Le monde actuel : ordre et désordre, émergences et rééquilibrages
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 1re année), chapitre 5 · prépa ECG, 1re année
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Le chapitre précédent s'est arrêté sur un monde à un seul pôle. Celui-ci raconte comment ce pôle a cessé d'être seul, sans qu'aucun autre ne le remplace. C'est la difficulté propre à la période : on sait ce qui a fini, on ne sait pas nommer ce qui a commencé. Le programme lui-même hésite et parle d'un cadre « plus éclaté que multipolaire » — formule prudente, et qui est déjà une thèse.
Trois questions l'organisent. Qu'est-il arrivé à l'ordre issu de , et de quel désordre parle-t-on ? Que recouvre le mot « émergence », et jusqu'où le rééquilibrage économique s'est-il traduit en rééquilibrage politique ? Comment se répartissent enfin espaces de paix et espaces de guerre, et pourquoi l'architecture qui limitait les armements se défait-elle au même moment ?
Une mise en garde de méthode. « Ordre » et « désordre » ne sont pas des constats mais des jugements : ce que l'un appelle désordre, l'autre l'appelle rééquilibrage. Une copie qui emploie ces mots sans dire d'où elle parle a déjà perdu la moitié de son crédit.
5.1 La fin du moment unipolaire
Ensemble des règles, des institutions et des rapports de force qui rendent le comportement des États relativement prévisible à un moment donné. Un ordre n'est pas la paix : il peut être violent. Il se reconnaît à ce que les acteurs anticipent correctement la réaction des autres. Le désordre commence quand cette prévisibilité tombe.
Nombre de centres de puissance capables d'organiser autour d'eux un système d'alliances et de contraindre les autres. On distingue le système bipolaire (–), unipolaire (les années ), multipolaire (plusieurs pôles comparables) et, selon certains auteurs, apolaire : des pôles nombreux, inégaux, et aucun capable d'imposer sa règle.
Terme forgé par Hubert Védrine à partir de pour désigner la position américaine des années : une supériorité simultanée dans tous les registres — militaire, économique, monétaire, technologique, culturel — et non dans un seul. Le préfixe marque une différence de nature, non de degré : une superpuissance a des rivales, une hyperpuissance n'en a pas.
5.1.1 Trente ans en une frise
Figure 1. Neuf jalons de l'ordre et du désordre, –, placés à l'échelle du temps. Le plus long vide de la frise — huit ans, de à — est le moment unipolaire lui-même : rien n'y contredit ouvertement la puissance américaine. Les cinq derniers jalons tiennent en quatorze ans (–) : ce resserrement n'est pas un effet de perspective, c'est ce que la frise mesure.
Auteur : Charles Krauthammer (1950-2018) — le moment unipolaire
Éditorialiste américain, il publie fin dans Foreign Affairs The Unipolar Moment. La thèse. Contrairement à l'attente générale d'un monde multipolaire après la guerre froide, le monde est unipolaire : un seul centre de puissance, les États-Unis, et il le restera tant que Washington acceptera d'en assumer le coût. Le mot qui compte. Moment : Krauthammer écrit lui-même que la situation est transitoire, et il l'estimait à une génération ; on cite souvent la thèse sans son adjectif. La filiation. C'est en le déclarant fini que Haass et Zakaria ouvrent le débat de .
Auteur : Hubert Védrine (né en 1947) — l'hyperpuissance
Ministre français des Affaires étrangères de à , il popularise le terme d'hyperpuissance à partir de . La thèse. Les États-Unis ne sont pas seulement la première puissance : ils sont simultanément dominants sur tous les registres, ce qu'aucun empire n'avait été — et cette position n'a pas besoin d'être malveillante pour priver les autres d'alternative. Le concept le plus utile. L'idée d'un monde multipolaire souhaité, construit par la diplomatie et le droit, distinct d'un monde multipolaire simplement constaté. Ce qu'il faut savoir. Védrine a refusé la lecture anti-américaine de son mot : il décrivait une structure, non une intention. La filiation passe par la diplomatie française du multilatéralisme et le discours de Dominique de Villepin à l'ONU en .
Ne confondez pas unipolaire et tout-puissant. Le moment unipolaire n'a jamais signifié que Washington obtenait ce qu'il voulait : l'Irak de en est la démonstration, où la supériorité militaire absolue n'a produit ni la stabilisation politique, ni l'adhésion des alliés, ni même la légitimation par le Conseil de sécurité. C'est exactement le paradoxe que Bertrand Badie nomme « l'impuissance de la puissance ».
5.1.2 Trois configurations, et la difficulté de nommer la troisième
Figure 2. Trois configurations de l'ordre international, dessinées dans trois cadres de dimensions identiques. Le panneau de gauche a deux pôles et six alliés de part et d'autre d'une ligne d'alignement ; celui du milieu, un pôle et cinq satellites sans lien ; celui de droite, huit masses inégales et aucune ligne. C'est cette absence de ligne, plus que le nombre, qui définit l'« éclatement » : dans les deux premiers cas on sait de quel côté on est, dans le troisième la question n'a plus de réponse unique.
Auteur : Richard Haass (né en 1951) — l'apolarité
Diplomate américain, président du Council on Foreign Relations, il publie en The Age of Nonpolarity. La thèse. Le monde ne devient pas multipolaire : il devient apolaire. La puissance ne se concentre pas autour de quelques nouveaux centres, elle se disperse — entre États, mais aussi vers des firmes, des organisations régionales, des médias, des milices, des villes. Le concept le plus utile. La distinction entre diffusion et transfert de puissance : la puissance américaine décline en part relative, mais personne ne la ramasse. La critique à connaître. Depuis , la trajectoire chinoise fait douter de l'apolarité : la puissance semble se reconcentrer, au moins entre Washington et Pékin. La filiation : Haass est la référence de ceux qui refusent le mot « multipolaire », y compris le programme d'ECG, qui écrit « plus éclaté que multipolaire ».
Auteur : Bertrand Badie (né en 1950) — l'impuissance de la puissance
Politiste français, il publie L'impuissance de la puissance (), puis Le temps des humiliés (). La thèse. La puissance militaire classique a perdu son rendement : elle permet toujours de détruire, elle ne permet plus de contrôler. Les conflits contemporains se gagnent sur le terrain social et symbolique, où les armées sont désarmées. Le concept le plus utile. L'humiliation comme moteur de la vie internationale : un acteur humilié agit contre son propre intérêt matériel, ce qu'aucune analyse en termes de rapport de force ne prévoit. La critique à connaître. On lui objecte que la guerre de haute intensité est revenue en Ukraine, et que la puissance matérielle y compte décisivement. Badie répond que la capacité de détruire n'a jamais été en cause : c'est la capacité de régler qui manque. La filiation : toute la sociologie française des relations internationales, et une lecture du Sud global très présente dans les sujets de concours.
L'abstention conjointe de la Chine, de l'Inde, du Brésil et de l'Afrique du Sud lors des votes de l'Assemblée générale des Nations unies condamnant l'invasion de l'Ukraine en . Lecture unipolaire : ces États n'ont pas les moyens de s'opposer frontalement à Washington, l'abstention est une prudence. Lecture multipolaire : un second bloc se constitue, et l'abstention en est le premier signe collectif. Lecture apolaire : il n'y a pas de bloc du tout — chacun de ces quatre États a des raisons propres, qui n'ont presque rien en commun, et le résultat identique masque quatre calculs différents. La troisième lecture est la plus exigeante, et c'est celle qui résiste le mieux à l'examen des faits.
5.2 Émergences et rééquilibrages
Économie qui connaît une croissance durablement supérieure à la moyenne mondiale, s'insère massivement dans les échanges internationaux et développe un appareil productif diversifié, tout en conservant des caractéristiques de pays en développement : revenu par habitant intermédiaire, inégalités fortes, institutions inégalement solides. Le terme est financier avant d'être géopolitique : il naît à la Société financière internationale en pour désigner des marchés boursiers ouverts aux investisseurs étrangers.
Déplacement de la part relative des grandes régions du monde dans une grandeur mesurable — production, commerce, population, dépense militaire, émissions. Le mot ne dit rien du niveau atteint : une région peut voir sa part croître fortement tout en restant très pauvre par habitant. Confondre les deux est l'erreur la plus fréquente sur ce chapitre.
« Émergent » n'est ni un statut juridique, ni une catégorie stable. Aucune organisation internationale ne tient de liste officielle : le FMI parle d'économies de marché émergentes et en développement, la Banque mondiale classe par revenu, la CNUCED par structure d'exportation. Trois découpages, trois cartes différentes. Dans une copie, dites toujours quelle définition vous employez — et méfiez-vous des acronymes commerciaux, qui sont des produits financiers avant d'être des concepts.
Auteur : Jim O'Neill (né en 1957) — les BRIC
Économiste britannique de la banque Goldman Sachs, il forge l'acronyme BRIC en novembre dans une note interne, Building Better Global Economic BRICs. La thèse. Le Brésil, la Russie, l'Inde et la Chine pèseront ensemble, en une génération, autant que les grandes économies occidentales ; la gouvernance mondiale devra en tenir compte. Le concept le plus utile. Rien, en réalité, de conceptuel : c'est une prophétie qui s'est en partie réalisée en se faisant croire. L'acronyme inventé pour des investisseurs est devenu, à partir du sommet d'Ekaterinbourg en , un groupe diplomatique réel. Ce qu'il faut savoir. O'Neill lui-même a reconnu après que les quatre trajectoires avaient divergé : la Chine a tenu, l'Inde a suivi, le Brésil et la Russie beaucoup moins. La filiation : le BRICS élargi de , la Nouvelle banque de développement, et une abondante littérature sur le « Sud global ».
Repère : Le club des BRICS, en dates
l'acronyme BRIC (O'Neill) — juin premier sommet des chefs d'État à Ekaterinbourg — l'Afrique du Sud rejoint le groupe, qui devient BRICS — création de la Nouvelle banque de développement (siège à Shanghai) — janvier élargissement à l'Égypte, l'Éthiopie, l'Iran et les Émirats arabes unis, l'Argentine s'étant retirée — janvier entrée de l'Indonésie.
Figure 3. Les BRICS élargis au janvier 2025 : dix États, et trois flux Sud-Sud. La carte est tracée sur les contours d'États réels ; la couleur porte sur l'État entier. En orange soutenu, les cinq membres d'avant l'élargissement : Brésil, Russie, Inde, Chine — réunis en sommet depuis — et Afrique du Sud, entrée en . En orange clair, les cinq entrés depuis : Égypte, Éthiopie, Iran et Émirats arabes unis le janvier , Indonésie en janvier . Un contour pointillé, sans aplat, cerne l'Arabie saoudite : invitée en , elle n'a jamais confirmé son adhésion et n'est pas membre ; l'Argentine, invitée elle aussi, a renoncé en décembre et reste grise. Comptez maintenant les absents : aucun membre en Amérique du Nord ni en Océanie, et la Russie est le seul dont une partie du territoire soit européenne — c'est l'argument même de la carte, le club se définit d'abord par là où il n'est pas. Les trois flèches figurent des courants d'échange entre pays du Sud — Brésil vers l'Afrique australe, Afrique du Sud vers l'Inde, Chine vers le Brésil —, dont la croissance est plus rapide que celle du commerce mondial (CNUCED, ).
Auteur : Fareed Zakaria (né en 1964) — « the rise of the rest »
Essayiste américain d'origine indienne, il publie en The Post-American World. La thèse. Le phénomène du siècle n'est pas le déclin américain, c'est « l'ascension de tous les autres » : pour la première fois, la croissance rapide n'est plus le privilège d'une poignée de pays. La nuance qu'on oublie. Zakaria écrit explicitement qu'il ne décrit pas un monde anti-américain mais post-américain : les États-Unis restent la première puissance, ils cessent d'être la seule qui compte. Le concept le plus utile. L'idée que la domination américaine se dissout moins par affaiblissement que par banalisation de ses recettes — capitalisme de marché, technologie, universités —, désormais appropriées ailleurs. La filiation : tout le débat sur le « Sud global », et une objection permanente aux lectures déclinistes.
Un. La part des économies émergentes et en développement dans le PIB mondial mesuré en parité de pouvoir d'achat a dépassé la moitié à la fin des années (FMI, Perspectives de l'économie mondiale) : le basculement a une date, et elle est récente. Deux. La Chine assure de l'ordre de de la production manufacturière mondiale en (Banque mondiale), contre quelques pour cent au début des années . Trois. Et pourtant, en revenu par habitant, l'écart avec les pays avancés reste d'un facteur trois à quatre. Les trois chiffres sont vrais ensemble : c'est la différence entre une part et un niveau.
Le rééquilibrage économique est massif et mesurable. Le rééquilibrage institutionnel est faible : les droits de vote au FMI, la composition du Conseil de sécurité et le siège des grandes organisations n'ont presque pas bougé (voir le chapitre suivant). Le rééquilibrage monétaire est marginal : le dollar reste la monnaie de facturation et de réserve dominante. Une copie qui écrit « le monde s'est rééquilibré » sans préciser en quoi confond trois calendriers qui n'avancent pas à la même vitesse.
Le mot « Sud global » a remplacé « tiers monde » dans le vocabulaire diplomatique des années . Il désigne moins un ensemble homogène qu'une position : celle des États qui refusent d'avoir à choisir entre Washington et Pékin, et qui monnaient ce refus. On y trouve des démocraties et des autoritarismes, des exportateurs de pétrole et des importateurs nets : c'est une posture diplomatique, pas une catégorie économique.
5.3 Espaces de paix, espaces de guerre
Ensemble régional où le recours à la force entre États est devenu improbable au point de ne plus figurer dans les plans de défense des membres. La paix y tient à trois ressorts combinés : l'interdépendance économique, l'existence d'institutions communes de règlement des différends, et l'homogénéité des régimes politiques. Retirez-en un, la probabilité remonte.
Affrontement entre des adversaires de nature différente — une armée régulière et un acteur non étatique le plus souvent —, où le plus faible refuse la bataille rangée et cherche à rendre la victoire du plus fort politiquement inutile. L'asymétrie n'est pas seulement de moyens : elle est d'objectifs et de temporalité. Le fort doit gagner vite, le faible doit seulement ne pas perdre.
Figure 4. Espaces de paix, espaces de guerre et zone grise, sur le fond de la figure 3. La carte est construite sur exactement le même fond que la précédente — mêmes contours d'États, même fenêtre, même projection — et c'est le déplacement de la couleur qui porte l'argument. Quatre aplats teal marquent des espaces de paix : l'Amérique du Nord ( États), l'Amérique du Sud (), l'Union européenne () et l'Océanie () ; les îles Malouines, encore revendiquées par l'Argentine, restent grises au milieu d'une Amérique du Sud en paix. Quatre aplats rouges marquent des conflits armés actifs : l'Ukraine depuis , le Sahel — Mali, Burkina Faso, Niger — depuis , le Proche-Orient — Israël, Palestine, Liban, Syrie, Yémen — et le Soudan depuis . Un pointillé violet cerne une zone grise, où la contestation n'a pas franchi le seuil de la guerre. Notez que la Russie, agresseur, reste grise à côté de l'Ukraine en rouge : la carte colore le théâtre du conflit, pas son responsable. Superposez maintenant les deux cartes : sur les dix États en orange de la figure 3, neuf tombent hors de tout espace de paix, et un seul en recouvre un — le Brésil, qui est à la fois une émergence et une part de l'ensemble sud-américain, où aucune guerre entre États n'a eu lieu depuis des décennies. Quant à la mer de Chine méridionale, l'espace maritime lui-même n'est colorié sur aucune des deux cartes : c'est là que se joue l'incertitude.
Comparez les figures 3 et 4 avant d'aller plus loin, exactement comme le chapitre 1 demandait de comparer le Heartland et le Rimland. Même fond, même échelle, mêmes contours : la seule variable est où l'on pose la couleur. Une carte de géopolitique argumente par ce qu'elle choisit de colorer, et deux cartes de même fond sont deux thèses sur les mêmes faits.
Auteur : Mary Kaldor (née en 1946) — les « nouvelles guerres »
Universitaire britannique, elle publie en New and Old Wars. La thèse. Les guerres de l'après-guerre froide ne sont pas des guerres classiques en plus petit : elles changent de nature. Les acteurs sont mêlés (armées, milices, sociétés privées, criminels), le financement est prédateur (trafics, diasporas, rentes minières), les objectifs sont identitaires plutôt que territoriaux, et les civils cessent d'être des dommages collatéraux pour devenir la cible principale. Le concept le plus utile. L'idée d'une économie politique de la guerre : le conflit n'est plus un moyen au service d'une fin politique, il devient une source de revenus qu'il est rationnel de prolonger — ce qui explique la durée de conflits que personne ne cherche à gagner. La critique à connaître. Des historiens objectent que ces traits existaient déjà dans la guerre de Trente Ans ou dans les guerres coloniales : la nouveauté serait dans le regard, non dans l'objet. La filiation : toute la littérature sur les États faillis, les conflits hybrides et la privatisation de la violence.
Figure 5. Guerre « classique » et « nouvelle guerre » : six critères comparés selon Mary Kaldor (). Le tableau compte six lignes et trois colonnes ; les deux traits épais séparent le critère de ses deux réponses. Attention à ne pas lire ce tableau comme une chronologie : les deux formes coexistent aujourd'hui, et la guerre d'Ukraine depuis relève massivement de la colonne gauche. C'est d'ailleurs l'objection principale faite à Kaldor.
Auteur : Michael Doyle (né en 1948) — la paix démocratique
Politiste américain, il systématise en , à partir du Projet de paix perpétuelle de Kant (), la thèse dite de la paix démocratique. La thèse. Les démocraties libérales ne se font pratiquement jamais la guerre entre elles — l'une des rares régularités empiriques robustes des relations internationales. La précision capitale. La régularité est dyadique : elle porte sur les couples de démocraties. Les démocraties ne sont pas globalement moins belliqueuses ; elles font la guerre, mais à des non-démocraties. Les critiques. La définition de « démocratie » et celle de « guerre » sont ajustables, et l'échantillon est court. Certains y voient surtout l'effet d'alliances communes pendant la guerre froide. La filiation : c'est l'argumentaire théorique de l'élargissement de l'UE et de l'OTAN, et donc, par ricochet, l'un des ressorts de la crise avec la Russie.
Méthode : Traiter un sujet « ordre et désordre »
- Dater l'ordre dont vous parlez. « L'ordre international » n'a pas de sens hors d'une période. Celui de , celui de et celui d'aujourd'hui n'ont ni les mêmes règles ni les mêmes garants.
- Distinguer les trois calendriers. Économique, institutionnel, militaire : ils ne se rééquilibrent pas à la même vitesse, et c'est le décalage qui produit la tension.
- Ne pas confondre part et niveau. Une part qui monte n'est pas un niveau qui rattrape.
- Changer d'échelle au moins une fois. Un exemple régional précis — le Sahel, la mer de Chine — vaut mieux qu'un panorama.
- Dire d'où vous parlez. « Désordre » vu de Washington, « rééquilibrage » vu de Delhi : nommez le point de vue, c'est le geste géopolitique par excellence.
5.4 Le contrôle des armements se défait
Le programme le précise : parmi les signes du désordre, « certains accords bilatéraux et internationaux, notamment de désarmement, sont remis en cause ». C'est le point le plus concret du chapitre, et le plus facile à dater — donc le meilleur candidat à une figure à l'échelle.
Ensemble des accords qui limitent le nombre, le type ou le déploiement des armes, et qui organisent la vérification mutuelle. Il ne se confond pas avec le désarmement, qui vise la suppression : le contrôle des armements admet que les armes existent et cherche à en rendre l'usage moins probable, en donnant à chacun les moyens de vérifier ce que fait l'autre.
Figure 6. Sept accords de maîtrise des armements, dont la longueur de barre est proportionnelle à la durée, entre et . L'ABM a duré trente ans (–), le FNI trente-deux (–), Ciel ouvert vingt-neuf (–), START I dix-huit (–) et New START seize (–). Le TICE, en pointillé et seul figuré sans aplat, n'a jamais été un accord en vigueur : adopté en , il attend depuis trente ans les ratifications qui le feraient exister. Lu de gauche à droite, le diagramme montre quatre barres qui s'interrompent avant , une cinquième qui s'achève en , et une seule qui traverse toute la figure sans discontinuité : le TNP, cinquante-huit ans.
Repère : Le vocabulaire des traités, à ne pas confondre
TNP () : traité de non-prolifération nucléaire, prolongé indéfiniment en . — ABM () : limitation des défenses antimissiles ; les États-Unis s'en retirent en . — FNI () : élimination des missiles terrestres de portée intermédiaire ; retrait américain effectif en août . — START I () : réduction des arsenaux stratégiques ; venu à échéance en . — Ciel ouvert () : vols d'observation mutuels ; retrait américain en , russe en . — New START () : plafonds stratégiques, prolongé en jusqu'au 5 février . — TICE () : interdiction des essais nucléaires, jamais entré en vigueur. — TIAN () : interdiction totale des armes nucléaires, entré en vigueur sans aucune puissance nucléaire parmi ses parties.
Le monde compte de l'ordre de douze mille têtes nucléaires en , dont environ neuf sur dix détenues par la Russie et les États-Unis (SIPRI, Yearbook ) ; neuf États en possèdent. La dépense militaire mondiale atteint de l'ordre de 2 400 milliards de dollars en , en hausse pour la neuvième année consécutive (SIPRI). Et le nombre de conflits armés impliquant un État a atteint en son niveau le plus élevé depuis , de l'ordre de la soixantaine (Uppsala Conflict Data Program). Trois mesures indépendantes, trois organismes différents, une même direction.
Le nombre de têtes nucléaires a fortement baissé depuis le pic des années , où il dépassait soixante mille. On peut donc écrire, sans se contredire, que le désarmement a très bien fonctionné et que son architecture juridique se défait. Le premier énoncé porte sur les stocks hérités, le second sur les règles à venir. Une copie qui n'en retient qu'un des deux est fausse par omission.
Pourquoi ce démantèlement maintenant ? Trois raisons se cumulent, et il faut les distinguer. Technique : les accords bilatéraux hérités de la guerre froide ne comptent ni les missiles hypersoniques, ni les drones, ni les capacités cyber ou spatiales. Politique : ils sont bilatéraux, et n'engagent pas la Chine, dont l'arsenal croît. Structurel : la vérification suppose une confiance minimale dans les inspections, qui est le premier bien détruit par la crise de confiance.
Retenez quatre choses de ce chapitre. Un, le monde de l'après- n'est pas devenu multipolaire : il est devenu éclaté, ce qui n'est pas la même chose — plusieurs masses, aucune ligne. Deux, le rééquilibrage économique est réel et daté, le rééquilibrage institutionnel ne l'est pas. Trois, espaces de paix et espaces de guerre ne se superposent ni aux niveaux de richesse ni aux zones d'émergence : la géographie de la violence a sa logique propre. Quatre, l'architecture du contrôle des armements s'est défaite en vingt ans, et ce fait, mesurable, est le plus solide indice de désordre dont vous disposiez.