L'ouverture des économies depuis le XIXe siècle : évolution et acteurs
Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 2e année), chapitre 1 · prépa ECG, 2e année
Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre
La mondialisation n'a pas commencé en . Elle a une histoire longue, faite d'une première vague au XIXe siècle, d'un effondrement entre les deux guerres, puis d'une seconde vague qui a fini par dépasser la première. Ce chapitre retrace cette trajectoire, en mesure l'ampleur, et présente ceux qui la font : les États par leurs politiques commerciales, les firmes par leurs implantations, les institutions par leurs règles.
Un avertissement de méthode. On confond souvent la mondialisation avec l'ouverture commerciale, qui n'en est qu'une dimension. Trois mouvements se distinguent — les marchandises, les capitaux, les hommes — et ils n'ont ni la même chronologie, ni la même intensité, ni les mêmes acteurs. Les tenir séparés est la première exigence du chapitre. L'analyse économique de ces échanges — pourquoi tel pays exporte tel bien, ce que le libre-échange apporte et à qui — fait l'objet du chapitre suivant.
1.1 Mesurer l'ouverture
Rapport du commerce extérieur à la production. Deux formules coexistent : , la plus courante, et , qui ne retient que les exportations. Attention : Elles ne donnent pas le même nombre : préciser laquelle on emploie fait partie de l'énoncé.
Le taux d'ouverture rapporte des flux bruts (le commerce, compté en valeur des biens échangés) à une valeur ajoutée (le PIB). Un bien qui traverse trois frontières avant d'être vendu est compté trois fois au numérateur et une seule fois au dénominateur. Avec la fragmentation des chaînes de valeur, l'indicateur surestime donc l'ouverture réelle, et il la surestime de plus en plus. C'est pourquoi l'OCDE et l'OMC publient depuis des échanges mesurés en valeur ajoutée (base TiVA).
Figure 1. Le taux d'ouverture mondial de à : deux vagues séparées par un effondrement. Le pointillé violet marque le niveau de ; la courbe le franchit une première fois avant , retombe à son creux en , et ne le retrouve que vers — près d'un demi-siècle plus tard. Les valeurs sont des ordres de grandeur, pas des mesures : c'est la forme de la courbe qui porte l'argument, non ses décimales.
Trois faits à retenir de cette courbe, et un seul chiffre. Un, la première mondialisation est réelle : le monde de est déjà très ouvert. Deux, l'entre-deux-guerres n'est pas un ralentissement mais un recul — l'ouverture perd de l'ordre du tiers entre et . Trois, il faut près d'un demi-siècle pour effacer ce recul. Le chiffre à retenir : le niveau de n'est retrouvé qu'autour de .
1.2 Une histoire des politiques commerciales
Figure 2. Sept jalons des politiques commerciales, –, placés à l'échelle du temps. Les trois premiers tiennent en quarante-six ans et alternent déjà ouverture et fermeture : la première mondialisation n'a jamais été un libre-échange général. Le plus long vide de la frise — cinquante-quatre ans — sépare le GATT de l'entrée chinoise à l'OMC. L'OMC elle-même () n'y figure pas : six ans avant , son repère serait illisible à cette échelle.
Repère : Ce que la frise ne peut pas porter
: l'OMC succède au GATT, avec un organe de règlement des différends aux décisions contraignantes — la vraie nouveauté. : le traité de Rome entre en vigueur. : l'ALENA. : l'ouverture d'une guerre tarifaire entre les États-Unis et la Chine. : la paralysie de l'organe d'appel de l'OMC, faute de nominations.
Auteur : Friedrich List (1789-1846) — le protectionnisme éducateur
Économiste allemand, Système national d'économie politique (). La thèse. Le libre-échange sert l'intérêt de celui qui est déjà le plus avancé. Une nation en retard doit protéger ses industries naissantes — temporairement — le temps qu'elles atteignent la taille et la productivité de leurs rivales. Le concept le plus utile. Le protectionnisme éducateur : une protection justifiée par sa propre disparition programmée. La critique qu'il faut connaître. Rien ne garantit que la protection s'arrête : l'industrie protégée devient un intérêt constitué qui la défend. La filiation court du tarif Bismarck aux politiques de substitution aux importations en Amérique latine, et jusqu'aux débats contemporains sur les industries stratégiques.
Auteur : Paul Bairoch (1930-1999) — les mythes du libre-échange
Historien de l'économie, Mythes et paradoxes de l'histoire économique (). La thèse. L'idée que le libre-échange aurait causé la croissance du XIXe siècle ne résiste pas aux séries : les pays les plus protectionnistes de la période — États-Unis, Allemagne — ont connu la croissance la plus rapide, tandis que le Royaume-Uni libre-échangiste décrochait. Ce qu'il en reste. Une prudence méthodologique : la corrélation entre ouverture et croissance est fragile, et son sens de causalité discuté. La nuance. Bairoch ne dit pas que le protectionnisme cause la croissance ; il dit que les données ne soutiennent pas la thèse inverse. La filiation : Ha-Joon Chang et Dani Rodrik reprennent l'argument.
Auteur : Karl Polanyi (1886-1964) — le double mouvement
La Grande Transformation (). La thèse. Le marché autorégulateur du XIXe siècle n'est pas un état de nature mais une construction politique, imposée par l'État. Et il produit sa propre contestation : à l'extension du marché répond spontanément un contre-mouvement de protection de la société — législation sociale, tarifs, banques centrales. Le concept le plus utile. Le double mouvement, qui explique pourquoi la première mondialisation a engendré le protectionnisme des années puis l'effondrement des années . La filiation est directe pour lire l'après- : toute vague d'ouverture appelle sa réaction, et l'ignorer, c'est ne pas voir venir .
Auteur : Kevin O'Rourke et Jeffrey Williamson — mesurer la première mondialisation
Globalization and History (). La thèse. La mondialisation du XIXe siècle se mesure moins aux volumes échangés qu'à la convergence des prix entre marchés éloignés : quand le blé de Chicago et celui de Liverpool s'alignent, l'intégration est réelle. Le concept le plus utile. L'écart de prix comme indicateur d'intégration — plus robuste qu'un taux d'ouverture, parce qu'insensible au double comptage. Ce qu'ils montrent. L'effondrement des coûts de transport (vapeur, canaux, télégraphe) explique l'essentiel de la première vague, davantage que les traités. La filiation : toute la mesure contemporaine de l'intégration, y compris les travaux sur la « mort de la distance » et leurs réfutations.
1.3 Trois mouvements, trois chronologies
Figure 3. Intensité relative des trois mouvements en , et , chaque ligne étant ramenée à en . Attention : Les barres d'une même ligne se comparent ; celles de lignes différentes, non — chaque mouvement a son unité propre. Le fait à lire est le contraste des trajectoires : marchandises et capitaux dépassent largement leur niveau de , les migrations ne l'ont jamais retrouvé. C'est le seul des trois mouvements que la seconde mondialisation n'a pas restauré.
Ce contraste est le fait le plus contre-intuitif du chapitre, et il se comprend en une phrase : la seconde mondialisation a libéralisé les marchandises et les capitaux, jamais le travail. Les frontières se sont ouvertes aux conteneurs et aux virements, pas aux personnes. Une copie qui parle de « mondialisation » sans distinguer les trois mouvements passe à côté de l'essentiel.
Le premier transport par conteneurs a lieu en ; la normalisation internationale des dimensions suit dans les années . L'effet n'est pas une baisse marginale des coûts mais un changement de nature : la manutention portuaire, qui occupait des équipes entières pendant des jours, devient l'affaire de quelques heures et de quelques grutiers. Le point important pour la dissertation : cette ouverture-là ne doit rien à un traité. Elle rappelle qu'à côté des politiques commerciales, la technique est un acteur de la mondialisation.
1.4 Le tableau contemporain des échanges
Figure 4. Trois pôles, leurs échanges croisés et leur commerce interne. Les trois boucles ne sont pas un ornement : le commerce intra-zone pèse, dans chaque pôle, davantage que n'importe lequel des flux inter-pôles. C'est le fait que la carte est faite pour montrer, et il contredit l'image d'une mondialisation faite d'abord de longues distances : la régionalisation est la forme dominante de l'échange. Attention : Le flux transpacifique sort par un bord et rentre par l'autre — le tracer en travers de la carte le ferait passer par l'Afrique.
Ne pas confondre mondialisation et déterritorialisation. Les échanges se sont massifiés, mais ils restent largement régionaux, et la distance continue de peser sur les flux — c'est le résultat le plus robuste des modèles de gravité. « La mort de la distance » est un slogan, pas un constat.
1.5 Les acteurs : États, firmes, institutions
Auteur : Stephen Hymer (1934-1974) — pourquoi une firme s'implante à l'étranger
Thèse de , publiée en . La thèse. L'investissement direct à l'étranger n'est pas un mouvement de capital cherchant un rendement : c'est une stratégie de contrôle. Une firme s'implante parce qu'elle possède un avantage spécifique — technologie, marque, organisation — qu'elle veut exploiter sans le céder. La distinction fondatrice. Investissement de portefeuille (on cherche un rendement) contre investissement direct (on cherche à diriger). La filiation : toute l'économie de la firme multinationale, et Dunning en particulier.
Auteur : John Dunning (1927-2009) — le paradigme OLI
La thèse. Une firme n'investit à l'étranger que si trois conditions sont réunies simultanément : un avantage spécifique (Ownership), un intérêt à internaliser plutôt qu'à céder sous licence (Internalization), et un avantage à localiser la production là-bas plutôt qu'à exporter (Location). Pourquoi c'est utile. Le paradigme explique aussi les non-investissements : il suffit qu'une des trois conditions manque pour que la firme préfère exporter ou licencier. La filiation : c'est la grille standard, et la figure 5 en est la traduction directe.
Figure 5. Les trois issues du paradigme OLI, selon lesquelles des conditions sont réunies. La figure se lit à l'envers de ce qu'on attend : l'IDE n'est pas le cas général dont les autres seraient des échecs, c'est le cas le plus exigeant — le seul qui requiert les trois conditions à la fois. Exporter et licencier sont les réponses normales quand l'une manque.
Firme qui contrôle au moins une unité de production hors de son pays d'origine. Le seuil statistique retenu par l'OCDE et le FMI pour qualifier un investissement de direct est la détention d'au moins 10 % du capital ou des droits de vote — en deçà, l'investissement est dit de portefeuille.
Auteur : Richard Baldwin (né en 1958) — les deux déliements
The Great Convergence (). La thèse. La mondialisation s'analyse en deux déliements (unbundlings). Le premier, au XIXe siècle, sépare la production de la consommation : la vapeur fait chuter le coût de transport des biens. Le second, à partir des années , sépare les étapes de la production entre elles : les technologies de l'information font chuter le coût de coordination. Le concept le plus utile. Le second déliement explique que ce ne soit plus des industries entières qui se délocalisent, mais des tâches — d'où l'inadéquation des vieilles statistiques commerciales. La filiation : la mesure en valeur ajoutée (TiVA) et toute l'analyse des chaînes de valeur mondiales.
Figure 6. La valeur ajoutée le long d'une chaîne de production : la « courbe du sourire ». Les deux extrémités — conception en amont, marque et service en aval — captent le plus de valeur ; l'assemblage, au creux, en capte le moins, alors que c'est l'étape que l'on voit et celle dont on parle. Attention : Les hauteurs sont illustratives et en unités arbitraires : le fait est la forme en U, pas les nombres. Un pays qui « fabrique » n'est pas nécessairement un pays qui s'enrichit.
Auteur : Branko Milanović (né en 1953) — qui a gagné à la mondialisation
Global Inequality (). La thèse. Entre et , les gains de revenu réel se répartissent très inégalement selon la position dans la distribution mondiale : forte progression pour les classes moyennes des pays émergents et pour le sommet mondial, stagnation pour les classes populaires et moyennes des pays riches. Le concept le plus utile. La courbe de l'éléphant, qui met ces gains en regard du rang mondial. Les réserves à connaître. La forme dépend du traitement de la Chine et des ménages du haut, et la période retenue change le dessin — plusieurs recalculs ont atténué la « trompe ». Pourquoi c'est ici. Parce que la question « qui gagne à l'ouverture » est politique autant qu'économique, et qu'elle éclaire le contre-mouvement de Polanyi.
Méthode : Traiter un sujet sur l'ouverture
- Dater. « La mondialisation » sans période est ininterprétable : la première vague et la seconde n'ont ni les mêmes acteurs ni les mêmes effets.
- Distinguer les trois mouvements — marchandises, capitaux, hommes. C'est le réflexe qui distingue une bonne copie.
- Nommer l'indicateur et sa limite : taux d'ouverture en flux bruts, ou échanges en valeur ajoutée.
- Ne pas confondre les acteurs. Les États font les politiques commerciales, les firmes font les implantations, les institutions font les règles — et les trois ne poursuivent pas les mêmes fins.
- Garder l'analyse pour sa place. Les théories de l'échange relèvent du chapitre suivant : ici on montre ce qui s'est passé, là on expliquera pourquoi.
Trois idées à retenir. Un, l'ouverture n'est pas une pente continue : elle a une histoire faite de vagues et d'un effondrement, et le niveau de n'est retrouvé que vers . Deux, les trois mouvements ont des trajectoires distinctes — les migrations n'ont jamais retrouvé leur niveau de . Trois, les acteurs se sont diversifiés : à l'État, seul maître des tarifs au XIXe siècle, se sont ajoutées les firmes multinationales, qui organisent la production à leur échelle, et les institutions, qui écrivent les règles.