L'enjeu de la connaissance
Cours complet · HGGSP (terminale), chapitre 6 · terminale, spécialité histoire-géographie, géopolitique et sciences politiques
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Au printemps de 1939, trois physiciens travaillant au Collège de France — Frédéric Joliot, Hans von Halban et Lew Kowarski — publient dans la revue Nature un résultat décisif : la fission de l'uranium libère plusieurs neutrons, donc une réaction en chaîne est possible. Quelques semaines plus tard, un autre physicien, le Hongrois Leó Szilárd, écrit à ses collègues pour leur demander de cesser de publier sur ce sujet. En moins d'une saison, une communauté savante qui échangeait ses résultats depuis quarante ans décide de se taire. Le 2 août 1939, Albert Einstein signe une lettre au président Roosevelt. Six ans plus tard, deux villes japonaises sont détruites.
Cette bascule dit l'essentiel de ce thème. La connaissance n'est pas seulement un patrimoine que l'on transmet : c'est une ressource stratégique que les États produisent, protègent, dérobent, subventionnent ou censurent. Elle suppose d'abord des hommes et des femmes capables de la recevoir — d'où la question de l'alphabétisation, longtemps refusée à la moitié de l'humanité —, puis des institutions qui la fabriquent — laboratoires, revues, congrès —, enfin des réseaux qui la font circuler, dont le plus récent, le cyberespace, est aujourd'hui un espace de conflit à part entière.
Problématique. Comment la connaissance, bien immatériel qui gagne à circuler, est-elle devenue un enjeu de puissance que les États cherchent tour à tour à diffuser, à capter et à contrôler — et le cyberespace, qui l'a rendue mondialement disponible, est-il un espace de coopération ou un nouveau terrain d'affrontement ?
6.1 Introduction : La société de la connaissance, les communautés savantes
et la circulation des savoirs
6.1.1 La notion de « société de la connaissance » : portée et débats
L'idée qu'une économie puisse reposer principalement sur le savoir, et non sur la terre, le capital ou le travail manuel, naît aux États-Unis dans les années
- En 1962, l'économiste Fritz Machlup publie The Production and Distribution of Knowledge in the United States : en agrégeant l'éducation, la recherche, l'édition, les médias et les services d'information, il montre que ces activités représentent déjà une part considérable du produit national brut américain — de l'ordre du quart à près du tiers selon son périmètre. La mesure était contestable, mais l'idée s'imposa : le savoir est une industrie.
C'est le théoricien du management Peter Drucker qui donne à la notion sa forme politique, notamment dans The Age of Discontinuity (1969), où il annonce l'avènement d'une société de la connaissance dominée par le knowledge worker, le « travailleur du savoir », dont le capital est sa compétence et non son outil. L'expression connaît une immense fortune. En mars 2000, le Conseil européen réuni à Lisbonne fixe à l'Union l'objectif de devenir « l'économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde » à l'horizon 2010 ; deux ans plus tard, à Barcelone, il chiffre cette ambition à 3 % du PIB consacrés à la recherche et au développement — objectif que l'Union n'a pas atteint.
La notion est cependant discutée, et sur trois points au moins.
- Elle est descriptive ou prescriptive ? Dire que nous vivons dans une société de la connaissance décrit une réalité économique, mais sert aussi à justifier des politiques : allongement des études, financement de l'innovation, réformes universitaires. Le concept n'est pas neutre.
- Le singulier est trompeur. L'UNESCO a délibérément intitulé son rapport de 2005 Vers les sociétés du savoir, au pluriel, pour rappeler qu'il existe des savoirs locaux, autochtones, non scientifiques, et que l'accès à la connaissance demeure très inégal.
- Savoir n'est pas information. La multiplication des données ne produit pas mécaniquement de la connaissance : celle-ci suppose une validation, une méthode, une communauté qui certifie. C'est précisément ce que le cyberespace met à l'épreuve.
Société dans laquelle la production, la diffusion et l'usage des savoirs constituent le principal facteur de croissance, de puissance et de stratification sociale. La formule, popularisée par Peter Drucker en 1969, est à la fois un constat économique (le poids des activités de savoir), un programme politique (Lisbonne, 2000) et un objet de critique — l'UNESCO lui préfère depuis 2005 le pluriel « sociétés du savoir ».
6.1.2 Communauté savante et circulation des connaissances
Une découverte n'existe scientifiquement que lorsqu'elle a été communiquée, reproduite et acceptée. La science est donc, avant d'être un contenu, une institution sociale.
Cette institution a une histoire précise. Au XVIIe siècle se constitue la « République des Lettres », réseau européen de correspondants qui s'échangent observations et objections par-dessus les frontières et les confessions. Elle se dote d'organes durables : l'Académie des sciences de Paris est fondée en 1666, la Royal Society de Londres reçoit sa charte royale en 1662, et l'année 1665 voit paraître deux périodiques appelés à faire école, le Journal des sçavans à Paris et les Philosophical Transactions de la Royal Society à Londres. La revue savante invente du même coup l'enregistrement des priorités, la datation des découvertes et, plus tard, l'évaluation par les pairs.
Le sociologue américain Robert King Merton a formulé en 1942 les quatre normes qui, selon lui, régissent idéalement cette communauté : le communalisme (les résultats appartiennent à tous), l'universalisme (ils sont jugés indépendamment de la personne et de la nation de leur auteur), le désintéressement et le scepticisme organisé. Ces normes ne sont pas une description : ce sont des idéaux, que la suite de ce chapitre montrera constamment mis en défaut — par le secret militaire, par les frontières, par le genre, par l'argent. Mais ce sont les idéaux au nom desquels on dénonce les manquements, et c'est ce qui leur donne leur force.
Ensemble des personnes qui produisent et valident un savoir selon des règles partagées : publication, citation, reproduction des résultats, évaluation par les pairs, congrès. Elle est transnationale par vocation — un résultat vrai à Berlin l'est à Chicago — mais elle est composée d'individus soumis à des États, et son histoire est faite de tensions entre ces deux appartenances.
Ensemble des canaux par lesquels un savoir se déplace : personnes (étudiants, chercheurs, migrants, exilés), objets (instruments, échantillons, machines), textes (revues, brevets, manuels) et réseaux (correspondances, congrès, Internet). Chacun peut être encouragé — bourses, congrès, accès ouvert — ou entravé — visas, classification, contrôle des exportations, censure. Toute la géopolitique de la connaissance tient dans cet arbitrage.
Trois traits contemporains complètent le tableau. D'abord une massification : le nombre d'articles scientifiques publiés dans le monde a été multiplié par plusieurs dans les dernières décennies, et la Chine y a pris la première place en volume. Ensuite une mesure généralisée : depuis l'invention du Science Citation Index par Eugene Garfield en 1964, on compte les citations, on classe les revues, puis les universités — le classement dit de Shanghai paraît pour la première fois en 2003 —, et ces palmarès orientent les politiques publiques autant qu'ils les décrivent. Enfin une bataille sur l'accès : l'appel de Budapest de 2002 lance le mouvement de l'accès ouvert contre le modèle payant des grands éditeurs, et le « Plan S », lancé en Europe en 2018, impose la publication en accès ouvert des travaux financés par plusieurs agences publiques.
Méthode : Se documenter sur un objet de savoir
Quatre réflexes propres à ce thème.
- Distinguer la découverte et sa reconnaissance. La première a une date de laboratoire, la seconde une date de publication, une date de prix, une date de manuel scolaire. L'écart entre les trois est souvent l'objet le plus intéressant — le cas de Lise Meitner le montrera.
- Se méfier du « premier ». L'attribution d'une découverte est un enjeu de prestige national : les manuels russes, britanniques et français ne racontent pas la même histoire de la radioactivité ou de l'informatique.
- Vérifier ce qui est mesuré. Un taux d'alphabétisation peut reposer sur la déclaration des intéressés, sur un test, ou — pour les siècles anciens — sur la capacité à signer son nom. Ce ne sont pas les mêmes choses.
- Repérer les silences. Un rapport officiel sur la recherche militaire, un bilan d'agence de renseignement ou une statistique de cyberattaques sont partiels par construction. Le dire est une preuve de rigueur.
6.2 Axe 1 — Produire et diffuser des connaissances
Cet axe pose une question d'apparence simple : qui a le droit de savoir, et qui a les moyens de produire du savoir ? Le premier jalon suit sur cinq siècles l'accès des femmes à la lecture et à l'écriture — condition de tout le reste. Le second entre dans un laboratoire pour observer comment se fabrique et circule une connaissance scientifique, et comment cette circulation s'interrompt.
6.2.1 Jalon 1 — Donner accès à la connaissance : grandes étapes de
l'alphabétisation des femmes du XVIe siècle à nos jours dans le monde
Problématique du jalon. Pourquoi l'alphabétisation des femmes a-t-elle partout eu un ou deux siècles de retard sur celle des hommes, et par quels mécanismes — religieux, politiques, économiques — cet écart s'est-il réduit sans disparaître ?
Mesurer avant de raconter.
On ne dispose pas, pour les siècles anciens, de statistiques d'alphabétisation. L'historien recourt donc à un indicateur indirect : la capacité à signer son acte de mariage. En 1877, le recteur Louis Maggiolo organise un dépouillement des registres paroissiaux et d'état civil par les instituteurs de France, portant sur près de deux siècles. Les historiens François Furet et Jacques Ozouf ont repris et critiqué cette enquête dans Lire et écrire (1977). Ses résultats sont devenus classiques : à la fin du XVIIe siècle, environ 29 % des époux et 14 % des épouses signent leur acte ; un siècle plus tard, à la veille de la Révolution, environ 47 % des époux et 27 % des épouses. L'écart entre hommes et femmes ne se réduit donc pas au XVIIIe siècle : les deux courbes montent parallèlement.
Deux prudences s'imposent, et les signaler vaut des points. Savoir signer n'est pas savoir lire, et savoir lire n'est pas savoir écrire : dans l'Ancien Régime, on apprenait souvent à lire sans jamais apprendre à écrire, et davantage de femmes savaient lire que signer. Par ailleurs la moyenne nationale masque une géographie très nette : une ligne allant approximativement de Saint-Malo à Genève sépare une France du Nord-Est plus alphabétisée d'une France du Sud-Ouest qui l'est beaucoup moins — l'un des faits les mieux établis de l'histoire sociale française.
Premier moteur : la religion (XVI<sup>e</sup>-XVII<sup>e</sup> siècles).
La Réforme protestante fait de la lecture personnelle de la Bible un devoir du chrétien, femmes comprises. Dès 1524, Luther adresse aux magistrats des villes allemandes un appel à fonder des écoles pour les garçons et pour les filles. Il en résulte une avance durable des pays protestants du nord de l'Europe — Suède, Écosse, nord de l'Allemagne — où l'alphabétisation féminine est précocement élevée.
La Contre-Réforme catholique répond sur le même terrain, avec un autre argument : il faut instruire les filles pour qu'elles instruisent les enfants et gardent le foyer dans la foi. Le concile de Trente (1545-1563) est suivi de la fondation de congrégations enseignantes féminines : les Ursulines, fondées par Angela Merici à Brescia en 1535, se consacrent à l'éducation des filles et se répandent dans toute l'Europe catholique ; les Filles de la Charité, créées en 1633 par Vincent de Paul et Louise de Marillac, joignent l'école au soin des pauvres. Ainsi, dans les deux confessions, l'alphabétisation des femmes est d'abord un moyen religieux avant d'être une fin émancipatrice — c'est un paradoxe qu'une bonne copie relève.
Deuxième moteur : l'État (XIX<sup>e</sup> siècle).
En France, la loi Guizot de 1833 n'oblige les communes à ouvrir une école que pour les garçons. Il faut attendre la loi Falloux du 15 mars 1850 pour que les communes de plus de 800 habitants doivent entretenir une école de filles, puis la loi Duruy du 10 avril 1867 pour que le seuil descende à 500 habitants. La grande rupture est celle des lois Ferry : gratuité de l'enseignement primaire public le 16 juin 1881, obligation d'instruction de 6 à 13 ans et laïcité le 28 mars 1882 — pour les filles comme pour les garçons.
Le secondaire suit avec retard, et la chronologie est instructive. La loi Camille Sée du 21 décembre 1880 crée un enseignement secondaire public de jeunes filles, mais sans latin, sans philosophie et sans baccalauréat : il ne prépare pas à l'université. L'École normale supérieure de Sèvres, créée en 1881, forme les professeures de ces établissements. La première bachelière française, Julie-Victoire Daubié, a obtenu son diplôme en 1861 à titre individuel, après avoir dû batailler pour être autorisée à se présenter. Ce n'est qu'en 1924 qu'un décret aligne les programmes et le baccalauréat des filles sur ceux des garçons, ouvrant réellement l'université. La mixité, longtemps limitée aux petites communes, n'est généralisée que par la loi Haby du 11 juillet 1975.
Troisième moteur : le droit international (depuis 1945).
L'article 26 de la Déclaration universelle des droits de l'homme (1948) proclame le droit de toute personne à l'éducation. La convention sur l'élimination de toutes les formes de discrimination à l'égard des femmes, adoptée en 1979, oblige les États à garantir l'égalité d'accès. La conférence mondiale de Jomtien (1990) lance l'objectif d'« éducation pour tous », relancé au Forum de Dakar (2000), et l'objectif de développement durable n° 4, adopté en 2015, en reprend l'ambition en y intégrant explicitement l'égalité entre les sexes.
Où en est-on ?
Les progrès sont considérables et incontestables : le taux mondial d'alphabétisation des adultes dépasse aujourd'hui 85 %, contre environ la moitié dans les années 1960, et l'écart entre jeunes filles et jeunes gens s'est fortement réduit dans la plupart des régions. Trois faits résistent néanmoins.
- Les femmes forment environ les deux tiers des adultes analphabètes — une proportion remarquablement stable depuis plusieurs décennies, alors même que le nombre total diminue : le stock se résorbe par le bas, chez les jeunes, mais l'inégalité de génération demeure.
- Les régressions sont possibles. L'Afghanistan en donne l'exemple le plus net : après le retour au pouvoir des talibans en août 2021, les filles ont été exclues de l'enseignement secondaire, puis, le 20 décembre 2022, des universités.
- Le combat a des figures. La Pakistanaise Malala Yousafzai, blessée par balle le 9 octobre 2012 pour avoir défendu le droit des filles à l'école, reçoit le prix Nobel de la paix en 2014, à dix-sept ans.
Pourquoi c'est un enjeu de puissance, et pas seulement de justice.
L'économiste Amartya Sen, prix Nobel d'économie 1998, a montré dans Un nouveau modèle économique (1999) que l'éducation des femmes est l'un des déterminants les plus robustes du développement : elle est corrélée à la baisse de la mortalité infantile, à la maîtrise de la fécondité, à la participation au marché du travail et à la croissance. Un État qui n'alphabétise pas la moitié de sa population se prive de la moitié de ses producteurs de connaissance : c'est cette lecture — celle du programme — qui relie ce jalon au reste du thème.
6.2.2 Jalon 2 — Produire de la connaissance scientifique : recherche et
échanges des hommes et des femmes de science sur la question de la radioactivité de 1896 aux années 1950
Problématique du jalon. Comment un objet scientifique nouveau fabrique-t-il autour de lui une communauté internationale — et pourquoi cette communauté se referme-t-elle brutalement en 1939, avant de tenter de se rouvrir au milieu des années 1950 ?
1896-1914 : une découverte et un réseau.
Tout commence par un hasard méthodique. Le 8 novembre 1895, Wilhelm Röntgen découvre les rayons X ; quelques semaines plus tard, cherchant si les sels d'uranium émettent spontanément un rayonnement analogue, Henri Becquerel constate le 1er mars 1896 qu'ils impressionnent une plaque photographique restée à l'obscurité. Le phénomène est indépendant de toute excitation extérieure : il vient de la matière elle-même.
Marie Curie, née Maria Skłodowska à Varsovie, choisit ce sujet pour sa thèse. Elle forge en 1898 le mot radioactivité, découvre avec Pierre Curie le polonium en juillet 1898 — nommé d'après son pays natal, geste politique autant que scientifique — puis le radium le 26 décembre de la même année. Il faudra ensuite traiter des tonnes de pechblende dans un hangar de l'École de physique et de chimie pour en isoler quelques décigrammes.
Autour de cet objet, une communauté se forme en quelques années, et elle est d'emblée internationale :
- Des publications rapides. Les Comptes rendus de l'Académie des sciences, Nature, la Zeitschrift für Physik diffusent les résultats en quelques semaines ; on lit et l'on répond d'un pays à l'autre.
- Des échantillons qui circulent. Le radium est rarissime et coûteux ; l'Institut du radium de Vienne, adossé aux mines de Bohême, en fournit aux laboratoires étrangers. La matière première de la science est ici un objet diplomatique.
- Des personnes qui se déplacent. À Montréal puis à Manchester, Ernest Rutherford distingue dès 1899 les rayonnements alpha et bêta — Paul Villard identifie les gamma en 1900 — et énonce avec Frederick Soddy, en 1902-1903, la théorie de la transmutation : un élément se transforme en un autre. C'est une révolution conceptuelle, contraire à tout ce que la chimie enseignait.
- Des congrès. Le premier conseil Solvay se tient à Bruxelles à l'automne 1911 : vingt-quatre physiciens y débattent, dont Marie Curie, seule femme présente.
Les prix consacrent ce réseau : le Nobel de physique de 1903 récompense Becquerel et les époux Curie ; celui de chimie de 1911 distingue Marie Curie seule, pour la découverte du radium et du polonium. La même année, l'Académie des sciences de Paris lui refuse l'entrée. L'universalisme de Merton est ici pris en défaut : la communauté savante reproduit les hiérarchies de la société qui l'entoure.
1914-1938 : institutionnalisation, applications, et de nouvelles
frontières. La Première Guerre mondiale fait de la radiologie une pratique de masse : Marie Curie organise des voitures radiologiques mobiles, les « petites Curies », qui permettent de localiser les éclats dans les blessures. L'entre-deux-guerres voit la discipline se doter d'instituts — l'Institut du radium à Paris, le Cavendish à Cambridge, l'institut de Niels Bohr à Copenhague — qui deviennent des lieux de passage obligés pour les jeunes physiciens du monde entier.
Les découvertes s'enchaînent. En 1919, Rutherford réalise la première transmutation artificielle. L'année 1932 est décisive : James Chadwick identifie le neutron au Cavendish, tandis que John Cockcroft et Ernest Walton désintègrent un noyau par accélération de particules. Le 15 janvier 1934, à Paris, Irène et Frédéric Joliot-Curie annoncent la radioactivité artificielle : on peut désormais fabriquer des éléments radioactifs. Ils reçoivent le prix Nobel de chimie dès 1935.
Mais la communauté est aussi traversée par la politique. À partir de 1933, les lois raciales allemandes chassent des universités des centaines de scientifiques. Lise Meitner, physicienne autrichienne d'origine juive, collaboratrice d'Otto Hahn à Berlin depuis trente ans, doit fuir en 1938 et gagne la Suède. C'est depuis Stockholm, avec son neveu Otto Frisch, qu'elle interprète en janvier 1939 les résultats que Hahn et Fritz Strassmann viennent d'obtenir en décembre 1938 : le noyau d'uranium s'est fissionné. Le prix Nobel de chimie de 1944 sera attribué à Otto Hahn seul. Ce cas est le plus fréquemment cité, à juste titre, pour montrer qu'une communauté savante est aussi un lieu d'exclusion — nationale, politique et de genre.
1939 : la communauté se referme.
Le 22 avril 1939, l'équipe de Joliot, Halban et Kowarski publie dans Nature la mesure du nombre de neutrons émis par fission : la réaction en chaîne est possible. La conséquence militaire saute aux yeux. Leó Szilárd tente alors d'organiser un moratoire volontaire sur les publications ; l'équipe française publie néanmoins, mais dépose parallèlement des brevets. Le 2 août 1939, Einstein signe la lettre à Roosevelt rédigée avec Szilárd. Le secret s'installe.
Il devient ensuite un système. Le projet Manhattan, lancé en 1942, mobilise plusieurs dizaines de milliers de personnes et un budget de l'ordre de deux milliards de dollars de l'époque, dans des villes construites pour lui — Oak Ridge, Hanford, Los Alamos — et cloisonnées : chacun ne sait que ce qui lui est nécessaire. Le 2 décembre 1942, sous les gradins d'un stade de Chicago, l'équipe d'Enrico Fermi obtient la première réaction en chaîne contrôlée. Le 16 juillet 1945, l'essai Trinity ; les 6 et 9 août, Hiroshima et Nagasaki.
La paix ne rouvre pas les vannes. Le rapport Smyth, publié en août 1945, définit précisément ce qui peut être dit et ce qui reste classé : c'est le premier acte d'une politique de la publication scientifique. La loi McMahon du 1er août 1946 place l'énergie atomique américaine sous contrôle civil mais en interdit toute communication à l'étranger — y compris aux Britanniques et aux Canadiens qui avaient participé au projet. Le secret devient une norme juridique opposable aux alliés eux-mêmes.
Les années 1950 : rouvrir, en partie.
Trois mouvements traversent la décennie.
- Des programmes nationaux. La France crée son Commissariat à l'énergie atomique par ordonnance du 18 octobre 1945, avec Frédéric Joliot-Curie comme premier haut-commissaire ; la pile Zoé diverge le 15 décembre 1948. Chaque puissance reconstitue chez elle ce qu'elle ne peut plus obtenir des autres.
- Une réouverture organisée. Le discours « Atoms for Peace » d'Eisenhower devant l'Assemblée générale des Nations unies, le 8 décembre 1953, prépare la première conférence internationale de Genève sur les usages pacifiques de l'énergie atomique, en août 1955, où des milliers de documents sont déclassifiés. L'Agence internationale de l'énergie atomique est créée dans la foulée. En Europe, la convention créant le CERN entre en vigueur le 29 septembre 1954 : douze États mettent en commun des équipements qu'aucun ne pourrait financer seul, et la publication de tous les résultats y est une obligation statutaire.
- Une prise de parole des savants. Le manifeste signé par Bertrand Russell et Albert Einstein, rendu public le 9 juillet 1955, s'achève sur une injonction restée célèbre : « Rappelez-vous votre humanité, et oubliez le reste. » Il donne naissance en 1957 aux conférences Pugwash, lieu de dialogue entre scientifiques des deux blocs pendant toute la guerre froide.
1er mars 1896 : Becquerel. 1898 : Marie Curie forge le mot « radioactivité », polonium puis radium. 1903 et 1911 : prix Nobel. 1911 : premier conseil Solvay. 1932 : le neutron (Chadwick). 15 janvier 1934 : radioactivité artificielle (Joliot-Curie). Décembre 1938 - janvier 1939 : la fission, observée par Hahn et Strassmann, interprétée par Meitner et Frisch. 2 août 1939 : lettre Einstein-Szilárd. 2 décembre 1942 : première réaction en chaîne. 1er août 1946 : loi McMahon. 29 septembre 1954 : entrée en vigueur de la convention du CERN. Août 1955 : conférence de Genève.
Propriété : Ce qu'il faut retenir de l'axe 1
- Produire de la connaissance suppose d'abord des lecteurs : l'accès des femmes à l'écrit a été porté successivement par la religion (XVIe siècle), par l'État (lois Falloux 1850, Duruy 1867, Ferry 1881-1882, Camille Sée 1880) et par le droit international (1948, 1979, 2015).
- L'enquête Maggiolo, relue par Furet et Ozouf, donne l'ordre de grandeur : 14 % d'épouses signataires vers 1686-1690, 27 % vers 1786-1790 — une progression parallèle à celle des hommes, non un rattrapage.
- La radioactivité montre comment se fabrique une communauté savante : revues, congrès, instituts, échantillons, circulation des personnes.
- Elle montre aussi ses limites : Marie Curie refusée à l'Académie des sciences en 1911, Lise Meitner écartée du Nobel de 1944, et surtout la fermeture de 1939, qui fait passer la décision de publier des mains des savants à celles des États.
6.3 Axe 2 — La connaissance, enjeu politique et géopolitique
Si la connaissance est une ressource, les États cherchent à s'en emparer. Deux voies s'offrent à eux, et les deux jalons de cet axe les explorent : la capter chez l'adversaire — c'est le renseignement de la guerre froide — ou la produire et l'attirer — c'est la stratégie indienne de formation et de transfert de technologie.
6.3.1 Jalon 1 — Le renseignement au service des États : les services
secrets soviétiques et américains durant la guerre froide
Problématique du jalon. Pourquoi la guerre froide a-t-elle fait du renseignement une industrie d'État — et en quoi la connaissance de l'adversaire a-t-elle été, paradoxalement, un facteur de stabilité autant que de tension ?
Deux appareils, deux généalogies.
Du côté soviétique, le renseignement est aussi ancien que le régime : la Tchéka est créée dès décembre 1917, et l'organisation change plusieurs fois de nom — Guépéou, NKVD, MGB — avant de devenir le KGB, Comité pour la sécurité de l'État, le 13 mars 1954. Il cumule des fonctions que les démocraties séparent : renseignement extérieur, contre-espionnage, police politique intérieure, surveillance des frontières. À ses côtés, le GRU assure le renseignement militaire. Le KGB sera dissous en décembre 1991, ses missions réparties entre le SVR pour l'extérieur et le FSB pour l'intérieur.
Du côté américain, tout est plus tardif et plus contesté. L'Office of Strategic Services, créé en 1942, est dissous dès 1945 ; la CIA naît de la loi sur la sécurité nationale du 26 juillet 1947, qui crée aussi le Conseil de sécurité nationale. La NSA, chargée du renseignement d'origine électromagnétique, est instituée le 4 novembre 1952 et son existence même demeurera longtemps officieuse. Différence structurelle à retenir : les services américains sont créés par une loi, débattue au Congrès, et seront soumis à partir de 1975 à un contrôle parlementaire ; les services soviétiques relèvent du Parti.
Premier canal : l'espion, c'est-à-dire la personne.
La connaissance la plus difficile à obtenir est celle qui n'est écrite nulle part, et elle suppose de retourner des hommes. Les succès soviétiques des années 1940 sont considérables. L'espionnage atomique donne à Moscou une avance décisive : Klaus Fuchs, physicien allemand réfugié au Royaume-Uni puis affecté à Los Alamos, transmet des informations sur la conception de l'arme et est arrêté en février 1950 ; l'affaire américaine qui en dérive conduit à la condamnation puis à l'exécution de Julius et Ethel Rosenberg le 19 juin 1953, procès resté l'un des plus controversés du siècle. Au Royaume-Uni, le réseau dit des « Cinq de Cambridge » — Kim Philby, Guy Burgess, Donald Maclean, Anthony Blunt et John Cairncross —, recruté à l'université dans les années 1930, infiltre pendant vingt ans le sommet des services britanniques.
Les États-Unis répondent par le contre-espionnage et par le déchiffrement : le projet Venona, lancé en 1943, casse une partie des télégrammes soviétiques et permet d'identifier plusieurs agents ; son existence ne sera révélée qu'en 1995. Le décalage est instructif : une connaissance opérationnelle peut rester secrète un demi-siècle après avoir cessé d'être utile.
Deuxième canal : la machine.
Le renseignement technique devient, à partir des années 1950, le cœur de l'appareil. Les avions espions U-2 survolent l'URSS à partir de 1956 ; le 1er mai 1960, l'un d'eux est abattu et son pilote, Francis Gary Powers, capturé, ce qui fait échouer le sommet de Paris prévu quelques jours plus tard. Les satellites de reconnaissance photographique du programme Corona prennent le relais dès 1960 : ils ne violent aucun espace aérien, et personne ne proteste — l'orbite devient un lieu d'observation légitime.
Le 14 octobre 1962, un U-2 photographie les rampes de missiles soviétiques à Cuba : c'est le renseignement qui déclenche la crise, et c'est encore lui qui permet de la clore en vérifiant le démantèlement. La vérification par les moyens techniques nationaux deviendra une clause explicite des traités de limitation des armements : sans une connaissance fiable de l'arsenal adverse, aucun accord de désarmement n'est possible. Le renseignement, instrument de la rivalité, devient une condition de la coopération.
L'URSS n'est pas en reste : le tunnel creusé par les services occidentaux à Berlin pour capter les câbles téléphoniques soviétiques, opérationnel en 1955-1956, avait été trahi dès sa conception par l'agent britannique George Blake, et Moscou a pu y faire circuler ce qu'il souhaitait.
Troisième canal : l'action clandestine.
Savoir sert aussi à agir. La CIA conduit des opérations de renversement — en Iran contre Mohammad Mossadegh en août 1953, au Guatemala en 1954 —, un débarquement manqué à la baie des Cochons en avril 1961, et une déstabilisation économique et politique du Chili entre 1970 et 1973. Le KGB mène de son côté des « mesures actives » : désinformation, faux documents, manipulation de l'opinion. La plus connue, conduite dans les années 1980, consista à faire circuler l'idée que le virus du sida aurait été fabriqué par l'armée américaine — thèse relayée d'abord par la presse de pays non alignés avant de gagner les médias occidentaux.
Ces pratiques finissent par se retourner contre leurs auteurs. Aux États-Unis, la commission sénatoriale présidée par Frank Church enquête en 1975-1976 sur les abus des services, publie des rapports retentissants — dont l'un sur l'action clandestine au Chili — et débouche sur la création de commissions de contrôle et sur le Foreign Intelligence Surveillance Act de 1978. Une démocratie qui se dote d'un appareil de secret doit inventer les institutions qui le surveillent : c'est un des grands problèmes de science politique posés par ce jalon.
Quatrième canal, décisif pour ce thème : le renseignement
scientifique et technique. L'URSS souffre d'un retard technologique croissant dans l'électronique et l'informatique. Le KGB s'en fait le remède : sa « Ligne X » est spécialisée dans l'acquisition, licite ou non, de technologies occidentales. Le dispositif est révélé par l'affaire Farewell : le colonel Vladimir Vetrov, officier de cette ligne, transmet à partir de 1981 à la Direction de la surveillance du territoire française des milliers de documents décrivant l'ensemble du programme d'acquisition soviétique. La conséquence est spectaculaire : en avril 1983, la France expulse quarante-sept agents soviétiques. Les Occidentaux renforcent parallèlement leur contrôle des exportations sensibles.
Propriété : Ce que le renseignement révèle du thème
- La guerre froide fait du savoir un objectif militaire en soi : connaître l'arsenal, l'économie et les intentions de l'adversaire.
- Ce savoir a une fonction stabilisatrice inattendue : il permet la vérification, donc les accords de limitation des armements.
- Il a un coût démocratique, que les États-Unis ont partiellement affronté après 1975 et que l'URSS n'a jamais affronté.
- Il révèle enfin une hiérarchie : l'URSS excelle dans le renseignement humain et l'acquisition technologique, précisément parce qu'elle est en retard dans la production de cette technologie. On espionne ce qu'on ne sait pas fabriquer.
6.3.2 Jalon 2 — Circulation et formation des étudiants, transferts de
technologie et puissance économique : l'exemple de l'Inde
Problématique du jalon. Comment un pays pauvre, largement analphabète au moment de son indépendance, a-t-il fait de la formation de ses élites scientifiques un instrument de puissance — et pourquoi le départ massif de ces élites vers l'étranger s'est-il finalement retourné à son avantage ?
1947-1970 : bâtir des institutions avant d'avoir les moyens.
Au moment de l'indépendance, en 1947, l'Inde compte une population très largement illettrée et une industrie limitée. Le choix de Jawaharlal Nehru, Premier ministre jusqu'en 1964, est pourtant d'investir immédiatement dans la science : barrages, laboratoires et instituts sont, selon sa formule, les « temples de l'Inde moderne ».
Trois créations comptent particulièrement.
- Les Indian Institutes of Technology. Le premier ouvre à Kharagpur en 1951 ; une loi de 1961 leur donne le statut d'établissements d'importance nationale. Fait remarquable pour un pays non aligné, chacun des premiers instituts est bâti avec la coopération d'un partenaire étranger différent : Bombay avec l'URSS, Madras avec l'Allemagne fédérale, Kanpur avec un consortium d'universités américaines, Delhi avec le Royaume-Uni. L'Inde monnaie son non-alignement en transferts de compétences, et diversifie ses dépendances : c'est une stratégie, non un hasard.
- Le Département de l'énergie atomique, créé en 1954 autour du physicien Homi Bhabha, et l'organisation de recherche spatiale ISRO, créée en 1969.
- La révolution verte, à partir de 1966 : importation de variétés de blé à haut rendement mises au point au Mexique, adaptation par des agronomes indiens dont M. S. Swaminathan, et autosuffisance céréalière atteinte en une décennie. C'est un transfert de connaissance réussi, avec ses coûts — endettement des petits paysans, épuisement des nappes du Pendjab.
La « fuite des cerveaux » : un investissement qui part.
Les IIT sélectionnent parmi les concours les plus exigeants du monde ; ils forment à un niveau international des ingénieurs qu'une économie encore fermée ne peut pas employer. Le résultat est un départ massif vers les États-Unis, encouragé par la législation américaine : la réforme de l'immigration de 1965 supprime les quotas nationaux, et la loi de 1990 crée le visa H-1B pour les travailleurs hautement qualifiés, dont les Indiens deviendront les premiers bénéficiaires, avec une part très majoritaire des visas délivrés.
Pendant deux décennies, ce départ est vécu en Inde comme une hémorragie : un pays pauvre finance la formation d'ingénieurs qui enrichissent l'économie la plus riche du monde.
Le retournement : de la fuite à la circulation.
À partir des années 1990, le mouvement change de sens sans que les flux s'inversent, et c'est là que le jalon devient intéressant.
- La diaspora devient un actif. Plusieurs millions de personnes d'origine indienne vivent aux États-Unis, où elles forment l'un des groupes aux revenus et aux niveaux de diplôme les plus élevés. Des Indiens formés dans les IIT dirigent aujourd'hui de très grandes entreprises technologiques : Satya Nadella chez Microsoft depuis 2014, Sundar Pichai chez Google depuis 2015, Arvind Krishna chez IBM depuis 2020.
- Les compétences reviennent, ou reviennent en partie. La chercheuse AnnaLee Saxenian a décrit ce phénomène dans The New Argonauts (2006) : les ingénieurs installés dans la Silicon Valley créent des filiales, investissent et transfèrent des méthodes vers leur pays d'origine. On parle alors de circulation des cerveaux plutôt que de fuite.
- Bangalore devient une capitale mondiale du service informatique. Texas Instruments y ouvre en 1985 le premier centre de recherche et développement d'une multinationale en Inde ; les entreprises indiennes de services — Tata Consultancy Services, fondée en 1968, Wipro, Infosys, créée en 1981 — se déploient à partir de la libéralisation économique de 1991 conduite par le ministre des Finances Manmohan Singh. La mise en conformité des systèmes informatiques mondiaux au passage à l'an 2000 leur fournit, à la fin des années 1990, un marché d'entrée massif. Les exportations indiennes de services informatiques et numériques atteignent aujourd'hui plusieurs centaines de milliards de dollars par an, de l'ordre de 200.
Le transfert détourné : la question nucléaire.
L'Inde offre aussi l'exemple le plus discuté d'un transfert de technologie retourné contre ses donateurs. Le réacteur de recherche CIRUS, fourni par le Canada avec de l'eau lourde américaine à des fins déclarées pacifiques, a produit le plutonium de l'essai nucléaire indien du 18 mai 1974, présenté par New Delhi comme une « explosion nucléaire pacifique ». La réaction internationale est immédiate : le Groupe des fournisseurs nucléaires est créé en 1975 pour encadrer les exportations d'équipements sensibles. L'Inde, qui n'a jamais signé le traité de non-prolifération, procède à une seconde série d'essais les 11 et 13 mai 1998. Elle obtient pourtant, à la faveur de l'accord de coopération nucléaire civile négocié avec les États-Unis entre 2005 et 2008, une dérogation du Groupe des fournisseurs nucléaires en septembre 2008 : la puissance économique acquise a fini par faire lever la sanction. Ce dossier est le meilleur exemple, dans tout le programme, de ce qu'un transfert de connaissance n'est jamais neutre.
Aujourd'hui : une puissance de la connaissance, mais inégale.
L'Inde est devenue, en 2023-2024, le premier pays d'origine des étudiants internationaux aux États-Unis, devant la Chine, avec plus de 330 000 étudiants. Son programme spatial place une sonde en orbite martienne dès la première tentative en septembre 2014 et pose Chandrayaan-3 près du pôle sud lunaire le 23 août 2023. Mais les limites sont fortes et il faut les dire :
- la dépense de recherche et développement de l'Inde reste faible, autour de 0,65 % du PIB, très en dessous de la Chine, de l'Union européenne ou des États-Unis, et elle dépend largement de l'État ;
- le taux d'alphabétisation des adultes plafonne autour des trois quarts, avec un écart persistant entre femmes et hommes ;
- l'accès à l'enseignement supérieur, en forte progression, ne concerne encore qu'une minorité d'une classe d'âge, et l'excellence des IIT contraste avec l'état d'une grande partie des universités.
L'Inde est ainsi le contre-exemple parfait de l'idée qu'une société de la connaissance suppose une population entièrement formée : elle a bâti une puissance scientifique et informatique de rang mondial sur une base éducative étroite. C'est aussi sa fragilité.
6.4 Objet de travail conclusif — Le cyberespace : conflictualité et
coopération entre les acteurs
Le cyberespace est le lieu où toutes les questions du thème se retrouvent simultanément : produire de la connaissance, la diffuser, la contrôler, l'espionner, la protéger. Il est aussi le premier milieu de conflit entièrement créé par l'homme, et le seul dont les infrastructures appartiennent en majorité à des acteurs privés.
6.4.1 Jalon 1 — Le cyberespace, entre réseaux et territoires
(infrastructures, acteurs, liberté ou contrôle des données…)
Problématique du jalon. Le cyberespace échappe-t-il aux territoires, comme on l'a longtemps cru — ou repose-t-il au contraire sur des infrastructures très localisées, que les États peuvent contrôler ?
Une origine militaire et universitaire.
Le réseau ARPANET, financé par l'agence de recherche du département de la Défense américain, établit sa première liaison le 29 octobre 1969 entre deux universités californiennes. Les protocoles TCP/IP, conçus par Vint Cerf et Robert Kahn en 1974, sont généralisés le 1er janvier 1983 : c'est la naissance technique d'Internet. Le World Wide Web est proposé au CERN par Tim Berners-Lee en mars 1989, et le CERN décide le 30 avril 1993 de le verser dans le domaine public — décision sans laquelle le web serait probablement resté propriétaire. Une institution scientifique européenne a donc fait le choix, décisif pour toute l'histoire ultérieure, de la gratuité et de l'ouverture.
Le mot lui-même vient de la littérature : l'écrivain William Gibson l'emploie dans une nouvelle de 1982 puis dans Neuromancien (1984) pour désigner une « hallucination consensuelle ». L'origine est fictionnelle, et cela n'a rien d'anodin : elle a nourri l'idée d'un espace immatériel, affranchi des États.
Trois couches, dont une très matérielle.
L'analyse française, reprise par les doctrines de défense, distingue trois couches superposées.
- La couche physique : câbles, centres de données, satellites, terminaux. C'est la plus concrète et la plus stratégique. Plus de 95 % des échanges de données intercontinentaux passent par des câbles sous-marins — plusieurs centaines de câbles en service, de l'ordre d'un million et demi de kilomètres au total —, dont les points d'atterrage sont des goulets d'étranglement parfaitement localisables. Les centres de données consomment déjà une part notable de l'électricité mondiale, et cette part augmente rapidement avec l'essor de l'intelligence artificielle.
- La couche logique : protocoles, adressage, noms de domaine. Elle est gouvernée par des organismes techniques — l'IETF, le W3C — et surtout par l'ICANN, créée en 1998, qui gère le système des noms de domaine. Placée sous contrat du département du Commerce des États-Unis pendant près de vingt ans, elle est passée le 1er octobre 2016 sous la responsabilité d'une communauté multipartite. Cette transition est l'un des rares exemples d'abandon volontaire d'un pouvoir mondial par les États-Unis, et elle a été arrachée par la pression internationale après les révélations d'Edward Snowden en juin 2013.
- La couche informationnelle : contenus, données personnelles, discours. C'est celle des plateformes, des médias et des campagnes d'influence.
Espace constitué par l'interconnexion mondiale des équipements informatiques et par les données et les usages qu'il porte. On l'analyse en trois couches (physique, logique, informationnelle). Il n'est pas un espace sans territoire : ses infrastructures, ses opérateurs et ses utilisateurs relèvent tous de juridictions étatiques — ce que le droit appelle le rattachement territorial.
Des acteurs privés devenus stratégiques.
Le fait le plus nouveau des années 2010 est le basculement de la propriété des infrastructures. Les câbles transocéaniques étaient posés par des consortiums d'opérateurs de télécommunications ; ils sont désormais très largement financés et parfois détenus par des fournisseurs de contenus — Google, Meta, Amazon, Microsoft —, qui sont aussi les principaux exploitants de centres de données. Un État qui veut réguler le cyberespace doit donc négocier avec des entreprises dont la capitalisation dépasse le produit intérieur brut de nombreux pays.
La fragmentation : la revanche des territoires.
L'idée d'un réseau unique et mondial est aujourd'hui contestée par les faits.
- La Chine a construit dès la fin des années 1990 un dispositif de filtrage et de surveillance connu sous le nom de « grande muraille numérique », complété par une loi sur la cybersécurité entrée en vigueur le 1er juin 2017 qui impose la localisation des données sur le territoire.
- La Russie s'est dotée d'une loi dite sur « l'Internet souverain », entrée en vigueur le 1er novembre 2019, destinée à permettre le fonctionnement autonome du réseau national.
- L'Union européenne a choisi la voie normative : le règlement général sur la protection des données, adopté le 27 avril 2016 et applicable depuis le 25 mai 2018, s'impose à toute entreprise traitant les données de résidents européens, où qu'elle soit établie. La Cour de justice a par deux fois invalidé les accords de transfert de données vers les États-Unis, en octobre 2015 puis le 16 juillet 2020, jugeant la protection américaine insuffisante face aux programmes de surveillance ; un nouveau cadre a été adopté en juillet 2023. Le règlement sur les marchés numériques et celui sur les services numériques, adoptés en 2022, encadrent depuis les grandes plateformes.
- Les États-Unis, de leur côté, ont adopté le 23 mars 2018 le Cloud Act, qui permet à leurs autorités d'exiger d'une entreprise américaine des données stockées à l'étranger. Deux souverainetés s'appliquent donc simultanément aux mêmes données : c'est la définition même d'un conflit de juridictions, et c'est le cœur du débat européen sur le « cloud de confiance ».
Une inégalité persistante.
On appelle fracture numérique l'écart d'accès aux réseaux. Environ un tiers de l'humanité n'utilise toujours pas Internet, très majoritairement dans les pays à faible revenu, et l'écart y est également un écart entre femmes et hommes — le jalon 1 de l'axe 1 se prolonge ici : l'accès à la connaissance numérique reproduit, en l'aggravant parfois, les inégalités d'accès à l'écrit.
6.4.2 Jalon 2 — Cyberdéfense, entre coopération européenne et souveraineté
nationale : le cas français
Problématique du jalon. Comment un État de taille moyenne construit-il une cyberdéfense crédible — et pourquoi l'échelle européenne est-elle à la fois indispensable et insuffisante ?
Un événement fondateur : l'Estonie, 2007.
En avril et mai 2007, à la suite du déplacement d'un monument soviétique à Tallinn, l'Estonie — pays parmi les plus numérisés du monde — subit pendant plusieurs semaines des attaques par saturation qui paralysent banques, administrations et médias. Aucune attribution formelle ne sera prononcée, mais l'événement change la doctrine : l'OTAN installe en 2008 à Tallinn son Centre d'excellence de cyberdéfense coopérative. Trois ans plus tard, la découverte en 2010 du ver Stuxnet, conçu pour détruire les centrifugeuses d'enrichissement iraniennes de Natanz, démontre qu'un code informatique peut produire des destructions physiques. Ces deux épisodes fondent l'idée que le cyberespace est un milieu d'opérations militaires au même titre que la terre, la mer, l'air et l'espace.
La construction française : trois étages en douze ans.
Le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale de 2008 identifie la menace ; la construction suit rapidement.
- 2009 : création de l'ANSSI, Agence nationale de la sécurité des systèmes d'information, par un décret du 7 juillet 2009. Elle est rattachée au Premier ministre et non au ministère des Armées, et n'a aucune mission offensive : c'est un choix délibéré, destiné à lui permettre de travailler avec les entreprises et les collectivités en confiance.
- 2013 : la loi de programmation militaire du 18 décembre 2013 impose aux opérateurs d'importance vitale — énergie, transports, eau, santé, télécommunications, finance — des obligations de sécurité et de déclaration d'incident, sous le contrôle de l'ANSSI. La France est l'un des premiers pays à contraindre ainsi ses opérateurs privés.
- 2017 : création du commandement de la cyberdéfense (COMCYBER), placé sous l'autorité du chef d'état-major des armées. La doctrine française est ensuite publiée par étapes : lutte informatique défensive, puis lutte informatique offensive assumée publiquement en janvier 2019, enfin lutte informatique d'influence en octobre 2021.
- 2021 : création de VIGINUM par un décret du 13 juillet 2021, service chargé de détecter les ingérences numériques étrangères visant le débat public — c'est-à-dire la couche informationnelle.
À quoi s'ajoutent un effort budgétaire soutenu au titre de la loi de programmation militaire 2024-2030, plusieurs milliers de postes de « cybercombattants », et un rassemblement de l'écosystème au Campus Cyber inauguré en 2022 à La Défense.
Les attaques qui ont fait la doctrine.
La France a appris de ses crises.
- Le 8 avril 2015, la chaîne TV5 Monde est mise hors d'antenne pendant plusieurs heures ; l'attaque, d'abord revendiquée par un prétendu « CyberCaliphat », a ensuite été attribuée par plusieurs analyses à un groupe lié au renseignement militaire russe. L'exemple parfait de l'attribution trompeuse, qui est l'une des grandes difficultés du domaine.
- En mai 2017, la divulgation de courriels de l'équipe de campagne d'Emmanuel Macron à la veille du second tour illustre la conjonction du piratage et de la manipulation informationnelle.
- En juin 2017, le rançongiciel destructeur NotPetya, diffusé depuis l'Ukraine, atteint des entreprises françaises de premier plan et coûte des centaines de millions d'euros — sans qu'elles aient jamais été visées.
- En février 2021, les hôpitaux de Dax et de Villefranche-sur-Saône sont paralysés, puis en août 2022 le centre hospitalier de Corbeil-Essonnes : la cybercriminalité crapuleuse atteint des fonctions vitales, ce qui brouille la frontière entre criminalité et sécurité nationale.
Le niveau européen : indispensable et insuffisant.
L'Union européenne intervient par la norme et par la coordination, non par la force. La directive dite NIS du 6 juillet 2016 impose aux États des exigences de sécurité pour les opérateurs de services essentiels ; la directive NIS 2, du 14 décembre 2022, en élargit considérablement le champ. L'Agence de l'Union européenne pour la cybersécurité, l'ENISA, a vu son mandat renforcé en 2019, et un règlement sur la cyberrésilience impose des exigences aux produits numériques mis sur le marché.
Mais la défense reste une compétence nationale, et les États membres n'ont ni les mêmes capacités, ni les mêmes doctrines, ni les mêmes alliés. Deux tensions le montrent.
- La souveraineté technologique. La France a créé une qualification exigeante pour les prestataires d'informatique en nuage (SecNumCloud) et encouragé des offres de « cloud de confiance » associant des industriels français à des technologies américaines sous licence — solution vivement débattue, certains y voyant un compromis pragmatique, d'autres un aveu de dépendance.
- L'articulation avec l'OTAN. L'Alliance a reconnu en 2014 qu'une cyberattaque pouvait relever de l'article 5 du traité de Washington, sans préciser de seuil. La France, qui revendique une autonomie stratégique, doit donc articuler trois cadres : national, européen et atlantique.
Peut-on coopérer à l'échelle mondiale ?
Le droit international s'applique au cyberespace : c'est ce qu'ont affirmé les groupes d'experts gouvernementaux réunis à l'ONU, dont le rapport de 2015 a énoncé onze normes de comportement responsable des États — ne pas attaquer les infrastructures critiques civiles, ne pas viser les équipes de réponse aux incidents, coopérer aux enquêtes. Ces normes ne sont pas contraignantes. Le Manuel de Tallinn, publié par un groupe d'experts en 2013 puis dans une seconde édition en 2017, propose une interprétation détaillée du droit existant, mais il n'a aucune valeur officielle. L'Appel de Paris pour la confiance et la sécurité dans le cyberespace, lancé le 12 novembre 2018, a rassemblé des États, des entreprises et des organisations de la société civile — mais ni la Russie, ni la Chine, ni, au départ, les États-Unis. Le cyberespace ressemble donc au climat : des principes largement acceptés, aucun juge, aucune sanction, et des divergences de fond entre ceux qui veulent réguler les comportements et ceux qui veulent que les États contrôlent le réseau lui-même.
Propriété : Le cyberespace : un cas d'école
- Né de la recherche publique — ARPANET en 1969, TCP/IP en 1983, le web versé dans le domaine public par le CERN en 1993 —, le cyberespace est aujourd'hui pour l'essentiel une infrastructure privée.
- Il n'échappe pas aux territoires : câbles, atterrages et centres de données sont localisables, et chaque puissance a trouvé sa manière de le reterritorialiser — filtrage chinois, autonomie russe, norme européenne, extraterritorialité américaine.
- Il est un milieu d'opérations militaires depuis l'Estonie (2007) et Stuxnet (2010), avec ses difficultés propres : l'attribution est incertaine, la frontière entre criminalité et agression étatique est floue.
- La France y a construit en douze ans une architecture originale — ANSSI (2009), obligations des opérateurs d'importance vitale (2013), COMCYBER (2017), VIGINUM (2021) — articulée à une Union européenne qui régule sans commander.
6.5 Méthodes de l'épreuve
Méthode : Ce que dit le texte officiel de l'épreuve
L'épreuve écrite de spécialité est régie par la note de service du 27 août 2025 (NOR MENE2521923N, Bulletin officiel n° 33 du 4 septembre 2025), qui abroge la note de 2020 et s'applique à compter de la session 2026.
- Durée : 4 heures. Deux exercices, notés chacun sur 10 points.
- Une dissertation, au choix entre deux sujets portant chacun sur un thème distinct du programme.
- Une étude critique d'un ou deux documents, portant sur un thème qui n'est celui d'aucun des deux sujets de dissertation : trois thèmes différents sont donc sollicités par un même sujet.
- Une illustration valorise la dissertation. Le texte prévoit que « la réalisation d'une illustration en appui du propos (croquis, schéma, etc.) amènera une valorisation de la note » et qu'« un fond de carte pourra être fourni ». Elle n'a « aucun caractère obligatoire » et son absence « ne peut aucunement pénaliser le candidat ». C'est donc un bonus sans risque.
- Les notions du programme de première peuvent être mobilisées — ici, en particulier, celles d'information, de puissance et de régime politique.
Rotation annuelle des thèmes évaluables (annexe de la même note) : les années de session paire portent sur les thèmes 1, 2, 3 et 5 ; les années de session impaire, sur les thèmes 2, 4, 5 et 6. Le thème 6 — celui de ce chapitre — n'apparaît que dans la seconde liste : il est évaluable les années de session impaire. Vérifiez toutefois la note de service en vigueur pour l'année de votre session : la règle est stable, mais c'est le texte qui fait foi.
Épreuve orale de contrôle (deuxième groupe) : 20 minutes de préparation, 20 minutes d'épreuve. Le candidat tire au sort un sujet comportant deux questions de cours problématisées, au choix, qui ne reprennent pas le libellé du programme et ne portent pas sur la même partie de celui-ci ; il présente une réponse construite pendant environ dix minutes, puis échange dix minutes avec le jury.
6.5.1 Exercice 1 — La dissertation, entièrement traitée
Sujet. La connaissance, un enjeu de puissance dans les relations internationales depuis 1945.
Méthode : Analyser le sujet avant d'écrire
Les mots. « La connaissance » : ne pas la réduire à la science. Elle englobe l'alphabétisation, la formation des ingénieurs, le renseignement, les brevets, les données. « Enjeu de puissance » : le sujet ne demande pas l'histoire des sciences, il demande en quoi savoir donne du pouvoir — et réciproquement. « Relations internationales » : le devoir doit rester entre les États et les acteurs transnationaux ; les politiques scolaires n'y entrent que si elles fondent une puissance. « Depuis 1945 » : la borne est signifiante, car c'est l'année où la connaissance scientifique devient explicitement une arme.
Le piège à éviter. Le catalogue chronologique des découvertes. Chaque fait doit être rapporté à une relation de pouvoir : qui sait, qui ne sait pas, qui empêche l'autre de savoir, qui achète le savoir de l'autre.
L'angle qui distingue une bonne copie. Montrer que la connaissance obéit à une tension permanente entre ouverture — elle ne vaut que partagée, validée, publiée — et fermeture — elle ne donne un avantage que si l'autre ne l'a pas. Toute la période se lit comme une série d'arbitrages entre ces deux exigences.
Problématique retenue. Comment la connaissance est-elle devenue depuis 1945 un attribut de la puissance, et par quels instruments — secret, coopération, formation, contrôle des réseaux — les États ont-ils successivement cherché à se l'approprier, à mesure que les acteurs privés en devenaient les principaux détenteurs ?
Plan détaillé.
I. 1945-1975 : la connaissance devient un secret d'État.
- A. La rupture de 1939-1945. L'autocensure de Szilárd, la lettre Einstein-Szilárd du 2 août 1939, le cloisonnement du projet Manhattan, le rapport Smyth d'août 1945, puis la loi McMahon du 1er août 1946, qui interdit le partage même avec les alliés. Argument à ne pas manquer : ce sont les savants qui ferment les premiers, avant les États.
- B. La connaissance de l'autre comme objectif militaire. CIA (1947), NSA (1952), KGB (1954) ; espionnage atomique — Fuchs arrêté en février 1950, les Rosenberg exécutés le 19 juin 1953 —, projet Venona, U-2 et satellites Corona, photos de Cuba du 14 octobre 1962. Le renseignement rend possible la vérification, donc les accords de limitation des armements : le savoir stabilise autant qu'il divise.
- C. Des réouvertures encadrées. Le discours « Atoms for Peace » du 8 décembre 1953, la conférence de Genève d'août 1955, la convention du CERN entrée en vigueur le 29 septembre 1954, le manifeste Russell-Einstein du 9 juillet 1955 et les conférences Pugwash à partir de 1957.
- Transition. La connaissance n'est pas seulement à cacher : elle est aussi à produire, et cela suppose des hommes formés.
II. Des années 1950 aux années 2000 : former, attirer, transférer — la connaissance comme investissement.
- A. La condition première : l'accès à l'écrit. Article 26 de la Déclaration universelle (1948), conférences de Jomtien (1990) et de Dakar (2000), objectif de développement durable n° 4 (2015). Les femmes forment encore près des deux tiers des adultes analphabètes : un État qui n'instruit pas la moitié de sa population se prive de la moitié de ses producteurs de savoir.
- B. Le modèle indien. IIT de Kharagpur (1951) et loi de 1961, chaque institut bâti avec un partenaire étranger différent ; départ vers les États-Unis, visa H-1B créé en 1990 ; retournement en « circulation des cerveaux » après la libéralisation de 1991, Bangalore et les services informatiques. Contrepoint : dépense de recherche autour de 0,65 % du PIB.
- C. Le transfert n'est jamais neutre. Le réacteur CIRUS et l'essai indien du 18 mai 1974, la création du Groupe des fournisseurs nucléaires en 1975 ; côté soviétique, la « Ligne X » du KGB et l'affaire Farewell, qui conduit à l'expulsion de 47 agents de France en avril 1983. On espionne ce qu'on ne sait pas produire.
- Transition. Un nouveau support apparaît, qui rend la connaissance instantanément mondiale — et pose à nouveaux frais la question du contrôle.
III. Depuis les années 1990, le cyberespace : une puissance partagée avec des acteurs privés.
- A. Un bien public devenu infrastructure privée. ARPANET (1969), TCP/IP généralisé le 1er janvier 1983, web versé dans le domaine public par le CERN le 30 avril 1993 ; aujourd'hui plus de 95 % des données intercontinentales sur des câbles sous-marins largement détenus par quelques entreprises américaines.
- B. La reterritorialisation. Filtrage chinois et loi du 1er juin 2017, « Internet souverain » russe du 1er novembre 2019, RGPD applicable le 25 mai 2018 et invalidations successives des accords de transfert (2015, 2020), Cloud Act américain du 23 mars 2018. La gouvernance technique elle-même se déplace : l'ICANN quitte la tutelle américaine le 1er octobre 2016, après les révélations de juin 2013.
- C. Un milieu de conflit sans droit contraignant. Estonie (2007), Stuxnet (2010), TV5 Monde (8 avril 2015), NotPetya (juin 2017), hôpitaux français (2021-2022). Face à quoi : onze normes non contraignantes de l'ONU (2015), Manuel de Tallinn, Appel de Paris du 12 novembre 2018 — et, du côté des États, l'ANSSI (2009), le COMCYBER (2017), VIGINUM (2021), la directive NIS 2 (14 décembre 2022).
Méthode : L'illustration qui valorise la copie
Sur ce sujet, ne dessinez pas une carte : la connaissance ne se cartographie pas bien. Le croquis rentable est un schéma à deux axes — ouverture contre secret d'un côté, acteurs publics contre acteurs privés de l'autre — sur lequel vous placez cinq ou six repères du cours, puis deux flèches datées pour montrer les basculements. Il se trace en cinq minutes et il démontre l'idée directrice : la tension entre publier et cacher, et le glissement du public vers le privé. La figure ci-dessous en donne le modèle.
Conclusion rédigée.
Depuis 1945, la connaissance est devenue un attribut de la puissance au même titre que le territoire, la population ou l'arsenal — mais un attribut d'une nature singulière, parce qu'elle ne vaut qu'à condition d'être partagée et ne procure d'avantage qu'à condition de ne pas l'être. Toute la période se lit comme la gestion de cette contradiction. Les vingt années qui suivent la guerre choisissent le secret et l'espionnage, jusqu'à ce que la vérification mutuelle devienne elle-même une condition de la paix. Les décennies suivantes déplacent l'enjeu vers la production : on ne se contente plus de dérober du savoir, on forme des ingénieurs, on attire des étudiants, on négocie des transferts — et l'exemple indien montre qu'une élite scientifique exportée peut, trente ans plus tard, revenir sous forme de capital et d'entreprises.
Le cyberespace clôt provisoirement cette histoire en en modifiant les termes. Né d'un financement public et livré au domaine public par une institution scientifique européenne, il est devenu une infrastructure privée dont les principaux propriétaires ne sont pas des États. Les puissances y ont réagi chacune à leur manière — par le filtrage, par l'autonomie technique, par la norme, par l'extraterritorialité —, et toutes tentent d'y appliquer un droit international qui n'a, en ce domaine, ni juge ni sanction.
Reste une question que le sujet ne pose pas mais qu'il appelle. La connaissance a toujours eu besoin d'une communauté pour la valider : revues, congrès, évaluation par les pairs. Or les outils qui la diffusent aujourd'hui à la vitesse de la lumière sont aussi ceux qui diffusent le faux. Le véritable enjeu de puissance du siècle qui vient pourrait bien être moins de produire du savoir que de rester capable de distinguer ce qui en est.
6.5.2 Exercice 2 — L'étude critique de document, entièrement traitée
Titre du sujet. L'UNESCO en 1945 : quel projet de circulation de la connaissance ?
Document. Extraits de l'Acte constitutif de l'Organisation des Nations unies pour l'éducation, la science et la culture, adopté à Londres le 16 novembre 1945 et entré en vigueur le 4 novembre 1946.
Préambule. — « Les guerres prenant naissance dans l'esprit des hommes, c'est dans l'esprit des hommes que doivent être élevées les défenses de la paix. […] La grande et terrible guerre qui vient de finir a été rendue possible par le reniement de l'idéal démocratique de dignité, d'égalité et de respect de la personne humaine et par la volonté de lui substituer, en exploitant l'ignorance et le préjugé, le dogme de l'inégalité des races et des hommes. […] Une paix fondée sur les seuls accords économiques et politiques des gouvernements ne saurait entraîner l'adhésion unanime, durable et sincère des peuples ; […] cette paix doit être établie sur le fondement de la solidarité intellectuelle et morale de l'humanité. »
Article premier. — « L'Organisation se propose de contribuer au maintien de la paix et de la sécurité en resserrant, par l'éducation, la science et la culture, la collaboration entre nations, afin d'assurer le respect universel de la justice, de la loi, des droits de l'homme et des libertés fondamentales pour tous […]. À ces fins, l'Organisation […] imprime une impulsion vigoureuse à l'éducation populaire et à la diffusion de la culture […] ; elle aide au maintien, à l'avancement et à la diffusion du savoir. »
Consigne. Après avoir présenté le document, vous montrerez quelle conception de la connaissance il porte, puis vous confronterez ce projet à l'histoire effective de la circulation des savoirs depuis 1945.
Méthode : Conduire la démarche critique
1. Construire la problématique à partir du titre et de la consigne. Le titre demande le « projet », la consigne demande de le confronter au réel. La problématique s'écrit donc : en quoi le texte de 1945 fait-il de la circulation du savoir un instrument de paix — et pourquoi la guerre froide qui s'ouvre au même moment va-t-elle contredire ce projet dans les faits ?
2. Présenter, sans paraphraser. Nature : acte constitutif, c'est-à-dire traité fondateur d'une organisation internationale, adopté par une conférence de gouvernements. Date et lieu : Londres, 16 novembre 1945 — soit trois mois après Hiroshima, un mois après l'entrée en vigueur de la Charte des Nations unies. Auteurs : les États signataires, sur un projet largement porté par le Royaume-Uni et la France, l'organisation étant installée à Paris. Destinataires : les États, mais le préambule vise explicitement « les peuples ».
3. Sélectionner et hiérarchiser. Trois idées portent le texte : une explication de la guerre par l'ignorance et le préjugé ; une insuffisance affirmée des accords politiques et économiques ; une mission de diffusion du savoir et de la culture comme fondement de la paix. Tout le reste en découle.
4. Prendre du recul. Le document ne dit rien de la bombe atomique, rien de l'URSS, rien du secret. C'est ce que le candidat doit apporter.
Ce que le document affirme. Sa thèse centrale est une thèse sur les causes de la guerre : celle-ci naîtrait « dans l'esprit des hommes », c'est-à-dire de l'ignorance et du préjugé — le texte nomme explicitement le racisme nazi, « le dogme de l'inégalité des races et des hommes ». Il en déduit que la connaissance a une vertu pacificatrice intrinsèque : instruire, faire circuler les cultures, faire coopérer les savants, ce serait désarmer les peuples. Le préambule ajoute une critique implicite de la Société des Nations et même de l'ONU naissante, en refusant de fonder la paix « sur les seuls accords économiques et politiques des gouvernements ». L'article premier traduit cette philosophie en mandat : « maintien, avancement et diffusion du savoir », les trois verbes couvrant à la fois la conservation du patrimoine, la recherche et l'éducation.
Ce que l'histoire immédiate contredit. Le texte est adopté à la date précise où la connaissance devient le secret le mieux gardé du monde. Trois faits suffisent à le montrer, et il faut les dater.
- Le secret atomique. Le rapport Smyth d'août 1945 organise publiquement ce qui peut être dit ; la loi McMahon du 1er août 1946 interdit toute communication à l'étranger, y compris aux alliés britannique et canadien. La circulation du savoir la plus stratégique est prohibée par la loi au moment même où l'UNESCO en fait le fondement de la paix.
- L'espionnage. L'arrestation de Klaus Fuchs en février 1950 et le procès des Rosenberg, exécutés le 19 juin 1953, montrent que la connaissance circule quand même — mais clandestinement, et comme un vol.
- L'organisation elle-même devient un théâtre de la guerre froide. L'URSS n'y adhère qu'en 1954 ; les États-Unis, jugeant l'organisation politisée, s'en retirent en 1984 et n'y reviennent qu'en 2003, avant de s'en retirer une seconde fois à la fin des années 2010 puis d'y revenir en 2023. L'institution chargée de faire circuler le savoir est elle-même l'objet de rapports de force.
Ce que l'histoire longue confirme, en revanche. Il serait injuste de conclure à l'échec. Le projet de 1945 a produit des effets massifs et vérifiables. La lutte contre l'analphabétisme, portée par l'UNESCO puis par les conférences de Jomtien (1990) et de Dakar (2000) et par l'objectif de développement durable n° 4 (2015), a accompagné une progression sans précédent : le taux mondial d'alphabétisation des adultes est passé d'environ la moitié dans les années 1960 à plus de 85 % aujourd'hui. La coopération scientifique institutionnalisée fonctionne : le CERN, dont la convention entre en vigueur le 29 septembre 1954, impose statutairement la publication de tous ses résultats, et c'est en son sein qu'a été conçu le World Wide Web, versé dans le domaine public le 30 avril 1993 — l'accomplissement le plus littéral, et le plus inattendu, de l'idée de 1945. Enfin la « diffusion de la culture » a pris une forme concrète, celle du patrimoine mondial, avec la convention de 1972.
Portée aujourd'hui : une conclusion qui répond. Le texte de 1945 repose sur un postulat que l'histoire ultérieure oblige à nuancer : l'ignorance ne serait pas seulement une cause de la guerre, la connaissance serait par elle-même un facteur de paix. Or les décennies suivantes montrent qu'un même savoir peut servir à soigner ou à détruire, et que sa diffusion peut être aussi bien une œuvre de paix qu'un objectif d'espionnage. La réponse la plus juste est donc double : le pari de 1945 était naïf quant au mécanisme — la connaissance n'a pas de vertu pacificatrice intrinsèque — mais il était exact quant à la condition — sans accès partagé au savoir, aucune coopération durable n'est possible. C'est cette seconde intuition qui a survécu, et le cyberespace lui donne aujourd'hui son épreuve la plus difficile : jamais le savoir n'a été aussi accessible, jamais sa circulation n'a été aussi disputée.
6.6 Bilan
Ce thème demande de considérer la connaissance non comme un contenu mais comme un rapport social et politique. Trois idées le structurent.
La première est que la connaissance suppose des conditions d'accès, et que ces conditions ont une histoire. L'alphabétisation des femmes en donne la mesure : portée successivement par la religion au XVIe siècle, par l'État au XIXe, par le droit international depuis 1948, elle a progressé sans effacer l'écart — les femmes forment encore près des deux tiers des adultes analphabètes, et l'exemple afghan montre que le progrès est réversible.
La deuxième est que la connaissance est produite par des communautés dont les règles — publier, citer, reproduire, évaluer — sont à la fois transnationales et fragiles. L'histoire de la radioactivité, de 1896 aux années 1950, en offre le cas d'école : quarante ans de circulation ouverte, puis, en 1939, une fermeture décidée d'abord par les savants eux-mêmes, reprise ensuite par le droit avec la loi McMahon de 1946, et enfin une réouverture partielle et politique avec Genève et le CERN au milieu des années 1950.
La troisième est que la connaissance est un enjeu de puissance, et qu'on peut se la procurer de deux manières : la dérober ou la produire. La guerre froide a mis en œuvre la première à une échelle industrielle, avec ses quatre canaux — l'espion, la machine, l'action clandestine et l'acquisition technologique. L'Inde illustre la seconde : instituts de technologie fondés dès 1951, départ massif des ingénieurs, puis retournement en circulation des cerveaux après 1991. Le cyberespace, enfin, superpose les deux logiques dans un milieu dont les infrastructures appartiennent à des acteurs privés, que les États cherchent à reterritorialiser, et où le droit international ne dispose ni de juge ni de sanction.
Propriété : L'essentiel du chapitre
- Introduction. « Société de la connaissance » (Machlup, 1962 ; Drucker, 1969 ; stratégie de Lisbonne, mars 2000 ; UNESCO, Vers les sociétés du savoir, 2005). Communauté savante : Académie des sciences (1666), Royal Society (charte de 1662), premières revues en 1665, normes de Merton (1942).
- Axe 1, jalon 1. Alphabétisation des femmes : Ursulines (1535), enquête Maggiolo relue par Furet et Ozouf (14 % d'épouses signataires vers 1686-1690, 27 % vers 1786-1790), lois Falloux (1850), Duruy (1867), Camille Sée (1880), Ferry (1881-1882), programmes alignés en 1924, loi Haby (1975) ; au niveau mondial : 1948, 1979, Jomtien 1990, Dakar 2000, objectif n° 4 en 2015 ; Malala Yousafzai (2012, Nobel 2014) ; Afghanistan (décembre 2022).
- Axe 1, jalon 2. Radioactivité : Becquerel (1er mars 1896), Marie Curie (1898, Nobel 1903 et 1911), Solvay (1911), Chadwick (1932), Joliot-Curie (15 janvier 1934), fission (décembre 1938 - janvier 1939), lettre Einstein-Szilárd (2 août 1939), Chicago (2 décembre 1942), loi McMahon (1er août 1946), CEA (18 octobre 1945), CERN (29 septembre 1954), Genève (août 1955), manifeste Russell-Einstein (9 juillet 1955).
- Axe 2, jalon 1. CIA (26 juillet 1947), NSA (4 novembre 1952), KGB (13 mars 1954) ; Fuchs (1950), Rosenberg (19 juin 1953), Cinq de Cambridge, Venona ; U-2 (Powers, 1er mai 1960), Corona, Cuba (14 octobre 1962) ; commission Church (1975-1976) ; « Ligne X » et affaire Farewell (47 expulsions en avril 1983).
- Axe 2, jalon 2. Inde : IIT de Kharagpur (1951) et loi de 1961, visa H-1B (1990), libéralisation de 1991, Bangalore ; essai du 18 mai 1974 et création du Groupe des fournisseurs nucléaires en 1975 ; recherche et développement autour de 0,65 % du PIB.
- Objet conclusif. ARPANET (29 octobre 1969), TCP/IP (1er janvier 1983), web au domaine public (30 avril 1993) ; trois couches ; ICANN (1998, transition du 1er octobre 2016) ; RGPD (25 mai 2018), Cloud Act (23 mars 2018) ; Estonie (2007), Stuxnet (2010), TV5 Monde (8 avril 2015) ; ANSSI (7 juillet 2009), loi du 18 décembre 2013, COMCYBER (2017), VIGINUM (13 juillet 2021), directives NIS (2016) et NIS 2 (2022), Appel de Paris (12 novembre 2018).
- Épreuve. Note de service du 27 août 2025 : 4 heures, deux exercices sur 10 points, dissertation au choix entre deux thèmes distincts, étude critique sur un troisième ; illustration valorisée sans être obligatoire. Le thème 6 est évaluable les années de session impaire.