L'Union européenne dans le monde
Cours complet · HGG : histoire, géographie, géopolitique (ECG 2e année), chapitre 3 · prépa ECG, 2e année
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Une puissance se reconnaît à ce qu'elle peut obtenir d'un autre sans son consentement. À cette aune, l'Union européenne est une anomalie : elle impose au monde entier des règles que personne n'a votées hors de chez elle, et elle ne parvient pas à décider seule d'une position diplomatique.
Trois questions organisent ce chapitre. De quoi l'Union est-elle réellement la première puissance, et de quoi ne l'est-elle pas ? Comment un ensemble sans armée commune fait-il plier les plus grandes entreprises du monde ? Et que signifie l'expression « Europe puissance », que le programme demande explicitement d'opposer à celle d'« Europe marché » ?
Le partage avec le livre d'économie vaut ici comme aux deux chapitres précédents : l'analyse des gains à l'échange et de la politique commerciale appartient à l'économie ; on regarde ici ce que la position de l'Union lui permet de faire, et ce qu'elle l'empêche de faire.
3.1 Une puissance commerciale
Capacité d'un acteur à obtenir d'un autre un comportement qu'il n'aurait pas adopté spontanément. Elle se décline en trois formes qu'il faut distinguer : la coercition — contraindre par la force ou la menace ; l'incitation — acheter un comportement ; et la définition des règles — faire que l'autre calcule dans un cadre qu'on a soi-même fixé. L'Union est très forte dans la troisième, moyenne dans la deuxième, presque absente de la première.
Domaine dans lequel l'Union seule légifère et conclut des accords, les États membres ne pouvant plus le faire. La politique commerciale commune en fait partie depuis l'origine : c'est la Commission qui négocie, au nom des vingt-sept, avec un mandat du Conseil. C'est la raison de fond pour laquelle l'Union pèse dans le commerce ce qu'elle ne pèse pas en diplomatie, où la règle est inverse.
Figure 1. Le réseau d'accords commerciaux de l'Union, en . Soixante-six États sont coloriés : membres, partenaires liés par un accord en vigueur, États du Mercosur dont l'accord est conclu mais non ratifié, et sans accord. Le fait à retenir tient dans ce dernier chiffre : les deux États avec lesquels l'Union n'a aucun accord commercial sont précisément ses deux premiers partenaires, les États-Unis et la Chine. La négociation transatlantique a échoué en ; avec la Chine, l'accord sur les investissements conclu en a été gelé dès .
Figure 2. Trois grandeurs, trois hiérarchies. Le fait le plus net se lit en recomptant les rangs : l'Union est deuxième des trois sur les trois grandeurs, jamais première, jamais dernière. La Chine est première pour la population et pour les exportations, les États-Unis pour le produit. Second fait, à calculer : le poids économique de l'Union vaut fois son poids démographique — mais celui des États-Unis vaut fois le leur, et c'est donc leur profil, et non celui de l'Union, qui est le plus déséquilibré. Attention : la part commerciale de l'Union est donnée hors échanges entre États membres ; comptés, ils la porteraient à près du double.
Selon qu'on compte ou non les échanges entre États membres, l'Union apparaît comme le premier exportateur mondial de biens ou comme le troisième. Les deux chiffres sont exacts et répondent à deux questions différentes : le premier mesure l'activité commerciale sur le territoire de l'Union, le second sa présence sur les marchés tiers. Une copie qui cite un chiffre sans dire lequel n'est pas prudente : elle est fausse à moitié. La convention retenue ici est la seconde, hors échanges internes, parce que c'est celle qui compare des puissances.
L'Union européenne compte vingt-sept États. Le Conseil de l'Europe, organisation distincte créée en , en compte quarante-six et n'a rien à voir avec elle : c'est lui qui porte la Cour européenne des droits de l'homme. L'Alliance atlantique compte trente-deux membres, dont vingt-trois des vingt-sept, plus les États-Unis, le Canada, le Royaume-Uni, la Norvège, la Turquie, l'Islande, l'Albanie, le Monténégro et la Macédoine du Nord. Attribuer à l'Union une décision de l'un des deux autres est l'erreur la plus fréquente, et la plus lourdement sanctionnée, dans les copies sur la puissance européenne.
Ouvertes en , les négociations entre l'Union et le Mercosur — Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay — ont abouti à un accord politique en décembre . Il n'était toujours pas en vigueur ensuite, faute de ratification. Ce que le cas enseigne. La compétence commerciale est exclusive, donc la Commission négocie seule ; mais un accord dit « mixte », qui touche à l'investissement, doit être ratifié par chaque parlement national, et parfois régional. La puissance commerciale de l'Union est réelle à la table de négociation et fragile au moment de signer.
3.2 Une puissance normative
Mécanisme par lequel une norme adoptée par l'Union devient de fait une norme mondiale, sans traité ni contrainte, parce qu'il coûte plus cher à une firme d'entretenir deux chaînes de production que d'aligner toute la sienne sur la plus exigeante. L'expression est d'Anu Bradford (). Elle suppose quatre conditions : un marché vaste, une capacité réglementaire, des produits difficilement séparables, et une norme portant sur le produit lui-même.
Figure 3. L'effet Bruxelles, étape par étape. La chaîne du haut se lit de gauche à droite ; les deux cases grises du bas ne sont pas des étapes supplémentaires mais les raisons des deux flèches au-dessus d'elles, ce que marquent les traits pointillés remontants. Attention à la limite du mécanisme : il ne joue que sur des normes de produit, difficilement séparables par marché. Il ne joue pas sur les services purement locaux, ni sur les normes de procédé, ni — et c'est décisif — sur les questions de sécurité.
Le règlement sur les données personnelles () a été repris ou imité par des législations adoptées depuis dans plusieurs dizaines de pays — Brésil, Japon, Corée du Sud, Kenya, Inde — et la Californie s'en est inspirée. Le règlement sur les substances chimiques oblige tout industriel vendant en Europe à enregistrer ses molécules, ce que beaucoup ont généralisé. Le mécanisme d'ajustement carbone aux frontières, adopté en , taxe le contenu carbone de certaines importations : il exporte de fait une politique climatique à des États qui ne l'ont pas votée. Ce dernier est aussi le plus contesté, plusieurs pays émergents y voyant une barrière déguisée.
Auteur : Ian Manners (né en 1968) — la puissance normative
Normative Power Europe: A Contradiction in Terms? (). La thèse. L'Union ne se définit ni par sa force militaire ni par son poids économique, mais par sa capacité à définir ce qui passe pour normal en relations internationales — paix, démocratie, État de droit, abolition de la peine de mort. Le concept le plus utile. La distinction entre puissance civile, qui emploie des moyens non militaires pour des fins classiques, et puissance normative, qui change les fins elles-mêmes. La critique à connaître. On lui reproche de prendre le discours de l'Union pour son action, et d'ignorer que la diffusion des normes sert aussi des intérêts commerciaux. La filiation : Anu Bradford en donne la version matérialiste, sans aucune vertu.
Auteur : Anu Bradford (née en 1975) — l'effet Bruxelles
The Brussels Effect (). La thèse. L'Union gouverne le monde sans le vouloir et sans le dire, par la seule taille de son marché : une firme qui veut y vendre s'aligne, et comme il lui coûte moins cher d'aligner toute sa production, la norme européenne devient mondiale. Le concept le plus utile. L'effet de facto — la firme s'aligne d'elle-même — distingué de l'effet de jure — l'État étranger finit par transcrire la norme dans sa loi, souvent poussé par ses propres entreprises. Ce que sa thèse a de fort. Elle n'a besoin d'aucune vertu européenne : elle marche par le calcul des coûts. La critique. L'effet suppose que le marché reste assez attractif ; il s'affaiblit si la part de l'Union dans le produit mondial continue de reculer.
L'effet Bruxelles a un revers que les copies oublient : il rend l'Union réglementatrice là où elle n'est pas productrice. Elle fixe la norme des batteries et n'en fabrique presque pas ; elle a écrit les règles des grandes plateformes numériques et n'en possède aucune de rang mondial. La capacité à écrire la règle et la capacité à produire l'objet ne vont pas ensemble, et rien ne garantit que la première survive longtemps à l'absence de la seconde.
3.3 Une puissance politique inachevée
Domaine de l'action extérieure où l'Union agit par unanimité des vingt-sept, sur proposition du Haut Représentant ou d'un État membre. C'est l'exacte inverse de la politique commerciale : ni compétence exclusive, ni vote à la majorité, ni juge commun. Un seul État peut y bloquer une position — et c'est arrivé, notamment sur les sanctions et sur les déclarations relatives à la Chine.
Figure 4. Six jalons de l'Europe de la défense, placés à l'échelle du temps. Le vide est ici l'information principale : trente-huit années séparent le rejet de la Communauté européenne de défense () de la première politique étrangère commune () — plus de la moitié de la hauteur de la frise, % exactement. Puis les jalons se resserrent, et le dernier est le plus net : en , l'Union a financé pour la première fois la livraison d'armes à un État en guerre. La stratégie de ne figure pas sur la frise : quatre ans après , son repère serait illisible ici.
Repère : Ce que la frise ne peut pas porter
: plan Pleven, projet d'armée européenne. : première opération militaire de l'Union, en Macédoine du Nord, et première stratégie européenne de sécurité. : la France invoque pour la première et unique fois la clause d'assistance mutuelle du traité (article ). : coopération structurée permanente, qui organise des projets d'armement communs. : création de la Facilité européenne pour la paix, l'instrument par lequel l'Union financera les livraisons d'armes à l'Ukraine dès .
Figure 5. Ce que pèsent les quatre plus gros budgets militaires de l'Union, comparés aux trois grandes puissances. Réunis, ils atteignent milliards de dollars, soit environ % du budget américain et environ fois le budget russe. Attention à ce que la figure ne dit pas : ces milliards sont dépensés par quatre États, avec quatre chaînes d'approvisionnement et quatre doctrines. À dépense égale, une somme fragmentée n'achète pas la même capacité qu'une somme unique — c'est l'argument central de tous les rapports sur la défense européenne.
Deux ordres de grandeur à savoir citer. Un : les vingt-sept États membres réunis dépensaient de l'ordre de milliards d'euros pour leur défense en , soit environ % de leur produit (Agence européenne de défense). Deux : vingt-trois d'entre eux appartiennent à l'Alliance atlantique ; quatre n'en sont pas — l'Autriche, Chypre, l'Irlande et Malte. La défense européenne ne se construit donc pas sur une page blanche : elle se construit à côté d'une alliance qui existe, et dont l'Union n'est pas membre.
Auteur : Robert Kagan (né en 1958) — Mars et Vénus
La Puissance et la Faiblesse (). La thèse. Américains et Européens ne voient plus le monde de la même façon : les premiers, forts, pensent en termes de puissance et de coercition ; les seconds, faibles, privilégient la négociation, le droit et les institutions. Sa formule : « les Américains viennent de Mars, les Européens de Vénus ». L'argument qui gêne. Cette préférence européenne pour le droit ne serait pas une vertu mais une conséquence de la faiblesse — et elle n'a été possible que parce que la sécurité du continent était assurée par un autre. La critique. Le livre sous-estime la portée réelle des instruments non militaires, dont l'effet Bruxelles est la démonstration. Ce qui l'a réactivé : , et le débat sur ce que l'Europe ferait sans garantie américaine.
Auteur : Zaki Laïdi (né en 1953) — la norme sans la force
La Norme sans la force. L'énigme de la puissance européenne (). La thèse. L'Union a fait de la norme son mode d'action parce qu'elle est elle-même née d'une norme ; mais une norme non adossée à une capacité de contrainte reste tributaire du bon vouloir des autres. Le concept le plus utile. La préférence pour la règle, qui explique à la fois les succès commerciaux de l'Union et son impuissance dans les crises. La nuance qu'il apporte à Kagan. Laïdi ne dit pas que la norme est sans effet : il dit qu'elle ne remplace pas la force là où la force décide. La filiation : le débat qu'il ouvre est celui, actuel, sur l'autonomie stratégique.
3.4 Europe marché ou Europe puissance ?
Capacité d'un ensemble à décider et à agir sans dépendre d'un tiers dans les domaines qu'il juge vitaux — défense, énergie, technologies, santé. Le terme entre dans le vocabulaire officiel de l'Union en . Il est contesté à l'intérieur même de l'Union : plusieurs États d'Europe du Nord et de l'Est y voient un risque d'affaiblir la garantie américaine, tandis que la France y voit la condition d'une puissance.
Figure 6. L'Union est présente dans trois océans. Les neuf points ne sont pas des colonies ni des dépendances : ce sont des régions ultrapériphériques, où le droit de l'Union s'applique et dont les habitants votent aux élections européennes. Trois sont dans l'Atlantique, quatre dans l'espace caraïbe et amazonien, deux dans l'océan Indien : . Attention à un piège de comptage : la carte ne porte que sept points distincts pour neuf régions, parce que la Guadeloupe, la Martinique et Saint-Martin tiennent dans moins de kilomètres et se confondent en un seul point à l'échelle du planisphère. La conséquence est maritime : par elles, et par les treize territoires associés qui ne figurent pas sur cette carte, l'Union dispose de l'un des plus vastes ensembles de zones économiques exclusives du monde. Une puissance qui se croit continentale est en réalité présente sur trois océans.
Auteur : Josep Borrell (né en 1947) — « le langage de la puissance »
Haut Représentant de l'Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité de à . La thèse. L'Union doit « apprendre le langage de la puissance », c'est-à-dire accepter que la seule offre de normes et de commerce ne suffise pas quand les autres raisonnent en rapports de force. Ce qu'il a fait. Sous son mandat, l'Union a financé pour la première fois des livraisons d'armes létales à un État en guerre. Ce qu'il n'a pas obtenu. La levée de l'unanimité en politique étrangère, qu'il a demandée publiquement à plusieurs reprises. Ce que la position vaut comme document. C'est un aveu venu du sommet de l'institution : ni Manners ni Bradford ne suffisent à décrire ce qui manque.
L'énergie. La dépendance au gaz russe a été rompue en quatre ans, au prix d'un choc de prix — c'est l'objet du chapitre précédent. Les semi-conducteurs et les matières premières critiques. L'Union produit une part faible des puces avancées et dépend très largement de la Chine pour plusieurs terres rares et métaux raffinés. Deux règlements de y répondent, l'un sur les semi-conducteurs, l'autre sur les matières premières critiques, en fixant des objectifs de production et de diversification. Ce que la comparaison enseigne. Une dépendance se défait quand il existe un fournisseur de substitution ; elle ne se défait pas par décret quand il faut d'abord construire l'industrie qui manque.
Le débat que le programme demande d'exposer se résume à trois positions. L'Europe marché : l'Union est un espace de règles et d'échanges, sa force est là, et vouloir en faire une puissance politique risque de casser ce qui marche. L'Europe puissance : sans capacité de contrainte, la norme elle-même finira par s'éroder, parce qu'elle repose sur l'attractivité d'un marché dont la part mondiale recule. La position intermédiaire : la puissance de l'Union est réelle mais sectorielle — entière là où la compétence est exclusive, nulle là où elle exige l'unanimité. Le débat ne porte pas sur la quantité de puissance, mais sur sa répartition entre les domaines.
Repère : Trois documents à citer
Le rapport Draghi sur la compétitivité (septembre ) chiffre à de l'ordre de milliards d'euros par an — près de % du produit de l'Union — l'investissement supplémentaire nécessaire, et parle d'un « défi existentiel ». La boussole stratégique (mars ) prévoit une capacité de déploiement rapide de cinq mille hommes. L'initiative Global Gateway () annonce trois cents milliards d'euros d'ici pour les infrastructures dans les pays tiers ; c'est la réponse de l'Union aux nouvelles routes de la soie chinoises.
Méthode : Traiter un sujet sur la puissance européenne
- Séparer les domaines. Commerce et concurrence : compétence exclusive, majorité qualifiée, juge commun. Diplomatie et défense : unanimité, pas de juge. La réponse à « l'Union est-elle une puissance ? » dépend entièrement du domaine.
- Donner la convention de tout chiffre commercial. Avec ou sans les échanges internes : le rapport va du simple au double.
- Chercher le mécanisme, pas l'intention. L'effet Bruxelles ne suppose aucune volonté de domination : il suffit d'un grand marché et d'un calcul de coûts.
- Dater. La part de l'Union dans le produit mondial recule ; un argument fondé sur la taille du marché est un argument daté.
- Ne pas conclure d'un seul cas. L'échec sur la Syrie ne prouve pas plus l'impuissance que le règlement sur les données ne prouve la puissance. Une puissance se juge sur la distribution de ses succès.
Ce chapitre clôt le triptyque européen du programme. Le premier a montré un territoire construit par seuils et fragmenté ; le deuxième, un voisinage disputé à l'est et infranchissable au sud ; celui-ci, une puissance entière là où elle décide seule et introuvable là où elle décide à vingt-sept. Les trois disent la même chose sous trois angles : l'Union est un objet politique dont les capacités sont réparties de façon très inégale entre les domaines, et c'est cette inégalité, plus que sa taille, qui explique ce qu'elle peut.