Tableau géopolitique du monde à la fin de la guerre froide
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 4 · prépa ECG, 1re année
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Le programme est ici d'une précision inhabituelle : il demande d'étudier « le basculement d'un ordre bipolaire à un ordre géopolitique dominé par les États-Unis, puissance par ailleurs économiquement dominante de la triade dans les années ». Trois mots à peser. Basculement : quelque chose tombe, autre chose se met en place, et il faut décrire le mouvement, pas seulement l'état final. Dominé : un seul acteur au sommet — mais dominé n'est pas gouverné. Triade : la domination économique est partagée à trois, alors que la domination militaire ne l'est pas.
Ce chapitre construit donc un tableau daté, comme celui du chapitre 2, mais pour un moment très court. La séquence décisive tient en sept cent soixante-dix-sept jours, du novembre au décembre : c'est l'objet de la première figure, où chaque jalon est placé au jour près. Le reste du chapitre montre ce que cette séquence a produit — une puissance sans rivale, un espace éclaté à l'est, et des fissures visibles dès la décennie même.
4.1 Sept cent soixante-dix-sept jours
Figure 1. Neuf jalons du juin au décembre , placés au jour près. Contrairement aux frises précédentes, dont l'unité était l'année, celle-ci mesure des semaines : deux mois y valent environ une unité. Deux resserrements se lisent aussitôt. Le premier va du août au octobre : deux mois entre l'invasion du Koweït et la réunification allemande, deux événements sans rapport apparent qui se répondent pourtant — le second n'a été possible que parce que Moscou avait cessé de s'y opposer, et le premier n'a pu être puni que pour cette raison. Le second, le plus court de la frise, sépare le juin du août : cinquante-cinq jours entre la première sécession yougoslave et le putsch de Moscou.
Configuration d'un système international où une seule puissance dispose d'une supériorité écrasante dans toutes les catégories de ressources — militaire, économique, technologique, culturelle — et où aucune coalition ne se forme contre elle. L'unipolarité n'est pas l'empire : la puissance dominante ne gouverne pas les autres États, elle fixe le cadre dans lequel ils agissent.
Terme forgé par Hubert Védrine en pour désigner une puissance « dominante dans toutes les catégories », à la fois militaire, économique, monétaire, technologique et culturelle. Le mot est français et polémique : il souligne un excès plutôt qu'il ne décrit un rang. Les auteurs anglo-saxons préfèrent unipolar moment ou sole superpower.
Ensemble formé par l'Amérique du Nord, l'Europe occidentale et le Japon, concentrant l'essentiel de la production, des investissements et des échanges mondiaux. La notion est popularisée par Kenichi Ohmae en . Elle est économique et non militaire, et c'est là toute la difficulté du chapitre : le monde des années est unipolaire pour la force et tripolaire pour la richesse.
Repère : Ce qui se termine, ce qui commence
novembre chute du mur — octobre réunification allemande — novembre résolution du Conseil de sécurité, autorisant l'usage de « tous les moyens nécessaires » — janvier- février guerre du Golfe — juillet dissolution du pacte de Varsovie — décembre disparition de l'URSS — février signature du traité de Maastricht — avril-juillet génocide des Tutsi au Rwanda — janvier création de l'OMC — juillet et décembre Srebrenica, puis les accords de Dayton.
Auteur : Charles Krauthammer (1950-2018) — le moment unipolaire
Éditorialiste américain ; « The Unipolar Moment », Foreign Affairs, -. La thèse. Contrairement à ce que prédisent la plupart des analystes, la fin de la bipolarité ne débouche pas sur un monde multipolaire mais sur un moment de domination américaine sans équivalent, qu'il faut assumer et utiliser. Le mot juste. Moment : lui-même le donne pour transitoire, et beaucoup de ses lecteurs l'ont oublié. La critique. Confondre l'absence de rival déclaré avec l'absence de contrainte : la décennie montrera qu'une puissance sans rival peut être tenue en échec par des acteurs très faibles. La filiation : le débat américain des années sur l'usage de la puissance, et par contraste l'« hyperpuissance » de Védrine.
Auteur : Hubert Védrine (né en 1947) — l'hyperpuissance
Ministre français des Affaires étrangères de à . La thèse. Les États-Unis de la fin du siècle ne sont pas une superpuissance parmi d'autres : ils dominent simultanément tous les registres, y compris celui des normes techniques et des industries culturelles. D'où la nécessité, pour les autres, d'un « monde multipolaire » construit délibérément. Le concept le plus utile. L'idée que la puissance se mesure au nombre de registres où l'on domine, non à leur intensité dans un seul. La nuance de l'auteur. Védrine a toujours refusé l'antiaméricanisme : il décrit un déséquilibre, il ne dénonce pas un complot. La filiation : la doctrine française du multilatéralisme, et les discours européens sur l'« autonomie stratégique ».
4.2 Une puissance sans rival, une richesse à trois
Figure 2. La Triade en : trois pôles, % du PIB mondial, % de la population. Le pôle nord-américain est ici réduit aux seuls États-Unis, dont la part est mesurable sans ambiguïté. Les trois disques rassemblent environ % du produit mondial, et la case grise du bas le complément : % pour près de six habitants sur sept. Le rapport des produits par habitant entre l'intérieur et l'extérieur de la Triade est donc, avec ces parts, de l'ordre de quinze. Les trois traits sont doubles : ce n'est pas un système de centre et de périphéries à sens unique, c'est d'abord un club qui commerce avec lui-même. Attention : ces parts sont des ordres de grandeur en dollars courants de ; en parité de pouvoir d'achat, l'écart serait sensiblement moindre.
Auteur : Kenichi Ohmae (né en 1943) — la Triade
Consultant japonais, Triad Power (). La thèse. Une firme qui veut être mondiale ne peut plus se contenter d'exporter : elle doit être implantée, simultanément et à parts comparables, dans les trois grands marchés solvables — Amérique du Nord, Europe, Japon. Le concept le plus utile. La Triade elle-même, qui déplace le regard des États vers les marchés : ce sont des zones de consommation, pas des puissances. Ce qui a mal vieilli. Ohmae annonce dans The Borderless World () l'effacement des États devant les firmes — la décennie suivante, et plus encore les années , ont montré l'inverse. La filiation : tout le vocabulaire des années sur la mondialisation, dont le chapitre 10 reprendra l'examen.
Figure 3. Le monde des années , quatrième carte sur le fond des chapitres 2 et 3. Comparez-la à la figure 4 du chapitre 2 : le rouge soviétique qui couvrait tout le nord de l'Asie a laissé la place à l'orange des quinze États successeurs, et l'Europe, coupée en deux par un trait pointillé en , est redevenue d'un seul tenant — à une exception près, en gris : l'ex-Yougoslavie, seule part du continent qui se défait. Les trois flèches partent toutes du même point, l'Amérique du Nord : c'est la définition graphique de l'unipolarité. Mais deux détails contredisent déjà l'image — la tache rouge de la Chine, qui croît sans s'aligner, et le trait de rappel vers le Rwanda, quatrième crise de la décennie et la seule qui ne reçoive aucune flèche, parce que l'ordre nouveau n'y est pas intervenu.
Auteur : Zbigniew Brzezinski (1928-2017) — l'Eurasie comme échiquier
Ancien conseiller à la sécurité nationale, Le Grand Échiquier (). La thèse. L'Amérique est la première et sans doute la dernière puissance véritablement mondiale ; sa primauté se joue en Eurasie, où l'essentiel de la population, de la richesse et de l'énergie est concentré. Il faut donc empêcher l'apparition d'une coalition eurasiatique hostile. L'héritage assumé. Brzezinski cite Mackinder explicitement : le Heartland du chapitre 1 revient, presque un siècle après, dans un document de stratégie américaine. La lucidité qu'on ne lui accorde pas assez. Il écrit dès que la primauté américaine sera « brève » à l'échelle historique. La filiation : les débats sur l'élargissement de l'OTAN, et toutes les lectures contemporaines du rapprochement sino-russe.
Auteur : Paul Kennedy (né en 1945) — l'excès d'expansion
Historien britannique, Naissance et déclin des grandes puissances (). La thèse. Une grande puissance décline quand ses engagements militaires excèdent durablement la base économique qui les finance : c'est l'imperial overstretch. Le livre paraît deux ans avant la chute du mur et annonce le déclin américain. Ce qui s'est passé. C'est l'URSS qui s'est effondrée pour cette raison exacte, et les États-Unis qui ont connu une décennie de croissance et d'excédents budgétaires. Le mécanisme était juste, le sujet mal choisi. Pourquoi le lire quand même. Parce qu'il fournit le critère : rapporter les engagements extérieurs à la base économique. Ce critère se retourne contre son auteur en et redevient pertinent après . La filiation : tout le débat sur le déclin relatif américain.
Le contresens le plus fréquent sur ce chapitre consiste à écrire que les États-Unis « dominaient le monde » dans les années . Deux corrections s'imposent. D'abord, la domination est inégale selon les registres : écrasante pour la force militaire et la monnaie, très forte pour la technologie et la culture, mais partagée à trois pour la production et le commerce — c'est exactement ce que dit la figure 2. Ensuite, dominer n'est pas obtenir : la même décennie voit un retrait de Somalie en , une non-intervention au Rwanda la même année, et trois ans de guerre en Bosnie avant Dayton. Une puissance sans rival peut être mise en échec par des acteurs sans puissance.
4.3 L'éclatement à l'est, l'élargissement à l'ouest
Éclatement d'un État en plusieurs États souverains. Trois cas en Europe entre et : l'URSS donne quinze États, la Yougoslavie cinq dans la décennie, la Tchécoslovaquie deux. Vingt-deux États là où il y en avait trois, soit dix-neuf de plus. C'est ce qui explique que le nombre de membres de l'ONU passe de en à en .
Idée, discutée à partir des années et invoquée dans les années , selon laquelle la souveraineté ne devrait pas protéger un État qui massacre sa population. Le droit international n'a jamais consacré ce « droit » comme tel : il a évolué vers une responsabilité de protéger (), subordonnée à une décision du Conseil de sécurité — donc au veto des cinq.
État dont les institutions ne contrôlent plus le territoire, ne rendent plus la justice et n'assurent plus les services de base. La notion apparaît au début des années , à propos de la Somalie. À manier avec précaution : elle a servi à justifier des interventions extérieures, et elle décrit un symptôme sans en nommer les causes, souvent extérieures.
Figure 4. Deux élargissements sur un seul axe de temps, de à . Les deux colonnes comptent cinq jalons chacune et partagent le même axe : à hauteur égale, même année. Trois hauteurs portent un jalon des deux côtés. En , c'est le même événement : le rattachement de la RDA fait entrer un territoire à la fois dans l'Alliance et dans la Communauté. En , ce sont deux événements sans lien — trois anciens membres du pacte de Varsovie entrent dans l'OTAN l'année même où naît l'euro. En , les deux organisations s'élargissent ensemble, l'une à sept États, l'autre à dix. Les quatre autres jalons alternent : les deux processus sont distincts, et confondre l'OTAN et l'Union européenne est l'une des erreurs les plus coûteuses en dissertation.
La figure 4 s'arrête en alors que le chapitre porte sur les années . C'est délibéré : le double élargissement de est l'aboutissement de décisions prises entre et , et l'on ne comprend pas la séquence si on la coupe en son milieu. En revanche, tout ce qui suit appartient au chapitre suivant.
Auteur : John Mearsheimer (né en 1947) — le retour de l'instabilité
Politiste américain, « Back to the Future », International Security, . La thèse, formulée au moment même de la chute du mur : la bipolarité était stabilisatrice, et l'Europe qui en sort risque de retrouver les rivalités multipolaires d'avant . Pourquoi la lire malgré tout. Le pronostic paraît démenti par la décennie — l'Europe occidentale s'intègre au lieu de se fragmenter. Mais les guerres de Yougoslavie, dès , donnent au moins partiellement raison à l'intuition. Le concept le plus utile. Le réalisme offensif : dans un système anarchique, les grandes puissances cherchent l'hégémonie régionale, et aucune ne peut faire confiance aux intentions présentes d'une autre. La filiation : le débat, ouvert dès et jamais clos, sur les conséquences de l'élargissement de l'OTAN.
Auteur : Bertrand Badie (né en 1950) — l'impuissance de la puissance
Politiste français, La Fin des territoires (), L'Impuissance de la puissance (). La thèse. La puissance militaire classique perd de son efficacité face aux nouveaux enjeux — mouvements transnationaux, sociétés fragmentées, opinions publiques — et la détenir ne suffit plus à obtenir. Le concept le plus utile. La distinction entre puissance et influence : la première contraint, la seconde obtient, et les années montrent que la première ne produit pas automatiquement la seconde. La critique à connaître. On lui objecte que la force reste décisive quand elle est employée massivement. La filiation : les analyses de la Somalie, du Rwanda et de la Bosnie — et, plus tard, celles de l'Irak et de l'Afghanistan.
Le Koweït, -. Une agression caractérisée, un mandat clair du Conseil de sécurité, une coalition large, un objectif limité et atteint. Le modèle fonctionne — et ne sera plus jamais reproduit dans ces conditions. La Somalie, -. Une intervention humanitaire sans mandat politique, dix-huit soldats américains tués à Mogadiscio en octobre , un retrait. La leçon retenue à Washington sera coûteuse. Le Rwanda, avril-juillet . Un génocide annoncé, une force de l'ONU réduite au lieu d'être renforcée, aucune intervention. La non-action est la conséquence directe de la leçon somalienne, et elle démontre que l'unipolarité militaire ne produit aucune obligation d'agir.
Méthode : Construire le tableau d'un « moment »
- Distinguer les registres de puissance. Militaire, monétaire, technologique, culturel, productif : un acteur peut dominer les uns et partager les autres. C'est le cœur de ce chapitre.
- Dater ce que l'on affirme. « Les États-Unis dominent » n'a pas le même sens en , en et en .
- Chercher les démentis dans la période elle-même. Une décennie n'est jamais homogène : ses contradictions y sont déjà présentes.
- Ne pas conclure par ce qui suivra. Écrire « ce moment allait s'achever le septembre » est confortable et anachronique.
Figure 5. Ce qui finit, ce qui commence, ce qui persiste : le bilan du basculement en cinq lignes. La troisième colonne est celle qu'on oublie, et elle est décisive : l'OTAN survit à la disparition de son adversaire, les arsenaux nucléaires demeurent, le Conseil de sécurité conserve la composition décidée en . Lire les trois colonnes ensemble interdit deux erreurs symétriques — croire que tout a changé en , et croire que rien n'a changé.
4.4 Ce que « dominer » veut dire, et ce qu'il ne veut pas dire
Figure 6. La part des États-Unis dans quatre registres, à l'échelle. Les quatre barres ont des longueurs proportionnelles aux parts : % vaut onze unités. Elles composent un escalier, et c'est tout l'argument du chapitre. En bas de l'échelle, la population : environ % du total mondial. En haut, la monnaie : le dollar représente de l'ordre des deux tiers des réserves de change officielles. Entre les deux, la production ( %) puis la force ( %). Le rapport entre la première barre et la dernière est de l'ordre de treize : plus on monte dans les registres de la puissance, plus la part croît. « Dominer » ne désigne donc pas un état uniforme mais un profil, et une copie qui ne précise pas de quel registre elle parle ne dit rien.
Trois acquis. Un : le basculement tient en sept cent soixante-dix-sept jours, et cette brièveté explique l'impréparation de tous les acteurs, y compris des vainqueurs. Deux : l'ordre des années est unipolaire pour la force et tripolaire pour la richesse — toute copie qui confond les deux registres se trompe de sujet. Trois : les contestations du « moment unipolaire » ne datent pas de ; elles sont présentes dès la décennie même — Somalie, Rwanda, Bosnie, et une croissance chinoise qui commence sans s'aligner.