Géopolitique de la guerre froide, de la décolonisation et des conflits
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 3 · prépa ECG, 1re année
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Quarante-six ans séparent la capitulation japonaise de la disparition de l'URSS. Le programme est explicite sur la manière de les traiter : « dans une optique de synthèse et non d'énumération factuelle ». Ce chapitre ne récite donc pas une chronologie — il propose quatre grilles qui, ensemble, rendent la période intelligible.
La première grille est la bipolarité : deux puissances, deux camps, deux modèles, et une ligne qui coupe l'Europe. La deuxième est la dissuasion : une arme qui rend la guerre directe irrationnelle et reporte l'affrontement sur des théâtres périphériques. La troisième est la décolonisation, qui triple en quarante-cinq ans le nombre d'États et crée un troisième acteur là où l'on n'en attendait que deux. La quatrième est le rythme : la guerre froide n'a pas une température constante, elle alterne les phases, et savoir laquelle on décrit est la première exigence.
3.1 La bipolarisation de l'Europe, 1947-1955
État de conflit durable entre deux blocs qui mobilise tous les moyens — armes, économie, propagande, espionnage, alliances — sauf l'affrontement armé direct entre les deux puissances principales. L'expression est popularisée par le journaliste Walter Lippmann en . Le mot « guerre » est justifié par l'intensité de l'hostilité ; le mot « froide », par cette abstention unique.
Doctrine américaine formulée par George Kennan en - : ne pas chercher à abattre l'URSS ni à reconquérir ce qu'elle tient, mais l'empêcher de s'étendre, partout et durablement, jusqu'à ce que ses contradictions internes la fassent évoluer. Le containment est une politique de patience, non de victoire — et c'est cette nuance que les faucons américains lui reprocheront.
Configuration d'un système international où deux puissances concentrent l'essentiel des capacités militaires et où les autres États s'alignent, se neutralisent ou se disent non alignés — mais définissent tous leur position par rapport à ce couple. La bipolarité n'est pas une symétrie parfaite : les deux pôles n'ont jamais eu ni la même richesse ni le même modèle.
Repère : La rupture, en trente mois
mars : doctrine Truman, $$4005194719471948241948121949419491949141955$ : pacte de Varsovie, huit signataires.
Figure 1. L'Europe coupée : le rideau de fer et les quatre taches qui le démentent. Contours d'États réels (Natural Earth), aux frontières d'aujourd'hui. Le tireté noir suit la limite réelle des blocs, de la Baltique à l'Adriatique — la formule de Churchill, mars : « de Stettin dans la Baltique à Trieste dans l'Adriatique ». Il traverse l'Allemagne le long de la frontière interallemande, ce qui place Berlin-Ouest — le disque bleu — à l'intérieur de la zone rouge. Mais quatre taches contredisent la ligne, trois à l'est et une à l'ouest : la Yougoslavie (orange), communiste et hors du bloc soviétique depuis ; la Grèce et la Turquie (bleu), entrées dans l'OTAN en ; la Finlande (brun), neutre sous contrainte du traité de ; et, du côté occidental, les neutres d'Europe (brun) : Suède, Suisse, Autriche, Irlande. Une frontière idéologique n'est pas une frontière géographique.
Auteur : George Kennan (1904-2005) — endiguer, et attendre
Diplomate américain en poste à Moscou, il envoie en février le long télégramme, puis publie en dans Foreign Affairs l'article signé « X ». La thèse. L'expansionnisme soviétique tient à l'insécurité historique de la Russie et à la nécessité idéologique d'un ennemi extérieur ; il est donc constant mais prudent, et cède devant une résistance ferme. Le concept le plus utile. L'endiguement, formule extraordinairement plastique : elle a servi à justifier le plan Marshall comme la guerre du Viêt Nam. Le regret de l'auteur. Kennan a passé sa vie à répéter qu'il pensait à un endiguement politique et économique, non militaire, et qu'on l'avait mal lu. La filiation : la doctrine américaine de à , et un écho direct au Rimland de Spykman.
Auteur : Raymond Aron (1905-1983) — paix impossible, guerre improbable
Philosophe et sociologue français, Le Grand Schisme () et Paix et guerre entre les nations (). La formule, la plus citée de toute la période : « paix impossible, guerre improbable ». Impossible, parce que les deux camps ne peuvent pas se reconnaître légitimes ; improbable, parce que le coût de l'affrontement direct est devenu prohibitif. Le concept le plus utile. La distinction entre l'ennemi et le rival : on ne fait pas la paix avec un ennemi idéologique, on gère une rivalité. Ce qu'il apporte à une copie. Une définition rigoureuse et non militante de la période, à une époque où la sociologie française était majoritairement marxiste. La filiation : toute l'école réaliste française, et un contrepoint permanent à Sartre.
Deux contresens à éviter. Premier : « guerre froide » ne veut pas dire « période sans guerre ». Les conflits périphériques ont fait plusieurs millions de morts, en Corée, au Viêt Nam, en Afghanistan, en Afrique australe. Ce qui est froid, c'est la relation entre Washington et Moscou, pas le monde. Second : la bipolarité n'est pas la symétrie. Le PIB, le niveau de vie, la capacité d'attraction culturelle et le nombre d'alliés volontaires n'ont jamais été équivalents des deux côtés — l'un des camps devait retenir ses habitants par un mur.
3.2 Le rythme : quatre décennies, trois températures
Figure 2. Dix jalons de à , placés à l'échelle du temps. La frise s'arrête volontairement en : la séquence finale, -, est reprise au chapitre suivant, mois par mois et à la même exigence d'échelle. Les trois plus grands écarts valent six ans chacun — -, -, - ; les trois plus courts en valent trois — -, -, -. Le fait le plus parlant est l'enchaînement des deux premiers grands écarts : de à , douze ans où un seul jalon subsiste, et c'est celui du basculement — Cuba, .
Phase de la guerre froide, approximativement -, où les deux Grands, sans renoncer à leur rivalité, en codifient les règles : téléphone rouge (), traité de non-prolifération (), accords SALT (), acte final d'Helsinki (). La détente n'est pas une réconciliation, c'est une gestion : on se reconnaît mutuellement le droit d'exister pour éviter le pire.
Retour de la tension entre et : invasion soviétique de l'Afghanistan, déploiement des euromissiles, initiative de défense stratégique américaine (), boycotts olympiques croisés. Le mot marque bien qu'il ne s'agit pas d'un retour à mais d'un refroidissement dans un cadre déjà codifié — les canaux de négociation, eux, n'ont jamais été rompus.
Auteur : Henry Kissinger (1923-2023) — la détente comme gestion, non comme amitié
Conseiller puis secrétaire d'État américain de à , auteur de Diplomatie (). La thèse. Dans un monde nucléaire, la politique étrangère n'a pas pour objet la victoire morale mais l'équilibre : il faut donner à l'adversaire un intérêt au maintien de l'ordre plutôt que de chercher à l'abattre. Le concept le plus utile. Le linkage : lier les dossiers entre eux — commerce, armements, conflits régionaux — pour que chaque camp ait quelque chose à perdre partout. Les critiques, qu'il faut connaître. Cette realpolitik a soutenu des régimes autoritaires et a subordonné les droits humains à la stabilité. La filiation : l'ouverture à la Chine (), qui transforme un affrontement à deux en triangle, et toute la tradition réaliste américaine contemporaine.
Des missiles soviétiques sont installés à quelques minutes de vol des États-Unis ; Kennedy choisit le blocus naval plutôt que la frappe, et treize jours de crise s'achèvent par un retrait soviétique contre l'engagement américain de ne pas envahir Cuba — et, discrètement, contre le retrait de missiles américains de Turquie. Pourquoi c'est un pivot. Les deux camps ont vu le bord du gouffre et en tirent la même conclusion : il faut des règles. Le téléphone rouge naît en , le traité d'interdiction partielle des essais la même année, celui de non-prolifération en . La crise la plus grave de la guerre froide est aussi le début de sa codification — c'est pourquoi elle ouvre la phase de détente sur la figure 2.
3.3 La décolonisation : un troisième acteur
Processus par lequel les territoires colonisés accèdent à la souveraineté internationale. Il emprunte deux voies : la négociation, quand la métropole anticipe — l'Inde en , la plus grande partie de l'Afrique subsaharienne en — et la guerre, quand elle refuse — Indochine (-), Algérie (-), colonies portugaises (-).
Expression forgée par le démographe Alfred Sauvy en , par analogie avec le tiers état de : un ensemble « ignoré, exploité, méprisé » qui « veut, lui aussi, être quelque chose ». Le mot désigne d'abord une position dans le système international, non un niveau de développement — c'est le glissement ultérieur vers le sens économique qui l'a rendu confus, puis obsolète.
Politique consistant à refuser l'adhésion à l'un des deux blocs militaires tout en participant pleinement à la vie internationale. Formalisé à Belgrade en autour de Tito, Nehru, Nasser, Soekarno et Nkrumah. Attention : non-alignement n'est pas neutralité. La Suisse est neutre — elle s'abstient ; l'Inde de Nehru est non alignée — elle intervient, elle vote, elle propose, mais sans appartenir à un camp.
Figure 3. Le nombre d'États membres de l'ONU de à , à l'échelle sur les deux axes. De membres originaires à en , la courbe est multipliée par un peu plus de trois : plus des deux tiers des membres de n'y siégeaient pas en . Le pas quinquennal le plus fort est celui de à , avec membres. Et la courbe s'achève par un palier parfaitement plat : membres en , en . La décolonisation est finie ; la vague suivante viendra de l'éclatement des États communistes, et c'est l'objet du chapitre 4.
Auteur : Alfred Sauvy (1898-1990) — le tiers monde
Démographe et économiste français, fondateur de l'INED. Dans L'Observateur du août , il écrit : « car enfin, ce tiers monde ignoré, exploité, méprisé comme le tiers état, veut, lui aussi, être quelque chose ». La thèse. Les pays sortant de la colonisation ne sont pas un simple appendice des deux blocs : ils constituent une force propre, définie par une position subordonnée dans l'ordre international. Ce que le mot a gagné et perdu. Il a gagné une visibilité immédiate, et perdu son sens : employé plus tard comme synonyme de « pauvre », il a fini par masquer les divergences énormes entre un émirat pétrolier et un pays sahélien. La filiation : le non-alignement, le nouvel ordre économique international des années , et par contrecoup toutes les typologies ultérieures — « Sud », « pays en développement », « émergents ».
Auteur : Frantz Fanon (1925-1961) — la décolonisation comme rupture
Psychiatre martiniquais engagé dans la révolution algérienne, Peau noire, masques blancs () et Les Damnés de la terre (). La thèse. La colonisation n'est pas seulement une domination politique : elle produit une aliénation intériorisée, chez le colonisé comme chez le colonisateur. La décolonisation doit donc être une rupture, et non un simple transfert d'administration. L'avertissement qu'on oublie. Fanon consacre un chapitre entier — « Mésaventures de la conscience nationale » — à prédire ce qui arrivera si la bourgeoisie nationale se contente de remplacer le colon : un néocolonialisme à visage local. La filiation : les études postcoloniales, et une lecture indispensable pour comprendre pourquoi l'indépendance juridique n'a pas suffi.
Maintien d'une dépendance économique, monétaire, militaire ou culturelle après l'indépendance juridique. Le terme est popularisé par Kwame Nkrumah () : un État néocolonial « a en théorie tous les attributs de la souveraineté internationale ; en réalité, son système économique et sa politique sont dirigés de l'extérieur ». On retrouve exactement la structure de la semi-colonie de — le drapeau sans les moyens.
Repère : Les jalons du tiers monde
indépendance de l'Inde et du Pakistan — victoire communiste en Chine — avril conférence de Bandung, États — nationalisation du canal de Suez — « année de l'Afrique » : dix-sept États entrent à l'ONU, dont seize africains — septembre conférence de Belgrade, acte de naissance du mouvement des non-alignés — première CNUCED — déclaration sur le nouvel ordre économique international — indépendance des colonies portugaises.
Méthode : Traiter un sujet sur la décolonisation
- Distinguer les trois plans. Juridique (le transfert de souveraineté), économique (la dépendance qui subsiste ou non), culturel (la langue, les élites, les modèles).
- Nommer la voie. Négociée ou armée ? Le coût humain et la nature du régime issu de l'indépendance en dépendent largement.
- Situer dans la guerre froide. Chaque décolonisation est lue par les deux Grands comme une occasion — mais les acteurs locaux ne sont pas des pions, ils instrumentalisent aussi la rivalité.
- Éviter le récit héroïque comme le récit misérabiliste. Les deux escamotent les choix des acteurs concernés.
3.4 Une arme qui déplace la guerre
Stratégie consistant à empêcher une agression non en s'y opposant, mais en rendant son coût inacceptable pour l'agresseur. Elle exige trois conditions simultanées : une capacité de riposte qui survive à une première frappe, une volonté crédible de s'en servir, et une communication claire de cette volonté. La dissuasion est donc autant psychologique que technique.
Situation où chacun des deux camps peut détruire l'autre après avoir été frappé le premier — d'où l'acronyme anglais MAD, mutual assured destruction. Le paradoxe est complet : c'est la vulnérabilité mutuelle, non la protection, qui produit la stabilité. C'est aussi pourquoi les défenses antimissiles ont toujours été considérées comme déstabilisantes, et limitées par traité en .
Conflit armé où deux puissances s'affrontent par alliés interposés, en fournissant armes, argent, conseillers ou renseignement sans engager leurs propres forces l'une contre l'autre. C'est la conséquence directe de la dissuasion : l'affrontement direct étant exclu, la rivalité se reporte sur la périphérie — où le coût humain, lui, est bien réel.
Figure 4. La logique de la dissuasion, et ses trois conséquences. Le schéma se lit de haut en bas comme une implication. Les deux arsenaux du haut ne produisent la stabilité que s'ils sont survivables — c'est la case teal, la seule qui compte vraiment. De la destruction mutuelle assurée partent trois flèches, et une seule est bleue : les deux autres, en orange, sont le coût de ce mécanisme. La figure démontre donc l'inverse de ce qu'on lui fait souvent dire : la dissuasion n'a pas produit la paix, elle a produit l'absence de guerre directe, ce qui n'est pas la même chose.
Auteur : Bernard Brodie (1910-1978) — de l'armée qui gagne à l'armée qui empêche
Stratège américain, il écrit dès , dans The Absolute Weapon : « Jusqu'ici, le but principal de notre établissement militaire était de gagner les guerres. Désormais, ce doit être de les empêcher. » La thèse. La bombe change la nature même de l'outil militaire : elle rend la victoire inutilisable, et transforme l'armée en instrument de prévention. Le concept le plus utile. La seconde frappe — ce n'est pas la puissance de l'arsenal qui dissuade, c'est sa survie. D'où les sous-marins lanceurs d'engins, la dispersion, le silo durci. La filiation : toute la stratégie nucléaire, française comprise, et la théorie des jeux appliquée aux relations internationales.
Figure 5. Six théâtres périphériques, sur le fond de carte des chapitres précédents. Le fond est exactement celui des figures 1 et 4 du chapitre 2 : même fenêtre, mêmes contours d'États. Les six repères orange sont numérotés dans l'ordre chronologique et nommés : Corée (), Suez (), Cuba (), Viêt Nam (), Angola (), Afghanistan (). Deux lectures s'imposent. Un : les six théâtres sont tous situés hors d'Europe — la rivalité s'est déplacée exactement là où elle pouvait s'exprimer sans risque nucléaire immédiat, tandis que le trait pointillé rappelle où, en Europe, le front était figé. Deux : un seul, Cuba, touche l'espace américain, et c'est justement celui qui a failli déclencher l'affrontement direct — parce qu'il n'était pas périphérique pour Washington.
Auteur : John Lewis Gaddis (né en 1941) — la longue paix
Historien américain de la guerre froide, The Long Peace (), We Now Know (). La thèse. L'après- constitue, entre grandes puissances, la plus longue période sans guerre de l'histoire moderne européenne ; ce n'est pas un hasard mais le produit d'un système — bipolarité lisible, arme nucléaire, frontières reconnues de fait, renseignement mutuel par satellite. La nuance décisive. Cette « longue paix » est celle des Grands. Vue de Corée, du Viêt Nam ou de l'Angola, la période est l'une des plus meurtrières du siècle. La filiation : après , l'ouverture des archives soviétiques lui a permis de réviser ses propres conclusions — exemple rare et précieux d'un historien qui se corrige publiquement.
Figure 6. Les trois phases de la guerre froide, comparées sur cinq critères. Les bornes retenues donnent quinze, treize et seize ans : les trois phases sont de durées comparables, ce qui interdit de traiter la détente comme une parenthèse. La dernière ligne est la plus instructive : chaque phase s'achève sur un événement d'une nature différente — une peur en , une invasion en , un épuisement économique après . Ce n'est jamais la même mécanique qui referme une séquence.
Trois acquis. Un : la bipolarité est une structure, pas une symétrie — les deux camps n'ont eu ni la même richesse, ni la même attractivité, ni le même rapport à leurs propres populations. Deux : la dissuasion n'a pas supprimé la guerre, elle l'a déplacée ; toute copie qui écrit « la paix nucléaire » doit préciser pour qui. Trois : la décolonisation n'est pas un phénomène annexe de la guerre froide, elle en est l'une des variables — elle a triplé le nombre d'États et créé un espace de manœuvre dont les acteurs du Sud se sont servis pour leurs propres fins.