L'analyse économique des échanges internationaux
Cours complet · ESH : économie, sociologie, histoire (ECG 2e année), chapitre 2 · prépa ECG, 2e année
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Le chapitre précédent a montré ce qui s'est passé : deux vagues d'ouverture, un effondrement entre elles, des acteurs qui se sont diversifiés. Celui-ci demande pourquoi. Pourquoi un pays exporte-t-il tel bien plutôt que tel autre ? Que gagne-t-on à l'échange, et comment ce gain se partage-t-il entre les pays, puis à l'intérieur de chacun d'eux ? Un pays a-t-il intérêt à se protéger, et à quelles conditions ?
Ces questions ont deux siècles, et les réponses se sont empilées sans se remplacer : Ricardo explique le commerce du vin et du drap, Heckscher et Ohlin celui du blé et des machines, Krugman celui des automobiles allemandes contre des automobiles françaises. La difficulté est de savoir laquelle mobiliser devant quel fait. Un dernier avertissement, que le programme pose lui-même : la notion de compétitivité appliquée à une nation est un piège, et la section le démonte.
2.1 L'avantage comparatif : le résultat fondateur
Auteur : Adam Smith (1723-1790) — l'échange comme division du travail
Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations (). La thèse. L'échange international n'est que le prolongement de la division du travail : chaque nation se spécialise là où elle produit au moindre coût, et l'échange étend le marché, donc la division du travail elle-même. Le concept. L'avantage absolu : un pays l'a sur un bien s'il le produit avec moins de facteurs qu'un autre — moins d'heures de travail, par exemple. La comparaison porte sur des quantités de facteurs, pays contre pays, bien par bien. La limite, et elle est décisive. Que devient une nation qui ne fait rien mieux que personne ? Chez Smith, elle n'a rien à échanger. C'est le trou que Ricardo va combler, et il le comble en changeant la question.
Un pays a un avantage comparatif dans la production d'un bien si le coût d'opportunité de ce bien — la quantité de l'autre bien à laquelle il faut renoncer pour en produire une unité — y est plus faible que chez son partenaire. La comparaison ne porte plus sur des quantités de facteurs mais sur des rapports internes à chaque pays.
Auteur : David Ricardo (1772-1823) — l'avantage comparatif
Des principes de l'économie politique et de l'impôt (), chapitre VII. La thèse. Deux pays ont intérêt à échanger même si l'un est plus efficace que l'autre dans toutes les productions. Ce qui commande la spécialisation n'est pas la performance absolue, c'est le coût d'opportunité. L'exemple. Le Portugal produit le vin et le drap avec moins d'heures que l'Angleterre — et il a pourtant intérêt à abandonner le drap. Le concept le plus utile. Le coût d'opportunité, qui est un rapport interne : il ne se compare jamais d'un pays à l'autre en niveau, seulement en rapport. Les hypothèses à connaître. Un seul facteur (le travail), immobile entre pays, rendements constants, concurrence parfaite, plein emploi. Chacune sera levée par la suite, et chacune change quelque chose. La filiation : tout le reste du chapitre.
Ricardo donne le nombre d'heures nécessaires à une unité de chaque bien : au Portugal pour le vin et pour le drap, en Angleterre et . Le Portugal a donc l'avantage absolu sur les deux biens. Mais les coûts d'opportunité, eux, s'inversent — le drap coûte, en unités de vin : Le drap coûte moins cher en vin en Angleterre : l'avantage comparatif du drap est anglais, celui du vin est portugais. Avec heures dans chaque pays — dotation choisie pour que tout tombe juste — le Portugal produit unités de vin ou de drap, l'Angleterre ou .
Figure 1. Les deux frontières de production et leur déplacement par l'échange, au taux de drap pour vin. Chaque tireté part du point de production spécialisée et redescend avec la pente des termes de l'échange. Le Portugal, qui plafonnait à unités de drap, en atteint : . L'Angleterre, qui plafonnait à unités de vin, en atteint : . Les deux gagnent, et le Portugal gagne moins que l'Angleterre bien qu'il soit plus productif dans les deux biens — c'est le taux d'échange, non la productivité, qui répartit le gain.
On lit souvent que la spécialisation « augmente la production mondiale des deux biens ». C'est faux en général, et les chiffres de Ricardo le démentent. En autarcie avec un partage moitié-moitié du travail, le monde produit unités de vin et de drap ; entièrement spécialisé, il en produit et : le vin gagne unités (), le drap en perd ().
L'énoncé rigoureux est un énoncé à production constante de l'un des biens. Si le Portugal cède unités de drap à l'Angleterre en réaffectant ses heures, il gagne unités de vin ; l'Angleterre, elle, perd unités de vin pour ces draps. Le drap mondial est inchangé à , et le vin mondial passe de à , soit . Voilà le gain, et il est réel.
Un, un pays sans aucun avantage absolu a toujours un avantage comparatif quelque part : les coûts d'opportunité ne peuvent pas être plus faibles partout chez le même pays — c'est une impossibilité arithmétique, pas une hypothèse. Deux, la spécialisation déplace la frontière de consommation, pas celle de production : le pays ne devient pas plus productif, il accède à un meilleur taux d'échange. Trois, l'existence d'un gain global ne dit rien de son partage — ni entre les pays (section ), ni à l'intérieur d'un pays (section ).
2.2 Les termes de l'échange : qui empoche le gain
Rapport de l'indice des prix à l'exportation à l'indice des prix à l'importation, généralement en base : . Une hausse signifie qu'une même quantité exportée finance davantage d'importations : les termes de l'échange s'améliorent. Dans le modèle ricardien à deux biens, ils se réduisent au prix relatif auquel les deux pays s'accordent.
Méthode : Trouver la zone d'échange, en trois lignes
- Calculer le coût d'opportunité du bien retenu dans chaque pays. Sur les chiffres de Ricardo : vin par drap au Portugal, en Angleterre.
- La zone d'échange est l'intervalle entre les deux. Hors de cet intervalle, l'un des deux pays ferait mieux de produire lui-même : il refuse.
- Vérifier le sens : le pays dont le coût d'opportunité est le plus faible vend le bien. Ici l'Angleterre vend le drap.
Le rapport des deux bornes, , mesure la largeur de la zone. C'est aussi, exactement, ce qu'il y a à partager : si et désignent les gains des deux pays, le produit vaut pour tout de la zone. Les termes de l'échange décident du partage, et rien d'autre.
Figure 2. Le gain de chaque pays en fonction des termes de l'échange, dans la zone . Les deux courbes vont en sens contraire : ce que gagne l'un à un déplacement de , l'autre le perd. À la borne gauche l'Angleterre gagne et le Portugal ; à la borne droite, l'inverse. Elles se croisent en , où chacun obtient . Attention : Ce n'est pas la somme des deux gains qui est constante — elle varie de à le long de la zone — mais leur produit : en tout point. Le partage égal donne donc , exactement l'ordonnée du croisement.
Auteur : Raúl Prebisch (1901-1986) et Hans Singer (1910-2006)
Deux textes indépendants de . La thèse. Les termes de l'échange des exportateurs de produits primaires se dégraderaient tendanciellement face à ceux des exportateurs de produits manufacturés. Les deux mécanismes. Côté demande, la loi d'Engel : la part du revenu consacrée à l'alimentation décroît quand le revenu monte, donc cette demande croît moins vite. Côté offre, une asymétrie institutionnelle : dans les pays industriels, syndicats et concentration transforment les gains de productivité en hausses de salaires et de profits ; dans les pays primaires, ils se transforment en baisses de prix. Les réserves à connaître, et elles sont sérieuses. L'ampleur estimée dépend fortement de la période, de l'indice et du traitement de la qualité — de l'ordre de à par an au XXe siècle selon les séries, mais le résultat n'est pas robuste, et le cycle des matières premières des années l'a inversé pendant une décennie. La filiation : la substitution aux importations en Amérique latine, la CNUCED (), et la littérature sur la « malédiction des ressources ».
Une amélioration des termes de l'échange n'est pas toujours une bonne nouvelle. Si elle vient d'une hausse du prix mondial de ce qu'on vend, tant mieux ; mais si elle vient d'une contraction des volumes exportés qui a fait monter le prix, le revenu total peut baisser. Le bon indicateur est alors le pouvoir d'achat des exportations — les termes de l'échange multipliés par le volume exporté —, et non le rapport de prix seul.
2.3 D'où viennent les avantages comparatifs ?
Ricardo constate des écarts de productivité, il ne les explique pas : pourquoi le Portugal est-il meilleur en vin ? Toute la suite de la théorie répond à cette question, et chaque réponse donne un modèle — les dotations en facteurs, la technologie, la taille du marché.
Auteur : Eli Heckscher (1879-1952) et Bertil Ohlin (1899-1979)
Heckscher, ; Ohlin, Interregional and International Trade () ; formalisation par Samuelson, d'où le sigle HOS. La thèse. Un pays exporte le bien qui utilise intensément le facteur dont il est relativement le mieux doté. Ce que le modèle ajoute à Ricardo. Deux facteurs au lieu d'un, et une technologie identique dans les deux pays : la source de l'avantage comparatif n'est plus la productivité mais la dotation. Le corollaire à connaître. L'égalisation des prix des facteurs (Samuelson) : sous ces hypothèses, l'échange de biens suffit à égaliser salaires et rendements du capital entre pays, sans qu'aucun facteur ne se déplace. Un mot sur lequel on trébuche. L'abondance est relative : . Un grand pays peut détenir plus de capital en volume qu'un autre et être malgré tout relativement abondant en travail.
Auteur : Wassily Leontief (1905-1999) — le paradoxe
Proceedings of the American Philosophical Society (). Le test. Leontief mesure, par un tableau entrées-sorties, le contenu en capital et en travail d'un million de dollars d'exportations américaines et d'un million de dollars de substituts aux importations, sur les données de . Le résultat. Les exportations des États-Unis — le pays le plus abondant en capital du monde d'alors — incorporent dollars de capital par année-homme, contre pour leurs substituts d'importation : les importations sont environ plus capitalistiques que les exportations. C'est l'inverse de ce que prédit HOS. Les explications proposées. Le travail américain est plus qualifié à heure égale — donc il faut compter le capital humain ; la protection américaine frappait précisément les secteurs intensifs en travail ; et le test suppose des technologies identiques, ce que l'écart de rend invraisemblable. Ce qu'il faut en retenir. Le paradoxe n'a pas tué HOS, il l'a raffiné : on ne raisonne plus à deux facteurs mais à plusieurs, capital humain inclus.
Un test qui contredit une théorie ne l'élimine pas mécaniquement. Le paradoxe de Leontief a produit trois générations de travaux, et la version moderne du modèle, testée sur de nombreux facteurs et de nombreux pays, obtient des résultats corrects mais faibles : les dotations expliquent une part du commerce, pas sa totalité. Il en manquait une autre — le commerce entre pays semblables.
2.4 Le commerce intra-branche : échanger le même bien
Le commerce est dit intra-branche lorsqu'un pays exporte et importe simultanément des produits d'une même branche. On le mesure par l'indice de Grubel-Lloyd : Il vaut quand les flux s'équilibrent exactement — le commerce est alors entièrement intra-branche — et quand le pays n'a qu'un seul sens d'échange.
Exporter et importer : . Exporter et importer : . Exporter sans rien importer : , spécialisation pure. Le piège. L'indice dépend entièrement de la finesse de la nomenclature : à deux chiffres, « véhicules » forme une seule branche et l'indice est élevé ; à huit chiffres, berlines et camions se séparent et l'indice chute. Un chiffre de commerce intra-branche sans son niveau de nomenclature n'est pas un chiffre.
Auteur : Staffan Burenstam Linder (1931-2000) — la demande représentative
An Essay on Trade and Transformation (). La thèse. Un pays exporte d'abord ce que son marché intérieur lui a appris à produire : les entreprises se forment sur la demande représentative locale, puis exportent vers les pays dont la structure de demande ressemble à la leur. La conséquence. Le commerce est d'autant plus intense que les pays ont des revenus par tête proches — l'inverse exact de la prédiction de HOS, qui fait échanger les pays les plus dissemblables. Le fait qu'elle explique. L'essentiel du commerce mondial de biens manufacturés se fait entre pays développés, donc entre pays comparables. La limite. C'est une intuition, pas un modèle formalisé ; il faudra Krugman pour lui donner un mécanisme.
Auteur : Paul Krugman (né en 1953) — la nouvelle théorie du commerce
Articles de et ; prix Nobel . La thèse. Le commerce entre pays semblables ne s'explique ni par la technologie ni par les dotations, mais par les rendements croissants et la différenciation des produits. Chaque variété coûte un montant fixe à développer ; plus le marché est grand, plus il peut supporter de variétés, et plus le coût moyen de chacune baisse. Le mécanisme. L'ouverture ne change pas les avantages comparatifs : elle agrandit le marché. Les consommateurs y gagnent deux fois, en variété et en prix. Ce que cela implique. L'avantage comparatif devient en partie arbitraire : qui produit quoi peut dépendre de l'histoire, d'un accident, d'une politique — d'où l'argument, très encadré, d'une politique commerciale stratégique. La filiation : la nouvelle géographie économique, et Melitz () qui ajoute que dans une même branche, seules les firmes les plus productives exportent.
Figure 3. L'effet d'un marché élargi en concurrence monopolistique. L'intégration multiplie la taille du marché par — ici de à — et fait pivoter la courbe de coût moyen vers le bas (du trait plein vert au tireté orange). La courbe de prix, elle, ne bouge pas : seule l'intersection glisse le long d'elle. Le nombre de variétés passe de à () et le prix de à (). Les consommateurs gagnent donc deux fois, en choix et en prix, sans qu'aucun avantage comparatif n'ait changé.
Le commerce intra-branche change la portée politique de la théorie. Chez Ricardo, la spécialisation impose de fermer une industrie pour en ouvrir une autre : l'ajustement est brutal et visible. Chez Krugman, chaque pays garde son industrie automobile et n'en spécialise que les variétés : l'ajustement se fait à l'intérieur des branches, entre firmes, et il est bien moins douloureux. D'où un argument sérieux : l'intégration européenne, très intra-branche, a été politiquement plus facile que l'ouverture aux pays à bas salaires.
2.5 Libre-échange ou protection : ce que coûte un droit de douane
Taxe assise sur la valeur ou la quantité d'un bien importé. On dit d'un pays qu'il est petit lorsqu'il n'a aucune influence sur le prix mondial : il subit ce prix, et le tarif se répercute intégralement sur son prix intérieur, qui passe de à . C'est le cas de référence, et le seul où l'analyse est simple.
Figure 4. Un droit de douane de — soit du prix mondial — sur un petit pays. Le prix intérieur monte de à . La production nationale passe de à , la consommation de à , et les importations de à . Les consommateurs perdent de surplus ; les producteurs en gagnent et l'État : ces deux montants sont des transferts. Ce qui reste — — n'est reçu par personne, et se lit exactement comme les deux triangles rouges, à gauche et à droite. Attention : Le rectangle vert n'est pas une perte, c'est la recette douanière.
Méthode : Lire les quatre zones d'un diagramme tarifaire
Le trapèze de gauche (jusqu'à l'ancienne production) est un transfert des consommateurs vers les producteurs nationaux : . Le triangle de gauche est la perte d'efficacité de production — on fabrique à un coût supérieur au prix mondial : . Le rectangle central est la recette de l'État : . Le triangle de droite est la perte d'efficacité de consommation — des acheteurs renoncent à un bien qu'ils valorisaient plus que son coût mondial : . Retenir la structure, pas les nombres : dans tout exercice, deux zones sont des transferts, deux sont des pertes.
Ceux qui tiennent, sous conditions. L'industrie naissante de List, si la protection est temporaire et assortie d'un terme. Le tarif optimal d'un grand pays, capable de faire baisser le prix mondial à son profit — mais c'est un gain pris sur les autres, et il appelle des représailles. La correction d'une défaillance identifiée : externalité d'apprentissage, sécurité d'approvisionnement.
Ceux qui ne tiennent pas. « Protéger l'emploi » : le tarif déplace l'emploi vers le secteur protégé, il n'en crée pas globalement, et il renchérit les consommations intermédiaires des autres secteurs. « Rétablir la balance commerciale » : celle-ci se détermine par l'écart entre épargne et investissement, que le tarif ne touche pas. « Se défendre contre les bas salaires » : c'est confondre coût salarial et coût unitaire du travail, qui rapporte le salaire à la productivité.
2.6 La compétitivité d'une nation : une notion à manier avec précaution
La compétitivité-prix est la capacité à vendre à un prix inférieur à celui des concurrents ; elle dépend du coût unitaire du travail — salaire rapporté à la productivité —, des marges et du taux de change. La compétitivité hors-prix est la capacité à vendre malgré un prix supérieur : qualité, image, innovation, délais, service après-vente, montée en gamme. La seconde explique une part importante des écarts observés entre pays développés, et elle est beaucoup plus difficile à mesurer.
Figure 5. Une hausse générale de productivité déplace le salaire réel, pas l'avantage comparatif. À gauche, les quatre barres de coût d'opportunité : celles du Portugal valent avant comme après le doublement de sa productivité, celles de l'Angleterre dans les deux cas. Aucune des quatre ne bouge, et le classement non plus : le Portugal continue d'exporter du vin. À droite, ce qui a réellement changé : le salaire réel portugais, exactement doublé, de à . Devenir « plus compétitif » dans tous les secteurs à la fois n'enlève rien à personne — cela élève un niveau de vie.
Auteur : Paul Krugman — « la compétitivité, une dangereuse obsession »
Foreign Affairs (). La thèse. Appliquée à une nation, la notion de compétitivité est au mieux vide, au pire nuisible. Trois arguments. Un, une nation n'est pas une firme : une firme qui perd des parts de marché disparaît, une nation, non — elle ajuste son taux de change, ses salaires réels, sa spécialisation. Deux, le commerce n'est pas un jeu à somme nulle : les partenaires sont aussi des clients. Trois, le niveau de vie d'un grand pays dépend écrasamment de sa propre productivité, non de sa position relative — la majeure partie de ce qu'il consomme, il le produit lui-même. La réserve à ne pas oublier. L'article vise la rhétorique, pas l'idée qu'un désajustement de coûts puisse peser : Krugman ne nie ni les crises de balance des paiements, ni le problème d'un pays sans monnaie propre.
Le programme demande explicitement de « s'interroger sur la pertinence de la notion de compétitivité appliquée à une nation ». La réponse attendue n'est ni « la compétitivité n'existe pas » ni « il faut être compétitif ». Elle est en trois temps.
Un, l'analogie avec la firme est fausse : le commerce n'a pas de perdant absolu, et l'avantage comparatif est un rapport interne, comme le montre la figure .
Deux, la notion garde pourtant un sens précis dans deux cas. Quand un pays ne peut pas ajuster son taux de change — membre d'une union monétaire, ou en change fixe —, un écart de coûts unitaires ne se corrige plus par la monnaie et devient une contrainte réelle. Et quand la croissance est limitée par la contrainte extérieure, la qualité de la spécialisation détermine la vitesse à laquelle un pays peut croître sans déficit insoutenable.
Trois, ce qui est mesurable n'est pas « la compétitivité » mais des grandeurs nommées : coût unitaire du travail, taux de change effectif réel, parts de marché à l'exportation, gamme et contenu technologique. « La France perd en compétitivité » ne veut rien dire tant qu'on n'a pas dit laquelle, mesurée comment, sur quelle période et face à qui.
2.7 Emploi et répartition : qui perd, à l'intérieur d'un pays
Auteur : Wolfgang Stolper (1912-2002) et Paul Samuelson (1915-2009)
Review of Economic Studies (). Le résultat. Dans le cadre HOS, une hausse du prix relatif d'un bien élève le revenu réel du facteur utilisé intensément dans ce bien, et abaisse celui de l'autre facteur — en termes réels, c'est-à-dire mesuré dans les deux biens à la fois. La conséquence pour l'ouverture. L'ouverture fait baisser chez soi le prix relatif du bien qu'on importera : le facteur rare du pays y perd donc en niveau de vie, définitivement, et pas seulement pendant la transition. L'effet d'amplification. La variation du revenu du facteur est plus que proportionnelle à celle du prix. Ce que le résultat autorise à dire. Que l'ouverture a des perdants identifiables à l'intérieur d'un pays qui y gagne globalement. Ce qu'il n'autorise pas à dire. Que l'ouverture appauvrit le pays : le gain agrégé reste positif, il est seulement mal réparti.
Deux biens, deux facteurs, coefficients techniques fixes. Le bien demande unités de travail et de capital ; le bien , de travail et de capital : le bien est intensif en travail. Le prix couvre exactement le coût : Avec , la solution est . L'ouverture fait tomber à — le pays importera désormais le bien intensif en travail. Le système , donne Le prix a baissé de ; le salaire, de — un tiers de plus. Et le salaire réel baisse dans les deux biens : mesuré en bien , en bien .
Figure 6. L'effet d'amplification de Stolper-Samuelson, sur l'exemple calculé ci-dessus. Le prix du bien intensif en travail recule de ; le salaire réel recule de , soit points de plus — la barre rouge dépasse la barre grise à gauche, et c'est tout le fait. Le rendement du capital, lui, progresse de . Le pays gagne à l'échange et ses salariés y perdent : les deux propositions sont vraies ensemble, et c'est exactement ce qui rend la question politique.
Auteur : David Autor, David Dorn et Gordon Hanson — le « choc chinois »
American Economic Review (). La méthode. Comparer les zones d'emploi américaines selon leur exposition initiale à la concurrence des importations chinoises, entre et . Le résultat. Cette concurrence expliquerait de l'ordre du quart du recul de l'emploi manufacturier américain sur la période, avec des effets locaux durables : baisse des salaires, hausse des transferts sociaux, pas de recomposition rapide. Ce que le travail a changé. Il a déplacé le débat de l'agrégat vers le local : le résultat classique — les perdants seront réemployés ailleurs — suppose une mobilité que les données ne montrent pas. Les nuances indispensables. Les trois quarts restants tiennent principalement au progrès technique ; l'étude mesure un effet relatif entre zones, non l'effet agrégé ; et elle ne dit rien du gain des consommateurs, réel et diffus.
L'asymétrie politique de l'ouverture tient en une phrase : les gains sont diffus, les pertes sont concentrées. Quelques euros par an et par consommateur sur des milliers de produits, contre la fermeture d'une usine dans une ville qui n'en avait qu'une. Les premiers ne s'organisent pas, les secondes votent. C'est ce déséquilibre qui explique la persistance du protectionnisme dans des sociétés où l'économie majoritaire est libre-échangiste, et pourquoi la compensation des perdants, économiquement simple, est politiquement rare.
Méthode : Traiter un sujet sur les échanges internationaux
- Identifier le type de commerce. Inter-branche entre pays dissemblables : Ricardo, HOS. Intra-branche entre pays semblables : Krugman, Linder. Le diagnostic commande la théorie, jamais l'inverse.
- Ne jamais confondre avantage absolu et avantage comparatif — l'erreur la plus fréquente, et la plus coûteuse.
- Séparer les trois niveaux : le gain global du pays, son partage entre pays par les termes de l'échange, son partage à l'intérieur du pays par Stolper-Samuelson.
- Devant le mot compétitivité, désigner la grandeur : coût unitaire du travail, taux de change effectif réel, part de marché.
- Chiffrer. Un coût d'opportunité, une zone d'échange, une perte sèche : trois lignes de calcul distinguent une copie.
Trois idées à retenir. Un, l'avantage comparatif est un rapport interne : un pays moins productif partout a toujours quelque chose à exporter, et un pays plus productif partout n'exporte pas tout. Deux, l'échange crée un gain global, mais ni les termes de l'échange entre pays ni Stolper-Samuelson à l'intérieur d'un pays ne garantissent que chacun en reçoive une part : le gain agrégé et sa répartition sont deux questions distinctes. Trois, la notion de compétitivité appliquée à une nation est trompeuse — elle importe la logique de la firme là où elle ne vaut pas —, sauf lorsque le taux de change ne peut plus ajuster.