consigner le contexte juste après : lieu, durée, attitude, ce qui a été dit une fois l'enregistreur éteint.
Le rapport de cinq à huit heures de transcription par heure d'enregistrement est une règle de métier, consignée notamment par Stéphane Beaud et Florence Weber (Guide de l'enquête de terrain, 1997) ; les autres durées sont un ordre de grandeur cohérent, pas une statistique. Ce qu'il faut retenir n'est pas le chiffre , c'est le rapport du temps de bureau au temps de terrain.
Auteur : William F. Whyte — Street Corner Society (1943)
L'enquête. De à , Whyte s'installe dans un quartier italo-américain pauvre de Boston qu'il nomme « Cornerville ». Il y joue au bowling, fréquente les bandes, se lie à un informateur central, « Doc ».
La thèse. Ce que l'extérieur voit comme un quartier « désorganisé » est fortement structuré : hiérarchies stables, obligations réciproques, positions dans la bande qui se lisent jusque dans les scores de bowling. La désorganisation était dans le regard, non dans le quartier.
Le problème de méthode. Whyte publie en appendice le récit de son enquête — l'un des premiers — et y avoue que Doc, en le guidant, a orienté ce qu'il pouvait voir. L'observateur modifie le terrain ; le seul remède est de rendre cette modification publique.
Auteur : Erving Goffman — Asiles (1961)
L'enquête. En -, Goffman passe un an au St Elizabeths Hospital de Washington, hôpital psychiatrique de plus de six mille lits, sous couverture d'assistant du directeur des sports.
La thèse. L'institution totale — asile, prison, caserne, couvent, internat — se définit par la levée des barrières qui séparent ordinairement le lieu où l'on dort, celui où l'on travaille et celui où l'on se distrait. Elle produit une « carrière morale » du reclus : dépouillement du soi antérieur, puis réadaptations secondaires qui regagnent des marges de manœuvre.
L'apport de méthode. La description minutieuse du détail — un règlement affiché, une file d'attente, un objet dissimulé — remplace la mesure : ce qui fait preuve, c'est la récurrence du même mécanisme dans des institutions sans rapport. Michel Foucault (Surveiller et punir, 1975) prolongera l'analyse du côté des dispositifs disciplinaires.
Trois pièges reviennent : la désirabilité sociale — on déclare ce qui se dit, non ce que l'on fait ; l'effet d'enquêteur — l'âge, le sexe et la classe du chercheur commandent une part des réponses ; l'illusion biographique (Bourdieu, 1986) — le récit de vie recompose après coup une trajectoire en histoire cohérente, avec ses causes et sa morale.
8.4 Des outils empruntés aux sciences voisines
Repère : Quatre emprunts, nommés par le programme
- à l'ethnologie : l'observation participante, le terrain long, le carnet — de Malinowski à l'École de Chicago ;
- à l'histoire : l'archive, la série longue, la critique des sources — la « sociologie historique » de Weber ou de Norbert Elias ;
- à l'économie : la statistique inférentielle, la modélisation, et depuis les années les expériences contrôlées ;
- à la science politique : mobilisations, votes, carrières militantes.
Auteur : Max Weber — la comparaison et la neutralité axiologique
La méthode. Dans L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme (-), Weber construit un idéal-type : un tableau volontairement accentué, qui n'existe nulle part tel quel et sert d'étalon pour mesurer les écarts du réel. Il compare ensuite les grandes religions mondiales pour isoler ce qui, en Occident, a rendu possible une rationalisation particulière.
La règle. Dans son essai de sur le sens de la « neutralité axiologique », Weber sépare deux opérations : dire ce qui est — affaire de science — et dire ce qui doit être — affaire de choix. Le savant peut établir qu'un moyen mène à une fin, et à quel prix ; il ne peut pas démontrer que la fin est bonne.
Ce que la règle n'interdit pas. Weber choisit ses objets selon ce qui lui importe : c'est le rapport aux valeurs, qui commande la question. La neutralité porte sur la réponse, jamais sur le choix de la question.
Les grandes enquêtes contemporaines emboîtent les deux registres : un questionnaire établit une régularité, des entretiens en éclairent le mécanisme, une observation vérifie que les déclarations correspondent aux pratiques. La Misère du monde (Bourdieu, 1993) et les enquêtes de Stéphane Beaud et Michel Pialoux sur Sochaux-Peugeot (1999) procèdent ainsi.
Le quantitatif dit combien et où ; le qualitatif dit comment et pourquoi. Une enquête qui ne pose qu'une de ces questions n'est incomplète que si l'autre était nécessaire à sa conclusion.
8.5 L'objectivité, et ce qu'on peut en attendre
La neutralité axiologique est la règle qui interdit de faire passer un jugement de valeur pour un résultat de recherche.
L'objectivation est l'opération par laquelle le chercheur explicite sa propre position — origine sociale, trajectoire, intérêts — et en tient compte comme d'une variable de l'enquête : Bourdieu parle d'« objectivation participante ».
Une science sociale n'est pas objective parce que son auteur n'aurait pas d'opinions : elle l'est parce que ses opérations sont explicites, donc critiquables et reproductibles. Publier son questionnaire, son guide d'entretien, sa base et son code fait plus pour l'objectivité que n'importe quelle profession de neutralité.
- de couverture : la base de sondage n'atteint pas toute la cible — sans-abri, sans-papiers, très riches ;
- de non-réponse : les absents diffèrent des présents, et l'exemple calculé plus haut montre qu'aucune taille d'échantillon n'y remédie ;
- de déclaration : on sous-déclare l'alcool, on sur-déclare le vote et la lecture ;
- de mesure : la catégorie choisie décide du résultat. Compter les « chômeurs » au sens du Bureau international du travail ou au sens des inscriptions à Pôle emploi ne donne pas le même nombre, et aucune des deux définitions n'est fausse.
Le relativisme n'est pas la conclusion de ce chapitre. Que tout instrument déforme ne signifie pas que toutes les mesures se valent : une enquête dont on connaît le taux de réponse, la base et le libellé exact des questions est supérieure à une enquête dont on ne sait rien. La sociologie ne promet pas un regard de nulle part ; elle promet un regard dont on peut refaire le trajet.