Les espaces ruraux dans le monde : multifonctionnalité et mutations
Cours complet · géographie (première), chapitre 5 · première, histoire-géographie
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Pendant des siècles, la campagne s'est confondue avec l'agriculture : le monde rural était le monde des paysans, celui qui nourrissait les villes. Ce n'est plus le cas. Aujourd'hui, un peu plus de 40 % de l'humanité vit encore dans des espaces à dominante rurale, mais ces espaces ne se réduisent plus à la seule production agricole. Ils accueillent des habitants venus des villes, des touristes, des industries, des infrastructures énergétiques, des espaces protégés. On dit qu'ils sont devenus multifonctionnels. Dans le même temps, la mondialisation traverse et recompose les campagnes de façon très inégale : certaines sont pleinement intégrées aux marchés mondiaux et connaissent une agriculture intensive et exportatrice, tandis que d'autres, marginalisées, enclavées ou en déprise, peinent à nourrir leurs propres populations. Cette diversité nourrit des tensions croissantes autour de l'usage de la terre, de l'eau et des ressources.
Comment expliquer que les espaces ruraux du monde, longtemps définis par l'agriculture, soient aujourd'hui à la fois multifonctionnels, inégalement intégrés à la mondialisation et traversés par de nombreux conflits d'usage ? Ce chapitre montre d'abord la diversification des fonctions du rural, puis son intégration différenciée à l'économie mondiale, avant d'analyser les tensions qui en découlent à travers deux études de cas.
5.1 Des espaces ruraux longtemps définis par l'agriculture
5.1.1 Qu'est-ce qu'un espace rural ?
Un espace rural est un espace caractérisé par une faible densité de population, une part importante d'espaces ouverts (champs, prairies, forêts) et un poids historiquement fort des activités agricoles. La frontière entre rural et urbain est floue et de plus en plus poreuse : les définitions varient d'un pays à l'autre selon des seuils de densité ou de population.
À l'échelle mondiale, les espaces ruraux occupent l'essentiel des surfaces terrestres habitées. Ils restent le lieu de vie d'environ 3,4 milliards de personnes, soit un peu plus de 40 % de la population mondiale en 2020, mais cette proportion recule continûment sous l'effet de l'exode rural et de l'urbanisation, surtout en Asie et en Afrique.
5.1.2 Le recul du poids de l'agriculture
Partout, la part de l'agriculture dans l'emploi diminue. Dans les pays développés, elle ne représente souvent que 2 à 4 % des actifs (2,5 % en France, moins de 2 % aux États-Unis) ; dans les pays émergents et en développement, elle reste beaucoup plus élevée (près de 50 % des actifs en Afrique subsaharienne). Ce recul ne signifie pas la fin de la fonction nourricière du rural : moins nombreux, les agriculteurs produisent davantage grâce à la mécanisation, aux intrants et à la sélection variétale.
L'agriculture productiviste vise à maximiser les rendements et la production par un recours massif à la mécanisation, aux engrais, aux produits phytosanitaires, à l'irrigation et à la sélection génétique. On la distingue de l'agriculture vivrière, tournée vers l'autoconsommation locale, et de l'agriculture d'exportation, orientée vers les marchés mondiaux.
- Productiviste : intensive, mécanisée, forte productivité (Beauce, Corn Belt).
- Vivrière : autoconsommation, faibles rendements, main-d'œuvre nombreuse (Sahel).
- D'exportation : cultures commerciales pour les marchés mondiaux (café, soja, huile de palme).
Ces types coexistent souvent au sein d'un même pays, révélant de fortes inégalités.
5.2 Des espaces ruraux devenus multifonctionnels
5.2.1 Une diversification des fonctions
La multifonctionnalité désigne le fait qu'un espace rural remplit simultanément plusieurs fonctions : productive, résidentielle, récréative et environnementale. L'agriculture n'y est plus l'unique activité ni la principale source d'emplois.
On distingue quatre grandes fonctions :
- La fonction productive : agriculture et élevage, mais aussi extraction de matières premières (mines, carrières, exploitation forestière) et production d'énergie (éolien, solaire, barrages, cultures énergétiques).
- La fonction résidentielle : sous l'effet de la périurbanisation, des habitants travaillant en ville s'installent dans les campagnes proches ; les néoruraux choisissent le rural pour la qualité du cadre de vie.
- La fonction récréative et touristique : tourisme vert, agritourisme, stations, résidences secondaires, sports de nature.
- La fonction environnementale : les campagnes offrent des aménités (paysages, biodiversité, qualité de l'air) et abritent des espaces protégés (parcs, réserves).
La périurbanisation est l'extension de l'espace urbanisé et des modes de vie citadins dans les campagnes situées à la périphérie des villes. Les néoruraux sont d'anciens citadins qui s'installent durablement à la campagne, par choix de vie, activité (télétravail) ou installation agricole.
5.2.2 Un schéma de la multifonctionnalité
Le schéma ci-dessous représente de façon simplifiée les différentes fonctions coexistant dans un même espace rural proche d'une ville, ainsi que les tensions qu'elles engendrent.
Schéma. La multifonctionnalité d'un espace rural périurbain : quatre fonctions qui coexistent et entrent en concurrence.
5.3 Des espaces ruraux inégalement intégrés à la mondialisation
5.3.1 Des campagnes ouvertes sur les marchés mondiaux
Une partie des espaces ruraux est pleinement insérée dans la mondialisation. L'agrobusiness (agriculture industrielle intégrée à des filières commerciales et financières mondiales) organise de vastes exploitations tournées vers l'exportation : soja et canne à sucre au Brésil, huile de palme en Indonésie et en Malaisie, céréales aux États-Unis, fruits et légumes hors saison au Maroc ou au Chili.
Un front pionnier est une zone de progression de la mise en valeur agricole aux dépens de milieux jusque-là peu exploités (forêt, savane). Il s'accompagne souvent de déforestation, comme en Amazonie ou dans le Cerrado brésilien.
Ces espaces intégrés bénéficient de capitaux, de technologies et d'un accès aux marchés, mais au prix de fortes pressions environnementales (déforestation, érosion des sols, épuisement des nappes) et sociales (concentration des terres, éviction des petits paysans).
5.3.2 Des campagnes marginalisées
À l'opposé, de nombreux espaces ruraux restent à l'écart des flux de la mondialisation. Enclavés, mal reliés, dépourvus de services, ils connaissent la déprise (abandon des activités agricoles) et un vieillissement de leur population. En Afrique subsaharienne, une agriculture vivrière peu productive peine à assurer la sécurité alimentaire de populations en forte croissance.
L'accaparement des terres désigne l'acquisition ou la location à grande échelle de terres agricoles dans les pays du Sud par des acteurs étrangers (États, fonds d'investissement, firmes agroalimentaires), afin de produire pour l'exportation. Il prive souvent les communautés locales de leurs terres et de leur accès à l'eau.
| Critère | Espace rural intégré | Espace rural marginalisé |
|---|---|---|
| Type d'agriculture | Productiviste, d'exportation | Vivrière, de subsistance |
| Insertion mondiale | Forte (agrobusiness, filières) | Faible (enclavement, déprise) |
| Acteurs dominants | Firmes, investisseurs, États | Petits paysans, familles |
| Exemples | Cerrado, Corn Belt, Pampa | Sahel, montagnes enclavées |
| Risques | Déforestation, concentration | Insécurité alimentaire, exode |
Tableau. Deux visages des espaces ruraux face à la mondialisation.
5.4 Des espaces ruraux sous tension
5.4.1 Les conflits d'usage
Un conflit d'usage oppose des acteurs aux intérêts divergents concernant l'utilisation d'un même espace ou d'une même ressource : agriculteurs, habitants, promoteurs, touristes, défenseurs de l'environnement, industriels. La terre et l'eau, ressources limitées, sont au cœur de ces tensions.
La périurbanisation consomme des terres agricoles (artificialisation des sols), tandis que l'agriculture intensive est critiquée pour ses pollutions. Le tourisme peut dégrader les milieux qu'il valorise. Les projets énergétiques (éoliennes, barrages) suscitent des oppositions. Ces conflits s'inscrivent dans les enjeux du développement durable et de la sécurité alimentaire mondiale.
- Environ 40 % de la population mondiale vit dans des espaces ruraux (2020).
- L'agriculture mobilise environ 70 % des prélèvements mondiaux d'eau douce.
- Le Brésil est le 1er exportateur mondial de soja ; le Cerrado en fournit la majeure partie.
- Des dizaines de millions d'hectares ont été concernés par l'accaparement des terres depuis 2000, surtout en Afrique.
5.4.2 Deux études de cas
Le Cerrado, vaste savane du centre du Brésil, est devenu en quelques décennies l'un des plus grands greniers agricoles du monde. La mise en valeur a progressé sous la forme d'un front pionnier : défrichement de la savane, correction de l'acidité des sols, irrigation, création de gigantesques exploitations mécanisées. On y produit massivement du soja et du maïs destinés à l'exportation, notamment vers la Chine et l'Europe (alimentation animale).
Cet espace est pleinement intégré à la mondialisation : firmes de négoce, capitaux internationaux, ports d'exportation. Mais cette réussite productive a un coût élevé : déforestation et perte de biodiversité, épuisement et pollution des sols et de l'eau, concentration foncière au profit de grandes exploitations et éviction des petits agriculteurs et des communautés traditionnelles. Le Cerrado illustre les conflits d'usage entre logique productiviste et préservation de l'environnement.
Dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne (Éthiopie, Mali, Sénégal, Madagascar), des terres agricoles ont été cédées ou louées à des investisseurs étrangers pour des durées de plusieurs décennies, dans le cadre de l'accaparement des terres. Les acquéreurs (États du Golfe, fonds d'investissement, firmes agroalimentaires) y développent des cultures d'exportation ou des agrocarburants.
Pour les populations locales, souvent tributaires d'une agriculture vivrière et de droits fonciers coutumiers, ces opérations se traduisent par une perte d'accès à la terre et à l'eau, parfois des déplacements, et une fragilisation de la sécurité alimentaire. Ces espaces cumulent marginalisation (enclavement, faiblesse des services) et dépossession, révélant les rapports de force inégaux qui traversent la mondialisation des campagnes.
Méthode : Identifier acteurs et conflits d'usage à partir d'un document
Face à un document (texte, photographie, croquis) portant sur un espace rural :
- Localiser et caractériser l'espace : où se situe-t-il ? Rural intégré ou marginalisé ? Quelles fonctions apparaissent ?
- Repérer les acteurs et les classer : agriculteurs, habitants (néoruraux), collectivités, entreprises et investisseurs, touristes, associations environnementales, État.
- Identifier les usages que chacun fait de l'espace ou de la ressource (produire, habiter, se distraire, protéger, exporter).
- Mettre en évidence les tensions : quels usages sont incompatibles ? Sur quelle ressource porte la concurrence (terre, eau, paysage) ?
- Conclure sur la nature du conflit d'usage et le rapport de force entre acteurs.
5.5 Bilan
Les espaces ruraux du monde ne se réduisent plus à l'agriculture : ils sont devenus multifonctionnels, associant fonctions productive, résidentielle, récréative et environnementale. Mais la mondialisation les intègre de façon très inégale, opposant des campagnes ouvertes aux marchés mondiaux, dominées par l'agrobusiness et les fronts pionniers, à des espaces marginalisés, en déprise ou fragilisés par l'accaparement des terres. Cette recomposition nourrit de multiples conflits d'usage autour de la terre, de l'eau et des paysages, à l'articulation des enjeux de développement durable et de sécurité alimentaire.
Propriété : Synthèse du chapitre
- Les espaces ruraux, longtemps définis par l'agriculture, restent le lieu de vie d'environ 40 % de l'humanité, mais le poids de l'agriculture dans l'emploi y recule.
- Ils sont désormais multifonctionnels : fonction productive (agriculture, énergie, matières premières), résidentielle (périurbanisation, néoruraux), récréative et environnementale (aménités, protection).
- La mondialisation les intègre inégalement : agrobusiness, plantations, agriculture d'exportation et fronts pionniers (Cerrado, Amazonie) face à des espaces marginalisés, enclavés ou d'agriculture vivrière fragilisée.
- L'accaparement des terres par des acteurs étrangers illustre les rapports de force et menace la sécurité alimentaire des populations du Sud.
- Ces mutations génèrent des conflits d'usage (agriculture / urbanisation / tourisme / environnement) autour de ressources limitées : terre et eau.
- Entre multifonctionnalité, intégration et fragmentation, les campagnes du monde apparaissent profondément recomposées par la mondialisation.