Géopolitique et relations internationales : une introduction
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 1 · prépa ECG, 1re année
Travailler ce chapitre sur Adloun Exercices corrigés de ce chapitre
Ce chapitre est une boîte à outils. Il ne raconte pas encore le monde : il donne les mots, les échelles et les grilles de lecture avec lesquels les dix-sept chapitres suivants vont le raconter. Trois questions l'organisent. Qu'est-ce qu'un fait géopolitique, et en quoi diffère-t-il d'un fait diplomatique ou économique ? À quelles échelles se lit-il ? Et qui, au juste, sont les acteurs des relations internationales, à l'heure où l'État n'est plus seul en scène ?
Une mise en garde d'emblée. La géopolitique a une histoire, et cette histoire n'est pas neutre : discipline née dans le sillage des impérialismes, compromise en Allemagne avec le nazisme, réhabilitée en France dans les années 1970 par une critique explicitement politique. On ne peut pas s'en servir sans savoir d'où viennent ses concepts. C'est pourquoi ce chapitre commence par une frise des écoles, et non par une définition tombée du ciel.
1.1 Ce que la géopolitique nomme
Étude des rivalités de pouvoir sur des territoires, et des représentations que les acteurs se font de ces territoires. Trois éléments sont requis : un espace disputé, des acteurs rivaux, et des représentations qui justifient la rivalité. Retirez les représentations et il ne reste qu'un conflit d'intérêts ; retirez le territoire et il ne reste qu'une querelle idéologique.
Partie de la géopolitique qui traite de l'usage militaire de l'espace : positions, voies d'accès, détroits, bases, portée des armes. La géostratégie répond à « comment tenir ou prendre » ; la géopolitique, à « pourquoi c'est disputé ».
Analyse de l'usage des moyens économiques — commerce, monnaie, investissement, normes, sanctions — à des fins de puissance. Le terme est popularisé par Edward Luttwak en : après la guerre froide, écrit-il, la grammaire du conflit reste, mais la logique du commerce en fournit le vocabulaire.
Ces trois mots ne sont pas des synonymes élégants. Un blocus est géostratégique ; un embargo est géoéconomique ; la revendication d'un archipel au nom d'une carte ancienne est géopolitique. La même crise mobilise souvent les trois registres — savoir lequel on est en train d'analyser évite bien des dissertations confuses.
Repère : Le mot et la chose
Le mot Geopolitik est forgé en par le Suédois Rudolf Kjellén. La chose est plus ancienne : Thucydide expliquait déjà la guerre du Péloponnèse par la peur qu'inspirait à Sparte la croissance d'Athènes. Ce qui est neuf vers , c'est la prétention à en faire une science de l'espace.
1.1.1 Une discipline datée, et qui le reste
Figure 1. Huit jalons de la pensée géopolitique, –, placés à l'échelle du temps. Les cinq premiers tiennent en cinquante-quatre ans (–), les trois derniers en vingt (–). Entre les deux, le plus long vide de la frise : trente-deux ans. Ce n'est pas un oubli, c'est la mise au ban du mot « géopolitique » après son usage nazi.
Auteur : Alfred Thayer Mahan (1840-1914) — la puissance vient de la mer
Officier de marine américain, Mahan publie en The Influence of Sea Power upon History. La thèse. La grandeur d'une nation se joue sur les océans : qui contrôle les routes maritimes, les détroits et les bases de ravitaillement contrôle le commerce, donc la richesse, donc la guerre. Le concept le plus utile. La notion de choke point — le point de passage obligé, dont la fermeture coûte infiniment plus cher que la longueur ne le laisse croire. Suez, Ormuz, Malacca se lisent encore avec cette grille. La filiation est directe : la doctrine navale américaine du XXe siècle, et aujourd'hui la lecture des « colliers de perles » en océan Indien.
Auteur : Friedrich Ratzel (1844-1904) — l'État comme organisme
Géographe allemand, Ratzel publie Politische Geographie en . La thèse. L'État est un organisme vivant, attaché à un sol, qui croît ou décline ; il lui faut un Lebensraum, un espace vital proportionné à sa population. Ce qu'il en reste. Presque rien de la thèse, tout de la méthode : Ratzel impose l'idée qu'on ne comprend pas un État sans regarder son territoire. Ce qu'il faut savoir. Le mot Lebensraum sera capté par le nazisme trente ans plus tard. Ratzel n'est pas nazi — il meurt en — mais sa métaphore organique a fourni un vocabulaire à ceux qui l'ont été. La filiation passe par Kjellén, puis par Haushofer, et c'est précisément ce qui a discrédité le mot pour trente ans.
Auteur : Halford Mackinder (1861-1947) — le pivot continental
Géographe britannique, Mackinder lit en devant la Royal Geographical Society The Geographical Pivot of History. La thèse. L'ère des découvertes est close : le monde est désormais un système fermé, où toute poussée en un point se répercute partout. Au centre de l'Eurasie, une zone inaccessible à la puissance navale — le pivot, qu'il rebaptisera Heartland en — commande le destin du monde. La formule. « Qui tient l'Europe orientale commande le Heartland ; qui tient le Heartland commande l'Île mondiale ; qui tient l'Île mondiale commande le monde. » Le concept le plus utile. L'Île mondiale : Europe, Asie et Afrique forment une seule masse continentale, dont les Amériques et l'Océanie ne sont que des satellites. La filiation : Spykman le contredit, l'OTAN l'applique sans le dire, et l'expression revient dans tous les débats sur l'Eurasie depuis .
On lit souvent que Mackinder « avait prévu » la guerre froide. C'est une illusion rétrospective. Mackinder écrit en contre la Russie tsariste, puis révise en contre l'Allemagne, et en propose une lecture atlantique. Une théorie qui change trois fois de cible en quarante ans prédit moins qu'elle ne s'adapte. On la retient parce qu'elle pose une bonne question — la tension terre/mer — pas parce qu'elle donne la bonne réponse.
Auteur : Karl Haushofer (1869-1946) — le dévoiement
Général et géographe allemand, fondateur en de la Zeitschrift für Geopolitik. La thèse. Reprise de Ratzel et de Mackinder, mise au service d'un programme : l'Allemagne doit conquérir son espace vital à l'est et s'allier au continent contre les puissances maritimes. Ce qu'il faut savoir. Haushofer fréquente Rudolf Hess, qui fut son élève ; son influence réelle sur Hitler est débattue et probablement surestimée, mais l'association a suffi. Après , le mot « géopolitique » devient impraticable dans le monde académique occidental — c'est le trou de trente-deux ans de la figure 1. La filiation est donc paradoxale : Haushofer a surtout légué à la discipline une longue interdiction.
Auteur : Nicholas Spykman (1893-1943) — le Rimland contre le Heartland
Américain d'origine néerlandaise, Spykman publie à titre posthume en The Geography of the Peace. La thèse. Mackinder s'est trompé de centre. Ce qui compte n'est pas le cœur continental, vide et pauvre, mais la couronne côtière — le Rimland — qui va de l'Europe de l'Ouest au Japon en passant par le Moyen-Orient et l'Inde : c'est là que sont les hommes, les ports, les industries. La formule, en réponse directe à Mackinder : « Qui contrôle le Rimland gouverne l'Eurasie ; qui gouverne l'Eurasie contrôle les destinées du monde. » La filiation est immense et rarement citée : le containment de George Kennan (), la ceinture d'alliances américaines de l'OTAN au Japon, et jusqu'à la carte des bases américaines aujourd'hui.
1.1.2 Deux cartes qui se répondent
Figure 2. Le Heartland de Mackinder : un centre continental que la puissance navale ne peut pas atteindre. Fond de carte réel — contours d'États, Natural Earth. L'aplat bleu-vert cerné de tirets est un tracé d'auteur, approché : ce n'est pas une frontière, mais la zone-pivot que Mackinder délimite lui-même en , celle des bassins fermés ou arctiques de l'Eurasie, de la Volga à la Lena. En orange pâle, le croissant intérieur : les pays et territoires des marges continentales, de la Norvège à la Corée. En bleu, les six « îles extérieures » que Mackinder nomme lui-même : Royaume-Uni, Canada, États-Unis, Afrique du Sud, Australie, Japon. Toute la thèse tient dans la position de ces trois anneaux les uns par rapport aux autres — et sur une carte aux vraies côtes, chacun peut la vérifier.
Figure 3. Le Rimland de Spykman : la couronne côtière, et non le centre, commande l'Eurasie. La figure est construite sur le même fond de carte que la figure 2, aux mêmes coordonnées — c'est le déplacement de la couleur pleine, du centre vers la marge, qui porte toute la contradiction. L'orange couvre ici les pays et territoires de la couronne, du Portugal au Japon ; le cœur continental n'est plus qu'un contour en tirets, le même tracé d'auteur qu'en figure 2, vidé de sa couleur : pour Spykman, le Rimland n'est pas une bande étroite, c'est la marge entière. Les deux flèches bleues figurent l'accès des puissances maritimes à cette marge — ce que le Heartland, par définition, leur refusait. Le Japon change de camp d'une carte à l'autre : île du dehors chez Mackinder, il ferme le Rimland chez Spykman.
Comparez les figures 2 et 3 avant d'aller plus loin. Elles ont le même fond de carte, les mêmes contours d'États, le même tracé central en tirets. Une seule chose change : où est la couleur pleine — au centre chez Mackinder, sur la marge chez Spykman. C'est le meilleur exercice de lecture cartographique que ce chapitre puisse offrir — une carte de géopolitique argumente par ce qu'elle choisit de colorer.
1.2 Les échelles, et pourquoi on en change
Niveau spatial auquel on choisit d'observer un phénomène. Changer d'échelle n'est pas zoomer : c'est changer d'objet. Les acteurs, les causes et parfois la conclusion changent avec le niveau.
Figure 4. Cinq échelles d'analyse, du mondial au local, avec à chaque niveau ses acteurs propres et un exemple. La largeur des rectangles décroît avec l'emprise spatiale ; elle ne mesure ni l'importance ni le nombre d'acteurs. Noter qu'aucun acteur n'apparaît à deux niveaux : c'est la raison même du changement d'échelle.
Méthode : Changer d'échelle dans une dissertation
- Poser l'échelle du sujet. « La France, puissance maritime » n'est pas « la mondialisation des océans » : la première est nationale, la seconde mondiale.
- Descendre au moins une fois. Un exemple local bien conduit vaut mieux qu'une généralité mondiale — il prouve que vous savez de quoi vous parlez.
- Remonter pour conclure. Sinon la copie s'achève sur une anecdote.
- Signaler le changement. « À l'échelle du port du Havre… » Le correcteur doit voir la manœuvre, pas la deviner.
Le détroit d'Ormuz, par lequel transite une part majeure du pétrole échangé par voie maritime. À l'échelle mondiale, c'est un choke point au sens de Mahan : sa fermeture ferait bondir le prix du baril partout. À l'échelle régionale, c'est une frontière disputée entre l'Iran et les monarchies du Golfe, doublée d'une présence navale américaine. À l'échelle locale, c'est un chenal de quelques kilomètres de large où se croisent des pétroliers et des vedettes rapides. Les trois lectures sont vraies ; aucune ne suffit.
1.3 Qui agit ? Les acteurs des relations internationales
Longtemps, la réponse tenait en un mot : l'État. Elle ne suffit plus. Le tableau ci-dessous n'est pas une liste à réciter mais une grille à appliquer : devant toute crise, demandez-vous lesquels de ces acteurs sont en jeu, et lesquels sont absents.
Figure 5. Cinq familles d'acteurs autour de l'État, qui demeure au centre du schéma. La position centrale de l'État est un choix de représentation, pas un constat de domination : elle rappelle qu'il conserve seul la souveraineté et le monopole de la violence légitime. Les cinq autres familles agissent dans l'ordre international sans posséder ni l'une ni l'autre.
Compétence exclusive d'un État sur son territoire et sa population, sans autorité supérieure. Deux faces : interne — nul ne commande au-dessus de l'État chez lui ; externe — l'égalité juridique des États, quelle que soit leur puissance réelle. Le principe est posé en Europe par les traités de Westphalie () et universalisé par la décolonisation.
Ne confondez pas souveraineté et puissance. Le Luxembourg est aussi souverain que la Chine ; il n'est pas aussi puissant. La souveraineté est un statut juridique, binaire ; la puissance est une capacité, graduée. Une copie qui glisse de l'un à l'autre perd le fil.
Auteur : Joseph Nye (né en 1937) — les trois formes de la puissance
Politiste américain, Nye forge le soft power dans Bound to Lead (), puis le smart power au milieu des années . La thèse. Contraindre n'est qu'une manière d'obtenir ; séduire en est une autre, souvent moins coûteuse. Le concept le plus utile. La distinction entre la puissance dure — militaire, économique — qui fait faire, et la puissance douce — culture, valeurs, modèle — qui fait vouloir. La nuance qu'on oublie. Nye n'a jamais écrit que la douce remplaçait la dure : il dit que la seconde sans la première rend aveugle, et la première sans la seconde rend odieux — d'où le smart power, qui est l'art du dosage. La filiation : toute la littérature sur l'attractivité, l'influence et le rayonnement, y compris la diplomatie culturelle française.
Figure 6. Les instruments de la puissance dure et de la puissance douce, et le smart power comme dosage des deux. Les deux colonnes du haut listent des moyens ; la case du bas ne s'ajoute pas à eux, elle désigne la manière de les combiner — c'est pourquoi les flèches y descendent au lieu d'en partir.
1.3.1 Trois grilles de lecture des relations internationales
École selon laquelle les États, dans un monde sans autorité supérieure — l'anarchie internationale —, cherchent d'abord leur sécurité et maximisent leur puissance. Les organisations internationales ne sont que des instruments au service des plus forts. Figures : Thucydide, Machiavel, Morgenthau (), Waltz ().
École selon laquelle l'interdépendance — commerce, institutions, droit — réduit le recours à la guerre en rendant la coopération plus profitable que le conflit. Les organisations internationales y ont un effet propre. Figures : Kant (), Keohane et Nye ().
École selon laquelle les intérêts des États ne sont pas donnés par leur position matérielle mais construits par leurs représentations, leur identité et leurs normes. Formule d'Alexander Wendt () : « l'anarchie est ce que les États en font ». L'arsenal nucléaire britannique inquiète moins Washington que celui, bien plus modeste, de la Corée du Nord — ce n'est pas la puissance qui diffère, c'est la relation.
L'élargissement de l'OTAN vers l'est après . Un réaliste y voit une expansion de puissance dans un vide laissé par l'effondrement soviétique, et la réaction russe comme mécanique. Un libéral y voit l'extension d'une communauté de sécurité qui stabilise des démocraties neuves. Un constructiviste s'intéresse à ce que l'élargissement signifie pour chacun : garantie existentielle vue de Varsovie, humiliation vue de Moscou. Aucune des trois lectures n'est complète ; une bonne copie les fait dialoguer plutôt que d'en choisir une.
Auteur : Samuel Huntington (1927-2008) — le choc des civilisations
Politiste américain, The Clash of Civilizations paraît en article () puis en livre (). La thèse. Après la guerre froide, les lignes de fracture ne seront plus idéologiques ni économiques mais culturelles : les grandes aires de civilisation deviennent les unités du conflit. Les critiques, qu'il faut connaître. Les civilisations ne sont ni homogènes ni étanches ; la plupart des conflits depuis sont intra-civilisationnels, pas entre blocs culturels ; et la thèse risque de devenir une prophétie autoréalisatrice. Ce qu'il en reste. Une question utile — le culturel compte en géopolitique — et une réponse trop rigide. La filiation est surtout polémique : Huntington écrit contre Fukuyama, et se fait à son tour la cible d'Amartya Sen.
Auteur : Francis Fukuyama (né en 1952) — la fin de l'Histoire
Article en , livre en : La Fin de l'Histoire et le Dernier Homme. La thèse. Avec l'effondrement du communisme, la démocratie libérale de marché ne rencontre plus de rival idéologique cohérent : c'est en ce sens, hégélien, que l'Histoire « finit ». Le contresens à éviter. Fukuyama n'a jamais écrit que les événements cesseraient. Il parle de la fin d'un débat sur le meilleur régime, pas de la fin des guerres. Ce qu'il en reste. Le diagnostic a mal vieilli — la Chine, la Russie et l'islamisme politique ont fourni les rivaux annoncés absents — mais il enregistre fidèlement un moment, celui de . La filiation : il est le contradicteur direct de Huntington, et Fukuyama lui-même a révisé sa position dans ses travaux ultérieurs sur l'ordre politique.
Auteur : Yves Lacoste (né en 1929) — la géographie sert d'abord à faire la guerre
Géographe français, il publie en La géographie, ça sert, d'abord, à faire la guerre et fonde la revue Hérodote. La thèse. La géographie scolaire, descriptive et prétendument neutre, masque une géographie d'état-major, savoir stratégique du pouvoir. Il faut donc assumer la dimension politique du savoir géographique — et réhabiliter le mot « géopolitique », banni depuis . Le concept le plus utile. La diatopie : la superposition, sur un même territoire, de représentations concurrentes portées par des acteurs différents. La filiation : c'est Lacoste qui rouvre la discipline en France — le point bas de la figure 1 après trente-deux ans de silence, et la raison pour laquelle vous étudiez cette matière.
Repère : Dates à retenir pour ce chapitre
traités de Westphalie (souveraineté) — Mahan — Ratzel — le mot Geopolitik (Kjellén) — Mackinder — le Heartland nommé — Haushofer — Spykman — le containment (Kennan) — Morgenthau — Lacoste — Nye — Fukuyama et Wendt — Huntington.
Retenez trois choses de ce chapitre. Un, la géopolitique tient ensemble un territoire, des acteurs et des représentations : il en manque un, ce n'est plus de la géopolitique. Deux, changer d'échelle change l'objet, pas seulement la taille. Trois, les théories ne sont pas vraies ou fausses : elles éclairent chacune une face, et la compétence consiste à savoir laquelle utiliser quand.