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L'Union européenne et son voisinage : la Russie et l'espace méditerranéen

Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 2e année), chapitre 2 · prépa ECG, 2e année

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Aucun ensemble politique ne choisit ses voisins. L'Union européenne en a de deux sortes, et le programme les nomme ensemble sans les confondre : à l'est un État continent qui fut un partenaire énergétique et qui est devenu, depuis , le principal problème de sécurité du continent ; au sud une mer étroite qui sépare les deux rives les plus inégales du monde développé.

Trois questions l'organisent. Quels instruments l'Union a-t-elle inventés pour traiter avec des États qu'elle n'entend pas intégrer ? Comment la relation avec la Russie est-elle passée de l'interdépendance à la rupture, et qu'a coûté cette rupture en géographie ? Pourquoi l'espace méditerranéen, tenu depuis trente ans pour une région à construire, reste-t-il d'abord une frontière ? Le partage avec le livre d'économie vaut ici comme au chapitre précédent : on regarde où sont les choses, qui les tient, et ce que leur position produit.

2.1 Un voisinage, et quatre régimes

Définition 2.1Voisinage

En géopolitique, l'ensemble des États qui bordent un ensemble politique sans y appartenir, et dont la stabilité conditionne la sienne. Le terme n'est pas neutre : il désigne à la fois une proximité subie et une politique choisie. L'Union en a fait, en , une catégorie juridique.

Définition 2.2Politique européenne de voisinage

Cadre lancé en , à la veille du grand élargissement, pour organiser les relations avec les États riverains sans leur ouvrir la perspective d'une adhésion. Elle compte seize partenaires : six à l'est — Arménie, Azerbaïdjan, Biélorussie, Géorgie, Moldavie, Ukraine — et dix au sud — Algérie, Égypte, Israël, Jordanie, Liban, Libye, Maroc, Palestine, Syrie, Tunisie. Elle repose sur un principe simple, « tout sauf les institutions » : l'accès au marché contre l'alignement sur les normes. Sa révision de a abandonné l'ambition de transformation pour la seule « stabilisation ».

Figure 1. Les quatre régimes du voisinage européen, en . Cinquante et un États sont coloriés : membres, candidats, candidat potentiel, partenaires orientaux restés sans candidature, partenaires méridionaux, et la Russie. Attention à un piège de lecture : le voisinage compte bien seize partenaires, mais la carte n'en colorie que treize de la couleur du voisinage. Trois d'entre eux — l'Ukraine, la Moldavie, la Géorgie — sont devenus candidats et portent la couleur des candidats. Le compte se refait : .

AttentionCe que le fond de carte affirme sans le dire

Le fond employé ici est celui de Natural Earth, qui donne les contours et les frontières réels reconnus par la base. Or cette base rattache la Crimée à la Russie : sur les figures 1 et 3, la péninsule porte donc la couleur de la Russie et non celle de l'Ukraine. Ce que cela veut dire. Une carte de ce type représente un contrôle de fait. L'annexion de n'est reconnue ni par l'Union européenne, ni par l'Assemblée générale des Nations unies, qui l'a condamnée la même année. La leçon générale : un fond de carte n'est jamais neutre, il porte les choix de qui l'a établi. Une copie qui reproduit un fond sans le dire endosse ces choix à son insu.

Important

Le décompte des candidats, à savoir refaire. Cinq dans les Balkans occidentaux — Albanie, Bosnie-Herzégovine, Macédoine du Nord, Monténégro, Serbie. Un de longue date, la Turquie, candidate depuis . Trois venus du partenariat oriental — l'Ukraine et la Moldavie en juin , la Géorgie en décembre . Total : neuf. Le Kosovo a déposé sa demande en décembre et reste candidat potentiel : , et non dix.

Auteur : Halford Mackinder (1861-1947) — le pivot et le Heartland

Géographe britannique, The Geographical Pivot of History (). La thèse. Le cœur du continent eurasiatique — le Heartland, inaccessible à la puissance navale — commande le destin du monde : « qui tient l'Europe orientale commande le Heartland ; qui tient le Heartland commande le monde ». Le concept le plus utile. L'opposition entre puissance continentale et puissance maritime, qui éclaire encore le rapport de la Russie à ses accès aux mers chaudes. La critique à connaître. C'est un déterminisme : il fait de la position une cause là où elle n'est qu'une contrainte, et l'aviation a défait l'inaccessibilité qui fondait l'argument. La filiation passe par Brzezinski, qui reprend le pivot sans le fatalisme.

2.2 La Russie : du partenaire au rival

Définition 2.3Étranger proche

Expression forgée en Russie au début des années pour désigner les quatorze anciennes républiques soviétiques devenues indépendantes. Elle porte une revendication : ces États seraient d'une nature différente des autres voisins, et Moscou y aurait des « intérêts privilégiés ». C'est la notion qui entre en collision frontale avec la politique européenne de voisinage, car les deux visent les mêmes six États.

Figure 2. Six jalons de la relation entre l'Union et la Russie, placés à l'échelle du temps. Le rythme dit l'essentiel : treize années de rapprochement contractuel entre et , puis un resserrement continu des crises — , , . Deux dates manquent, et c'est la règle d'échelle qui les écarte : le discours de Poutine à Munich (), un an après , et la fin du transit gazier par l'Ukraine ( janvier ), trois ans après . Toutes deux seraient illisibles ici. Elles sont en repère ci-dessous.

Repère : Ce que la frise ne peut pas porter

: discours de Vladimir Poutine à Munich, première dénonciation frontale de l'ordre « unipolaire ». : partenariat oriental, lu à Moscou comme une entreprise d'influence. : le refus ukrainien de signer l'accord d'association déclenche Maïdan. : accords de Minsk. : la Finlande et la Suède demandent leur adhésion à l'Alliance atlantique — l'invasion a doublé la longueur de la frontière terrestre entre la Russie et l'Alliance. : ouverture des négociations avec l'Ukraine et la Moldavie. janvier : fin du transit du gaz russe par l'Ukraine.

Figure 3. La façade orientale de l'Union et la Russie. Trois faits se lisent directement. Un : entre l'Union et la Russie s'intercale une bande d'États — Biélorussie, Ukraine, Moldavie — dont le statut est exactement l'enjeu du conflit. Deux : Kaliningrad est une enclave russe à l'intérieur de l'Union, entre la Pologne et la Lituanie ; l'étroit corridor terrestre qui sépare cette enclave de la Biélorussie est le point le plus surveillé du continent. Trois : le tracé de Nord Stream, entièrement sous-marin de Vyborg à Lubmin, ne s'explique que par une intention politique — contourner les pays de transit, l'Ukraine, la Pologne, les États baltes, et les priver du levier qu'ils tenaient. Attention : comme sur la figure 1, la Crimée porte ici la couleur de la Russie, parce que c'est le choix du fond employé — voir l'encadré ci-dessus.

Exemple 2.4Le gaz, ou le levier qui a changé de main

En , la Russie fournissait de l'ordre de % des importations de gaz de l'Union, soit environ milliards de mètres cubes ; en , de l'ordre de % et environ milliards — une division par plus de quatre en quatre ans. Le pétrole a suivi, de l'ordre de % en à quelques pour cent. Ce que l'exemple enseigne. Une dépendance qu'on croyait structurelle s'est défaite en quatre ans, au prix d'un choc de prix, d'un report sur le gaz liquéfié américain et qatari, et d'une baisse de la consommation. Et la direction des approvisionnements a changé : le gaz venait par des tubes de l'est, il arrive par des méthaniers de l'ouest et du sud.

Important

Les ordres de grandeur de la puissance russe, à ne pas confondre. En valeur courante, l'économie de l'Union est de l'ordre de neuf fois celle de la Russie ; en parité de pouvoir d'achat, de l'ordre de quatre fois seulement (Fonds monétaire international, années ). Sa population est de l'ordre de trois fois celle de la Russie. Le second rapport dit mieux que le premier ce qu'un pays peut produire d'obus et d'obusiers avec ses propres usines : une économie de guerre ne s'achète pas au taux de change.

Auteur : Zbigniew Brzezinski (1928-2017) — le pivot ukrainien

Conseiller à la sécurité nationale de Jimmy Carter, Le Grand Échiquier (). La thèse. L'Eurasie reste l'échiquier où se joue la primauté mondiale, et l'Ukraine y est un « pivot géopolitique » : sans elle, la Russie cesse d'être un empire eurasiatique ; avec elle, elle le redevient. Le concept le plus utile. La distinction entre acteur géostratégique — qui a les moyens d'une politique — et pivot, dont l'importance vient de sa position, non de sa puissance. Ce qui l'a confirmé. Les crises ukrainiennes de , et ont toutes porté sur l'orientation de ce pivot. La critique. Le livre pense les États comme des pièces déplacées ; l'Ukraine de montre qu'un pivot peut être un sujet.

Auteur : Anne de Tinguy (née en 1949) — le géant empêtré

Historienne, spécialiste de la politique étrangère russe, Le Géant empêtré (). La thèse. La politique extérieure russe n'est pas le déroulement d'un plan mais une suite de réponses à un déclassement mal digéré : la Russie veut être reconnue comme grande puissance sans disposer des moyens qui le garantissaient. Le concept le plus utile. L'empêtrement : plus Moscou emploie la force pour retenir son étranger proche, plus elle produit ce qu'elle redoutait — des voisins qui se tournent vers l'Ouest. Ce qui l'a confirmé. L'invasion de a fait entrer la Finlande et la Suède dans l'Alliance atlantique, et donné à l'Ukraine et à la Moldavie le statut de candidates.

2.3 L'espace méditerranéen : une frontière avant d'être une région

Définition 2.5Espace euro-méditerranéen

Ensemble formé par les États riverains de la Méditerranée et par l'Union, et tenu depuis le processus de Barcelone () pour une région à construire. L'expression désigne un projet plus qu'un fait : les échanges y sont massivement asymétriques, l'Union pesant beaucoup plus dans le commerce de chaque rive sud que l'inverse, et les rives sud commerçant peu entre elles.

Figure 4. La Méditerranée : un couloir mondial et une frontière. La même mer porte deux géographies qui ne se rencontrent presque pas. L'une est longitudinale, d'est en ouest : le trait épais relie Suez à Gibraltar, et c'est par là que transite une part considérable du commerce entre l'Asie et l'Europe. L'autre est transversale, du sud au nord, et se concentre sur trois passages étroits — le détroit de Gibraltar, le canal de Sicile, la mer Égée. La première est organisée, assurée, comptée ; la seconde est clandestine. Attention : les trois cercles marquent des zones, non des trajets ; à cette échelle, un bras de mer de quatorze kilomètres serait invisible.

Figure 5. Deux écarts qui font la frontière. En haut, le produit par habitant : le rapport entre l'Union et l'Égypte est de l'ordre de à , entre l'Union et le Maroc de l'ordre de à . En bas, l'âge médian : de l'ordre de ans dans l'Union contre en Égypte, vingt années d'écart. Attention : les deux séries ne sont pas à la même échelle et ne peuvent pas l'être — l'une est en dollars, l'autre en années. Chacune porte la sienne sous elle. Ce sont les rapports à l'intérieur d'une série qui se lisent, jamais une longueur d'une série contre une longueur de l'autre.

Auteur : Fernand Braudel (1902-1985) — la Méditerranée de longue durée

La Méditerranée et le monde méditerranéen à l'époque de Philippe II (). La thèse. La Méditerranée est une unité historique faite par les hommes et par la mer, non une frontière : pendant des siècles elle a relié plus qu'elle n'a séparé. Le concept le plus utile. Les trois temps — le temps quasi immobile de la géographie, le temps lent des économies, le temps court de l'événement — et l'idée que l'événement, seul visible, est le moins explicatif. La critique. Le modèle dissout les acteurs dans les structures. Ce qu'il faut en faire ici. Braudel oblige à une question dérangeante : par quel processus une mer qui unissait est-elle devenue la frontière la plus inégale du monde ?

Auteur : Samuel Huntington (1927-2008) — la ligne de faille, et ses limites

Le Choc des civilisations (). La thèse. Après la guerre froide, les conflits majeurs opposeront des civilisations définies par la culture et la religion, sur leurs « lignes de faille » — dont la Méditerranée serait l'une des plus nettes. Pourquoi il faut le connaître. Cette grille est massivement présente dans le débat public : ne pas savoir la nommer, c'est la subir. La critique, décisive. Les « civilisations » ne sont pas des acteurs : ni gouvernement, ni frontières stables, ni volonté. Et les conflits du pourtour méditerranéen depuis ont été très majoritairement intra-étatiques. La filiation critique passe par Edward Saïd, qui y voit une reconduction savante de l'orientalisme.

Exemple 2.6Les trois routes, et l'externalisation

La route occidentale franchit le détroit de Gibraltar et les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, seules frontières terrestres entre l'Union et l'Afrique. La route centrale, de Libye et de Tunisie vers Lampedusa et Malte, est la plus longue et de très loin la plus meurtrière. La route orientale relie la côte turque aux îles grecques. Sur ces trois routes, l'Organisation internationale pour les migrations recense de l'ordre de trente mille morts et disparus depuis . Le fait géographique décisif est ailleurs : par des accords avec la Turquie (), la Libye, la Tunisie, l'Égypte, l'Union a déplacé le contrôle en amont. La frontière ne coïncide plus avec la limite du territoire : elle est externalisée.

Attention

Le chiffre des morts en Méditerranée est un minimum recensé, pas un décompte. Les organisations qui le publient le disent elles-mêmes : les naufrages sans survivant ne laissent pas de trace. Écrire « trente mille morts » sans dire « recensés » transforme un plancher en total, et une copie qui le fait perd sur les deux tableaux — l'exactitude et la prudence. La formule juste est : « de l'ordre de trente mille morts et disparus recensés depuis ».

iRemarque

Le partenariat euro-méditerranéen visait explicitement une zone de libre-échange à l'horizon . Elle n'existe pas. Deux raisons y ont concouru. La première est agricole : l'Union a maintenu des protections sur les produits où les rives sud étaient compétitives. La seconde est régionale : les échanges entre pays du Sud restent parmi les plus faibles du monde, si bien qu'il n'y a pas de « rive sud » économique à intégrer, mais une série d'économies reliées chacune séparément à l'Europe. Une intégration en étoile n'est pas une région.

2.4 Voisinage ou élargissement ?

Figure 6. Les quatre régimes de la relation à l'Union, et ce que chacun donne. La flèche va de l'intégration la plus étroite à la rupture, mais elle ne décrit pas un destin. Trois États l'ont remontée : l'Ukraine et la Moldavie sont passées du voisinage à la candidature en , la Géorgie en . Deux l'ont descendue : la Russie en , le Royaume-Uni en . La ligne du bas est la plus instructive : c'est là que se logent les raisons pour lesquelles un partenariat qui offre presque tout, sauf le vote, ne suffit pas à retenir un État.

Définition 2.7Conditionnalité

Principe selon lequel l'accès aux avantages accordés par l'Union — aides, préférences commerciales, ouverture des chapitres de négociation — dépend du respect de critères politiques et économiques. Elle fonde la « puissance transformatrice » attribuée à l'élargissement. Sa limite est connue : elle n'opère que si la perspective d'adhésion est crédible. Là où elle ne l'est pas — au sud, et longtemps à l'est — la conditionnalité perd son levier.

Exemple 2.8La Turquie, ou la conditionnalité sans terme

Candidate depuis , la Turquie est liée à l'Union par une union douanière depuis — un lien plus étroit qu'aucun autre pays tiers. Les négociations d'adhésion, ouvertes en , sont à l'arrêt de fait depuis . Ce que le cas enseigne. Un pays peut être économiquement plus intégré que certains candidats et politiquement plus éloigné qu'aucun d'eux : l'intégration économique et l'intégration politique ne progressent pas ensemble. Et une conditionnalité dont le terme n'arrive jamais cesse d'être un levier pour devenir un grief.

Méthode : Traiter un sujet sur le voisinage européen

  • Nommer le régime juridique. Membre, candidat, candidat potentiel, partenaire du voisinage, partenaire sans cadre : cinq statuts distincts, et l'erreur la plus sanctionnée consiste à les fondre.
  • Dater. Trois États ont changé de statut depuis .
  • Distinguer les deux voisinages. À l'est, un voisinage disputé avec une autre puissance ; au sud, un voisinage asymétrique sans concurrent de même rang.
  • Chercher où passe la frontière effective. Le contrôle migratoire s'exerce en Libye et en Turquie, le contrôle énergétique s'exerçait au fond de la Baltique.
  • Tenir compte des représentations. Une rivalité territoriale porte aussi sur ce que le territoire représente pour chaque acteur — c'est la leçon d'Yves Lacoste et d'Hérodote ().
  • Ne pas conclure trop vite à l'échec. Le voisinage a échoué à stabiliser ; il a réussi à aligner des normes. Dire lequel des deux comptait est un jugement, et il doit être argumenté.
Important

Ce chapitre a montré deux voisinages que le programme réunit et qu'il ne faut pas confondre. À l'est, l'Union fait face à une puissance qui conteste son droit même d'avoir une politique de voisinage, et la guerre a converti trois partenaires en candidats. Au sud, elle fait face à des États qui ne la contestent pas mais qu'elle n'entend pas intégrer, et où sa frontière s'est déplacée hors de son territoire. Dans les deux cas, la même question revient et c'est celle du chapitre suivant : une puissance qui ne peut ni intégrer ni contraindre son voisinage peut-elle en avoir une dans le monde ?

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