Tableaux géopolitiques du monde en 1913, 1939 et 1945
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 2 · prépa ECG, 1re année
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Trois arrêts sur image, séparés par trente-deux ans. En , une poignée d'États européens administrent une part considérable des terres habitées et l'Europe se croit le centre du monde. En , ce centre est fracturé, appauvri par une crise venue d'ailleurs, et trois régimes y contestent ouvertement l'ordre issu de la guerre précédente. En , l'Europe est un champ de ruines dont deux puissances extérieures se partagent l'avenir.
Le programme demande des tableaux, non un récit : un tableau géopolitique fige une date et répond à quatre questions — qui domine, à quelle échelle, avec quels instruments, contesté par qui. Ce chapitre en construit trois, et une seule frise, celle qui explique comment on passe du premier au troisième. Les figures 1 et 4 y sont dessinées sur le même fond de carte : entre et , les contours du monde n'ont pas bougé, ce sont les couleurs qui ont changé de main.
2.1 Le monde en 1913 : l'apogée d'une Europe divisée
Politique par laquelle un État étend sa domination — territoriale, économique ou culturelle — sur des espaces extérieurs à ses frontières. Cette domination n'est pas toujours une annexion : elle peut prendre la forme d'un protectorat, d'une concession, d'un contrôle douanier ou d'une dette. Le mot est daté, il s'impose dans le débat européen entre et — précisément quand la chose atteint son extension maximale.
Trois statuts qu'une copie ne doit pas confondre. La colonie est administrée directement par la métropole, ses habitants n'y sont pas citoyens. Le protectorat conserve un souverain local, dépouillé de sa diplomatie et de sa défense — la Tunisie depuis , le Maroc depuis . Le dominion est un territoire de peuplement européen doté d'un gouvernement responsable, quasi souverain à l'intérieur : Canada, Australie, Nouvelle-Zélande.
Il existe un quatrième cas, souvent oublié : la semi-colonie. La Chine de n'est colonisée par personne et n'est maîtresse de rien — tarifs douaniers fixés par traités imposés, concessions étrangères dans les ports, extraterritorialité judiciaire. On peut perdre l'essentiel de sa souveraineté sans perdre son drapeau.
Figure 1. Le monde des empires en , sur les contours d'États réels. Cinq couleurs pour cinq ensembles impériaux, et une sixième, le gris, pour tout ce qui échappe à la domination européenne, russe, japonaise ou américaine. Un : la petite Europe porte exactement les mêmes couleurs que les vastes aplats d'Afrique et d'Asie — les métropoles sont minuscules, leurs empires ne le sont pas. Deux : l'Afrique ne comporte que deux taches grises, l'Éthiopie et le Liberia. Trois : l'Amérique du Sud est entièrement grise, indépendante depuis les années — la domination européenne n'y est pas politique mais financière, et une carte des souverainetés ne la montre pas. Quatre, à retenir pour la figure 4 : les deux flèches partent d'Europe.
Ce que la figure 1 ne montre pas est aussi instructif que ce qu'elle montre : une carte politique colorie des souverainetés et reste aveugle aux dépendances économiques. L'Argentine de est un État souverain dont les chemins de fer, les frigorifiques et la dette sont britanniques. Devant toute carte, demandez-vous quel pouvoir cette couleur mesure, et lequel elle laisse hors champ.
Repère : Les ordres de grandeur de 1913
L'empire britannique couvre de l'ordre de millions de kilomètres carrés, soit environ % des terres émergées, et rassemble de l'ordre de millions d'habitants pour une métropole d'environ millions : un rapport de l'ordre de un à neuf. L'empire français, deuxième du monde, s'étend sur de l'ordre de millions de kilomètres carrés ; ensemble, les deux approchent le tiers des terres émergées. (Ordres de grandeur usuels ; population mondiale de estimée à environ milliard.)
Auteur : John Atkinson Hobson (1858-1940) — l'impérialisme est un symptôme
Économiste britannique, Imperialism: A Study, . La thèse. L'expansion coloniale n'est pas une nécessité nationale mais la conséquence d'une sous-consommation intérieure : mal réparti, le revenu s'accumule en épargne sans emploi rentable et part chercher ailleurs des placements — d'où la conquête, au bénéfice de quelques groupes financiers et aux frais du contribuable. Le concept le plus utile. Qu'une politique extérieure puisse être capturée par un intérêt privé qui se donne pour l'intérêt national. La filiation, et c'est le paradoxe : Hobson est un libéral réformateur, et c'est Lénine qui reprendra son analyse.
Auteur : Vladimir Ilitch Lénine (1870-1924) — l'impérialisme, stade suprême
L'Impérialisme, stade suprême du capitalisme, . La thèse. Le capitalisme parvenu au stade des monopoles doit exporter ses capitaux ; le monde étant entièrement partagé, toute expansion nouvelle suppose un repartage, c'est-à-dire la guerre entre puissances. La Grande Guerre n'est ni un accident ni une erreur diplomatique : c'est une conséquence. Ce qu'il faut savoir. La thèse est écrite pour convaincre et explique mal des faits gênants — les capitaux français partaient surtout en Russie, non dans l'empire colonial. La filiation est immense : elle fournira à la décolonisation, puis aux théories de la dépendance, leur grammaire.
Auteur : Norman Angell (1872-1967) — la grande illusion
Journaliste britannique, prix Nobel de la paix en ; The Great Illusion, . La thèse. Les économies européennes sont si étroitement liées par le commerce et le crédit qu'une guerre entre elles ruinerait le vainqueur autant que le vaincu. Le contresens à éviter. On lit partout qu'Angell aurait « prédit l'impossibilité de la guerre ». Il a écrit qu'elle serait sans profit : elle a eu lieu, et elle le fut — sa thèse était juste, sa portée nulle. La leçon, qui vaut pour tout le programme : l'interdépendance rend la guerre coûteuse, elle ne la rend pas impossible.
2.1.1 Un continent divisé par ses alliances
Figure 2. Le système européen d'alliances à la veille de : six puissances, deux blocs, un point de contact. Les six traits pleins figurent des engagements écrits ; les deux pointillés, des solidarités non écrites qui convergent sur la Serbie. La figure explique l'engrenage : un incident local touche un protégé de l'un et un adversaire de l'autre, et les traités font le reste. Elle explique aussi pourquoi l'Italie, membre de la Triple-Alliance, est reliée en rouge alors qu'elle entrera en guerre en dans l'autre camp — une alliance sur le papier n'est pas une alliance dans les faits.
La figure 2 est un schéma d'alliances, pas une explication de la guerre : elle montre comment une crise locale s'est propagée, non pourquoi six gouvernements ont choisi la guerre à l'été . Une copie qui s'arrête à l'engrenage confond le mécanisme et la décision. Il faut y ajouter la course aux armements navals, les nationalismes de masse, les rivalités coloniales et le calcul de chaque état-major sur la brièveté supposée du conflit.
Selon les estimations de Paul Bairoch (), reprises par Paul Kennedy, les six grandes puissances européennes rassemblent en de l'ordre de la moitié de la production manufacturière mondiale, tandis que les États-Unis en assurent à eux seuls près du tiers — plus du double du Royaume-Uni. Le pays le plus industriel du monde n'est déjà plus européen ; le pays le plus puissant l'est encore, parce que la puissance de se mesure en colonies, en flottes et en alliances, non en tonnes d'acier. Ce décalage entre la richesse et le rang est la définition même d'un ordre en sursis.
2.2 De 1913 à 1945 : la frise d'un basculement
Figure 3. Dix jalons de à , placés à l'échelle du temps. Les jalons sont volontairement espacés d'au moins deux ans : ce n'est pas une chronologie exhaustive, c'est une mesure de rythme. Le plus long vide sépare de — sept ans, ceux de la stabilisation, où l'on a cru l'ordre de réparable. Les trois écarts les plus courts valent deux ans chacun — -, -, - — et tous trois se situent après le krach. Le resserrement du bas de la frise n'est pas un effet de dessin, c'est l'accélération elle-même.
Auteur : John Maynard Keynes (1883-1946) — une paix qui prépare la suivante
Membre démissionnaire de la délégation britannique à la conférence de la paix, il publie dès Les Conséquences économiques de la paix. La thèse. Les réparations imposées à l'Allemagne sont hors de proportion avec sa capacité de paiement ; en ruinant le principal client du continent, les vainqueurs se ruinent eux-mêmes. Le concept le plus utile. Qu'un traité de paix est un acte économique dont il faut calculer les effets, et pas seulement un acte de justice. La nuance qu'on oublie. Keynes ne prédit pas Hitler : il annonce une instabilité, pas un régime. La filiation : sa critique nourrira, après , la conviction inverse — reconstruire le vaincu plutôt que le pressurer.
Auteur : Karl Polanyi (1886-1964) — la fin d'une civilisation
La Grande Transformation, . La thèse. La civilisation du XIXe siècle reposait sur quatre piliers solidaires : l'équilibre européen, l'étalon-or, le marché autorégulateur et l'État libéral. Le premier tombe en , le deuxième dans les années , et les deux autres avec eux — la crise n'est pas économique, elle est civilisationnelle. Le concept le plus utile. Le désencastrement : l'illusion d'un marché séparé de la société, dont celle-ci se protège par un « contre-mouvement » qui peut être social-démocrate, fasciste ou communiste. La filiation : toute la sociologie économique contemporaine, et une grille pour lire les replis protectionnistes d'aujourd'hui.
Auteur : Charles Kindleberger (1910-2003) — une crise sans capitaine
Économiste américain, La Grande Crise mondiale -, . La thèse. La crise a été si longue parce qu'aucune puissance n'a joué le rôle de stabilisateur : le Royaume-Uni ne le pouvait plus, les États-Unis ne le voulaient pas encore. Le concept le plus utile. La stabilité hégémonique : certains biens collectifs internationaux ne sont produits que si une puissance dominante accepte d'en payer le prix. La filiation : c'est la clé de lecture de — Bretton Woods répond consciemment à ce diagnostic — et l'un des arguments centraux des débats actuels sur le retrait américain.
Les trois auteurs ci-dessus disent la même chose sous trois angles : entre et , le monde a un ordre juridique — la Société des Nations — sans ordre économique ni puissance disposée à en assumer le coût. Retenez la formule, elle rend la période intelligible : des règles sans garant. Elle sert en sens inverse pour , où l'on construit d'abord le garant.
2.3 Le monde en 1939 : un ordre contesté par ceux qu'il a créés
Régime qui prétend soumettre la totalité de la vie sociale, privée et mentale à un projet idéologique, au moyen d'un parti unique, d'une police politique, d'une propagande de masse et de la terreur. La catégorie est forgée après coup — le mot vient d'Italie dans les années , l'analyse est de — et son application respective à l'Allemagne nazie, à l'URSS stalinienne et à l'Italie fasciste reste discutée.
Politique d'un État qui veut réviser l'ordre territorial et juridique issu d'un traité de paix. En , trois puissances sont révisionnistes pour des raisons distinctes : l'Allemagne veut défaire Versailles, l'Italie s'estime mal payée d'une victoire, le Japon juge que l'ordre de Washington () lui refuse le rang que sa puissance mérite. Le mot désigne un rapport à l'ordre existant, pas une idéologie.
Recherche délibérée de l'autosuffisance économique, au prix d'une moindre efficacité. Après , la fragmentation du commerce mondial en zones monétaires et en préférences impériales pousse les puissances sans empire — Allemagne, Italie, Japon — à concevoir l'accès aux ressources comme un problème territorial, donc militaire. L'autarcie est le chaînon qui relie la crise économique à la conquête.
Ce chaînon est le cœur du chapitre. Le krach de n'a pas « causé » la guerre : il a détruit le commerce multilatéral, transformé les empires en marchés réservés, et rendu crédible auprès de peuples appauvris l'idée qu'un espace vital se prend. Chaque maillon compte — c'est ce qu'une bonne copie déroule, au lieu de juxtaposer « crise » et « guerre ».
Auteur : Hannah Arendt (1906-1975) — le totalitarisme comme phénomène neuf
Les Origines du totalitarisme, . La thèse. Le totalitarisme n'est ni une tyrannie ancienne ni une dictature de plus : c'est une forme politique inédite, qui suppose des masses atomisées, une idéologie prétendant expliquer toute l'histoire, et une terreur frappant des innocents par principe, non des opposants par nécessité. L'articulation décisive. Arendt relie impérialisme et totalitarisme : les pratiques administratives et raciales expérimentées aux colonies auraient fait l'apprentissage de ce qui fut appliqué ensuite en Europe. La filiation. La notion a été contestée — pour avoir rapproché des régimes très différents, et parce que les archives soviétiques ouvertes après ont nuancé l'image d'un contrôle total.
Repère : La marche à la guerre, année par année
Mandchourie — Hitler chancelier, l'Allemagne et le Japon quittent la SDN — agression italienne en Éthiopie, sanctions inopérantes — remilitarisation de la Rhénanie, début de la guerre d'Espagne, axe Rome-Berlin — guerre sino-japonaise — Anschluss (mars), accords de Munich (septembre) — entrée à Prague (mars), pacte germano-soviétique ( août), invasion de la Pologne ( septembre).
Méthode : Construire un tableau géopolitique daté
- Fixer la date et s'y tenir. Un tableau de ignore ce que l'on sait de : écrire « l'Allemagne, qui allait perdre la guerre » est un anachronisme de raisonnement.
- Nommer les pôles, et les hiérarchiser. Combien de centres de décision réels ? La réponse fait la structure.
- Dire l'ordre juridique et son garant. Quelles règles, et qui les fait respecter ? En : des règles, personne.
- Repérer les contestataires et leur grief. Qui veut changer l'ordre, et au nom de quoi ?
- Conclure par une tension, pas par une liste. Le tableau doit s'achever sur ce qui, en lui, ne tient pas.
Les pôles : trois puissances révisionnistes, deux démocraties impériales sur la défensive, une URSS isolée et redoutée, des États-Unis puissants et volontairement absents. L'ordre juridique : la SDN existe encore, sans les États-Unis, sans l'URSS jusqu'en , sans l'Allemagne et le Japon depuis ; elle n'a ni armée ni sanction efficace. Les instruments : réarmement accéléré, préférences impériales, propagande de masse. Les contestataires : les trois révisionnistes, chacun avec son grief propre. La tension : un ordre garanti par deux puissances qui ne veulent pas se battre, contre trois qui s'y préparent.
Munich ( septembre ) est un piège d'examen : le réflexe est d'y voir une lâcheté et de s'arrêter là. Une copie solide expose aussi ce que Daladier et Chamberlain croyaient faire — gagner du temps sur un réarmement en retard, éviter une répétition de - dans des opinions traumatisées, satisfaire une revendication que le principe wilsonien des nationalités rendait presque défendable — puis montre pourquoi le calcul était faux : l'entrée à Prague, six mois plus tard, prouve que l'enjeu n'était pas national mais impérial. Expliquer n'est pas excuser ; ne pas expliquer, c'est ne pas faire d'histoire.
2.4 Le monde en 1945 : deux vainqueurs, un continent effacé
Figure 4. Le monde en , dessiné sur le même fond de carte que la figure 1. Mêmes continents, mêmes contours : rien n'a bougé de la géographie. Trois déplacements sautent aux yeux. Un : les cinq teintes impériales de la figure 1 ont laissé la place à deux dominantes, le bleu américain et le rouge soviétique — l'orange subsiste seul, pour les empires coloniaux encore debout, et un brun neuf marque l'Allemagne et l'Autriche, occupées par les quatre vainqueurs. Deux : l'Europe, qui portait les couleurs en , est maintenant coupée par elles, un trait pointillé la traversant du nord au sud. Trois : les deux flèches ne partent plus d'Europe comme en figure 1 — elles y arrivent, l'une d'Amérique du Nord, l'autre du nord de l'Asie. Attention : la légende de cette carte n'est pas celle de la figure 1, et les mêmes teintes n'y ont pas le même sens.
Repère : Les conférences et les actes de 1944-1945
Bretton Woods (- juillet , nations) : FMI et BIRD, changes fixes ajustables, or à dollars l'once — Yalta (- février ) — Charte des Nations unies signée à San Francisco le juin par États, en vigueur le octobre ( membres originaires avec la Pologne) — Potsdam ( juillet- août) — Hiroshima ( août) et Nagasaki ( août) — capitulation japonaise ( septembre) — ouverture du procès de Nuremberg ( novembre).
Figure 5. L'architecture de - : la sécurité à gauche, la monnaie et le commerce à droite. Les six flèches partent de deux sommets qui ne communiquent pas — aucun trait ne relie la colonne des Nations unies à celle de Bretton Woods. Ce vide au milieu de la figure n'est pas un oubli de dessin : il représente une séparation voulue, dont le chapitre sur la gouvernance mondiale montrera le coût. Le trait en pointillé vers le GATT rappelle que le pilier commercial, prévu sous forme d'organisation, n'a jamais vu le jour — il n'y aura qu'un accord provisoire en , et il faudra attendre pour une véritable organisation.
Auteur : Eric Hobsbawm (1917-2012) — le court XXe siècle
Historien britannique, L'Âge des extrêmes, . La thèse. Le XXe siècle pertinent ne va pas de à mais de à : il commence quand l'ordre européen s'effondre et s'achève quand disparaît l'URSS. Trois temps — « l'âge des catastrophes » (-), « l'âge d'or » (-), « la débâcle » (après ). Le concept le plus utile. La périodisation elle-même : découper le temps est un acte d'analyse, pas une commodité. La critique à connaître. Hobsbawm est communiste et sa lecture de l'URSS a été discutée ; faire commencer le siècle en minore par ailleurs les continuités du long XIXe.
Figure 6. Les trois tableaux mis en regard, ligne par ligne. Cinq lignes de comparaison, trois colonnes pour les trois dates du programme. Lue horizontalement, la dernière ligne raconte tout le chapitre : on passe d'un monde qui organise des flux à un monde qui les ferme, puis à un monde qui invente à la fois l'arme absolue et les institutions censées la contenir.
Trois acquis à emporter. Un : en , la puissance se mesure encore en territoires alors que la richesse a déjà migré vers l'Amérique du Nord — tout ordre survit un temps à ses fondements. Deux : entre et , il y a des règles sans garant, et c'est cela, plus que la dureté des traités, qui rend l'ordre inopérant. Trois : en , on construit le garant avant les règles, et on le fait en double — un système de sécurité, un système monétaire, sans passerelle entre eux.