L'Union européenne et ses territoires : intégrations et fragmentations
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 2e année), chapitre 1 · prépa ECG, 2e année
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L'Union européenne est le seul ensemble au monde où des États souverains ont consenti à partager durablement l'exercice de compétences majeures. C'est ce qui en fait, selon le mot du programme, une « expérience singulière ». Mais c'est aussi un territoire — un espace continu, inégalement peuplé, inégalement riche, aux limites mouvantes et aux périmètres qui ne coïncident pas entre eux.
Ce chapitre traite l'Union comme un fait géographique. Trois questions l'organisent. Comment ce territoire s'est-il construit, et par quels seuils ? Pourquoi ses différents périmètres — l'Union, la monnaie, la libre circulation — ne se superposent-ils pas ? Et qu'est-ce qui, à l'intérieur, sépare durablement ses régions ?
Un partage à poser d'emblée. L'analyse économique de l'intégration — le marché unique, l'union monétaire, les critères de convergence, la théorie des zones monétaires optimales — appartient au livre d'économie. Ici, on regarde où sont les choses, et ce que leur position produit.
1.1 Un territoire construit par seuils
Adhésion d'un ou plusieurs nouveaux États à l'Union. Chaque élargissement est un acte politique qui suppose l'unanimité des membres et la ratification par chacun ; il modifie d'un coup la superficie, la population et le centre de gravité de l'ensemble.
Extension des compétences exercées en commun, ou de la portée des décisions prises à la majorité. Élargissement et approfondissement sont souvent présentés comme des mouvements concurrents — plus on est nombreux, plus il est difficile de décider ensemble — mais l'histoire montre qu'ils ont le plus souvent avancé de pair.
Figure 1. Les vingt-sept membres de l'Union, chacun portant la couleur de sa vague d'adhésion. Deux faits se lisent directement. Un : le noyau fondateur est un bloc continu au centre-ouest du continent — l'Union n'a jamais commencé par une idée abstraite, mais par six États voisins. Deux : l'élargissement de – est le seul qui déplace le centre de gravité, en ajoutant treize États presque tous situés à l'est de l'ancienne ligne de partage. Le Royaume-Uni n'est pas grisé comme un pays tiers : il est en rouge, parce qu'il a été membre.
Figure 2. Neuf jalons de la construction, placés à l'échelle du temps. Le rythme est irrégulier et le dit : seize ans séparent le traité de Rome du premier élargissement, cinq ans seulement séparent la Grèce de l'Espagne et du Portugal. L'entrée de la Roumanie et de la Bulgarie () ne figure pas sur la frise : trois ans après , son repère serait illisible à cette échelle. Elle est en repère ci-dessous.
Repère : Ce que la frise ne peut pas porter
: adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie, deux ans et demi après la vague de . : accord de Schengen, signé hors du cadre communautaire par cinq États seulement. : traité de Maastricht, qui crée l'Union et prévoit la monnaie unique. : traité de Lisbonne, qui généralise le vote à la majorité qualifiée. : référendum britannique. : statut de candidat accordé à l'Ukraine et à la Moldavie.
Un décompte à savoir refaire : fondateurs, en , en , en , en , en , en , en , en . Total : vingt-sept. C'est la première fois dans l'histoire de la construction que le solde d'une décennie est négatif.
Auteur : Jean Monnet (1888-1979) — la méthode des petits pas
Inspirateur de la déclaration Schuman du 9 mai , premier président de la Haute Autorité de la CECA. La thèse. On ne fait pas l'Europe d'un coup ni par une construction d'ensemble : on la fait par des réalisations concrètes créant d'abord une solidarité de fait. Le charbon et l'acier d'abord, parce qu'ils sont les nerfs de la guerre. Le concept le plus utile. L'engrenage : une intégration sectorielle en appelle une autre, par la logique des problèmes qu'elle crée. La critique qu'il faut connaître. La méthode réussit tant que les enjeux restent techniques ; elle atteint sa limite quand ils deviennent proprement politiques — la défense, la fiscalité, l'accueil des migrants. La filiation passe par Ernst Haas, qui en fait une théorie.
Auteur : Ernst Haas (1924-2003) — le néofonctionnalisme
The Uniting of Europe (). La thèse. L'intégration progresse par spillover : l'unification d'un secteur crée des problèmes qui ne se résolvent qu'en unifiant le suivant, et les groupes d'intérêt déplacent leurs attentes vers le niveau supérieur. Le concept le plus utile. Le débordement fonctionnel, qui explique pourquoi le marché commun appelle une politique de concurrence, puis une monnaie. Ce qu'il en reste. Haas lui-même a jugé sa théorie « obsolescente » en , devant le blocage gaulliste : le débordement n'est pas automatique, il dépend de la volonté des États. La filiation : Stanley Hoffmann lui oppose que les États restent maîtres, et le débat structure encore la discipline.
Auteur : Stanley Hoffmann (1928-2015) — la résistance de l'État-nation
Obstinate or Obsolete? (). La thèse. L'intégration avance sans peine dans la low politics — commerce, normes, agriculture — et s'arrête devant la high politics : diplomatie, défense, identité. Les États ne dépérissent pas ; ils délèguent ce qui les sert. Le concept le plus utile. La distinction entre les deux registres, qui prédit correctement où les blocages surviendront. Ce qui l'a confirmé. La crise de la chaise vide (-), le refus des budgets de défense communs, la difficulté de toute politique migratoire commune. La filiation : Andrew Moravcsik en tire l'intergouvernementalisme libéral, où les traités sont des marchandages entre préférences nationales.
1.2 Des périmètres qui ne coïncident pas
C'est la singularité la plus déroutante de l'Union, et la source d'erreurs constantes dans les copies : appartenir à l'Union, employer l'euro et circuler sans contrôle sont trois choses différentes.
Figure 3. Trois périmètres qui se recoupent sans se confondre. L'Union et l'espace Schengen se chevauchent : aucun ne contient l'autre. Vingt-cinq États sont dans les deux ; deux membres de l'Union sont hors de Schengen, quatre États de Schengen sont hors de l'Union. Les comptes se refont sur la figure : membres, États Schengen. Seule la zone euro est entièrement incluse dans l'Union.
L'erreur la plus fréquente consiste à dessiner ces trois ensembles emboîtés, l'Union dans Schengen. Cela reviendrait à affirmer que tout membre de l'Union circule sans contrôle — ce que l'Irlande et Chypre démentent. Un schéma faux est plus dommageable qu'un schéma absent : il s'apprend.
Situation dans laquelle des sous-ensembles d'États membres avancent plus loin que les autres dans certains domaines. Elle prend deux formes : la dérogation négociée, comme celle du Danemark sur l'euro, et la coopération renforcée, qui permet à un groupe d'États d'agir ensemble dans le cadre des traités.
Le Danemark n'a pas l'euro par une dérogation obtenue en après un premier référendum négatif : c'est un choix politique inscrit dans les traités. La Suède n'a pas de dérogation formelle mais ne remplit volontairement pas la condition de stabilité du change : c'est un refus de fait. La Bulgarie n'y était pas encore parce qu'elle ne remplissait pas tous les critères : c'est une question de calendrier. Trois situations que la même case d'un tableau confondrait.
Méthode : Traiter un sujet sur les limites de l'Union
- Dire de quel périmètre on parle — Union, zone euro, Schengen, union douanière, marché intérieur. Ils ne se recouvrent pas.
- Dater. La composition bouge : donner l'année de sa référence fait partie de l'exactitude, pas de la prudence.
- Distinguer la frontière de la limite. La frontière est une ligne juridique ; la limite d'une intégration est un gradient.
- Ne pas confondre élargissement et voisinage. Un pays candidat, un pays associé et un pays partenaire ne sont pas dans le même rapport à l'Union — c'est l'objet du chapitre suivant.
1.3 Un territoire inégal
Figure 4. La dorsale européenne et ses périphéries. L'axe le plus densément peuplé et le plus productif du continent court du sud-est de l'Angleterre à l'Italie du Nord, en passant par le Benelux, la vallée du Rhin et la Suisse. Attention : ce découpage est qualitatif, et la dorsale est un continuum, pas une frontière — la carte colorie des États entiers pour rester lisible, alors que le phénomène est régional et traverse les frontières nationales.
Auteur : Roger Brunet (né en 1931) — la banane bleue
Géographe français, auteur en de l'étude qui popularise l'image d'une dorsale européenne, vite surnommée « banane bleue » par la presse. La thèse. Le peuplement et l'activité européens se concentrent le long d'un axe hérité de très longue date — les foires médiévales, les villes marchandes, les vallées navigables — et cette permanence pèse plus que les politiques d'aménagement. Le concept le plus utile. La trame urbaine comme héritage : une géographie économique ne se décrète pas. La critique à connaître. L'image a fait fortune au-delà de ce qu'elle disait : Brunet décrivait une densité, pas une frontière, et le dessin en banane a figé ce qui était un gradient. La filiation : toute la géographie des métropoles européennes discute avec elle.
Figure 5. Le produit par habitant, en standard de pouvoir d'achat, réparti en quatre bandes. La carte montre un gradient d'ouest en est et du nord au sud, mais le fait le plus instructif est ailleurs : deux États — le Luxembourg et l'Irlande — se détachent si nettement que leur cas relève moins de la richesse des habitants que de la comptabilité.
Le produit par habitant de l'Irlande et du Luxembourg est gonflé par des mécanismes qui ne bénéficient pas d'abord à leurs résidents : les bénéfices déclarés par des firmes multinationales dans le premier cas, les travailleurs frontaliers qui produisent sans y résider dans le second. Pour l'Irlande, l'écart entre le produit intérieur et le revenu effectivement disponible est tel que l'institut statistique national publie un agrégat spécifique pour le corriger. La leçon générale : un indicateur par habitant rapporte une production à une population résidente, et cette correspondance peut se rompre.
Ensemble des transferts destinés à réduire les écarts de développement entre régions de l'Union. Elle repose sur un découpage en régions statistiques et concentre ses fonds sur celles dont le produit par habitant est le plus éloigné de la moyenne. C'est le deuxième poste du budget européen.
Figure 6. Ce que pèse le budget de l'Union, comparé aux dépenses publiques de ses États membres, à la même échelle. L'ordre de grandeur est le fait à retenir : environ % du revenu national brut contre environ %, soit un rapport de l'ordre de à . Une politique de cohésion financée à cette échelle ne peut pas égaliser les territoires ; elle peut orienter, cofinancer, et rendre visible.
Trois idées à retenir de cette section. Un, l'inégalité européenne est double : entre États, et à l'intérieur de chacun — les écarts régionaux à l'intérieur d'un même pays sont souvent plus grands que l'écart entre pays voisins. Deux, la dorsale est une permanence de longue durée, que les politiques d'aménagement infléchissent mais ne renversent pas. Trois, le budget qui doit corriger ces écarts pèse de l'ordre de un quarante-cinquième de ce que dépensent les États : l'instrument n'est pas à l'échelle du problème.
1.4 Les fragmentations
Processus par lequel un ensemble intégré voit se creuser en son sein des divisions durables — économiques, politiques ou identitaires — sans qu'il y ait nécessairement rupture. Elle se distingue de la désintégration, qui suppose le retrait effectif d'un membre.
Le Royaume-Uni est à ce jour le seul État à avoir quitté l'Union, au terme d'un référendum () puis d'une négociation de quatre ans. Trois enseignements pour le géographe. Un : le vote a été géographiquement très contrasté — l'Écosse et l'Irlande du Nord majoritairement contre le retrait, l'Angleterre hors des grandes villes majoritairement pour. Deux : le retrait a fait réapparaître une question frontalière que l'appartenance commune avait neutralisée, celle de la frontière terrestre en Irlande. Trois : aucun autre État n'a suivi, et les mouvements qui le proposaient ont pour la plupart changé de discours.
Auteur : Michel Foucher (né en 1946) — le retour des frontières
Géographe et diplomate, L'Obsession des frontières (). La thèse. Loin de disparaître, les frontières se multiplient et se rematérialisent — et l'Europe, qui avait fait de leur effacement interne un symbole, en a rétabli à l'intérieur même de Schengen lors des crises. Le concept le plus utile. La distinction entre la ligne juridique, qui subsiste toujours, et le contrôle, qui se déplace et s'externalise. La filiation : les travaux sur l'externalisation des frontières européennes vers le Sahel et les Balkans.
Les fragmentations de l'Union ne suivent pas une ligne unique. L'opposition Nord-Sud s'est manifestée sur la dette et la discipline budgétaire ; l'opposition Est-Ouest sur l'État de droit et l'accueil des migrants ; une opposition centre-périphérie traverse chaque pays entre métropoles et espaces en déprise. Une copie qui ne retient qu'un seul clivage manque l'essentiel : ils ne se superposent pas, et c'est ce qui rend les coalitions instables.
Ce chapitre a montré un territoire qui s'est construit par seuils, dont les périmètres ne coïncident pas, dont les inégalités internes sont fortes et anciennes, et dont l'instrument de correction est sans commune mesure avec l'écart à corriger. C'est de cette tension — une intégration réelle et des fragmentations persistantes — que traitent les deux chapitres suivants : le rapport de l'Union à son voisinage, puis sa place dans le monde.