Adloun

L'homme et l'animal

Cours complet · HLP (première), chapitre 8 · première, spécialité humanités, littérature et philosophie

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Quelque part en Périgord, vers 1580, un gentilhomme de quarante-sept ans joue avec sa chatte. Il s'arrête, et il écrit une phrase qui n'avait jamais été écrite : qui sait si elle ne passe pas son temps de lui plus que lui d'elle ? La remarque tient en une ligne. Elle suppose que l'animal a un point de vue, que ce point de vue nous est inaccessible, et que rien ne prouve que le nôtre soit le meilleur. Montaigne vient de faire, sur son tapis, ce que le siècle suivant fera sur le ciel : ôter à l'homme le centre.

Quatre-vingts ans plus tard, dans les bâtiments de Port-Royal, des messieurs fort savants pratiquent la dissection sur des chiens vivants. Un témoin, Nicolas Fontaine, le racontera dans des mémoires publiés en 1736 : ces messieurs frappaient les bêtes avec indifférence et se moquaient de ceux qui les plaignaient ; ils disaient que c'étaient des horloges, et que le cri poussé sous les coups n'était que le bruit d'un petit ressort qu'on avait remué. Ils avaient lu Descartes. Ils appliquaient une thèse.

Entre ces deux scènes, deux siècles de textes se demandent où passe la frontière entre l'homme et la bête, et ce que l'on est en droit de faire de ce qui se trouve de l'autre côté. La question paraît porter sur les animaux. Elle porte, en réalité, sur nous : chaque manière de tracer la ligne est une manière de définir l'humain, et chaque définition de l'humain autorise ou interdit quelque chose.

Problématique. Où passe la frontière entre l'homme et l'animal, et qui la trace ? Est-elle dans les choses — une différence de nature, que l'observation constaterait — ou dans nos représentations, qui choisissent le critère avant de le vérifier ? Et si la connaissance des autres espèces nous apprend d'abord quelque chose sur nous, qu'est-ce qu'elle nous apprend ?

iRemarqueNote sur les citations et les traductions

La quasi-totalité des auteurs de ce chapitre — Montaigne, Descartes, La Fontaine, La Rochefoucauld, Condillac, Voltaire, Buffon, Rousseau, La Mettrie — a écrit en français, et ils sont cités littéralement ; l'orthographe de Montaigne est modernisée, ce qui est signalé à chaque fois. Les rares textes traduits sont donnés dans des traductions de service, faites au plus près du texte pour l'usage de la classe, et ne doivent pas être citées comme des traductions établies.

Une précaution particulière s'impose ici. La thèse dite de l'animal-machine est constamment résumée par des formules que Descartes n'a pas écrites, et l'anecdote de Port-Royal nous vient d'un mémoire rédigé longtemps après les faits. Il faut donc distinguer avec soin trois choses : ce que Descartes a écrit, ce que ses disciples en ont fait, et ce que la postérité en a raconté. C'est une exigence de méthode, et c'est aussi le sujet même du chapitre : une thèse sur les bêtes a produit des pratiques, et les pratiques ont produit une légende.

8.1 Introduction : une frontière, et ceux qui la tracent

8.1.1 Ce dont on héritait

La pensée transmise par le Moyen Âge disposait les êtres selon une échelle continue et graduée, où chacun a son rang : les minéraux, les plantes, les animaux, l'homme, les anges, Dieu. L'homme y occupe une place précise et double, à la charnière : il a un corps comme les bêtes et une âme raisonnable comme les anges. La frontière n'y est donc pas un problème, elle est une donnée, et elle est fondée en théologie — l'homme est fait à l'image de Dieu, et le récit de la Genèse lui donne domination sur les poissons de la mer et les oiseaux du ciel.

Ce dispositif n'interdit pas de s'intéresser aux bêtes. Le Moyen Âge produit des bestiaires, où chaque animal reçoit une signification morale : le pélican qui nourrit ses petits de son sang figure le Christ, le renard figure la ruse trompeuse. Mais l'animal y est d'abord un signe. On ne l'observe pas pour savoir ce qu'il est ; on le lit pour savoir ce qu'il veut dire.

8.1.2 Ce que la période met en cause

Le programme énonce le mouvement en une phrase : de Montaigne à Buffon, la séparation entre l'homme et l'animal apparaît plus fragile ou discutable. Trois choses la fragilisent en même temps.

Le doute sur nos titres. Montaigne, en 1580, ne prouve pas que les bêtes pensent : il montre que nous n'avons aucun moyen d'établir qu'elles ne pensent pas, et que notre certitude vient de notre orgueil.

Le mécanisme. La physique nouvelle explique les corps par des figures et des mouvements. Un corps vivant est un corps : il doit donc pouvoir s'expliquer de la même manière. Descartes en tire la thèse la plus radicale de la période — les bêtes sont des machines —, et cette thèse, loin d'abolir la question, l'aiguise, car il faut alors dire ce qui, dans l'homme, n'est pas machine.

L'observation. À mesure que l'on décrit les vivants — Gessner, Réaumur sur les insectes, Buffon —, les ressemblances s'accumulent : anatomies, organes des sens, comportements, soins aux petits, apprentissages. Le naturaliste ne cherche pas à ruiner la frontière ; il en rend le tracé de plus en plus difficile.

Définition 8.1Cinq mots à distinguer

Âme : dans le vocabulaire hérité d'Aristote, principe de la vie, et il y en a trois degrés — végétative, sensitive, raisonnable ; dans le vocabulaire de Descartes, l'âme est la pensée, et il n'y en a pas de degrés, si bien que dire d'une bête qu'elle a une âme sensitive devient inintelligible. Beaucoup de malentendus de la querelle viennent de ce changement de sens. Sensibilité : la capacité d'éprouver du plaisir et de la douleur. Instinct : conduite complexe, adaptée, non apprise, identique dans toute l'espèce. Raison : capacité de comparer, de juger, de raisonner — et, chez Descartes, de s'appliquer à toutes sortes de situations. Perfectibilité : mot de Rousseau, faculté de se transformer, en l'individu et en l'espèce.

Proposition 8.2Le nœud du chapitre

La question « où passe la frontière ? » n'a pas de réponse indépendante du critère qu'on choisit, et le choix du critère n'est jamais neutre. Prenez le langage : l'homme est seul à en avoir un, la frontière est nette. Prenez la souffrance : elle est partout, et la frontière disparaît. Prenez la perfectibilité : elle place la limite ailleurs encore. Chaque critère est défendable, et chacun autorise autre chose — la thèse de la machine autorise la vivisection, la thèse de la sensibilité commune fonde des devoirs, la thèse de la perfectibilité fait de l'homme une œuvre inachevée. Toute la difficulté du chapitre consiste à ne pas choisir le critère d'après ses conséquences, tout en sachant que les conséquences existent.

8.1.3 Lire à deux voix

Ce chapitre ne sépare pas l'étude littéraire et l'étude philosophique des textes, et il serait ici absurde de le faire : le programme lui-même annonce que les ressemblances entre hommes et bêtes sont explorées par le fabuliste comme par le naturaliste. La fable de La Fontaine sur les animaux malades de la peste n'est pas un habillage plaisant d'une leçon de morale : le choix des animaux, l'ordre des confessions, la longueur des tirades et la brièveté de la condamnation sont l'argument. Et le Discours de la méthode n'est pas un traité aride : le mouvement de sa cinquième partie, qui passe insensiblement de l'anatomie du cœur à l'immortalité de l'âme, est une composition d'écrivain.

Méthode : Expliquer un texte à deux voix

Six questions, alternativement littéraires et philosophiques ; elles ne se répondent pas dans l'ordre, mais aucune ne doit rester sans réponse. 1. Qui parle, à qui, où, quand ? 2. Comment est-ce écrit ? — phrases, rythme, images, répétitions. 3. Qu'est-ce qui est affirmé ? 4. Sur quoi cela repose-t-il ? — chercher le pas qui n'est pas franchi devant nous. 5. Quel problème cela ouvre-t-il ? 6. Que puis-je en penser, et pourquoi ?

Méthode : Trois questions propres à ce chapitre

a. Quel critère est employé ? Langage, raison, conscience de soi, souffrance, rire, main, âme immortelle, perfectibilité : nommez-le, car un texte l'emploie souvent sans le dire. b. Ce critère est-il observable ? Certains se constatent — un être parle ou ne parle pas ; d'autres ne se constatent jamais — une âme immortelle ne se voit pas. Une querelle où les deux camps n'emploient pas des critères de même sorte ne peut pas se trancher. c. Qu'est-ce que ce critère autorise ? La question n'est pas un procès d'intention : les auteurs eux-mêmes tirent des conséquences pratiques de leurs thèses, et il est légitime de les lire.

Deux siècles de querelle sur la frontière entre l'homme et l'animal.

8.2 Montaigne : la présomption

8.2.1 Un très long chapitre, et son étrange dessein

L'Apologie de Raymond Sebond est le douzième chapitre du second livre des Essais : à lui seul, il fait le sixième de l'ouvrage. Son point de départ est une commande — défendre un théologien catalan du XVe siècle qui prétendait démontrer la religion par les créatures. Montaigne accepte, et il exécute la défense la plus déconcertante de l'histoire des lettres : pour défendre Sebond contre ceux qui trouvent ses raisons trop faibles, il entreprend de montrer que toutes les raisons humaines sont faibles, et que l'homme n'a aucun titre à se croire supérieur à quoi que ce soit.

Le développement sur les animaux occupe le début de ce chapitre et il a une fonction précise dans cette stratégie : rabaisser l'homme en le comparant à ce qu'il méprise. Il ne s'agit donc pas, d'abord, d'un traité sur les bêtes ; il s'agit d'un exercice d'humilité mené à l'aide des bêtes. Il faut le savoir pour ne pas faire de Montaigne un naturaliste avant l'heure — et cela n'ôte rien à la force de ce qu'il écrit.

8.2.2 Trois arguments, et leur ordre

Premier argument : la présomption. Montaigne pose que la présomption est notre maladie naturelle et originelle, et il en décrit le mécanisme : par la vanité de son imagination, l'homme s'égale à Dieu, se trie lui-même et se sépare de la presse des autres créatures, puis distribue aux animaux, ses compagnons, la portion de facultés qu'il lui plaît de leur laisser. Le verbe distribuer est le mot décisif : nous ne constatons pas les facultés des bêtes, nous les leur attribuons — et nous sommes juges et parties.

Deuxième argument : la symétrie du non-savoir. C'est le plus fort, et c'est celui de la chatte, étudié dans la section Textes et exercices. De ce que nous ne comprenons pas les bêtes, nous concluons qu'elles n'ont rien à dire ; mais elles ne nous comprennent pas davantage, et pourraient conclure de même à notre sujet. Le défaut de communication est réciproque, et rien n'indique de quel côté il est. L'argument ne prouve pas que les bêtes pensent : il prouve que notre certitude qu'elles ne pensent pas n'a pas de fondement.

Troisième argument : l'accumulation des exemples. Montaigne aligne sur des dizaines de pages des conduites animales tirées de Plutarque, de Pline et des voyageurs : des chiens qui raisonnent, des abeilles qui bâtissent, des éléphants reconnaissants, des poissons rusés. Cette masse est le procédé le plus discutable et le plus efficace du chapitre. Discutable, parce qu'il s'agit d'anecdotes non vérifiées, souvent merveilleuses. Efficace, parce que la quantité produit un effet qu'aucun exemple isolé n'obtiendrait : le lecteur finit par sentir qu'il faudrait beaucoup de mauvaise foi pour tout écarter.

Démonstration (Ce que l'argument vaut, et ce qu'il ne vaut pas)

Sa force logique. Montaigne emploie ce que l'on appelle le renversement de la charge de la preuve. Il ne soutient pas que les bêtes ont une âme ; il demande à qui affirme le contraire de le prouver, et il montre qu'on ne le peut pas. Ce déplacement est imparable tant que l'on n'a pas de critère observable — c'est-à-dire jusqu'à Descartes, qui en proposera un.

Sa faiblesse. Le même raisonnement, retourné, ne prouve rien non plus : de ce que nous ne pouvons pas savoir, il ne suit pas que les bêtes pensent. Montaigne, en toute rigueur, laisse la question ouverte, et c'est ce qu'il veut : son but est le doute, non une thèse de zoologie.

Sa portée réelle, qui est ailleurs. Ce texte fait à l'anthropocentrisme ce que Copernic fait au géocentrisme, et presque au même moment. Il ne dit pas que l'homme est une bête ; il dit qu'il n'a pas d'observatoire d'où juger de sa propre place. Le chapitre d'ouverture du semestre appelait cela le point de vue : ici, le point de vue est l'espèce.

iRemarqueCe que Montaigne ne demande pas

Il ne réclame ni droits pour les animaux, ni changement de traitement, et il n'est pas végétarien — bien qu'il écrive, dans « De la cruauté » (Essais, II, 11), qu'il ne peut voir sans déplaisir égorger un poulet innocent et qu'il éprouve de la compassion pour les bêtes. Il tire de ses prémisses une conclusion morale modeste : nous devons quelque douceur à ce qui sent. Faire de lui un précurseur des débats contemporains serait le tirer hors de son siècle ; constater qu'il fournit à ces débats leur premier argument est exact.

8.3 Descartes : la bête-machine

8.3.1 Ce que la thèse dit exactement

La cinquième partie du Discours de la méthode (1637) est étudiée dans la section Textes et exercices. Il faut ici en fixer le contenu, parce que la thèse est presque toujours mal citée.

Descartes ne dit pas que les bêtes ne souffrent pas de la manière dont on l'entend d'ordinaire ; il dit qu'elles n'ont pas de pensée, et dans son vocabulaire la pensée recouvre tout ce dont on a conscience — juger, vouloir, imaginer, et aussi sentir en tant qu'on s'aperçoit qu'on sent. Une bête a des mouvements, des réactions, des sensations corporelles au sens mécanique du terme ; elle n'a pas conscience de les avoir. Descartes écrira d'ailleurs à un correspondant anglais, Henry More, en 1649, qu'il ne prive pas les animaux de la vie ni même du sentiment en tant qu'il dépend des organes du corps, mais seulement de la pensée.

Le raisonnement repose sur une architecture générale : il n'y a que deux sortes de substances, l'étendue et la pensée. Un corps vivant est un corps, donc de l'étendue en mouvement, donc une machine. Si l'homme n'était que cela, il serait une machine aussi ; or il pense, et cette pensée n'est pas explicable par des figures et des mouvements. Il faut donc lui ajouter une seconde substance. La bête, elle, n'en a pas besoin, puisque tout ce qu'elle fait s'explique mécaniquement.

◆Théorème 8.3Les deux épreuves du Discours, cinquième partie

Descartes propose deux moyens de reconnaître à coup sûr une machine, si parfaitement imitée soit-elle. Le premier est la parole : une machine peut proférer des mots, et même en proférer à propos de ce qu'on lui fait ; elle ne peut pas les arranger diversement pour répondre au sens de tout ce qu'on dit en sa présence. Le second est l'universalité de l'action : une machine excelle dans ce pour quoi elle est disposée et échoue dans tout le reste, tandis que la raison est un instrument universel qui sert en toutes sortes de rencontres. De là l'exemple qui a fait fortune : une horloge, qui n'est composée que de roues et de ressorts, compte les heures plus justement que nous avec toute notre prudence — et ne sait rien.

Les deux épreuves du Discours de la méthode et ce qu'elles autorisent à conclure.

8.3.2 Pourquoi la thèse est nécessaire à son auteur

Il serait injuste de présenter l'animal-machine comme une cruauté gratuite. La thèse a trois fonctions dans le système, et c'est pour cela que Descartes y tient.

Elle achève le mécanisme. Si l'on admet que quelque chose, dans un corps vivant, échappe aux figures et aux mouvements, alors la physique nouvelle s'arrête au seuil du vivant. En faisant de l'animal un automate, Descartes étend son explication à toute la nature sans exception.

Elle protège l'âme. C'est le point que l'on oublie, et Descartes l'énonce lui-même à la fin de la cinquième partie : si l'on accordait une âme aux bêtes, il faudrait ou bien la leur accorder immortelle, ce que personne ne veut, ou bien admettre que l'âme meurt avec le corps — et alors la nôtre aussi. La thèse de l'animal-machine est ainsi une pièce d'un dispositif théologique.

Elle donne un critère. Contre Montaigne, qui disait qu'on ne peut pas savoir, Descartes propose deux épreuves que n'importe qui peut appliquer. Le progrès est réel : une querelle sans critère n'est qu'un échange d'opinions.

Démonstration (Ce que la thèse a autorisé, et comment en parler)

Le récit de Nicolas Fontaine, rapporté en tête de ce chapitre, décrit des hommes qui frappent des chiens en soutenant que ce sont des horloges. Trois précautions s'imposent, et elles constituent un exercice d'honnêteté intellectuelle qu'il faut savoir faire.

Première précaution : la source. Les Mémoires de Fontaine ont été publiés en 1736, soixante-dix ans après les faits, par un homme qui avait des raisons d'être sévère envers certains messieurs de Port-Royal. Le témoignage est daté et orienté ; il n'est pas pour autant sans valeur, car la pratique de la vivisection est attestée par ailleurs.

Deuxième précaution : la distinction. Ce que Descartes écrit et ce que des cartésiens font ne sont pas la même chose. Un auteur n'est pas responsable de tout ce qu'on tire de lui — sans quoi aucune thèse ne serait soutenable. Mais il n'en est pas non plus indépendant : une thèse qui rend inintelligible la plainte d'un chien rend cette plainte inaudible, et cet effet appartient à son analyse.

Troisième précaution : la symétrie. La vivisection n'a pas attendu Descartes, et la cruauté envers les bêtes n'a pas eu besoin d'une philosophie pour exister. Ce que le cartésianisme a apporté n'est pas la pratique : c'est une justification qui la rendait indiscutable. La différence est exactement celle que ce semestre étudie depuis le début — entre faire quelque chose et disposer d'une représentation qui l'autorise.

8.4 La querelle : un siècle et demi d'objections

8.4.1 Les cartésiens rigoureux

Malebranche, oratorien et cartésien, tire la thèse jusqu'à son terme dans De la recherche de la vérité (1674-1678) et dans les textes qui la défendent. Son argument n'est pas physique, il est théologique, et il est d'une cohérence redoutable : la souffrance est la conséquence du péché ; les bêtes n'ont pas péché ; donc elles ne souffrent pas. Il en tire une formule restée célèbre, qu'on rapportera ici sans guillemets faute d'en pouvoir donner la référence exacte : les bêtes mangent sans plaisir, crient sans douleur, croissent sans le savoir ; elles ne désirent rien, ne craignent rien, ne connaissent rien.

La postérité a retenu de Malebranche une anecdote rapportée par Fontenelle : il aurait chassé d'un coup de pied une chienne pleine venue se frotter contre lui, et répondu à celui qui s'en émouvait que cela ne sentait rien. L'anecdote est un témoignage indirect, et il faut la citer comme telle ; elle a fait davantage pour la réputation de la thèse que tous les traités qui la défendaient.

8.4.2 Les objections, et leur diversité

Gassendi (1641), dans ses objections aux Méditations, conteste le point de départ : la sensation n'est pas une opération du corps seul, et Descartes n'a pas montré que la pensée soit d'une autre substance.

Les observateurs — et c'est l'objection la plus populaire — accumulent les faits : le chien qui cherche par élimination, le castor qui bâtit, l'oiseau qui adapte son nid au lieu. Elle a une faiblesse que Descartes avait prévue : une conduite complexe et adaptée peut s'expliquer par une disposition d'organes, et l'horloge donne l'heure sans savoir l'heure.

Les moralistes déplacent la question. La Rochefoucauld, dans une réflexion posthume intitulée « Du rapport des hommes avec les animaux », décrit les hommes en distribuant à chacun son espèce : il y a des lions, des loups, des renards, des singes, des abeilles. Le geste est exactement inverse de celui du fabuliste — La Fontaine prête des caractères humains aux bêtes, La Rochefoucauld prête des espèces animales aux hommes — et il produit une conclusion que ni Descartes ni Montaigne n'énonçaient : la frontière ne passe peut-être pas entre les espèces, mais à l'intérieur de la nôtre.

Voltaire (1764) attaque par la physiologie et par l'indignation : l'oiseau ne bâtit pas toujours de la même façon ; et surtout, on ouvre un chien vivant, on y trouve les mêmes organes du sentiment que dans un homme — la nature les aurait-elle disposés afin qu'il ne sentît pas ? L'argument est d'une forme intéressante : il n'établit pas que le chien pense, il rend absurde l'hypothèse contraire au regard de l'économie de la nature.

La carte de la querelle de l'animal-machine, de 1580 à 1764.

8.4.3 Condillac, ou le déplacement décisif

Le Traité des animaux (1755) est la pièce la plus rigoureuse du dossier et la moins lue. Condillac y attaque Descartes et Buffon à la fois, et il le fait par une méthode plutôt que par des anecdotes.

Son point de départ est que toutes nos opérations mentales dérivent de la sensation. Si l'on accorde à une bête la sensation — ce que Buffon accorde —, alors on lui accorde tout le reste par voie de conséquence : une sensation plus vive attire l'attention ; l'attention répétée laisse une trace, donc la mémoire ; la mémoire permet la comparaison ; la comparaison est un jugement. La chaîne est continue, et on ne peut pas la couper au milieu.

Démonstration (La force et la limite de cette stratégie)

La force. Condillac ne discute pas des faits : il montre que la position intermédiaire de Buffon est instable. Accorder la sensation et refuser la réflexion suppose qu'il existe entre les deux une coupure, et personne n'est en état de dire où elle passe. Ce type d'argument — établir qu'une distinction n'a pas de lieu — est l'un des plus efficaces en philosophie, et il vaut la peine d'être appris.

La limite. Condillac maintient malgré tout une différence, et elle tient au langage : les animaux disposent selon lui d'un langage d'action — cris, gestes, attitudes — qui suffit à leurs besoins mais n'analyse pas, tandis que le langage institué permet à l'homme de décomposer sa pensée et donc d'en disposer. La frontière n'est donc pas supprimée, elle est déplacée : elle ne sépare plus deux natures, elle sépare deux degrés dans le développement d'une même faculté.

Ce que ce déplacement change. Une différence de degré ne fonde pas les mêmes droits qu'une différence de nature. C'est pourquoi la seconde moitié du XVIIIe siècle voit apparaître des raisonnements d'un genre nouveau : puisque la sensibilité est commune, on ne peut plus tenir la souffrance animale pour rien, même si l'on continue de tenir l'homme pour supérieur.

8.4.4 L'intelligence des bêtes et leur langage : ce que le siècle observe

Le programme signale que les questions de l'intelligence animale et de la communication entre animaux sont abondamment débattues. Elles le sont, et elles le sont sur des faits — ce qui distingue ce débat de la pure dispute métaphysique. Trois dossiers dominent.

Les abeilles, ou la géométrie sans géomètre. Les alvéoles d'une ruche sont des prismes hexagonaux fermés par trois losanges. Au début du XVIIIe siècle, des observateurs mesurent les angles de ces losanges ; des mathématiciens calculent ensuite quelle forme emploierait le moins de cire pour un volume donné, et trouvent des angles très voisins de ceux qu'on a mesurés. Le fait est spectaculaire, et il a été aussitôt tiré dans les deux sens. Pour l'intelligence des bêtes : l'abeille résout un problème de maximum que les hommes ont mis un siècle à poser. Contre : elle le résout toujours de la même manière, sans jamais se tromper ni s'améliorer, ce qui est précisément la signature d'un mécanisme — et l'on ne s'étonne pas qu'une goutte d'eau prenne la forme la plus économique.

L'instinct, et le piège qu'il tend aux deux camps. Réaumur, qui publie de 1734 à 1742 des Mémoires pour servir à l'histoire des insectes, accumule des observations d'une précision inédite : constructions, soins, migrations, division du travail. Le résultat est ambigu, et il faut le dire nettement. Une conduite parfaite, invariable et non apprise ne prouve pas l'intelligence : elle prouve plutôt le contraire, puisque l'intelligence se reconnaît à l'erreur, à l'hésitation et au progrès. C'est pourquoi les adversaires de Descartes se sont rabattus, comme La Fontaine, sur les conduites nouvelles — celles où l'animal fait ce que son espèce ne fait pas d'ordinaire.

La parole, et le perroquet du prince Maurice. Le débat sur le langage animal a un dossier célèbre. Locke, dans son Essai sur l'entendement humain (1690), rapporte d'après un tiers l'histoire d'un vieux perroquet du Brésil qui aurait tenu une conversation suivie avec le gouverneur de la colonie, répondant à propos. Locke ne garantit pas le fait ; il s'en sert pour poser une question redoutable : si un perroquet parlait vraiment, en ferions-nous un homme ? Et il répond que non — nous dirions que c'est un perroquet fort raisonnable. La conclusion qu'il en tire est décisive pour ce chapitre : notre définition de l'homme n'est pas tirée du langage, elle est tirée de la figure, et le langage vient ensuite justifier ce que l'apparence a déjà décidé.

Démonstration (Trois distinctions qui manquaient, et que la période met en place)

Communiquer et parler. Un cri d'alarme communique un état ; il ne désigne pas un objet absent. Condillac isole cette différence en distinguant le langage d'action — cris, gestes, attitudes, suffisants aux besoins — et le langage institué, qui décompose la pensée et permet d'en disposer. Il ne refuse donc pas le langage aux bêtes : il lui refuse l'analyse.

Apprendre et être disposé à. Le siècle commence à tenter des expériences : on élève des oiseaux à l'écart de leur espèce pour savoir si leur chant s'apprend ou s'il vient tout fait. Poser la question sous cette forme est déjà un progrès considérable, car elle transforme une dispute d'opinions en un protocole.

Résoudre et répéter. La distinction la plus utile est celle que La Fontaine met en scène sans la nommer. Une conduite parfaitement adaptée, mais identique dans toute l'espèce et invariable, ne départage pas la machine et l'esprit ; une conduite inédite, ajustée à une situation que l'espèce ne rencontre pas d'ordinaire, oblige l'adversaire à fournir un mécanisme. Le bon exemple, dans cette querelle, n'est pas le plus impressionnant : c'est le plus imprévu.

8.5 Le fabuliste : donner la parole à ce qui n'en a pas

8.5.1 Une forme ancienne, et ce qu'elle fait

La fable vient d'Ésope et de Phèdre, et La Fontaine ne s'en cache pas : il annonce dans sa dédicace au Dauphin qu'il chante les héros dont Ésope est le père, et qu'il se sert d'animaux pour instruire les hommes. La formule dit l'essentiel : l'animal est un moyen. Il faut donc examiner ce que ce moyen permet, et ce qu'il coûte.

Définition 8.4La fable

La fable est un récit bref, le plus souvent versifié, mettant en scène des animaux ou des objets personnifiés, et assorti — avant ou après — d'une leçon appelée moralité. Trois traits la définissent. L'animal-caractère : chaque espèce porte un caractère fixe et connu de tous, ce qui dispense d'exposition — dire « le loup » suffit. La brièveté : l'action tient en quelques dizaines de vers, ce qui oblige à ne garder que le décisif. Le double niveau : le récit se lit à la lettre et à la figure, et la moralité ne suffit pas à en épuiser le sens — elle est souvent plus étroite que la fable qu'elle prétend résumer.

Le dispositif de la fable : trois niveaux, et un mouvement qui peut s'inverser.

8.5.2 La Fontaine contre Descartes

Le Discours à Madame de la Sablière, placé à la fin du neuvième livre (1679), est le seul texte où La Fontaine argumente en son nom. Il est étudié dans la section Textes et exercices. Sa méthode est remarquable : il expose d'abord la thèse adverse avec exactitude — les bêtes seraient des machines, tout s'y faisant sans choix et par ressorts, comme la montre qui chemine à pas toujours égaux, aveugle et sans dessein —, puis il raconte. Deux rats trouvent un œuf ; ils ne peuvent ni le rouler ni le porter ; l'un se couche sur le dos et serre l'œuf entre ses pattes, l'autre le traîne. La conclusion tient en deux vers, et elle est un défi : qu'on aille soutenir, après un tel récit, que les bêtes n'ont point d'esprit.

Démonstration (Un poète peut-il réfuter un philosophe ?)

Ce que fait le procédé. La Fontaine oppose un récit à un raisonnement. C'est en apparence une faute de méthode : une anecdote ne réfute pas une thèse générale, et l'on ne sait même pas si l'histoire est vraie. Mais regardons ce qui se passe exactement. La thèse cartésienne prédit qu'une conduite animale est toujours explicable par une disposition d'organes ; le récit propose un cas où deux individus inventent, se répartissent des rôles et coopèrent. Il ne réfute pas la thèse ; il exige d'elle une explication, et il la met en demeure de la fournir. C'est le rôle propre du contre-exemple.

Ce que fait la forme. Les vers de La Fontaine sont libres — ils changent de longueur —, et la description de la montre est plus courte, plus sèche et plus régulière que le récit des rats, qui est vif et coupé. La forme imite la thèse qu'elle combat : au mécanisme, un rythme égal ; à l'invention, un rythme changeant. Ce n'est pas un ornement, c'est un argument sensible, et c'est exactement le genre de chose que ce cours demande de savoir voir.

Ce que La Fontaine soutient réellement. Il ne défend pas que les bêtes raisonnent comme nous. Il adopte, en s'appuyant sur Gassendi, une position intermédiaire : les bêtes auraient une matière subtile, une sorte d'âme corporelle, capable de sentir et de juger à sa manière, tandis que l'homme aurait de plus une âme d'une autre nature. Il faut le dire, car on fait souvent de lui un adversaire pur et simple du cartésianisme : il est un adversaire de sa conséquence extrême, et il cherche un moyen terme.

8.6 Le naturaliste : décrire les vivants, et se décrire

8.6.1 Buffon : sentir sans réfléchir

Buffon consacre à la question un Discours sur la nature des animaux (1753) dont la position est méthodique. Il refuse la thèse de l'animal-machine comme contraire à l'observation : l'animal sent, souffre, désire, se souvient. Il refuse tout autant qu'on lui accorde la pensée : ce qui manque à la bête est la réflexion, c'est-à-dire la capacité de revenir sur ses propres sensations, de les comparer et d'en former des idées. L'animal sent ; il ne sait pas qu'il sent.

Cette position a l'avantage de coller aux faits, et l'inconvénient que Condillac lui a opposé : elle suppose une coupure dont on ne peut pas dire où elle passe. Buffon en est conscient, et il la fonde en dernier ressort sur une raison qui n'est pas d'observation : l'homme a reçu un principe spirituel que l'animal n'a pas.

iRemarqueUne première phrase qui décide de tout

L'article « Le Cheval » de l'Histoire naturelle s'ouvre en déclarant que la plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats. La phrase est admirable, et elle est un cas d'école pour ce semestre : c'est la première ligne d'une description scientifique, et elle contient déjà trois jugements — que l'animal est une conquête, que cette conquête est noble, et que le cheval partage une gloire qui reste celle de l'homme. Une notice qui commence ainsi ne décrit pas un cheval : elle décrit un cheval domestiqué, vu par celui qui le monte. Buffon a d'ailleurs écrit ailleurs que le style est l'homme même ; on peut retourner la formule contre son auteur, et lire dans son style la place qu'il assigne à l'homme.

8.6.2 Linné, Rousseau, La Mettrie : trois manières de brouiller la ligne

Linné (1735, puis les éditions suivantes) fait entrer l'homme dans le tableau des vivants : il le nomme Homo sapiens, le range parmi les quadrupèdes puis parmi les primates, aux côtés du singe et du paresseux. Le geste est purement technique — il classe d'après des caractères observables — et il est le plus subversif du siècle, car il retire à l'homme sa case séparée. Linné écrira qu'il ne trouve aucun caractère qui permette, en bonne méthode, de distinguer l'homme du singe.

Rousseau (1755) change de critère, et c'est ce qui rend son intervention décisive. Il concède presque tout à la thèse mécaniste : il ne voit dans tout animal qu'une machine ingénieuse à qui la nature a donné des sens, et il aperçoit à peu près les mêmes choses dans la machine humaine. La différence n'est donc ni l'entendement ni la sensibilité. Elle est double : la liberté, car l'animal obéit à la nature quand l'homme peut acquiescer ou résister ; et la perfectibilité, faculté de se transformer, qui distingue non pas l'individu mais l'espèce, et qui est, ajoute-t-il, la source de toutes nos lumières et de tous nos malheurs.

La Mettrie (1748) prend Descartes au mot et le retourne. Si tout ce qui est corps s'explique mécaniquement, et si l'on constate que la pensée varie avec l'état du corps — la fièvre, le vin, la faim, le sommeil —, alors il n'y a pas lieu d'excepter l'homme : il faut conclure hardiment que l'homme est une machine, et qu'il n'y a dans tout l'univers qu'une seule substance diversement modifiée. La frontière n'est pas déplacée : elle est supprimée, et elle l'est par un raisonnement dont Descartes avait fourni toutes les prémisses.

Sept critères de la frontière, ceux qui les emploient et ce qu'on leur objecte.
Proposition 8.5L'essentiel sur la querelle

Montaigne enlève à l'homme le droit de juger sans preuve ; Descartes fournit deux critères observables et fait de la bête une machine, ce qui achève le mécanisme, protège l'immortalité de l'âme et autorise, chez ses disciples, la vivisection ; Gassendi, La Fontaine et Voltaire objectent par la sensation et par le cas particulier ; Buffon sépare sentir et réfléchir ; Condillac montre que cette coupure n'a pas de lieu ; Rousseau change de critère et retient la liberté et la perfectibilité ; La Mettrie étend la machine à l'homme et supprime la frontière. Deux siècles n'ont donc pas produit une réponse : ils ont produit un inventaire des critères possibles et de leurs conséquences. C'est plus utile qu'une réponse.

8.7 Repères

8.7.1 Chronologie

8.7.2 Les notions du chapitre

8.7.3 Œuvres et auteurs à savoir citer

8.8 Textes et exercices

Les dix études qui suivent constituent le corpus du chapitre. Elles sont ordonnées chronologiquement, de l'Apologie de Montaigne à l'Homme-machine de La Mettrie. Chacune donne le texte, sa situation, une analyse suivie et des exercices. L'orthographe de Montaigne est modernisée, ce qui est signalé ; les autres auteurs sont cités littéralement.

8.8.1 Texte 1 — Montaigne : qui joue avec qui ?

Exemple 8.6Montaigne, Essais, II, 12, Apologie de Raymond Sebond, 1580 — orthographe modernisée

Situation. Montaigne entreprend de rabaisser l'orgueil de l'homme en le comparant aux autres créatures. Il vient de poser que rien n'autorise l'homme à se croire au-dessus du reste.

« La présomption est notre maladie naturelle et originelle. … C'est par la vanité de cette même imagination qu'il s'égale à Dieu, qu'il s'attribue les conditions divines, qu'il se trie soi-même et sépare de la presse des autres créatures, taille les parts aux animaux ses confrères et compagnons, et leur distribue telle portion de facultés et de forces que bon lui semble. »

« Quand je me joue à ma chatte, qui sait si elle passe son temps de moi plus que je ne fais d'elle ? »

« Ce défaut qui empêche la communication d'entre elles et nous, pourquoi n'est-il aussi bien à nous qu'à elles ? C'est à deviner à qui est la faute de ne nous entendre point ; car nous ne les entendons non plus qu'elles nous. Par cette même raison, elles nous peuvent estimer bêtes, comme nous les en estimons. »

Démonstration (Analyse)

Une maladie, et non une erreur. Le premier mot du diagnostic est médical : la présomption est une maladie naturelle et originelle. Le choix du mot fait deux choses. Il ôte à l'orgueil son caractère de faute volontaire — on ne se guérit pas d'une maladie par un effort de bonne volonté — et il annonce que le remède sera long. Montaigne écrira des centaines de pages : c'est un traitement, non une réfutation.

Le verbe distribuer, ou l'argument central en un mot. La phrase décrit une procédure : l'homme se trie lui-même, se sépare de la presse des autres, taille les parts et distribue les facultés. Ce sont quatre verbes d'action, tous accomplis par le même sujet. Autrement dit, le classement des êtres n'est pas constaté, il est fait — et il est fait par l'un des classés. Le mot « confrères et compagnons » est placé exactement là où il gêne : au moment où l'homme se sépare, on lui rappelle qu'il partage.

La chatte : une phrase, deux renversements. La phrase est courte, familière, et elle contient toute une philosophie. Premier renversement : le verbe « se jouer à » suppose une réciprocité, mais seul le narrateur croyait avoir l'initiative. Second renversement : « qui sait si » pose que l'ignorance est symétrique, et le passage à la première personne — je, ma chatte, moi — installe une scène domestique où le lecteur ne peut pas ne pas se reconnaître. Un argument philosophique de cette portée tient en dix-huit mots et dans un salon : c'est ce que le genre de l'essai permet et que le traité ne permet pas.

L'argument du défaut réciproque. C'est le plus rigoureux des trois. Sa forme est celle d'une symétrie non brisée : le fait à expliquer — nous ne nous comprenons pas — est également compatible avec deux hypothèses opposées, et rien dans le fait lui-même ne permet de choisir. Nommer ce type de raisonnement est utile, car on le retrouve partout : quand une observation est également compatible avec deux thèses, elle n'en soutient aucune. Toute la force de Descartes, cinquante-sept ans plus tard, sera de proposer une observation qui ne soit pas symétrique.

La question philosophique. Peut-on juger de la place de l'homme depuis la place de l'homme ? Montaigne répond que non, et il ne prétend pas en sortir : il n'affirme pas que les bêtes pensent, il affirme que nous ne pouvons pas savoir. C'est un scepticisme, et il a une conséquence morale qu'il tire ailleurs : dans le doute, un peu de douceur envers ce qui sent. Le lecteur d'aujourd'hui sera tenté d'aller plus loin ; il devra alors fournir ce que Montaigne ne fournit pas, à savoir un critère.

Méthode : Exercices sur le texte 1

  • Relevez les quatre verbes qui décrivent l'opération de l'homme sur les autres créatures. Quel est leur sujet commun, et que prouve cette unité ?
  • Récrivez la phrase de la chatte à la troisième personne et au présent de vérité générale. Qu'est-ce qui disparaît ?
  • Argumentation. Formalisez l'argument du défaut réciproque, puis cherchez une observation qui, elle, ne serait pas symétrique.
  • Essai. « Ne pas savoir si un être pense oblige-t-il à le traiter comme s'il pensait ? » Deux pages.

8.8.2 Texte 2 — Descartes : deux moyens très certains

Exemple 8.7Descartes, Discours de la méthode, cinquième partie, 1637

Situation. Descartes vient d'exposer le fonctionnement du corps comme machine. Il suppose une machine qui aurait la figure d'un singe, puis une qui aurait la figure d'un homme, et cherche à quoi on les reconnaîtrait.

« Dont le premier est que jamais elles ne pourraient user de paroles ni d'autres signes en les composant, comme nous faisons pour déclarer aux autres nos pensées. … Car c'est une chose bien remarquable qu'il n'y a point d'hommes si hébétés et si stupides, sans en excepter même les insensés, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensées ; et qu'au contraire il n'y a point d'autre animal, tant parfait et tant heureusement né qu'il puisse être, qui fasse le semblable. »

« Et ceci ne témoigne pas seulement que les bêtes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout … car c'est la nature qui agit en eux, selon la disposition de leurs organes : ainsi qu'on voit qu'une horloge, qui n'est composée que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence. »

Démonstration (Analyse)

Un critère, et pourquoi c'est un progrès. Contre le doute de Montaigne, Descartes propose quelque chose que personne n'avait donné : une épreuve que n'importe qui peut faire. Ce n'est pas de parler qui compte — une pie y parvient — mais de composer : arranger diversement des signes pour répondre au sens de ce qui vient d'être dit. On tient là une définition de la parole qui n'est pas une définition du son mais de la syntaxe, et elle est remarquablement moderne.

L'argument des hommes hébétés. C'est le pivot du raisonnement, et il est habilement construit : Descartes ne compare pas un savant à un chien, il compare le plus démuni des hommes au plus doué des animaux. Si la différence tenait à un degré d'intelligence, on trouverait un recouvrement — certains animaux au-dessus de certains hommes. Or il n'y a aucun recouvrement : d'où la conclusion que la différence n'est pas de degré mais de nature. La forme de l'argument est excellente ; sa prémisse de fait est ce qui sera contesté.

La conclusion, et son excès. « Non seulement moins de raison, mais point du tout » : la phrase est célèbre parce qu'elle refuse le compromis. Descartes voit qu'une différence de degré ruinerait tout son système, puisque la pensée est chez lui une substance qu'on a ou qu'on n'a pas. Il faut donc que la coupure soit totale. On mesure ici comment une exigence d'architecture philosophique commande une thèse sur les faits — et non l'inverse.

L'horloge, et ce qu'elle démontre exactement. L'exemple est plus subtil qu'il n'y paraît. Il ne dit pas que la machine est grossière : il dit qu'elle fait mieux que nous. La perfection d'une conduite ne prouve donc rien sur la présence d'une pensée, ce qui ruine par avance l'argument des observateurs qui accumuleront des exemples d'habileté animale. C'est l'objection la plus solide du cartésianisme, et elle n'a jamais été entièrement levée.

La question philosophique, et l'objection. Le critère du langage suppose que la pensée se manifeste nécessairement par des signes composés. Or la thèse est contestable de deux côtés. D'un côté, un homme privé de parole reste un homme, et Descartes le concède en remarquant que les sourds et les muets inventent des signes — mais cette concession affaiblit le critère, car elle admet qu'il faut interpréter le comportement pour décider s'il y a langage. De l'autre, refuser aux bêtes toute pensée parce qu'elles ne nous répondent pas revient à faire de notre langue la mesure — ce qui est exactement l'objection de Montaigne, que Descartes n'a pas réfutée, mais contournée.

Méthode : Exercices sur le texte 2

  • Distinguez précisément proférer des mots et composer un discours. Trouvez deux exemples contemporains où la distinction est décisive.
  • Pourquoi Descartes compare-t-il les hommes les plus démunis aux animaux les plus doués ? Que prouve cette précaution, et que ne prouve-t-elle pas ?
  • Expliquez pourquoi l'exemple de l'horloge ruine par avance l'argument qui accumule des exemples d'habileté animale.
  • Oral. Quatre minutes : le langage est-il le bon critère de la pensée ?

8.8.3 Texte 3 — La Fontaine : la raison du plus fort

Exemple 8.8La Fontaine, Fables, I, 10, Le Loup et l'Agneau, 1668

Situation. La fable ouvre par sa moralité, ce qui est rare, puis annonce qu'elle va la démontrer.

La raison du plus fort est toujours la meilleure :

Nous l'allons montrer tout à l'heure.

Un Agneau se désaltérait

Dans le courant d'une onde pure.

Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,

Et que la faim en ces lieux attirait.

La suite. Le Loup accuse l'Agneau de troubler son breuvage ; l'Agneau montre qu'il boit vingt pas plus bas. Le Loup l'accuse d'avoir médit de lui l'an passé ; l'Agneau n'était pas né. Le Loup répond que c'est donc son frère ; l'Agneau n'en a point. Alors quelqu'un des siens. La fable s'achève en trois vers : le Loup l'emporte au fond des forêts, et le mange, sans autre forme de procès.

Démonstration (Analyse)

Une démonstration annoncée, et tenue. Le premier vers énonce une thèse, le second promet une preuve, et le récit est cette preuve. La fable adopte donc, en huit mots, la structure d'un discours argumenté — proposition, annonce, confirmation — et le lecteur du premier semestre reconnaîtra la disposition classique. Mais le mot « raison » y est employé dans deux sens à la fois : la raison comme argument et la raison comme droit. Toute la fable joue sur cette équivoque.

La progression des accusations. Elles sont exactement calculées. Première accusation : un fait présent, réfutable par observation — l'Agneau boit en aval. Deuxième : un fait passé, réfutable par une date — il n'était pas né. Troisième : un fait attribué à un frère, réfutable par un état civil. Quatrième : « quelqu'un des tiens », qui n'est plus réfutable du tout, puisqu'elle vise une appartenance. La fable décrit ainsi une mécanique parfaitement identifiable : à mesure que l'accusé réfute, l'accusation s'élargit jusqu'à devenir invérifiable. C'est le mouvement de toutes les accusations de ce genre, et le lecteur qui l'a vu une fois le reconnaît ailleurs.

Le contraste des voix. Le Loup emploie l'impératif, le tutoiement, le vocabulaire du droit — « qui te rend si hardi », « tu seras châtié ». L'Agneau emploie la troisième personne et les formules de respect, « Sire », « Votre Majesté ». Le rapport de force est donc dans la grammaire avant d'être dans l'action, et la politesse de l'Agneau est ce qui le condamne : il argumente, donc il reconnaît un tribunal, donc il accepte la place que le Loup lui assigne.

La chute. Trois vers, aucun adjectif, aucune émotion : le Loup l'emporte et le mange, sans autre forme de procès. La brièveté fait tout. Après vingt vers de débat, l'exécution tient en une ligne — et la formule juridique finale rappelle que tout ce qui a précédé était un simulacre de procédure. On a donc lu une plaidoirie complète pour apprendre qu'elle ne servait à rien.

La question philosophique. L'animal est-il ici un animal ? Non, et c'est précisément ce qu'il faut voir. Le loup ne mange pas l'agneau parce qu'il est un loup — il aurait pu le faire sans un mot — mais parce qu'il veut que sa violence ait l'air d'un droit. Aucun animal réel n'a besoin de justifier son repas. La fable dit donc quelque chose de l'homme, et rien du loup, et ce constat prépare la question du texte suivant : que reste-t-il de l'animal quand on l'emploie ainsi ?

Méthode : Exercices sur le texte 3

  • Classez les quatre accusations selon ce qui permettrait de les vérifier. Que constatez-vous sur l'ordre choisi ?
  • Relevez les marques de personne et de politesse dans chaque réplique. Que produit ce déséquilibre ?
  • Le mot « raison » du premier vers : donnez-en les deux sens et montrez que la fable les fait glisser l'un dans l'autre.
  • Écriture d'invention. Réécrivez la fable en prose, en scène de tribunal, avec des personnages humains. Que perd-on ?

8.8.4 Texte 4 — La Fontaine : contre la bête-machine

Exemple 8.9La Fontaine, Discours à Madame de la Sablière, fin du livre IX des Fables, 1679

Situation. Le poète s'adresse à la femme savante qui l'héberge, et consacre un long développement à la question de l'âme des bêtes. Il commence par exposer la thèse adverse.

Ils disent donc

Que la bête est une machine ;

Qu'en elle tout se fait sans choix et par ressorts :

Nul sentiment, point d'âme ; en elle tout est corps.

Telle est la montre qui chemine

À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.

La suite. La Fontaine raconte deux histoires. Un cerf poursuivi fait prendre le change aux chiens en lançant à sa place un plus jeune cerf ; puis deux rats trouvent un œuf qu'ils ne peuvent ni rouler ni porter : l'un se couche sur le dos, serre l'œuf entre ses pattes, et l'autre le traîne jusqu'au logis. Le poète conclut en défiant qu'on aille soutenir, après un tel récit, que les bêtes n'ont point d'esprit.

Démonstration (Analyse)

Exposer l'adversaire avant de le combattre. Les six vers cités sont un résumé fidèle de la thèse cartésienne, sans caricature. Ce n'est pas de la courtoisie : c'est une stratégie. Une réfutation ne vaut que si l'adversaire reconnaît sa position dans ce qu'on lui prête, et le lecteur, ayant vu la thèse énoncée dans toute sa force, jugera la suite d'autant plus décisive. Le premier semestre appelait cela la réfutation, et exigeait qu'elle porte sur l'objection la plus forte.

La forme imite ce qu'elle décrit. « À pas toujours égaux » : le vers qui décrit la montre est régulier, monotone, fermé sur lui-même ; le récit des rats, au contraire, est fait de vers de longueurs inégales, coupés, rapides. La versification libre de La Fontaine — il mêle alexandrins et octosyllabes — devient un instrument d'argumentation : le mécanisme a un rythme, l'invention en a un autre. C'est un cas exemplaire de ce que ce cours appelle lire à deux voix, car on ne peut pas séparer ici l'analyse du vers de l'analyse de la thèse.

Le choix des exemples. Ni le cerf ni les rats ne font quelque chose de difficile : ils font quelque chose de nouveau. Le cerf substitue un autre à lui-même, ce qui suppose de se représenter ce que les chiens poursuivent ; les rats répartissent des rôles complémentaires, ce qui suppose une coordination. La Fontaine a compris où était le point faible de l'adversaire : une machine peut exceller dans ce pour quoi elle est disposée, elle ne peut pas résoudre un problème qui ne s'est jamais présenté.

La conclusion, et sa modestie. « Esprit » n'est pas « raison ». La Fontaine ne soutient pas que les bêtes pensent comme nous ; il adopte, avec Gassendi, une position moyenne — une matière subtile, capable de sentir et de juger à sa façon, tandis que l'homme aurait de plus une âme d'une autre nature. On fait souvent de lui l'adversaire pur et simple de Descartes ; il est l'adversaire de sa conséquence extrême.

La question philosophique. Une anecdote peut-elle réfuter une thèse ? En toute rigueur, non : elle ne prouve pas que l'explication mécanique est impossible, et l'on ne sait même pas si l'histoire est vraie. Mais elle fait autre chose, qui compte : elle met la thèse en demeure de fournir son explication dans un cas précis. C'est la fonction du contre-exemple, et c'est un exercice qu'il faut savoir pratiquer — non pas opposer une histoire à un raisonnement, mais choisir l'histoire que le raisonnement a le plus de mal à absorber.

Méthode : Exercices sur le texte 4

  • Comparez la longueur et le rythme des vers qui décrivent la montre et de ceux qui racontent les rats. Que fait la forme ?
  • Pourquoi les deux exemples choisis portent-ils sur des situations nouvelles ? Rapprochez-les de l'exemple de l'horloge chez Descartes.
  • Réfutation. Rédigez la réponse qu'un cartésien conséquent ferait au récit des deux rats. Une demi-page.
  • Discussion. « Un exemple ne réfute pas une thèse. » Vrai, faux, à préciser ?

8.8.5 Texte 5 — La Fontaine : le procès des puissants

Exemple 8.10La Fontaine, Fables, VII, 1, Les Animaux malades de la peste, 1678

Situation. Une épidémie frappe les animaux. Le Lion convoque une assemblée et propose que chacun confesse ses fautes, afin qu'on sacrifie le plus coupable pour apaiser le ciel.

Un mal qui répand la terreur,

Mal que le Ciel en sa fureur

Inventa pour punir les crimes de la terre,

La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)

…

Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

La suite. Le Lion confesse d'avoir dévoré force moutons, et même le berger ; le Renard le disculpe en expliquant que dévorer des moutons est leur faire honneur. Chacun des puissants s'accuse à son tour, et chacun est absous. Vient l'Âne, qui avoue avoir tondu, dans un pré de moines, la largeur de sa langue. Le Loup harangue, et l'on juge sa peccadille un cas pendable. La fable se clôt sur deux vers : selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.

Démonstration (Analyse)

Une ouverture en style épique. Les premiers vers ne sont pas ceux d'une fable : périphrase solennelle, inversion, majuscule au Ciel, apposition en cascade. La Fontaine ouvre en tragédie pour deux raisons. La première est d'installer la gravité, sans quoi la chute ne porterait pas. La seconde est que la parenthèse — puisqu'il faut l'appeler par son nom — introduit d'emblée le sujet réel de la fable : le rapport des mots aux choses, et la difficulté de nommer.

Le vers le plus célèbre, et sa mécanique. « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » : deux membres de longueur égale, articulés sur une opposition, avec le même mot « tous » aux deux extrémités mais dans deux fonctions différentes. La symétrie donne l'impression d'une loi, et l'alexandrin se referme comme une sentence. C'est un exemple parfait de ce qu'un cours de lettres doit savoir montrer : le rythme n'illustre pas l'idée, il la produit.

Le procès, et ce qui s'y renverse. La confession du Lion est un aveu de meurtre ; celle de l'Âne, l'aveu d'avoir mangé un peu d'herbe. Entre les deux, tout le travail est fait par le discours : le Renard invente une justification, les autres s'y rangent, le Loup harangue. Le crime n'a aucune importance ; seule compte la capacité de se faire absoudre, c'est-à-dire la place que l'on occupe et l'éloquence dont on dispose. Nous retrouvons, transposé aux bêtes, tout le procès en sophistique du premier semestre : la parole y sert à faire paraître juste ce qui ne l'est pas.

Pourquoi des animaux. On pourrait écrire la même scène avec des courtisans ; La Fontaine ne le pouvait pas. Le détour animal fait trois choses : il rend les rangs immédiatement lisibles — nul besoin d'expliquer que le lion est le roi —, il protège l'auteur, et il produit un effet de nature : la hiérarchie du bestiaire paraît aller de soi, ce qui rend d'autant plus frappante l'idée que la hiérarchie humaine, elle, ne va pas de soi. Le programme demande d'étudier la fable comme forme : voilà ce qu'une forme fait.

La question philosophique, et sa limite. La moralité énonce une thèse politique redoutable — la justice suit le rang. Mais elle est plus étroite que la fable, comme souvent chez La Fontaine : le récit montre en outre comment on y parvient, c'est-à-dire par un usage réglé de la parole publique. Il faut donc résister à l'habitude de résumer une fable par sa moralité : la moralité est ce que l'auteur en dit, le récit est ce qu'il en montre, et les deux ne coïncident jamais tout à fait.

Méthode : Exercices sur le texte 5

  • Comparez la longueur des confessions du Lion et de l'Âne, et celle des plaidoiries qui les suivent. Que produit ce déséquilibre ?
  • Étudiez le vers « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés » : construction, place des mots, effet.
  • Montrez que la moralité est plus étroite que la fable, en énonçant ce que le récit ajoute.
  • Essai. « Faut-il des animaux pour dire la vérité sur les hommes ? » Deux pages.

8.8.6 Texte 6 — La Rochefoucauld : distribuer les hommes en espèces

Exemple 8.11La Rochefoucauld, Réflexions diverses, XI, « Du rapport des hommes avec les animaux », publiées en 1731

Situation. L'auteur des Maximes a laissé dix-neuf réflexions plus développées, publiées après sa mort. Celle-ci renverse le procédé de la fable : au lieu de prêter des caractères humains aux bêtes, elle range les hommes par espèces animales.

Ce que dit le texte. La Rochefoucauld déclare qu'il y a autant d'espèces d'hommes que d'espèces d'animaux, et il les passe en revue. Les lions, violents et généreux ; les tigres, cruels ; les ours, grossiers et avides ; les renards, qui vivent d'adresse et font métier de tromper ; les loups, qui vivent de rapine ; les singes, qui plaisent et font du mal ; les paons, qui n'ont que leur beauté ; les chiens, qui abandonnent les leurs pour suivre celui qui les nourrit ; les abeilles et les fourmis, laborieuses ; les escargots, qui ne sortent pas de chez eux ; les caméléons, qui prennent la couleur de tout ce qu'ils approchent. Il conclut que ces rapports sont si nombreux qu'il faudrait des volumes pour les décrire.

Démonstration (Analyse)

Un procédé inversé, et ce que l'inversion découvre. Le fabuliste prête des caractères humains à des bêtes ; le moraliste prête des espèces animales à des hommes. Le résultat n'est pas symétrique. Chez La Fontaine, la diversité des espèces sert à peindre la diversité des conditions — le lion est roi, l'agneau est faible. Chez La Rochefoucauld, elle sert à peindre la diversité des caractères, indépendamment du rang. La conséquence est considérable : ce n'est plus la société qui distribue les rôles, c'est la nature, et le grand seigneur peut être un mouton comme le paysan peut être un loup.

La forme du catalogue. Le texte est une énumération sans hiérarchie, sans progression, sans conclusion morale. Ce refus de conclure est caractéristique du moraliste classique et il est calculé : une liste ne se discute pas, elle se vérifie. Le lecteur y cherche ses connaissances, s'y cherche lui-même, et le texte n'a plus rien à faire.

Ce que l'opération suppose. Elle suppose que les caractères humains sont fixes — on est renard comme on naît renard — et qu'ils sont lisibles par un observateur exercé. C'est la thèse de tout le XVIIe siècle moraliste : les hommes sont des types, et la connaissance du monde consiste à savoir les reconnaître. On voit ce qu'elle exclut : l'éducation, la circonstance, le changement — tout ce que Rousseau réintroduira sous le nom de perfectibilité.

Le point qui intéresse ce chapitre. Le texte fait deux choses à la fois, et elles se contredisent presque. Il rapproche l'homme de l'animal, puisqu'il le classe comme on classe un vivant. Et il se sert de l'animal comme d'un pur signe, puisque aucun des animaux nommés n'est décrit pour lui-même : ce sont des emblèmes hérités des bestiaires. La frontière n'est donc pas discutée ; elle est utilisée. C'est peut-être le rapport le plus fréquent que nous entretenons avec les bêtes : nous nous en servons pour parler de nous, et nous appelons cela les connaître.

La question philosophique. Y a-t-il des caractères, ou seulement des situations ? Le catalogue de La Rochefoucauld n'a de sens que si les hommes ont une nature stable. La fable, elle, penche dans l'autre sens : l'agneau n'est pas doux par nature, il est faible par position, et il parlerait autrement s'il était le loup. Confronter les deux textes est le meilleur moyen de mesurer ce qui sépare une morale des caractères d'une morale des situations.

Méthode : Exercices sur le texte 6

  • Classez les espèces citées selon qu'elles désignent un vice, une qualité ou une simple manière d'être. Que révèle la proportion ?
  • Le texte ne conclut pas. Rédigez la conclusion qu'il aurait pu avoir, puis dites ce que le texte perdrait à l'avoir.
  • Comparez avec Le Loup et l'Agneau : dans quel texte le caractère est-il une nature, dans quel texte une position ?
  • Écriture d'invention. Rédigez cinq portraits sur ce modèle, en vous interdisant les animaux cités par La Rochefoucauld.

8.8.7 Texte 7 — La Mettrie : et si l'homme aussi ?

Exemple 8.12La Mettrie, L'Homme-machine, 1748

Situation. Médecin militaire, Julien Offray de La Mettrie publie anonymement à Leyde un ouvrage qui fait scandale dans toute l'Europe ; il est brûlé, et son auteur doit se réfugier à Berlin. Il part d'observations médicales — l'effet de la fièvre, du vin, de l'opium, de la faim, du sommeil sur la pensée — et conclut.

« L'homme est une machine si composée qu'il est impossible de s'en faire d'abord une idée claire, et conséquemment de la définir. »

« Concluons donc hardiment que l'homme est une machine, et qu'il n'y a dans tout l'univers qu'une seule substance diversement modifiée. »

Démonstration (Analyse)

Un retournement, et non une nouveauté. La Mettrie n'invente pas la machine : il l'emprunte à Descartes et refuse l'exception que Descartes avait ménagée. Le mouvement est celui d'une réfutation interne, la plus élégante qui soit : on accepte les prémisses de l'adversaire et l'on montre qu'elles conduisent où il ne voulait pas aller. Si tout corps s'explique mécaniquement, et si l'homme est un corps, il faut une raison spéciale pour l'excepter — et cette raison, dit La Mettrie, n'est pas donnée par l'expérience.

L'argument médical. Son originalité est là. Il ne discute pas de métaphysique : il observe que la pensée varie avec l'état du corps. Un homme en fièvre délire, un homme à jeun est irritable, l'opium change le caractère, une blessure à la tête change la personne. Si la pensée était une substance séparée, pourquoi suivrait-elle si docilement les humeurs ? L'argument est faible en droit — une corrélation n'est pas une identité — et il est redoutable en fait, parce que l'adversaire doit expliquer chaque cas.

Deux phrases, deux tons. La première est prudente et modeste : la machine est si composée qu'on ne peut pas la définir. La seconde est un coup de force : « concluons donc hardiment ». L'adverbe est le mot le plus important du livre, car il avoue que la conclusion excède ce que les preuves établissent. La Mettrie ne dissimule pas ; il revendique l'audace. C'est un trait d'époque, et c'est aussi une leçon d'écriture : signaler soi-même le saut que l'on fait est plus efficace que de le masquer.

Ce que la thèse fait à la frontière. Elle ne la déplace pas, elle la supprime — et par là elle supprime aussi le fondement de la supériorité humaine. La Mettrie en tire d'ailleurs des conséquences morales : puisque nous sommes de même étoffe que les bêtes, la cruauté envers elles n'a plus d'excuse ; et puisque nos vices dépendent de notre organisation, la sévérité envers les criminels doit céder à l'indulgence du médecin. On peut refuser ces conséquences ; on ne peut pas dire qu'elles ne suivent pas.

La question philosophique. Si l'homme est une machine, que devient la responsabilité ? C'est l'objection la plus sérieuse, et elle est déjà formulée au XVIIIe siècle. Deux réponses coexistent. Ou bien la responsabilité est une illusion utile, et l'on maintient les peines par nécessité sociale — c'est ce que La Mettrie suggère. Ou bien il faut refuser la prémisse, et l'on doit alors dire ce qui, dans l'homme, ne s'explique pas mécaniquement — ce que Rousseau tentera l'année suivante avec la liberté. Le chapitre entier tient dans cette alternative.

Méthode : Exercices sur le texte 7

  • Reconstituez la réfutation interne : quelles prémisses de Descartes La Mettrie accepte-t-il, et laquelle refuse-t-il ?
  • Étudiez l'adverbe « hardiment ». Que révèle-t-il sur le rapport entre les preuves et la conclusion ?
  • L'argument médical : formulez-le, puis construisez contre lui l'objection la plus forte.
  • Discussion. « Si l'homme est une machine, il n'est pas responsable. » Cette conséquence est-elle nécessaire ?

8.8.8 Texte 8 — Buffon : la première phrase d'une description

Exemple 8.13Buffon, Histoire naturelle, article « Le Cheval » (1753), et Discours sur la nature des animaux (1753)

Situation. Intendant du Jardin du roi, Buffon publie à partir de 1749 une histoire naturelle qui sera lue dans toute l'Europe. Il refuse à la fois la thèse de l'animal-machine et l'attribution de la pensée aux bêtes.

« La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats. »

La position du Discours. Buffon y soutient que l'animal a des sensations, de la mémoire et des appétits, et que le nier est contraire à l'observation ; mais qu'il n'a pas la réflexion, c'est-à-dire la capacité de revenir sur ses propres sensations pour les comparer et en former des idées. L'animal sent ; il ne sait pas qu'il sent. Cette différence, ajoute-t-il, ne s'explique pas par l'organisation : elle tient à un principe d'une autre nature, que l'homme seul a reçu.

Démonstration (Analyse)

Une phrase de savant, et trois jugements. La première ligne d'une notice scientifique contient trois décisions. « Conquête » : l'animal est envisagé du côté de celui qui le prend. « La plus noble » : la prise est un titre de gloire. « Partage avec lui la gloire des combats » : le cheval n'a pas de gloire propre, il reçoit une part de la nôtre. Ce n'est pas un cheval qui est décrit ici, c'est un cheval monté, vu d'en haut. On tient là un cas d'école pour tout le semestre : une description scientifique commence par un point de vue, et ce point de vue est d'autant plus efficace qu'il se donne pour une évidence.

La beauté du style n'est pas une faute. Buffon écrit magnifiquement, et il le revendique — c'est lui qui déclare, la même année, à l'Académie, que le style est l'homme même. Il faut se garder d'en conclure que sa science est littéraire au mauvais sens : il tient qu'une description exacte exige une langue exacte, et que la clarté de l'expression est la preuve de la clarté de la pensée. Ce chapitre l'invite pourtant à une prudence : une prose admirable fait accepter des jugements qu'une prose plate ferait remarquer.

La position moyenne, et sa fragilité. Accorder la sensation, refuser la réflexion : la thèse colle aux faits mieux que celle de Descartes et mieux que celle de Montaigne. Mais elle suppose entre sentir et réfléchir une coupure dont Buffon ne peut pas dire où elle passe, et il finit par la fonder sur un principe spirituel qui n'est pas observable. Condillac lui adressera exactement cette objection deux ans plus tard : si l'on accorde la sensation, on accorde par voie de conséquence l'attention, la mémoire, la comparaison, donc le jugement.

Le point où Buffon est le plus fort. C'est sa définition de l'espèce : un ensemble d'individus qui se reproduisent entre eux et dont la descendance est féconde. Cette définition ne dépend d'aucune ressemblance jugée à l'œil ; elle est un fait constatable, et elle fait de l'espèce autre chose qu'une case choisie par le classificateur. Buffon, qui refusait les tableaux de Linné comme arbitraires, propose ici le seul critère de son siècle qui ne soit pas une décision de l'esprit humain.

La question philosophique. Peut-on décrire un vivant sans le situer par rapport à nous ? La pratique de Buffon suggère que non : il décrit chaque animal par comparaison avec l'homme et avec le cheval, c'est-à-dire par rapport à deux termes que nous avons choisis. Ce n'est pas un défaut personnel — toute description compare, et toute comparaison a un point de départ. C'est une raison de plus, dans ce chapitre, de nommer le critère avant de discuter la conclusion.

Méthode : Exercices sur le texte 8

  • Récrivez la première phrase en supprimant tout jugement de valeur. Comparez : qu'est-ce qui subsiste de l'information ?
  • Où passe, chez Buffon, la coupure entre sentir et réfléchir ? Formulez l'objection de Condillac en trois lignes.
  • Expliquez pourquoi la définition de l'espèce par la fécondité de la descendance est d'une autre nature que les critères de ressemblance.
  • Oral. Trois minutes : une description scientifique peut-elle être écrite sans point de vue ?

8.8.9 Texte 9 — Rousseau : la liberté et la perfectibilité

Exemple 8.14Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes, première partie, 1755

Situation. Rousseau cherche ce qui distingue l'homme dans l'état de nature, après avoir écarté tout ce que la société lui a donné. Il examine d'abord la thèse mécaniste, et lui concède presque tout.

« Je ne vois dans tout animal qu'une machine ingénieuse, à qui la nature a donné des sens pour se remonter elle-même … J'aperçois précisément les mêmes choses dans la machine humaine, avec cette différence que la nature seule fait tout dans les opérations de la bête, au lieu que l'homme concourt aux siennes en qualité d'agent libre. »

« Il y a une autre qualité très spécifique qui les distingue, et sur laquelle il ne peut y avoir de contestation, c'est la faculté de se perfectionner ; faculté qui, à l'aide des circonstances, développe successivement toutes les autres, et réside parmi nous tant dans l'espèce que dans l'individu. »

Démonstration (Analyse)

La stratégie de la concession. Rousseau commence par accorder la machine, et il l'accorde pour l'homme comme pour la bête. Le geste est tactique et il est honnête : il refuse de fonder la différence sur ce que l'observation ne montre pas. Ce faisant, il abandonne d'un coup les deux critères classiques — ni l'entendement ni la sensibilité ne distinguent l'homme, puisqu'on retrouve dans la machine humaine précisément les mêmes choses. La conséquence est que le débat change de terrain, et c'est là l'apport propre de Rousseau à cette querelle.

Le premier critère : la liberté. « Agent libre » : la bête obéit à la nature, l'homme y consent ou y résiste. Rousseau donne ailleurs l'exemple qui rend la thèse sensible : un animal affamé devant une nourriture la mange ; un homme peut s'en abstenir, jeûner, se laisser mourir. Le critère a une force et une faiblesse évidentes. Sa force est qu'il ne se ramène à aucune performance intellectuelle, donc qu'aucune découverte sur l'habileté animale ne peut l'atteindre. Sa faiblesse est qu'il n'est pas observable : d'un refus, on ne voit que le comportement, et un mécanisme suffisamment compliqué produirait le même.

Le second critère : la perfectibilité. Il est plus neuf et Rousseau le dit indiscutable. La faculté de se perfectionner ne signifie pas devenir meilleur : elle signifie se transformer, en bien comme en mal. Elle vaut pour l'individu et pour l'espèce, et c'est ce qui la rend décisive : un animal est à la fin de sa vie ce qu'il était à six mois, et son espèce est aujourd'hui ce qu'elle était il y a mille ans, tandis que l'homme change. Rousseau ajoute aussitôt la phrase qui donne au Discours tout son ton : cette faculté est la source de ses lumières et de ses malheurs, et elle le tire de cette condition tranquille où il coulerait des jours innocents.

Une conséquence pour la lecture du chapitre. Avec la perfectibilité, la frontière cesse d'être une propriété et devient une histoire. L'homme n'est pas défini par ce qu'il a, mais par ce qu'il peut devenir — ce qui est exactement la thèse de Pic de la Mirandole étudiée au chapitre d'ouverture, transposée du langage théologique au langage naturaliste. Deux siècles et demi séparent les deux textes ; la structure de l'argument est la même.

La question philosophique, et une note à connaître. Dans les longues notes qui suivent le Discours, Rousseau examine les récits de voyageurs sur de grands singes d'Afrique et d'Asie, et il pose sérieusement la question de savoir si ces êtres ne seraient pas des hommes que l'on n'a pas reconnus comme tels, faute de les avoir observés assez longtemps et faute qu'ils parlent. La remarque relie les trois chapitres du semestre : elle applique à la frontière de l'espèce le doute que le chapitre sur la découverte du monde appliquait à la frontière des cultures. Et elle rappelle que la question « qu'est-ce qu'un homme ? » n'a pas été, dans cette période, une question rhétorique.

Méthode : Exercices sur le texte 9

  • Quels critères Rousseau abandonne-t-il, et pourquoi ce renoncement est-il un avantage pour lui ?
  • La liberté est-elle observable ? Construisez une situation où un observateur ne pourrait pas trancher.
  • La perfectibilité est présentée comme la source des lumières et des malheurs. Expliquez ce double effet, avec un exemple.
  • Essai. « L'homme est-il défini par ce qu'il est ou par ce qu'il peut devenir ? » Deux pages, en confrontant Rousseau et Pic de la Mirandole.

8.8.10 Texte 10 — Voltaire : réponds-moi, machiniste

Exemple 8.15Voltaire, Dictionnaire philosophique, article « Bêtes », 1764

Situation. L'article est bref, écrit en apostrophes, et prend directement à partie les partisans de l'animal-machine.

« Quelle pitié, quelle pauvreté, d'avoir dit que les bêtes sont des machines privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n'apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc. ! »

« Des barbares saisissent ce chien, qui l'emporte si prodigieusement sur l'homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste, la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu'il ne sentît point ? »

Démonstration (Analyse)

Le ton, qui est un choix argumentatif. Voltaire n'ouvre pas par une thèse mais par une exclamation, et il tutoie son adversaire. Le procédé a un coût — on lui reprochera de ne pas argumenter — et un rendement : il installe d'emblée la question sur le terrain moral, où le cartésien est le plus faible. Le mot « machiniste » est une invention polémique remarquable : il transforme une position philosophique en métier, et suggère un homme qui manie des ressorts sans rien comprendre.

Le premier argument : l'apprentissage. Il porte sur un point précis de la thèse adverse — les bêtes feraient toujours leurs opérations de la même manière. Voltaire objecte ailleurs, dans le même article, que l'oiseau construit son nid en demi-cercle contre un mur, en quart de cercle dans un angle, en rond sur un arbre. Le fait est vérifiable, et il attaque exactement là où Descartes était le plus vulnérable : une machine excelle dans ce pour quoi elle est disposée, mais on lui demande ici de s'adapter à des situations imprévues.

Le second argument : l'économie de la nature. C'est le plus fort, et sa forme mérite d'être notée. Voltaire ne prétend pas voir la douleur du chien : il constate qu'il possède les mêmes organes du sentiment que nous, et il demande à quoi ils serviraient s'ils ne servaient pas à sentir. Le raisonnement suppose que la nature ne fait rien en vain, ce qui est une prémisse discutable ; mais il a le mérite de porter sur des faits anatomiques, observables et reproductibles, et non sur des anecdotes.

La scène de dissection. Elle est écrite pour être insoutenable, et chaque mot y travaille. Le chien est présenté d'abord par sa qualité morale — il l'emporte sur l'homme en amitié — avant d'être présenté comme corps ; les opérateurs sont nommés « barbares », mot dont le semestre a montré la charge ; les verbes sont techniques et froids — saisissent, clouent, dissèquent. Voltaire fait ce que La Bruyère faisait avec les paysans : il laisse la description produire l'effet, et il ne conclut qu'à la fin, par une question.

La question philosophique. La souffrance est-elle un bon critère ? Elle a un avantage immense sur tous les autres : elle est commune, donc elle fonde des devoirs sans exiger que l'on prouve une pensée. Et elle a un défaut qui est le même : elle ne sépare rien, elle relie. Un chapitre consacré à la frontière doit le dire nettement — en changeant la question de « les bêtes pensent-elles ? » à « les bêtes souffrent-elles ? », on n'a pas répondu à la première : on a soutenu qu'elle n'était pas la bonne. C'est un déplacement, et c'est peut-être le plus fécond de tout le chapitre.

Méthode : Exercices sur le texte 10

  • Étudiez le mot « machiniste » : ce qu'il désigne, ce qu'il suggère, ce qu'il empêche de répondre.
  • Formalisez l'argument des organes du sentiment. Quelle prémisse implicite sur la nature contient-il ?
  • Comparez l'ordre des notations dans la scène du chien avec celui de la remarque de La Bruyère sur les paysans, étudiée au chapitre précédent.
  • Argumentation. « La question n'est pas de savoir si les bêtes pensent, mais si elles souffrent. » Qu'est-ce que ce déplacement gagne, et qu'est-ce qu'il abandonne ?

8.8.11 Travaux d'ensemble

Méthode : Sujets d'essai

  • Qu'est-ce qui distingue l'homme de l'animal ?
  • La connaissance des animaux nous apprend-elle quelque chose sur nous ?
  • Une différence de degré peut-elle fonder une différence de droits ?
  • Faut-il des animaux pour dire la vérité sur les hommes ?
  • Peut-on définir l'homme sans le comparer ?

Méthode : Travaux oraux et travaux d'écriture

  • Le procès de l'animal-machine (par groupes, vingt minutes). Trois élèves soutiennent Descartes, trois soutiennent La Fontaine, un préside. Règle unique : chaque intervention doit nommer le critère employé avant de conclure. La classe relève les changements de critère.
  • La fable et la notice (écrit). Choisissez un animal. Écrivez-en d'abord une fable de vingt vers, ensuite une notice d'histoire naturelle de quinze lignes. Puis dites ce que chacune des deux formes vous a interdit d'écrire.
  • Le critère caché (par deux, cinq minutes). L'un défend une thèse sur la frontière ; l'autre n'a le droit que de demander, à chaque affirmation : sur quel critère ? On observe au bout de combien d'échanges le critère se dérobe.
  • Explication à deux voix (par deux, dix minutes). L'un présente un texte du chapitre comme œuvre de langue, l'autre comme thèse ; puis chacun pose à l'autre la question que son approche lui suggère. C'est l'exercice qui prépare le mieux à l'épreuve de terminale.
iRemarqueTrois prolongements, brièvement datés

Le programme invite à aborder certaines questions vives d'aujourd'hui. Elles ne sont pas l'objet de ce chapitre, qui porte sur les XVIe-XVIIIe siècles ; on se contentera donc d'indiquer, en trois lignes chacune, où les textes étudiés continuent d'agir.

La souffrance comme critère. En 1789, le juriste anglais Jeremy Bentham note en passant, dans une note de son Introduction aux principes de la morale et de la législation, que la question n'est pas de savoir si les animaux peuvent raisonner ou parler, mais s'ils peuvent souffrir. La phrase prolonge exactement l'article « Bêtes » de Voltaire, et elle est devenue, deux siècles plus tard, la prémisse la plus fréquente des argumentations sur la condition animale.

La continuité des espèces. Darwin, en 1859, transforme la question : la frontière n'est plus une ligne à tracer mais un passage à reconstituer, et la parenté remplace la ressemblance. Diderot, dans Le Rêve de D'Alembert (1769), avait imaginé quelque chose d'approchant, sans l'appuyer sur des faits.

Les « cultures animales ». Le programme emploie l'expression entre guillemets, et c'est une prudence justifiée : elle désigne des comportements transmis par apprentissage à l'intérieur d'un groupe animal, et elle est discutée. Ce qu'un élève de première doit en retenir tient au chapitre : c'est un critère de plus — la transmission — venu s'ajouter à la liste, et il subit le même sort que les autres, en déplaçant la frontière plutôt qu'en la fixant.

8.9 Bilan

Nous sommes partis d'une question apparemment zoologique : où passe la frontière entre l'homme et l'animal ? Deux siècles de textes ont montré qu'elle n'était pas zoologique. Chaque auteur commence par choisir un critère — le langage, la réflexion, la sensibilité, la liberté, la perfectibilité, l'âme — et le critère décide de la réponse avant que l'observation ait parlé. C'est pourquoi la querelle ne s'achève pas par une victoire : elle avance par déplacements, chaque déplacement rendant caduques les objections précédentes et en appelant de nouvelles.

Une seconde leçon s'impose, plus dérangeante. Chaque manière de tracer la ligne autorise quelque chose. La bête-machine rend la plainte d'un chien inaudible, et des hommes ont cloué des chiens sur des tables en citant un philosophe. La sensibilité commune fonde des devoirs. La perfectibilité fait de l'homme un être inachevé, donc éducable, donc responsable de ce qu'il devient. Aucun de ces effets n'est une raison de choisir un critère — on ne décide pas du vrai d'après ses conséquences — mais aucun ne peut être ignoré.

Enfin, ce chapitre a montré que le programme avait raison de nommer ensemble le fabuliste et le naturaliste. Ils font des choses opposées : le premier prête à l'animal une parole qu'il n'a pas, le second lui refuse une pensée qu'on serait tenté de lui prêter. Mais ils partagent le même geste, qui est celui de tout le semestre : décider ce que l'on met dans la description, et par là décider ce que l'on regarde.

Proposition 8.16Ce qu'il faut retenir du chapitre

1. La question de la frontière n'a pas de réponse indépendante du critère choisi. Nommer le critère avant de discuter la conclusion est la première opération à faire, dans un devoir comme dans une conversation.

2. Montaigne ne prouve pas que les bêtes pensent : il montre que notre certitude du contraire vient de notre présomption, et que le défaut de communication est réciproque. C'est un renversement de la charge de la preuve.

3. Descartes fournit deux critères observables — composer un discours, agir en toutes rencontres — et conclut que les bêtes n'ont pas de raison du tout. Cette thèse achève le mécanisme et protège l'immortalité de l'âme ; elle n'ôte pas, sous sa plume, le sentiment corporel, mais elle a autorisé chez ses disciples des pratiques qu'elle rendait indiscutables.

4. L'exemple de l'horloge est l'argument le plus solide du cartésianisme : la perfection d'une conduite ne prouve rien sur la présence d'une pensée. La Fontaine y répond par le seul moyen efficace, le cas nouveau — les deux rats et l'œuf.

5. Buffon accorde la sensation et refuse la réflexion ; Condillac montre qu'entre les deux on ne peut pas couper ; Rousseau change de critère et retient la liberté et la perfectibilité ; La Mettrie accepte la machine et l'étend à l'homme. La querelle progresse en changeant de terrain.

6. La fable et l'histoire naturelle sont deux régimes opposés de l'écriture animale. La fable donne à l'animal une parole et n'apprend rien de l'animal ; la notice décrit l'animal et commence, chez Buffon, par un jugement de valeur que sa beauté fait passer inaperçu.

7. Le déplacement le plus fécond de la période consiste à changer la question : non plus « les bêtes pensent-elles ? » mais « les bêtes souffrent-elles ? » La souffrance a l'avantage de fonder des devoirs sans exiger de preuve sur la pensée, et l'inconvénient de ne rien séparer.

iRemarqueFin du semestre

Trois chapitres, une seule opération. En abordant des peuples inconnus, en construisant des perspectives et des cartes, en cherchant où s'arrête l'humain, les hommes de cette période ont chaque fois découvert la même chose : ce qu'ils prenaient pour la description du réel était la vue qu'ils en avaient depuis l'endroit où ils se tenaient — un continent, un œil, une espèce. On peut appeler cela une perte, et Pascal l'a fait. On peut y voir le commencement de la connaissance, et c'est ce que fait l'Encyclopédie. Le semestre suivant du cycle terminal reprendra la question par le dedans : non plus les représentations du monde, mais celle que chacun se fait de lui-même.

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