Décrire, figurer, imaginer
Cours complet · HLP (première), chapitre 7 · première, spécialité humanités, littérature et philosophie
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Vers 1425, sur la place du Dôme à Florence, un architecte nommé Filippo Brunelleschi tend à des passants une petite planche peinte. Elle représente le baptistère Saint-Jean, tel qu'on le voit depuis la porte de la cathédrale. Au dos, il a percé un trou. Il demande qu'on regarde par ce trou, la face peinte tournée vers le baptistère, et qu'on tienne devant elle un miroir : on voit alors dans le miroir l'image peinte, et en écartant le miroir, on voit le bâtiment réel. Les deux se superposent. Le témoin de l'expérience, s'il est placé exactement au bon endroit, ne peut plus dire lequel des deux il regarde. Aucun tableau, avant, n'avait pu prétendre à cela.
Deux cent quarante ans plus tard, en 1665, un lecteur londonien ouvre un in-folio intitulé Micrographia. Robert Hooke y publie ce qu'il a vu au microscope. À la planche 34, il faut déplier trois fois la feuille : elle mesure alors près d'un demi-mètre, et l'on y découvre une puce, dessinée poil par poil, articulation par articulation, plus grande qu'une main d'homme. L'animal était sous nos doigts depuis toujours ; personne ne l'avait vu. Le livre imprimé vient de faire quelque chose qu'aucun discours ne pouvait faire : montrer.
Entre ces deux scènes, l'Europe met au point les instruments qui servent encore à représenter le monde : une géométrie de la profondeur, des projections cartographiques, la planche gravée, la notice d'histoire naturelle, l'article d'encyclopédie, et des manières nouvelles de décrire avec des mots. Chacun de ces instruments est une réussite ; chacun est aussi une convention, c'est-à-dire une décision sur ce que l'on montrera et sur ce que l'on taira.
Problématique. Décrire, figurer, imaginer : trois opérations distinctes, ou trois moments d'une seule ? Toute représentation choisit une place, un moment et un ordre — peut-elle alors être fidèle ? Et l'imagination, que le siècle de Descartes tient pour la source principale de nos erreurs, est-elle l'ennemie de la connaissance ou l'une de ses conditions ?
Alberti a écrit en latin puis en italien, More en latin, Swift en anglais, Lessing en allemand. Ils sont cités ici en français : sauf mention expresse d'un traducteur, les traductions données sont des traductions de service, faites au plus près du texte pour l'usage de la classe. Ce ne sont pas des traductions littéraires établies, et il ne faut donc pas les citer comme telles dans un devoir. Les auteurs de langue française sont cités littéralement ; l'orthographe des textes du XVIe siècle est modernisée, ce qui est signalé à chaque fois. Les Pensées de Pascal sont citées avec la numérotation Lafuma.
Ce chapitre parle beaucoup d'images, et il n'en reproduit aucune : les œuvres citées — le Saint Jean-Baptiste de Masaccio, les Ambassadeurs de Holbein, la planche de la puce de Hooke, les planches de l'Encyclopédie — sont toutes dans le domaine public et se trouvent en ligne. Il faut les regarder pendant qu'on lit les analyses : un cours sur la représentation qui se contenterait de mots ferait exactement l'erreur qu'il décrit.
7.1 Introduction : trois verbes
7.1.1 Ce que chaque verbe suppose
Le titre de cette entrée n'est pas une liste : c'est une gradation, et il faut en mesurer les marches.
Décrire, c'est représenter par des mots. L'opération a une contrainte que rien ne lève : le langage est successif. Un objet se donne d'un coup à l'œil ; une phrase se déroule. Décrire, c'est donc toujours ordonner ce qui est simultané — commencer par le haut ou par la gauche, par l'ensemble ou par le détail —, et cet ordre est déjà une interprétation.
Figurer, c'est représenter par des traits et des couleurs. L'image a sur la description l'avantage de la simultanéité : tout y est donné ensemble. Elle a en revanche une contrainte que la description n'a pas : elle doit choisir un instant et un point de vue. On ne peint pas une action, on peint un moment de l'action ; on ne peint pas un objet, on peint ce qu'on en voit d'un endroit.
Imaginer, c'est se représenter ce qui n'est pas là, et éventuellement ce qui n'est nulle part. L'opération est la plus suspecte des trois pour un siècle qui cherche des certitudes, et pourtant elle est la condition des deux autres : pour décrire un objet absent il faut se le figurer, et pour peindre une profondeur sur une toile plate il faut imaginer une pyramide de rayons qui n'existe pas.
La mimèsis (grec mimêsis, imitation) est le concept par lequel Platon et Aristote pensent le rapport de l'art au monde. Chez Platon (République, X), elle est une copie de copie et éloigne du vrai ; chez Aristote (Poétique), elle est naturelle à l'homme, source de plaisir et de connaissance, et elle imite non ce qui est arrivé mais ce qui pourrait arriver. L'Âge classique traduit mimèsis par imitation, et le mot y désigne deux choses différentes qu'il faut distinguer avec soin : l'imitation de la nature — représenter le monde tel qu'il est ou tel qu'il devrait être — et l'imitation des Anciens — écrire d'après les modèles grecs et latins. La querelle des Anciens et des Modernes, ouverte en 1687, porte sur la seconde.
L'ekphrasis est la description d'une œuvre d'art par un texte. La rhétorique antique en faisait un exercice d'école, dont le modèle est le bouclier d'Achille au chant XVIII de l'Iliade : Homère décrit un objet que personne n'a vu, et il le décrit en racontant sa fabrication, donc en transformant une surface en récit. L'ekphrasis est le lieu où les deux premiers verbes du chapitre se rencontrent : elle est une description qui a pour objet une figuration.
Toute représentation repose sur une convention : un ensemble de règles admises qui permettent de traduire le monde dans un support. La perspective en est une, la projection de Mercator en est une autre, la description littéraire et l'article d'encyclopédie en sont d'autres encore. Une convention réussie a une propriété redoutable : elle s'efface. Nous ne voyons plus qu'un tableau en perspective repose sur la fiction d'un œil unique, immobile et borgne, ni qu'un planisphère a choisi de conserver les angles au prix des surfaces. La tâche de ce chapitre est de rendre visibles des conventions devenues invisibles, et de demander, à chaque fois : qu'est-ce que cette manière de représenter permet de voir, et qu'est-ce qu'elle rend impossible à voir ?
7.1.2 Lire à deux voix
Ce chapitre ne sépare pas l'étude littéraire et l'étude philosophique des textes. Le motif en est ici particulièrement net. Lorsque La Bruyère écrit que l'on voit certains animaux farouches, répandus par la campagne, et que ces animaux, en se levant, montrent une face humaine — la phrase est un fait de style, puisqu'elle retarde le mot hommes jusqu'au dernier moment ; et elle est un argument, puisque ce retard fait éprouver au lecteur le regard qu'il porte lui-même sur les paysans. On ne peut ni l'admirer sans la comprendre, ni la comprendre sans l'admirer.
Méthode : Expliquer un texte à deux voix
Six questions, alternativement littéraires et philosophiques ; elles ne se répondent pas dans l'ordre, mais aucune ne doit rester sans réponse. 1. Qui parle, à qui, où, quand ? 2. Comment est-ce écrit ? — phrases, rythme, images, ordre des notations ; on ne nomme un procédé que si l'on peut dire ce qu'il fait. 3. Qu'est-ce qui est affirmé ? 4. Sur quoi cela repose-t-il ? 5. Quel problème cela ouvre-t-il ? 6. Que puis-je en penser, et pourquoi ?
Méthode : Analyser une description : cinq questions
Devant toute description — d'un tableau, d'un pays, d'un animal, d'une personne —, poser cinq questions. a. D'où voit-on ? Le point de vue est-il fixe, mobile, surplombant, intérieur ? b. Dans quel ordre ? De l'ensemble au détail, du proche au lointain, du haut au bas ? L'ordre suit rarement l'objet : il suit l'intention. c. Qu'est-ce qui est nommé ? Une description ne peut pas tout dire ; ce qu'elle nomme est ce qu'elle juge digne d'exister. d. À quoi cela est-il comparé ? Toute description d'un objet inconnu procède par comparaison avec du connu, et la comparaison importe le connu dans l'inconnu. e. Que fait le lecteur ? Est-il mis en position de voir, de juger, de vérifier, ou de croire ?
7.2 La perspective : une convention qui passe pour la vue
7.2.1 Une découverte, et son manuel
L'expérience de Brunelleschi, vers 1425, n'est pas une œuvre d'art : c'est une démonstration. Elle prouve qu'il existe une règle géométrique permettant de produire, sur une surface plane, une image que l'œil ne distingue pas de la chose. Cette règle est bientôt écrite : en 1435, Leon Battista Alberti rédige en latin un traité, De pictura, qu'il donne l'année suivante en italien sous le titre Della pittura. C'est le premier manuel de perspective, et son geste inaugural est resté célèbre : le peintre trace d'abord sur sa surface un quadrilatère qu'il tient pour une fenêtre ouverte, par laquelle on regardera ce qui doit être peint.
Le point de vue : un œil unique, placé en un point précis, immobile. Le plan du tableau : une surface transparente interposée entre cet œil et le monde, sur laquelle on relève l'intersection des rayons visuels. Le point de fuite : le point du tableau où convergent les images de toutes les droites parallèles perpendiculaires au plan ; il est situé sur la ligne d'horizon, elle-même à la hauteur de l'œil. Le résultat est une construction, non un relevé : le peintre ne copie pas ce qu'il voit, il calcule ce qu'il devrait voir.
7.2.2 Ce que la perspective décide
Il faut mesurer ce que cette règle impose, car elle a été prise pendant quatre siècles pour la vérité de la vision.
Elle suppose un œil unique et immobile. Nous voyons avec deux yeux, et nous bougeons. La perspective albertienne fabrique un spectateur idéal, borgne et pétrifié, placé au point précis d'où le tableau a été calculé. Regarder une fresque en perspective depuis un autre endroit, c'est la voir déformée — ce que nous ne remarquons jamais, parce que notre cerveau corrige.
Elle rend l'espace homogène et mesurable. Tout le tableau est régi par une seule règle : la taille d'une figure y dépend de sa distance, non de son importance. C'est une révolution qui n'est pas seulement technique. Dans une image médiévale, la Vierge est grande parce qu'elle est la Vierge ; dans un tableau en perspective, elle est grande parce qu'elle est devant. La hiérarchie des êtres cède la place à la géométrie des places — exactement au moment où le cosmos hiérarchisé cède la place à l'espace homogène.
Elle installe un spectateur unique et souverain. Il y a désormais une bonne place dans la salle, et c'est celle du prince, ou celle du peintre. La perspective est, en ce sens précis, une représentation politique autant qu'optique.
En 1533, Hans Holbein le Jeune peint deux ambassadeurs entourés d'instruments de mesure, de globes et de livres — un inventaire du savoir de son temps. En bas du tableau flotte une forme oblongue et inintelligible. Elle ne devient lisible que si l'on regarde la toile de très près et par le côté : c'est un crâne, peint selon une perspective dont le point de vue n'est pas celui du reste du tableau.
L'anamorphose est une preuve retournée. Elle démontre que la perspective est une convention, puisqu'on peut en construire une seconde dans le même cadre. Et elle fait un usage philosophique de cette démonstration : pour voir la mort, il faut quitter la place d'où l'on voyait le savoir, la richesse et la diplomatie. Aucune place ne permet de tout voir en même temps. On dispose là, sur une seule toile, de l'énoncé le plus économe de la thèse du chapitre.
7.3 La carte : aplatir une sphère, et choisir sa déformation
7.3.1 Un problème sans solution
Une carte plane du globe pose un problème que la géométrie déclare insoluble : une sphère n'est pas développable. On ne peut pas l'aplatir sans la déchirer ou l'étirer. Toute projection ment donc quelque part, et le travail du cartographe consiste à choisir où elle mentira en fonction de l'usage qu'on fera de la carte.
En 1569, Gérard Mercator publie une carte destinée aux navigateurs. Elle a une propriété admirable : une route à cap constant y est une ligne droite, parce que la projection conserve les angles. Elle a une contrepartie que tout le monde connaît sans toujours savoir d'où elle vient : les surfaces sont d'autant plus dilatées qu'on s'éloigne de l'équateur, et le Groenland y paraît grand comme l'Afrique — alors qu'il est quatorze fois plus petit. Ce n'est pas une erreur de Mercator : c'est le prix qu'il a délibérément payé pour la propriété dont les marins avaient besoin.
7.3.2 L'atlas, le titre et le pouvoir
En 1570, Abraham Ortelius publie à Anvers le Theatrum orbis terrarum, premier recueil de cartes de format uniforme, gravées d'après une même norme, accompagnées d'un texte et vendues reliées : c'est l'invention de l'atlas comme objet de librairie. Le nom même d'atlas viendra du recueil posthume de Mercator, en 1595. Trois choses sont à retenir de cette invention.
L'uniformisation. Des cartes de même format, à des échelles comparables, deviennent comparables entre elles : l'atlas fait du monde un objet unique, feuilletable. C'est exactement ce que l'imprimé avait fait aux textes.
Le blanc. Les cartes du XVIe siècle remplissent les zones inconnues de monstres, de vaisseaux et d'inscriptions ; celles du XVIIIe siècle les laissent blanches. Le progrès est réel — on cesse d'inventer — et il est aussi un aveu : le blanc dit que l'on ne sait pas. Mais un blanc sur une carte est ambigu, car il ressemble à un vide, c'est-à-dire à une terre disponible.
Le nom. Nommer sur une carte, c'est revendiquer. Le nom d'America apparaît sur une carte de Waldseemüller en 1507, tiré du prénom d'un navigateur florentin ; il s'impose alors qu'aucun habitant du continent ne l'a jamais employé. Une carte est ainsi, très concrètement, ce que le chapitre d'ouverture appelait une représentation au double sens : elle figure un territoire et elle parle en son nom.
La perspective et la projection cartographique sont deux conventions géométriques du même âge, et elles ont la même structure. Chacune résout un problème impossible — mettre trois dimensions dans deux — en choisissant ce qu'elle conserve et ce qu'elle sacrifie. Chacune suppose un point de vue : un œil placé quelque part, un usage à servir. Chacune, enfin, réussit si bien qu'on cesse de la voir comme une convention. C'est là le vrai danger d'une bonne représentation : non qu'elle trompe, mais qu'elle fasse oublier qu'elle a choisi.
7.4 L'inventaire du monde : de la planche à l'Encyclopédie
7.4.1 Le livre imprimé et l'image gravée
Le programme demande d'évoquer le développement du livre imprimé, avec ses modes d'illustration, d'organisation et de diffusion. Les trois mots comptent également.
L'illustration. La gravure sur bois, puis sur cuivre, permet de reproduire une figure aussi exactement qu'un texte. C'est un fait sans précédent : jusque-là, une image copiée à la main se dégradait de copie en copie, et l'on ne pouvait donc pas fonder un savoir sur une figure. Vésale, en 1543, tire de cette possibilité une conséquence radicale : ses planches d'anatomie ne sont pas des ornements du texte, elles sont l'argument. Un lecteur de Padoue et un lecteur de Bâle voient désormais exactement la même chose, et peuvent discuter d'un détail.
L'organisation. Le livre imprimé invente ou généralise ce qui nous paraît aller de soi : la page de titre, la pagination, la table des matières, l'index alphabétique, le renvoi interne, la note en marge. Ces dispositifs ne sont pas des commodités : ils rendent possible une lecture non continue, où l'on cherche au lieu de lire. Sans eux, aucune encyclopédie n'est concevable.
La diffusion. Un livre à succès du XVIe siècle se compte en milliers d'exemplaires, ce qui suffit à rendre une thèse européenne en une saison. C'est ainsi que la Brève relation de Las Casas, étudiée au chapitre précédent, devient une arme politique dans des pays où son auteur n'a jamais mis les pieds.
7.4.2 Décrire les vivants : du bestiaire à l'histoire naturelle
Le goût des inventaires, que le programme signale, produit des livres énormes. Conrad Gessner publie entre 1551 et 1587 une Histoire des animaux en plusieurs volumes, où chaque bête reçoit une notice réglée : le nom dans huit langues, la description, l'habitat, les mœurs, l'usage médical, et ce que les auteurs anciens, la Bible et les proverbes en disent. On y trouve la licorne et le dragon, traités comme le renard, et ce n'est pas une naïveté : Gessner enregistre tout ce qui est attesté par des textes, car la preuve, pour un humaniste, est d'abord une autorité écrite.
Deux siècles plus tard, Buffon inverse la règle. Dans son Histoire naturelle (à partir de 1749), il écarte les proverbes, les emblèmes et les autorités, et ne conserve que ce qui est observable. Il écarte aussi les tableaux de classification à la mode — ceux de Linné —, qu'il juge arbitraires : selon lui la nature ne procède pas par cases mais par nuances insensibles, et une case est une décision de l'esprit humain. Sa méthode est donc la description, développée, comparative, écrite dans une prose soignée.
Démonstration (Ce que le passage de Gessner à Buffon fait apparaître)
Le critère de vérité change de nature. Chez Gessner, une chose est vraie si un texte fiable l'atteste ; chez Buffon, si un observateur peut la constater. Le premier compile, le second décrit. Ce déplacement est le même que celui que nous avons vu dans les récits de voyage, de Thevet à Léry.
Mais la description n'est pas plus innocente que la compilation. Décrire, c'est choisir un ordre — Buffon décrit d'abord la taille, puis les proportions, puis le pelage, puis les mœurs —, et cet ordre décide de ce qui compte comme la nature d'un animal. C'est aussi choisir un point de comparaison : Buffon décrit systématiquement les animaux par rapport à l'homme et par rapport au cheval, ce qui installe une hiérarchie sans jamais l'énoncer. La notice sur le cheval s'ouvre en le nommant la plus noble conquête de l'homme : la première phrase d'une description scientifique est ici un jugement de valeur, et l'on ne s'en aperçoit pas.
La conséquence philosophique. Un inventaire n'est jamais une simple collecte. Décider qu'une chose mérite une notice, c'est décider qu'elle est une chose ; décider de l'ordre des notices, c'est produire une classification même quand on prétend n'en pas faire. C'est pourquoi le chapitre suivant, sur l'homme et l'animal, commencera par examiner des textes d'histoire naturelle : la frontière entre les espèces se trace d'abord dans des tables des matières.
Avant le musée et avant le laboratoire, l'Europe savante rassemble dans des cabinets de curiosités tout ce qui est rare : coquillages, animaux empaillés, monstres conservés dans l'alcool, antiquités, automates, objets rapportés des Amériques. Le principe de rassemblement n'est pas l'espèce, ni la région : c'est l'étonnement. On y voit voisiner une corne de narval vendue comme corne de licorne et une machine de précision.
Il serait facile d'en rire. Il vaut mieux voir ce que le cabinet apprend : le savoir moderne naît d'une curiosité pour l'extraordinaire, et non d'un intérêt pour la moyenne. Ce qui change ensuite n'est pas le goût du rare, c'est le traitement qu'on lui applique — le rare cesse d'être une merveille pour devenir un cas, c'est-à-dire quelque chose qui met une règle à l'épreuve. Ambroise Paré, dans Des monstres et prodiges (1573), est exactement au point de bascule : il collectionne des prodiges et il commence à chercher des causes.
7.4.3 L'Encyclopédie : trois ordres pour un seul savoir
L'Encyclopédie ou Dictionnaire raisonné des sciences, des arts et des métiers, dirigée par Diderot et D'Alembert, paraît de 1751 à 1772 : vingt-huit volumes, dont onze de planches gravées. Elle est l'aboutissement de tout ce chapitre, parce qu'elle est un problème de représentation à l'état pur : comment faire tenir la totalité du savoir dans un objet que l'on peut ouvrir ?
Trois ordres y coexistent, et leur tension est délibérée.
L'ordre alphabétique est celui des articles. Il a un avantage décisif — on trouve — et un défaut : il détruit les rapports entre les choses, puisqu'il met côte à côte l'aveugle et l'avocat.
L'ordre raisonné est celui de l'arbre des connaissances, placé en tête de l'ouvrage. Il est repris de Francis Bacon et distribue tout le savoir selon les trois facultés de l'esprit : la mémoire produit l'histoire, la raison produit la philosophie, l'imagination produit la poésie. Il rétablit ce que l'alphabet avait rompu.
Le renvoi est le troisième ordre, et c'est l'invention propre de l'entreprise. Un article envoie à un autre, parfois pour compléter, parfois pour contredire : l'article « Anthropophages » renvoie à « Eucharistie », et le lecteur fait lui-même le rapprochement que la censure aurait interdit d'écrire. Diderot, dans l'article « Encyclopédie », théorise ce procédé et en distingue plusieurs espèces, dont les renvois qui servent à ruiner discrètement une opinion reçue.
7.5 Décrire avec des mots
7.5.1 Ut pictura poesis, et la révolte de Lessing
Toute la tradition classique répète un vers d'Horace, ut pictura poesis — il en est de la poésie comme de la peinture —, et une formule que Plutarque attribue à Simonide : la peinture est une poésie muette, la poésie une peinture parlante. Les deux arts sont donc pensés comme deux moyens de faire la même chose, et l'on juge un poème à sa capacité de mettre sous les yeux.
En 1766, Gotthold Ephraim Lessing publie le Laocoon et rompt cette équivalence par un argument tiré de la matière même des arts. La peinture emploie des figures et des couleurs dans l'espace ; la poésie emploie des sons articulés dans le temps. Il en tire une conséquence : la peinture est faite pour les corps, la poésie pour les actions. Le peintre, condamné à un seul instant, doit choisir le plus fécond — celui qui laisse imaginer ce qui précède et ce qui suit — et se garder du sommet de l'émotion, qui ne laisserait plus rien à imaginer ; c'est pourquoi le Laocoon de la sculpture antique soupire au lieu de hurler, alors que le Laocoon de Virgile peut crier, puisqu'un cri, dans un poème, ne dure que le temps d'un vers.
Démonstration (Un argument de forme qui décide d'une question de fond)
Le raisonnement est d'une élégance rare : il part des signes, non des sujets. Des signes juxtaposés dans l'espace conviennent à des objets juxtaposés dans l'espace ; des signes successifs dans le temps conviennent à des objets successifs. Toute la doctrine s'en déduit.
La conséquence pour la description littéraire est brutale, et Lessing l'assume : décrire longuement un objet en vers est une faute, parce que le lecteur ne peut pas totaliser en une image ce qui lui arrive par morceaux. Homère, remarque-t-il, ne décrit pas le bouclier d'Achille : il raconte Héphaïstos en train de le fabriquer, et transforme ainsi une surface en une action. Il ne décrit pas non plus la beauté d'Hélène : il montre les vieillards de Troie se taire quand elle passe.
L'objection. La distinction est trop tranchée. Un tableau se regarde dans le temps — l'œil parcourt —, et une description construit bien un espace mental. Le XXe siècle démentira Lessing sur ce point. Mais son mérite demeure entier : il est le premier à fonder une poétique sur la matière du signe plutôt que sur le sujet représenté, et il fournit à ce chapitre son outil le plus précis — demander, devant toute représentation, ce que son support rend facile et ce qu'il rend impossible.
7.5.2 Le portrait, la satire, l'inventaire des caractères
Le XVIIe siècle français fait de la description brève un genre. Les salons pratiquent le portrait comme un jeu de société ; La Rochefoucauld réduit une observation morale à une phrase ; et La Bruyère, dans Les Caractères (1688-1696), assemble des remarques, des maximes et des portraits en un livre qui refuse d'être un traité.
Le procédé du portrait a une propriété que ce chapitre doit relever : il décrit un individu pour donner à voir un type, sans jamais énoncer la règle. Le lecteur fait lui-même la généralisation. C'est, transposé à la description, exactement l'enthymème que le premier semestre a étudié : on tait la prémisse pour que l'auditoire la fournisse.
Le portrait mondain : on décrit une personne réelle, souvent devant elle, en cherchant l'équilibre entre la ressemblance et la politesse. La règle est de flatter sans mentir. Le caractère : on décrit un type sous un nom grec — Gnathon, Théodecte —, ce qui protège l'auteur et généralise le propos. La description sociale : on décrit une condition, non une personne ; c'est le procédé de la remarque de La Bruyère sur les paysans, étudiée dans la section Textes et exercices, où le lecteur croit d'abord lire une notice d'histoire naturelle.
7.5.3 Décrire un tableau : Diderot et les Salons
À partir de 1759, Diderot rédige pour une revue manuscrite adressée à quelques souverains étrangers des comptes rendus des expositions de peinture du Louvre. Ses lecteurs ne verront jamais les tableaux dont il parle. Il doit donc faire tenir dans des mots une chose qui n'est pas faite de mots, et pour un destinataire sans recours.
Il invente pour cela plusieurs manières, qu'il vaut la peine de distinguer. Tantôt il raconte le tableau comme une scène, en donnant aux personnages des pensées et un avant. Tantôt il se promène dans le paysage peint, décrivant ce qu'il voit comme s'il y marchait, jusqu'à ce que le lecteur oublie qu'il s'agit d'une toile — procédé fameux qu'il applique aux paysages de Vernet. Tantôt il dialogue avec un interlocuteur qui objecte. Tantôt enfin il renonce et déclare qu'une chose ne se décrit pas.
Démonstration (Pourquoi ces procédés sont philosophiquement instructifs)
Chacun résout autrement le problème posé par Lessing. Raconter convertit l'espace en temps : c'est la solution d'Homère décrivant le bouclier. Se promener donne au lecteur un corps et un déplacement, c'est-à-dire lui rend le point de vue mobile que la perspective lui avait retiré. Dialoguer introduit un second regard, donc la possibilité que la description soit contestée — ce qu'aucune image ne permet. Renoncer est la solution la plus honnête et la moins commode : elle avoue une limite du langage.
On tient là l'un des enseignements les plus utiles du chapitre : une description n'est jamais un double de son objet, elle est une opération faite sur un lecteur. Demander si une description est fidèle a donc moins de sens que demander ce qu'elle fait faire à celui qui la lit.
7.6 L'imagination : maîtresse d'erreur, ou instrument
7.6.1 Le procès
Le XVIIe siècle instruit contre l'imagination un procès en règle, et il faut en connaître les chefs d'accusation, car ils ne sont pas sots.
Elle n'établit rien. C'est l'argument de Descartes : on peut imaginer un triangle et se figurer un chiliogone — une figure à mille côtés —, mais l'image du chiliogone est confuse, alors que l'entendement le conçoit parfaitement. L'imagination est donc un secours de l'esprit, non un moyen de preuve ; elle dépend du corps, et c'est par elle que les erreurs de l'enfance s'installent.
Elle l'emporte sur la raison. C'est l'argument de Pascal, et il est plus redoutable, parce qu'il est empirique. Le fragment étudié dans la section Textes et exercices l'appelle « cette maîtresse d'erreur et de fausseté », et il en donne des preuves : le philosophe posé sur une planche au-dessus d'un précipice a beau savoir qu'il est en sûreté, son imagination l'emporte ; un prédicateur enroué, mal rasé, ne convaincra pas, quoi qu'il dise ; les magistrats savent si bien tout cela qu'ils se couvrent d'hermine et de robes rouges. L'accusation ne porte donc pas sur des rêveries : elle porte sur le fonctionnement ordinaire de la vie sociale.
Elle se propage. C'est l'argument de Malebranche, qui consacre à l'imagination le deuxième livre de De la recherche de la vérité (1674-1678) et lui découvre une propriété inquiétante : elle est contagieuse. Les images fortes se communiquent d'un esprit à l'autre comme une maladie, parce que le corps imite ce qu'il voit ; de là les modes, les paniques, la crédulité collective, et l'autorité que des auteurs brillants exercent sur leurs lecteurs.
On cite couramment, sous le nom de Malebranche, la formule qui appelle l'imagination « la folle du logis ». Aucune édition ne permet de la localiser dans son œuvre, et l'attribution paraît s'être fixée bien après lui. Il est donc prudent, dans un devoir, de rapporter la thèse — l'imagination trouble la raison et se communique d'un esprit à l'autre — sans placer entre guillemets une phrase dont on ne peut pas donner la référence. C'est une règle générale de ce cours, et elle vaut aussi pour les formules les plus séduisantes.
7.6.2 La défense
Le même siècle et celui qui le suit font pourtant de l'imagination un instrument de connaissance, et parfois les mêmes auteurs. Trois usages sont à distinguer.
L'hypothèse. Pour savoir si la Terre tourne, Galilée imagine une cabine close ; pour savoir ce que la société ajoute à l'homme, Rousseau imagine un état de nature qui n'a jamais existé ; pour comprendre la lumière, Descartes imagine des petites boules pressées dans un tuyau. Aucun de ces objets n'existe. Tous servent à isoler une variable, c'est-à-dire à penser ce qu'on ne peut pas observer. Le fait remarquable est que cette opération est exactement celle du romancier : supposer un cas et en suivre les conséquences.
La fiction utile. Une société qui n'existe pas permet de juger celle qui existe ; un animal qui parle permet de dire d'un ministre ce qu'on ne pourrait pas dire de lui ; un voyageur venu de Sirius permet de décrire nos guerres comme des rixes de fourmis. La fiction n'est pas ici un ornement du propos : elle est le seul dispositif qui autorise le propos.
L'invention. Concevoir une machine avant qu'elle existe, une réforme avant qu'elle soit votée, une expérience avant de la faire, suppose de se représenter ce qui n'est pas. C'est pourquoi l'Encyclopédie range la poésie sous l'imagination sans la déclasser : l'imagination y est l'une des trois facultés qui produisent du savoir.
7.6.3 L'utopie : une fiction qui argumente
Le mot est un livre. En 1516, Thomas More, juriste et humaniste anglais, publie en latin un ouvrage dont le titre forge un nom de lieu à partir du grec : ou-topos, le non-lieu — avec un jeu possible sur eu-topos, le lieu du bien. Tous les noms propres du livre sont de la même farine : le narrateur s'appelle Hythlodée, ce qui signifie à peu près expert en balivernes ; la capitale se nomme Amaurote, la ville-fantôme ; le fleuve qui la traverse s'appelle Anydre, le sans-eau. L'auteur signale ainsi, dès l'onomastique, que son île n'existe pas — et il le signale d'autant plus que le premier livre, lui, décrit une Angleterre parfaitement réelle, avec ses voleurs pendus et ses enclosures qui chassent les paysans.
Une utopie est la description détaillée d'une société qui n'existe pas, faite pour juger celle qui existe. Trois traits la caractérisent. La clôture : une île, une vallée, une planète — un lieu séparé, sans quoi la comparaison serait brouillée. La cohérence : tout y découle de quelques principes, ce qui produit une impression de nécessité et rend la société réelle contingente par contraste. Le détail : l'utopie décrit les heures de travail, les repas, les vêtements, l'architecture — car c'est le détail concret qui fait sentir qu'une autre organisation est possible. Une contre-utopie emploie le même dispositif pour montrer qu'une société parfaitement cohérente peut être invivable.
More, L'Utopie (1516) : la propriété commune, le travail de six heures, la tolérance religieuse — et l'esclavage des condamnés, qu'on oublie souvent de mentionner. Campanella, La Cité du soleil (rédigée en 1602, publiée en 1623) : une cité gouvernée par le savoir, où les murs eux-mêmes sont couverts de figures qui enseignent — l'utopie devient pédagogique. Bacon, La Nouvelle Atlantide (1627) : une île dont l'institution centrale est un laboratoire, la Maison de Salomon ; c'est la première utopie où le bonheur vient de la recherche organisée. Cyrano de Bergerac, États et empires de la Lune (1657) : le voyage cosmique, où le narrateur devient l'étranger que l'on examine. Marivaux, L'Île des esclaves (1725) : une île où maîtres et valets échangent leurs conditions le temps d'une pièce — l'utopie devient une expérience de théâtre, avec retour à l'ordre à la fin.
Démonstration (Comment une fiction peut valoir comme argument)
Ce qu'elle ne peut pas faire. Une utopie ne prouve rien au sens strict. De ce qu'on peut imaginer une société sans propriété, il ne suit ni qu'elle soit possible, ni qu'elle soit désirable. L'objection est décisive et il faut la poser d'emblée.
Ce qu'elle fait, et que rien d'autre ne fait aussi bien. Elle déplace la charge de la preuve. Tant qu'une institution est seule imaginable, elle paraît naturelle et n'a pas à se justifier. Dès qu'on en a décrit une autre en détail, celle qui existe devient un choix parmi d'autres, et c'est à elle de dire pourquoi. C'est exactement l'effet du regard éloigné étudié au chapitre précédent, obtenu par un autre moyen : là un observateur étranger, ici une société de rechange.
Et sa pente. Une société parfaitement cohérente est une société sans désaccord — donc, si l'on y regarde, sans politique. Les utopies de la période comportent presque toutes une surveillance minutieuse, des règlements d'habillement, et une manière expéditive de traiter ceux qui ne veulent pas y vivre. Swift le verra, et le Gulliver de 1726, étudié dans la section Textes et exercices, tirera de l'utopie son revers : un peuple de chevaux parfaitement raisonnables, parfaitement vertueux, et parfaitement incapables de comprendre qu'on puisse être autre chose.
L'Âge classique instruit contre l'imagination trois griefs sérieux : elle ne prouve rien, elle l'emporte sur la raison dans la vie ordinaire, elle se communique d'un esprit à l'autre. Le même âge en fait trois usages indispensables : l'hypothèse, qui suppose pour isoler ; la fiction, qui permet de formuler ce qu'un énoncé direct ne pourrait pas dire ; l'invention, qui conçoit avant de faire. Le partage ne passe donc pas entre les bons et les mauvais esprits, mais entre deux emplois : imaginer en sachant qu'on imagine, ou prendre son image pour la chose. L'Encyclopédie tranche à sa manière en donnant à l'imagination un tiers de l'arbre des connaissances.
7.7 Repères
7.7.1 Chronologie
- v. 1425 — Brunelleschi : l'expérience du baptistère de Florence, première démonstration de la perspective.
- v. 1427 — Masaccio, La Trinité, à Santa Maria Novella.
- 1435-1436 — Alberti, De pictura, puis Della pittura : le premier manuel de perspective.
- v. 1450-1455 — Gutenberg : l'imprimerie à caractères mobiles.
- 1507 — La carte de Waldseemüller nomme America.
- 1516 — Thomas More, L'Utopie.
- 1525 et 1528 — Dürer, Instruction sur la mesure, puis Les Quatre Livres des proportions humaines.
- 1533 — Holbein, Les Ambassadeurs : l'anamorphose du crâne.
- 1543 — Vésale, La Fabrique du corps humain : la planche gravée devient une preuve.
- 1551-1587 — Gessner, Histoire des animaux. 1573 — Ambroise Paré, Des monstres et prodiges.
- 1552 — Rabelais, Le Quart Livre : les paroles gelées.
- 1569 — Mercator publie sa projection. 1570 — Ortelius, Theatrum orbis terrarum. 1595 — l'Atlas de Mercator, posthume, donne son nom au genre.
- 1588 — Montaigne, Essais, III, 6, « Des coches ».
- 1602-1623 — Campanella, La Cité du soleil. 1627 — Bacon, La Nouvelle Atlantide.
- 1637 — Descartes, Discours de la méthode ; la Dioptrique et les Météores l'accompagnent.
- 1657 et 1662 — Cyrano de Bergerac, États et empires de la Lune, puis du Soleil (posthumes).
- 1665 — Hooke, Micrographia. Années 1670 — Leeuwenhoek et les « animalcules ».
- 1670 — Publication des Pensées de Pascal. 1674-1678 — Malebranche, De la recherche de la vérité, livre II : l'imagination.
- 1674 — Boileau, Art poétique. 1687 — Perrault lit Le Siècle de Louis le Grand : la querelle des Anciens et des Modernes commence.
- 1688-1696 — La Bruyère, Les Caractères.
- 1719 — Defoe, Robinson Crusoé. 1726 — Swift, Les Voyages de Gulliver. 1725 — Marivaux, L'Île des esclaves.
- 1749-1804 — Buffon, Histoire naturelle ; 1753 — le Discours sur le style, à l'Académie.
- 1751 — D'Alembert, Discours préliminaire de l'Encyclopédie ; l'arbre des connaissances.
- 1759-1781 — Diderot, Les Salons. 1758 — De la poésie dramatique. 1773-1777 — Paradoxe sur le comédien.
- 1766 — Lessing, Laocoon.
- 1771 — L.-S. Mercier, L'An 2440 : la première utopie placée dans l'avenir. 1772 — dernier volume de planches de l'Encyclopédie.
7.7.2 Les notions du chapitre
- Convention : ensemble de règles admises permettant de traduire le monde dans un support. Une convention réussie devient invisible.
- Perspective linéaire : construction géométrique de la profondeur sur une surface plane, supposant un œil unique, immobile et placé en un point déterminé.
- Point de fuite, ligne d'horizon : le point où convergent les images des parallèles ; la ligne, à hauteur d'œil, où il se trouve.
- Anamorphose : image construite selon un point de vue autre que celui du reste du tableau, et qui ne devient lisible que de biais.
- Projection : procédé de report d'une sphère sur un plan. Aucune ne conserve à la fois les angles, les aires et les distances.
- Mimèsis, imitation : rapport de l'œuvre au monde. Distinguer l'imitation de la nature et l'imitation des Anciens.
- Ekphrasis : description d'une œuvre d'art par un texte.
- Ut pictura poesis : formule d'Horace posant l'équivalence de la poésie et de la peinture, que Lessing rompt en 1766.
- Instant fécond : chez Lessing, le moment que le peintre doit choisir, parce qu'il laisse imaginer ce qui précède et ce qui suit.
- Caractère, portrait : formes brèves de la description d'homme ; le caractère décrit un type sous un nom d'emprunt.
- Histoire naturelle : description méthodique des vivants ; chez Buffon, elle refuse les classifications au profit des nuances.
- Encyclopédie : ouvrage qui prétend rassembler tout le savoir. Trois ordres y coexistent — l'alphabet, l'arbre, le renvoi.
- Imagination : faculté de se représenter ce qui n'est pas présent. Accusée de ne rien prouver, de l'emporter sur la raison et de se communiquer ; employée comme hypothèse, comme fiction et comme invention.
- Utopie : description détaillée d'une société qui n'existe pas, faite pour juger celle qui existe. Clôture, cohérence, détail.
- Contre-utopie : même dispositif, employé pour montrer qu'une société parfaitement cohérente peut être invivable.
7.7.3 Œuvres et auteurs à savoir citer
- Leon Battista Alberti (1404-1472) : De la peinture.
- Albrecht Dürer (1471-1528) : Instruction sur la mesure, Les Quatre Livres des proportions humaines.
- Thomas More (1478-1535) : L'Utopie.
- Rabelais (v. 1483-1553) : Le Quart Livre.
- Gérard Mercator (1512-1594) et Abraham Ortelius (1527-1598) : la projection, et le premier atlas.
- Montaigne (1533-1592) : Essais, III, 6 « Des coches ».
- Francis Bacon (1561-1626) : La Nouvelle Atlantide, et la division des savoirs reprise par l'Encyclopédie.
- Robert Hooke (1635-1703) : Micrographia.
- Cyrano de Bergerac (1619-1655) : États et empires de la Lune.
- Pascal (1623-1662) : Pensées, le fragment sur l'imagination.
- Malebranche (1638-1715) : De la recherche de la vérité, livre II.
- Boileau (1636-1711) : Art poétique.
- La Bruyère (1645-1696) : Les Caractères.
- Jonathan Swift (1667-1745) : Les Voyages de Gulliver.
- Marivaux (1688-1763) : L'Île des esclaves.
- Buffon (1707-1788) : Histoire naturelle, Discours sur le style.
- D'Alembert (1717-1783) : Discours préliminaire de l'Encyclopédie.
- Diderot (1713-1784) : article « Encyclopédie », Les Salons, Paradoxe sur le comédien.
- Lessing (1729-1781) : Laocoon.
- L.-S. Mercier (1740-1814) : L'An 2440.
7.8 Textes et exercices
Les dix études qui suivent constituent le corpus du chapitre. Elles sont ordonnées chronologiquement, du manuel de perspective d'Alberti au Laocoon de Lessing. Chacune donne le texte, sa situation, une analyse suivie et des exercices. Les textes latins, italiens, anglais et allemands sont donnés dans des traductions de service, les textes français du XVIe siècle en orthographe modernisée, selon la convention posée en tête de chapitre.
7.8.1 Texte 1 — Alberti : le tableau comme fenêtre
Situation. Alberti, humaniste, architecte et théoricien, écrit dix ans après l'expérience de Brunelleschi le premier traité qui donne la règle. Il vient d'exposer les éléments de géométrie nécessaires ; il en arrive à la manière de commencer un tableau.
« Je trace d'abord sur la surface à peindre un quadrilatère d'angles droits, aussi grand qu'il me plaît, et je le tiens pour une fenêtre ouverte par laquelle je regarde ce qui sera peint là. … Je dis que la peinture est une section de la pyramide visuelle, à une distance donnée, avec un centre donné et des lumières données, représentée par l'art avec des lignes et des couleurs sur une surface. »
Démonstration (Analyse)
Une définition qui commence par un geste. Alberti ne définit pas d'abord, il fait : je trace. La première personne et le présent donnent au traité l'allure d'un atelier, non d'une théorie. Cela n'est pas sans conséquence : la perspective est présentée comme une opération que n'importe qui peut refaire — c'est ce qui la distingue d'un secret de métier et lui donne son statut de science.
La fenêtre : une métaphore qui décide de tout. Comparer le cadre à une fenêtre ouverte accomplit trois choses en trois mots. Elle rend le tableau transparent : on ne regarde plus une surface peinte, on regarde à travers. Elle installe un dehors : ce qui est peint est censé exister au-delà du cadre, et continuer hors de lui. Elle assigne enfin au spectateur une place : on ne regarde pas par une fenêtre de n'importe où. Le tableau, avant Alberti, était une surface où l'on posait des figures ; il devient un morceau découpé dans un monde.
La seconde phrase, ou la définition savante. « Une section de la pyramide visuelle » : la formule suppose que la vision est une pyramide de rayons dont le sommet est l'œil et la base l'objet. Peindre, c'est couper cette pyramide par un plan et relever la coupe. La conséquence est considérable : la peinture devient une opération de géométrie, et le peintre un homme qui sait mesurer. C'est ainsi que la peinture quitte le rang des métiers manuels pour entrer parmi les arts libéraux — une promotion sociale obtenue par une définition.
Le prix payé. Ce qui est ainsi gagné en rigueur est perdu ailleurs. Une fenêtre suppose un mur, donc un œil unique et fixé ; elle suppose aussi que tout ce qui compte est visible depuis un seul endroit. Or l'expérience ordinaire de l'espace est faite de déplacements, de mémoire et de deux yeux. La perspective ne représente pas la vision : elle représente ce que verrait un observateur idéal que personne n'a jamais été.
La question philosophique. Une convention qui produit une illusion parfaite est-elle plus vraie qu'une convention qui ne la produit pas ? On serait tenté de répondre oui. Mais une image médiévale, qui fait la Vierge plus grande parce qu'elle est plus importante, dit quelque chose de vrai sur les rapports entre les êtres, et qu'aucun tableau en perspective ne peut plus dire. Chaque convention rend visible ce qu'une autre rend invisible : c'est la thèse du chapitre, et Alberti en fournit le premier cas.
Méthode : Exercices sur le texte 1
- Filez la métaphore de la fenêtre : que seraient le mur, le dehors, la vitre, le spectateur ? À quel endroit cesse-t-elle de fonctionner ?
- Comparez les deux phrases du texte : l'une est un geste, l'autre une définition. Que gagne un traité à commencer par le geste ?
- Écriture. Décrivez en dix lignes une salle familière comme si vous la voyiez par une fenêtre depuis un point fixe : interdiction de mentionner ce qui n'est pas visible de là.
- Discussion. « Une image est d'autant plus vraie qu'elle ressemble. » Discutez, en vous servant de l'exemple de l'image médiévale.
7.8.2 Texte 2 — Thomas More : les moutons qui dévorent les hommes
Situation. Le premier livre ne décrit pas l'île : il décrit l'Angleterre. Le voyageur Raphaël Hythlodée y explique pourquoi la peine de mort ne fait pas reculer le vol, et il remonte aux causes — notamment aux enclosures, par lesquelles des propriétaires ferment des terres communes pour y élever des moutons dont la laine se vend cher, chassant les paysans.
« Vos moutons, qui d'ordinaire sont si doux et se contentent de si peu, sont devenus, dit-on, si voraces et si indomptés qu'ils dévorent même les hommes, et qu'ils dévastent et dépeuplent les champs, les maisons, les villages. … Ainsi, pour qu'un seul homme insatiable … puisse enclore de quelques milliers d'arpents une seule enceinte, des cultivateurs sont chassés de chez eux. … Que peuvent-ils faire d'autre que voler, et être pendus dans les règles — ou bien mendier ? »
Démonstration (Analyse)
Une image qui accomplit un raisonnement. « Les moutons dévorent les hommes » n'est pas une exagération pittoresque : c'est une inversion réglée. L'animal domestique le plus paisible devient carnassier ; l'élevage, qui devrait nourrir, dépeuple. L'image dit en cinq mots ce qu'une analyse économique dirait en dix pages : que la production de laine, en occupant les terres, retire aux hommes leur subsistance. Et elle le dit d'une manière qui interdit d'objecter, puisqu'elle est manifestement une figure.
La chaîne des causes, qui est l'argument véritable. Le passage relie une politique — l'enclosure —, une conséquence sociale — des paysans sans terre —, un fait moral — le vol —, et une institution — la potence. Le raisonnement de Hythlodée est que punir le dernier terme sans toucher au premier est absurde. On voit ici pourquoi l'utopie de More commence par une description de l'Angleterre réelle : le second livre n'aurait aucune force si le premier n'avait pas établi que la société existante est, elle aussi, le produit de décisions.
« Pendus dans les règles ». L'ironie du groupe est la clé du ton : la légalité est mentionnée comme une circonstance aggravante. Le raffinement de la procédure fait ressortir la brutalité du résultat. C'est un procédé que la satire des Lumières reprendra constamment.
Ce que l'utopie fait de ce premier livre. Le second livre décrit une île où la propriété privée n'existe pas, où l'on travaille six heures, où l'or sert à faire des pots de chambre pour en dégoûter. Rien n'y est démontré : tout y est décrit. Mais l'effet est celui d'un argument, parce que la description détaillée d'une autre organisation fait passer la nôtre du rang de nécessité à celui de choix. Le rôle du premier livre est de rendre cette comparaison inévitable.
La question philosophique, et une réserve. L'utopie de More n'est pas un programme : l'auteur, personnage du livre, y objecte lui-même, et le nom du narrateur signifie à peu près « expert en balivernes ». Faut-il alors la prendre au sérieux ? Oui, mais pas comme un projet : comme un instrument de comparaison. Il faut ajouter une réserve, qu'on omet souvent : l'île d'Utopie a des esclaves — des condamnés et des prisonniers —, elle réglemente les déplacements et surveille les mœurs. Une société décrite comme parfaitement cohérente laisse toujours apercevoir, si on lit jusqu'au bout, le prix de sa cohérence.
Méthode : Exercices sur le texte 2
- Reconstituez la chaîne causale du passage, du premier terme au dernier. À quel endroit Hythlodée place-t-il la responsabilité, et pourquoi ?
- Étudiez la métaphore des moutons : qu'est-ce qui est inversé, et qu'est-ce que l'inversion permet de dire ?
- Cherchez les noms propres du livre — Utopie, Hythlodée, Amaurote, Anydre — et leur sens. Que signale un auteur qui donne à son île des noms qui veulent dire « nulle part » ?
- Essai. « Décrire une société qui n'existe pas, est-ce argumenter ? » Deux pages.
7.8.3 Texte 3 — Rabelais : décrire ce qui ne se voit pas
Situation. Pantagruel et ses compagnons naviguent en pleine mer lorsqu'ils entendent des voix, des cris et des bruits de bataille sans voir personne. Le pilote explique qu'ils sont à la limite de la mer glaciale, où s'est livré l'hiver précédent un grand combat : les paroles et les cris ont gelé en l'air, et ils dégèlent maintenant.
« Puis nous jeta sur le tillac pleines mains de paroles gelées, et semblaient dragée perlée de diverses couleurs. Nous y vîmes des mots de gueules, des mots de sinople, des mots d'azur, des mots de sable, des mots dorés. Lesquels, étant quelque peu échauffés entre nos mains, fondaient comme neiges, et les oyions réellement … »
Suite du texte. Les compagnons entendent alors, en les réchauffant, des mots de guerre : le hennissement des chevaux, le choc des armes, les cris des combattants. Panurge en veut garder ; Pantagruel répond que c'est folie de faire réserve de ce dont on n'a jamais faute, et qui est toujours à la main.
Démonstration (Analyse)
Une description qui traite un mot comme une chose. L'invention du passage tient dans une décision : et si les paroles étaient des objets ? Rabelais en tire aussitôt toutes les conséquences physiques, et il les tire sérieusement : un objet a une couleur, une température, un état — solide, puis fondu. Les mots gèlent en hiver, se conservent, dégèlent au printemps ; on peut les prendre à pleines mains, en garder, en donner.
Les couleurs sont un vocabulaire technique. « Gueules, sinople, azur, sable » sont les noms héraldiques du rouge, du vert, du bleu et du noir. Le détail n'est pas un ornement : il donne à la fiction la précision d'un inventaire, et c'est précisément cette précision qui la rend croyable l'espace d'une lecture. On tient là un procédé qu'utiliseront tous les récits de voyage imaginaires, de Cyrano à Swift : le détail technique authentifie l'impossible.
Une allégorie qui reste ouverte. Que signifient ces paroles gelées ? On peut y lire l'écriture, qui conserve la parole et la rend au lecteur bien après ; on peut y lire la mémoire ; on peut y lire la guerre, dont les cris survivent à ceux qui les ont poussés — l'épisode évoque une bataille de l'hiver précédent, et le dégel fait revenir des bruits de massacre. Le texte n'impose aucune de ces lectures. C'est un trait de la fiction bien conduite : elle vaut plus que sa clé, et un épisode dont on aurait donné le sens n'aurait plus de sens.
La réponse de Pantagruel. Refuser d'en garder est une leçon sur la parole : ce qui est toujours disponible ne se thésaurise pas. La remarque prend un relief particulier dans un siècle qui vient d'inventer le moyen de conserver mécaniquement les paroles — l'imprimerie. Rabelais, imprimé et lu partout, fait dire à son géant qu'il est vain de mettre des mots en réserve.
La question philosophique. Le passage donne à sentir ce que le chapitre énonce par ailleurs : le langage a une matière. Il faut du temps, du souffle, un support. Un mot n'est pas un pur sens, et c'est pourquoi Lessing pourra fonder une poétique sur la nature des signes. En rendant la matière du langage visible et palpable — colorée, froide, fondante —, Rabelais fait de la fiction ce que fera plus tard la théorie.
Méthode : Exercices sur le texte 3
- Relevez tout ce qui, dans le passage, traite les mots comme des objets : verbes, adjectifs, mesures. Que produit cette cohérence ?
- Proposez trois interprétations de l'allégorie, puis dites laquelle vous paraît la plus faible et pourquoi.
- Écriture d'invention. Inventez un phénomène impossible et décrivez-le en dix lignes avec un vocabulaire strictement technique.
- Discussion. « Une fiction dont on donne la clé perd sa force. » Vrai, faux, à préciser ?
7.8.4 Texte 4 — Montaigne : décrire ce qui a été détruit
Situation. Le chapitre est parti des voitures et de la magnificence des princes ; il en est venu aux Amériques et au bilan de la conquête, étudié au chapitre précédent. Montaigne termine ce développement en décrivant ce que les vaincus avaient bâti.
« Quant à la pompe et magnificence, par où je suis entré en ce propos, ni Grèce, ni Rome, ni Égypte ne peut, soit en utilité, ou difficulté, ou noblesse, comparer aucun de ses ouvrages au chemin qui se voit au Pérou, dressé par les rois du pays, depuis la ville de Quito jusques à celle de Cusco. »
Suite du texte. Montaigne décrit ensuite la route : sa longueur — trois cents lieues —, sa largeur régulière, son pavage, les murs qui la bordent, les ruisseaux courant le long, les arbres plantés. Il ajoute que les conquérants, quand ils prirent le roi du Pérou, brûlèrent la matière de sa rançon plutôt que de la laisser servir.
Démonstration (Analyse)
Une description qui est un plaidoyer. Montaigne ne dit pas que les Incas valaient les Romains : il le fait dire à la description. Il choisit un objet — une route —, c'est-à-dire ce qu'aucun Européen ne pouvait tenir pour barbare, et il l'oppose aux monuments dont l'Europe tirait sa fierté. La comparaison est menée sur trois critères — l'utilité, la difficulté, la noblesse — dont deux sont techniques et vérifiables. Le lecteur ne peut donc pas récuser le jugement comme un enthousiasme : il est sommé de comparer.
L'ordre des notations. La description procède du général au particulier, et du fonctionnel à l'agrément : d'abord la longueur, puis la largeur, puis le pavage, puis les murs, puis l'eau et les arbres. Cet ordre n'est pas neutre. Il fait apparaître, degré par degré, non une prouesse mais une civilisation, car planter des arbres le long d'une route est un soin qui ne sert à rien qu'au voyageur. C'est le dernier détail qui emporte l'affaire, et il est placé en dernier.
Décrire ce qui n'existe plus. Ce texte est le contre-exemple exact du texte de Colomb étudié au chapitre précédent. Colomb décrivait un peuple par ce qui lui manquait ; Montaigne décrit par ce que les vaincus avaient. Or il décrit à distance, sur des relations imprimées, une chose qu'il n'a pas vue et qui, pour une part, n'existe déjà plus. La description devient ici un acte de conservation : elle maintient dans le livre ce que la conquête a détruit sur le terrain. On mesure ce que le mot représenter veut dire lorsqu'il n'y a plus rien à voir.
Le détail de la rançon. Il vaut par sa nudité : on brûle plutôt que de laisser servir. Montaigne le rapporte sans commentaire, et l'absence de commentaire est l'effet recherché — c'est le procédé qu'emploiera Voltaire devant l'esclave de Surinam. Un fait suffisamment monstrueux se passe d'indignation ; l'indignation, ajoutée, permettrait au lecteur de se décharger sur elle.
La question philosophique. Une description peut-elle réparer ? Non, évidemment, et il serait indécent de le prétendre. Mais elle fait deux choses que rien d'autre ne fait : elle interdit l'oubli et elle prive le vainqueur du récit. Toute l'entreprise des Essais sur ce point tient dans un déplacement de mots : ce que la relation de conquête appelait des sauvages, la description appelle des ingénieurs.
Méthode : Exercices sur le texte 4
- Relevez les trois critères de comparaison annoncés. Lesquels sont vérifiables ? Que gagne l'argument à en mêler de vérifiables et de non vérifiables ?
- Étudiez l'ordre des notations dans la description de la route. Réécrivez-la dans l'ordre inverse : que devient l'effet ?
- Comparez cette description à celle du journal de Colomb étudiée au chapitre précédent. Quel est, dans chacune, le point de vue de celui qui décrit ?
- Oral. Trois minutes : décrire, est-ce une manière de défendre ?
7.8.5 Texte 5 — Pascal : l'imagination, maîtresse d'erreur
Situation. Pascal consacre un long fragment aux « puissances trompeuses » qui gouvernent l'homme. Celui-ci porte sur l'imagination, prise non comme une rêverie mais comme la faculté qui décide, en fait, de ce que nous croyons et de ce que nous respectons.
« C'est cette partie dominante dans l'homme, cette maîtresse d'erreur et de fausseté, et d'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours ; car elle serait règle infaillible de vérité, si elle l'était infaillible du mensonge. »
« Le plus grand philosophe du monde, sur une planche plus large qu'il ne faut, s'il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. »
Suite du fragment. Pascal donne d'autres preuves : un prédicateur enroué et mal rasé n'emportera pas la conviction, quoi qu'il dise ; les magistrats connaissent si bien ce ressort qu'ils se revêtent de robes rouges et d'hermines ; et c'est cette même faculté qui dispense la réputation et le respect aux personnes, aux ouvrages et aux lois.
Démonstration (Analyse)
Une accusation retournée en logique. La première phrase paraît d'abord une injure — maîtresse d'erreur et de fausseté — et se retourne aussitôt en argument. D'autant plus fourbe qu'elle ne l'est pas toujours : si l'imagination trompait constamment, il suffirait de la contredire pour atteindre le vrai ; c'est parce qu'elle a souvent raison qu'elle est indétectable. Le raisonnement est exactement celui qu'on tient sur un témoin qui ment parfois : un menteur régulier est une source d'information fiable, un menteur intermittent ne l'est pas.
La planche : une expérience, pas une image. Pascal ne fait pas une comparaison, il décrit un dispositif que le lecteur peut se figurer et dont il connaît déjà la réponse. Le plus grand philosophe du monde est choisi exprès : si l'exemple valait pour un homme ordinaire, on dirait qu'il manque de raison. La démonstration porte parce qu'elle vise le cas le plus favorable à l'adversaire. C'est une règle d'argumentation que l'on ne soulignera jamais assez : on n'établit rien en réfutant le cas facile.
Les robes rouges, ou la thèse politique. L'exemple des magistrats fait passer l'analyse de la psychologie à l'institution. Le pouvoir ne repose pas seulement sur la force ni sur la justice : il repose sur des signes, et ceux qui l'exercent le savent. On tient là une thèse dont ce chapitre a besoin : la représentation n'est pas une image du pouvoir, elle en est une condition. La robe n'illustre pas l'autorité du juge : elle la produit.
Ce que Pascal ne dit pas. Il ne dit pas qu'il faudrait supprimer ces signes. Il montre au contraire que l'homme ne peut pas s'en passer, et ailleurs il en tire une conclusion politique conservatrice : puisque la justice est difficile à établir et la force facile à reconnaître, on a fait que ce qui est fort soit tenu pour juste. On peut discuter cette conclusion sans rien retirer à l'analyse.
La question philosophique. Si l'imagination l'emporte en fait sur la raison, que devient le projet de fonder la connaissance sur des certitudes ? Deux réponses coexistent dans la période. Celle de Descartes : isoler la raison, se défier des images, ne rien admettre que de clair. Celle de Pascal : constater que cette séparation est impossible dans la vie, et en tenir compte — ce qui conduit non à mépriser la rhétorique, mais à comprendre pourquoi elle est nécessaire. Ce chapitre penche vers la seconde, non par goût du paradoxe, mais parce que la première ne rend pas compte des faits qu'elle prétend écarter.
Méthode : Exercices sur le texte 5
- Reconstituez l'argument de la première phrase sous forme d'implications. Pourquoi l'intermittence rend-elle l'imagination plus dangereuse qu'une erreur constante ?
- Pourquoi Pascal choisit-il « le plus grand philosophe du monde » ? Récrivez l'exemple avec un homme ordinaire : que perd la preuve ?
- Cherchez trois signes contemporains dont la fonction est la même que celle des robes rouges. Décrivez précisément ce que chacun produit.
- Essai. « Peut-on se défier de son imagination ? » Deux pages.
7.8.6 Texte 6 — Cyrano de Bergerac : le voyageur exposé
Situation. Le narrateur, parti de la Terre par des moyens qu'il détaille avec un grand sérieux technique, atterrit dans la Lune. Il y trouve un monde peuplé d'êtres qui marchent à quatre pattes, tiennent la station debout pour une infirmité, et considèrent le nouveau venu comme un animal.
Ce que raconte le texte. Le voyageur est examiné, mesuré, promené. On discute doctement de savoir ce qu'il est : les uns le tiennent pour une bête, les autres pour une espèce d'oiseau sans plumes ; on le montre en public contre argent ; on l'installe dans une cage, où on lui apprend à répéter des mots comme on apprend à parler à un perroquet. Lorsqu'il proteste qu'il est un homme et que son pays est habité par des créatures semblables à lui, ses gardiens y voient la preuve de sa sottise, puisque marcher sur deux pieds est chez eux le signe d'une nature inférieure. La question est portée devant une assemblée savante, qui délibère.
Démonstration (Analyse)
Le dispositif : une inversion complète, non partielle. La plupart des fictions de voyage inversent un usage — la politesse, la religion, le mariage. Cyrano inverse le critère : ce qui définit l'humanité, la station droite, devient chez les Séléniens la marque de la bête. Rien ne reste donc au voyageur pour faire valoir sa qualité d'homme, puisque le trait qu'il invoquerait est précisément celui qui le condamne. C'est la seule manière d'être équitable dans une inversion : ne pas laisser au visiteur d'argument de secours.
La cage, le montreur, le perroquet. Ces trois motifs ne sont pas des inventions gratuites : ce sont, exactement, les traitements que l'Europe du XVIe et du XVIIe siècle a réservés à des hommes ramenés d'Amérique et d'Afrique — exhibés, examinés, entretenus comme des curiosités, sommés de prouver qu'ils parlaient. Le lecteur de 1657 était en mesure de faire le rapprochement. La fiction ne dénonce rien explicitement : elle se contente de mettre le lecteur à la place de celui qu'on expose.
Une question qui ne peut plus se trancher par le regard. Le nœud du texte est un problème de représentation au sens strict : les Séléniens ont d'eux-mêmes une image, et ils y mesurent tout ce qu'ils rencontrent. Aucune observation ne peut les détromper, car toute observation est déjà lue dans leur cadre. C'est ce que ce chapitre appelle une convention devenue invisible, et Cyrano en donne la démonstration la plus économique : il suffit d'en inventer une autre pour la rendre visible.
Le rire, et sa fonction. Le récit est comique, et il l'est délibérément. Le comique protège l'auteur — Cyrano écrit des choses, sur la religion et sur l'âme, qui menaient au bûcher —, et il fait autre chose : il suspend l'indignation. Un lecteur qui rit n'est pas sur ses gardes, et il accepte de suivre un raisonnement qu'il aurait refusé s'il l'avait vu venir.
La question philosophique. Elle prolonge exactement celle de la controverse de Valladolid : à quoi reconnaît-on un homme ? Cyrano montre que toutes les réponses par un signe extérieur — la station, la parole, le vêtement, l'usage du feu — sont réversibles, puisqu'un autre peuple peut avoir choisi un autre signe. Le chapitre suivant, consacré à l'homme et à l'animal, hérite entièrement de cette difficulté : la frontière que Descartes tracera par le langage, Cyrano l'a d'avance rendue suspecte en montrant qu'un être qui parle peut passer pour un perroquet aux yeux de qui a décidé qu'il n'est pas de son espèce.
Méthode : Exercices sur le texte 6
- Relevez les critères par lesquels les Séléniens jugent le voyageur. En existe-t-il un seul qu'il puisse retourner à son avantage ?
- Comparez ce dispositif à celui des Lettres persanes étudié au chapitre précédent : où se situe la différence de radicalité ?
- Écriture d'invention. Rédigez, en une page, le procès-verbal de l'assemblée savante délibérant sur la nature du visiteur, avec deux rapporteurs de conclusions opposées.
- Discussion. « On ne peut prouver son humanité qu'à qui la reconnaît déjà. » Discutez.
7.8.7 Texte 7 — La Bruyère : une notice d'histoire naturelle
Situation. La remarque est isolée, sans introduction ni conclusion, au milieu d'un chapitre qui rassemble des observations sur les hommes. Rien n'annonce ce dont il va être question.
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »
Démonstration (Analyse)
Une notice de naturaliste, jusqu'au dernier moment. Le texte imite le genre que ce chapitre vient d'étudier : « l'on voit certains animaux », puis l'habitat, la coloration, le comportement, le régime alimentaire, le refuge nocturne. C'est l'ordre exact d'une notice d'histoire naturelle, et le lecteur de 1688, qui a lu Gessner, s'installe sans méfiance dans ce protocole. Le procédé est la plus rigoureuse application de tout ce que nous avons dit : une forme de description porte à elle seule une thèse sur le statut de ce qu'elle décrit.
La phrase est une machine à retarder. Deux indices sont donnés avant la révélation, et ils sont donnés à contretemps : « comme une voix articulée » — le comme maintient l'animalité —, puis « ils montrent une face humaine » — l'apparence seulement. Vient enfin la chute : « et en effet ils sont des hommes ». Le mot en effet est le pivot ; il ne corrige pas ce qui précède, il le confirme comme une erreur qui était la nôtre. Le lecteur a passé quatre lignes à regarder des paysans comme des bêtes, et c'est le texte qui le lui apprend.
La seconde phrase, et le renversement moral. Le mouvement ne s'arrête pas à la révélation. La suite rétablit ces hommes dans une fonction sociale — ils nourrissent les autres — et conclut par une formule d'une ironie glacée : ils méritent ainsi de ne pas manquer du pain qu'ils ont semé. Ne pas manquer : la litote réduit la revendication au minimum absolu — non le confort, non la justice, simplement de ne pas manquer. En feignant de demander très peu, la phrase rend le refus indéfendable.
Ce que le texte ne fait pas. Il ne s'indigne pas, il n'accuse personne, il ne propose rien. La Bruyère n'est pas un réformateur, et il serait faux d'en faire l'annonciateur de 1789. Sa force est ailleurs : il oblige le lecteur à constater son propre regard. C'est une opération de représentation, pas un programme politique — et elle est peut-être plus durable.
La question philosophique. Le texte pose, à sa manière, la question qui traverse tout le semestre : qu'est-ce qui fait qu'on reconnaît un homme ? Ce n'est manifestement pas la ressemblance physique, puisqu'elle est là et qu'elle ne suffit pas. C'est la place qu'on lui assigne dans un inventaire. Le chapitre précédent a montré des Européens hésitant sur l'humanité de peuples lointains ; celui-ci montre la même hésitation à quelques lieues de Paris, et elle est produite par la seule manière de décrire.
Méthode : Exercices sur le texte 7
- Découpez la première phrase en étapes et nommez le genre qu'elle imite à chaque étape. À quel mot exact la description bascule-t-elle ?
- Récrivez le texte en annonçant dès le début qu'il s'agit de paysans. Que perd-on, et pourquoi ce que l'on perd est-il l'essentiel ?
- Étudiez la litote finale. Formulez la même idée sans litote et comparez l'effet sur un lecteur hostile.
- Essai. « Décrire quelqu'un comme un animal : procédé d'écriture, ou geste politique ? » Deux pages.
7.8.8 Texte 8 — Swift : un peuple qui n'a pas de mot pour mentir
Situation. Après Lilliput, Brobdingnag et Laputa, Gulliver aborde un pays gouverné par des chevaux doués de raison, les Houyhnhnms, qui y tiennent pour bêtes des créatures à figure humaine, sales et féroces, appelées Yahoos. Gulliver, qui ressemble aux secondes et parle comme les premiers, doit expliquer d'où il vient.
Ce que dit le texte. La langue des Houyhnhnms n'a pas de mot pour le mensonge ; pour désigner ce que Gulliver essaie de leur expliquer, ils doivent recourir à une périphrase et dire « la chose qui n'est pas ». Leur maître ne comprend pas l'usage de la parole : selon lui, elle sert à se faire comprendre et à recevoir des informations sur les faits ; si l'on dit ce qui n'est pas, celui qui écoute est plus mal informé qu'avant d'avoir écouté, de sorte que la parole aurait détruit sa propre fonction. Gulliver entreprend ensuite de décrire l'Europe : la guerre, ses causes, ses armes, le droit et les procès. Son interlocuteur conclut que les Yahoos de son pays, tout répugnants qu'ils soient, ne font au moins de mal qu'à proportion de leurs forces.
Démonstration (Analyse)
Une absence de mot qui vaut une théorie. Le procédé est d'une efficacité rare : au lieu d'argumenter contre le mensonge, Swift décrit une langue qui ne peut pas le nommer, et laisse le lecteur en tirer la conséquence. « La chose qui n'est pas » est une périphrase maladroite, et cette maladresse est tout l'argument : elle rend sensible que le mensonge n'est pas une possibilité naturelle du langage mais un usage particulier, qui suppose qu'on ait cessé de tenir la parole pour un instrument d'information.
Le raisonnement du maître, et sa portée. Il est formellement imparable : la parole sert à informer ; le mensonge désinforme ; donc le mensonge est une destruction de la parole par elle-même. Le lecteur du premier semestre reconnaîtra ici le fond du procès en sophistique. Swift le radicalise en le plaçant dans la bouche d'un être qui ne peut même pas concevoir la question — ce qui rend impossible toute défense.
Le renversement des espèces. Le dispositif reprend celui de Cyrano en le durcissant : Gulliver ressemble physiquement aux bêtes du pays et intellectuellement à ses maîtres. Il est donc littéralement inclassable, et le livre passe son temps à le faire osciller. La conclusion du roman est d'ailleurs terrible et souvent édulcorée : de retour en Angleterre, Gulliver ne supporte plus l'odeur de sa femme et de ses enfants, et préfère la compagnie de ses chevaux. Le personnage, à force de mépriser son espèce, est devenu ridicule et inhumain.
Une contre-utopie, pas une utopie. C'est le point que l'on manque le plus souvent. Les Houyhnhnms sont raisonnables, véridiques, tempérants — et ils sont invivables : sans affection particulière, sans art, sans deuil, sans curiosité, et ils délibèrent tranquillement de l'extermination des Yahoos. Swift ne propose pas leur société en modèle : il montre qu'une raison sans attachement est aussi effrayante qu'une passion sans raison. C'est la fonction propre de la contre-utopie, et elle exige du lecteur qu'il refuse les deux camps.
La question philosophique. Ce texte oblige à distinguer ce que la tradition confond souvent : la vérité et la véracité. Les Houyhnhnms ne disent jamais ce qui n'est pas, et cela ne les rend ni sages ni bons — cela les rend seulement incapables de fiction. Or ce chapitre entier a montré que la fiction est un instrument de connaissance. Un peuple qui ne peut pas dire « supposons que » ne peut ni faire une hypothèse, ni écrire une utopie, ni se mettre à la place d'un autre.
Méthode : Exercices sur le texte 8
- Reconstituez le raisonnement du maître houyhnhnm sur le mensonge. Quelle prémisse implicite contient-il sur la fonction du langage ?
- « La chose qui n'est pas » : que gagne Swift à faire dire le mensonge par une périphrase plutôt que par un mot ?
- Montrez, à partir de trois traits du texte, qu'il s'agit d'une contre-utopie et non d'une utopie.
- Argumentation. « Une société où l'on ne pourrait pas mentir serait-elle meilleure ? » Construisez les deux thèses.
7.8.9 Texte 9 — D'Alembert : le savoir comme mappemonde
Situation. Le premier volume de l'Encyclopédie s'ouvre sur un long discours où D'Alembert expose l'ordre des connaissances et justifie la double organisation de l'ouvrage : alphabétique pour les articles, raisonnée pour l'arbre placé en tête.
Ce que dit le texte. D'Alembert compare l'ordre encyclopédique à « une espèce de mappemonde » : elle doit montrer les principaux pays du savoir, leur position les uns par rapport aux autres, leur dépendance mutuelle et le chemin qui mène de l'un à l'autre. Il ajoute qu'une telle carte peut être dressée de plusieurs manières, selon le point de vue qu'on adopte, et qu'il y a donc autant de systèmes possibles du savoir humain que de mappemondes de projections différentes ; il compare le philosophe qui embrasse l'ensemble à un observateur placé sur une hauteur d'où il découvre à la fois le pays et ses routes.
Démonstration (Analyse)
Une métaphore qui n'est pas décorative. La comparaison du savoir avec une carte fait cinq choses à la fois. Elle suppose que les connaissances ont des positions relatives, donc que leur ordre n'est pas arbitraire. Elle suppose des chemins : on va d'une science à l'autre, et ce trajet est lui-même une connaissance. Elle suppose un point de vue élevé, donc un observateur qui n'est dans aucune science en particulier — le philosophe. Elle suppose une échelle, donc des choix de ce qu'on montre. Elle suppose enfin, et c'est le plus important, une projection, c'est-à-dire une déformation choisie.
Le point où la métaphore devient un aveu. D'Alembert admet que l'on peut dresser plusieurs cartes du savoir, selon le point de vue adopté : la sienne est fondée sur les trois facultés de l'esprit, une autre pourrait partir des objets, une troisième de l'histoire. C'est exactement ce que ce chapitre a établi de la cartographie : il n'existe pas de projection neutre, et le choix se fait selon l'usage. L'Encyclopédie ne prétend donc pas donner l'ordre du savoir : elle donne un ordre, et le déclare.
Ce que l'alphabet fait, et ce que l'arbre répare. L'ordre alphabétique est le degré zéro de la carte : il permet de trouver et détruit toute relation. L'arbre rétablit les rapports, mais fige une hiérarchie. Le renvoi, troisième ordre, est la solution ingénieuse : il fabrique des chemins transversaux que ni l'alphabet ni l'arbre n'autorisaient. On peut donc décrire l'Encyclopédie comme un ouvrage qui donne trois cartes du même territoire et laisse au lecteur le soin de les superposer.
La place de l'imagination, à ne pas manquer. Dans cet arbre, la poésie relève de l'imagination, à égalité avec l'histoire, qui relève de la mémoire, et la philosophie, qui relève de la raison. Une entreprise qui incarne l'esprit des Lumières place donc l'imagination parmi les sources du savoir, et non parmi ses obstacles. Il faut tenir ce fait à côté du fragment de Pascal étudié plus haut : les deux textes ne se contredisent pas, ils parlent de deux usages.
La question philosophique. Un savoir total est-il représentable ? La métaphore de la carte contient sa propre réponse : une carte à l'échelle un serait inutilisable, donc toute représentation du savoir est nécessairement une réduction, et le choix de ce que l'on réduit est déjà une philosophie. On retrouve, sur l'objet le plus abstrait qui soit, la thèse posée devant le tableau d'Alberti et devant la projection de Mercator.
Méthode : Exercices sur le texte 9
- Filez la comparaison du savoir avec une carte : que seraient l'échelle, la légende, les blancs, les frontières ?
- Comparez les trois ordres de l'Encyclopédie — alphabet, arbre, renvoi. Quel type de connaissance chacun rend-il possible et impossible ?
- Dressez l'arbre des matières que vous étudiez cette année selon deux principes différents. Que change le second classement ?
- Oral. Trois minutes : peut-on organiser le savoir sans le hiérarchiser ?
7.8.10 Texte 10 — Lessing : ce que la peinture peut, ce que le poème peut
Situation. Lessing part d'une comparaison entre le groupe sculpté antique du Laocoon, où le prêtre étreint par les serpents ouvre à peine la bouche, et le passage de l'Énéide où Virgile lui fait pousser des cris épouvantables. Il refuse d'expliquer la différence par la pudeur des Grecs et cherche une raison tirée de la nature des arts.
« Si la peinture, pour imiter, emploie des moyens ou des signes tout autres que ceux de la poésie — à savoir des figures et des couleurs dans l'espace, tandis que celle-ci emploie des sons articulés dans le temps —, et si les signes doivent avoir un rapport commode avec ce qu'ils signifient, alors des signes juxtaposés ne peuvent exprimer que des objets juxtaposés, et des signes successifs que des objets successifs. … Le peintre ne peut jamais employer qu'un seul instant de l'action, et doit donc choisir le plus fécond, celui qui laisse le plus de champ à l'imagination. »
Démonstration (Analyse)
Un raisonnement en trois pas, et un seul. Le texte est une démonstration, et il faut savoir la suivre. Premier pas : les deux arts emploient des signes de nature différente — étendus dans l'espace, ou déployés dans le temps. Deuxième pas : un signe doit convenir à ce qu'il signifie. Conclusion : la peinture convient aux corps, la poésie aux actions. Tout le traité en découle. C'est un modèle de ce qu'un cours d'humanités appelle un argument : on ne peut le refuser sans refuser l'une des deux prémisses, et l'on voit exactement laquelle on refuse.
L'instant fécond. La conséquence pratique est célèbre et elle est subtile. Puisque le peintre n'a qu'un instant, il ne doit pas choisir le sommet — un cri, une explosion, un coup —, car un sommet ne laisse rien à imaginer, et l'image, qui dure, devient vite insupportable. Il doit choisir l'instant qui précède ou qui suit, celui d'où l'esprit peut remonter et descendre. C'est une théorie de l'image fondée sur ce qu'elle laisse faire au spectateur, et non sur ce qu'elle montre.
Le retournement du ut pictura poesis. Pendant deux siècles, on avait loué un poème parce qu'il faisait voir, et un tableau parce qu'il racontait. Lessing démonte cette équivalence et donne, par la même occasion, la raison des réussites d'Homère analysées plus haut : ne pas décrire le bouclier mais sa fabrication, ne pas décrire Hélène mais l'effet qu'elle produit sur les vieillards. Homère, dit-il, ne peint pas — il fait agir.
L'objection, qu'il faut poser. La distinction est trop nette. Un tableau se regarde dans le temps, puisque l'œil parcourt ; une description construit un espace mental. Les arts du XXe siècle — bande dessinée, photographie de série, cinéma — occuperont précisément la zone que Lessing déclare interdite. Sa doctrine est donc datée. Sa méthode, elle, ne l'est pas : fonder l'analyse d'un art sur la matière de ses signes reste la manière la plus sûre de comprendre ce qu'il peut.
La question philosophique. Ce texte referme le chapitre parce qu'il en énonce le principe. Chaque support impose des contraintes, et ces contraintes ne sont pas des défauts : elles sont ce qui rend possible tout ce que le support permet. La perspective ne pouvait montrer qu'un point de vue, et c'est pourquoi elle a donné la profondeur. La carte devait sacrifier quelque chose, et c'est pourquoi elle a permis de naviguer. La description devait ordonner dans le temps, et c'est pourquoi elle peut faire attendre. On ne choisit jamais entre représenter fidèlement et représenter partiellement : on choisit ce qu'on sacrifie.
Méthode : Exercices sur le texte 10
- Reconstituez la démonstration en prémisses et conclusion. Laquelle des deux prémisses vous paraît la plus contestable ?
- Choisissez une scène connue et dites quel serait, pour un peintre, l'instant le plus fécond. Justifiez par ce qu'il laisse imaginer.
- Cherchez, dans un texte du chapitre, un passage qui « fait agir » au lieu de décrire. Analysez le procédé.
- Essai. « Chaque art ne peut-il représenter que ce que sa matière lui permet ? » Deux pages, avec un exemple pris dans un art que Lessing ne connaissait pas.
7.8.11 Travaux d'ensemble
Méthode : Sujets d'essai
- Une représentation peut-elle être fidèle ?
- L'imagination est-elle un obstacle à la connaissance ?
- Décrire, est-ce déjà juger ?
- À quoi sert de décrire une société qui n'existe pas ?
- Une image en apprend-elle plus qu'un texte ?
Méthode : Travaux oraux et travaux d'écriture
- L'épreuve de la description (par deux). L'un décrit oralement une image que l'autre ne voit pas ; l'autre la dessine. On compare, puis on recommence en s'interdisant les mots de position — devant, à gauche, en haut. La classe nomme ce qui a été perdu.
- L'ekphrasis (écrit, une page). Choisissez un tableau du domaine public antérieur à 1800 et décrivez-le de deux manières : d'abord en le racontant comme une action, ensuite en vous y promenant. Comparez les deux effets.
- Le projet d'utopie (par groupes, exposé de dix minutes). Décrivez une société imaginaire en trois points concrets — le travail, le logement, la justice. La classe cherche ensuite le prix de la cohérence : qu'y arrive-t-il à celui qui n'en veut pas ?
- Explication à deux voix (par deux, dix minutes). L'un présente un texte du chapitre comme œuvre de langue, l'autre comme thèse ; puis chacun pose à l'autre la question que son approche lui suggère.
7.9 Bilan
Nous sommes partis de trois verbes, en nous demandant s'ils désignaient trois opérations ou trois moments d'une seule. La réponse est venue par un détour : ils ont en commun de reposer sur une convention, c'est-à-dire sur un ensemble de règles qui décident de ce qui sera montré et de ce qui sera perdu. La perspective sacrifie la mobilité du regard et gagne la profondeur. La projection sacrifie les surfaces et gagne le cap. La description sacrifie la simultanéité et gagne la durée, donc l'attente et la révélation. L'utopie sacrifie la vraisemblance et gagne le pouvoir de rendre contingent ce qui paraissait nécessaire.
De là une conclusion qui n'a rien de sceptique. Une représentation ne se juge pas à sa fidélité, puisque aucune n'est fidèle. Elle se juge à trois choses : si elle avoue sa convention, si cette convention convient à l'usage qu'on en fait, et si elle laisse au lecteur ou au spectateur de quoi la contester. C'est le critère que Holbein applique en peignant deux perspectives dans le même tableau, que D'Alembert applique en avouant qu'on pourrait dresser une autre carte du savoir, et que Diderot applique en s'interrompant pour dire qu'une chose ne se décrit pas.
1. Décrire est successif, figurer est simultané, imaginer est antérieur aux deux. Chacun de ces trois verbes suppose un choix — un ordre, un instant, une hypothèse — et ce choix est le lieu de l'interprétation.
2. La perspective linéaire est une construction, non un relevé : elle suppose un œil unique, immobile, placé au point d'où le tableau a été calculé. Sa réussite tient à ce qu'on a cessé de la voir comme une convention. L'anamorphose est la preuve qu'elle en est une.
3. Aucune projection cartographique ne conserve à la fois les angles, les aires et les distances : c'est un théorème. Une carte exprime donc un usage, et se lit en demandant ce qu'elle a accepté de perdre.
4. L'imprimé rend l'image reproductible à l'identique, et c'est cela qui permet de fonder un savoir sur une figure : Vésale, Hooke, les planches de l'Encyclopédie. Un inventaire n'est jamais neutre : décider ce qui mérite une notice, c'est décider ce qui existe.
5. Lessing fonde l'analyse des arts sur la matière de leurs signes : la peinture pour les corps, la poésie pour les actions ; d'où l'instant fécond, qui laisse à imaginer. La doctrine est datée, la méthode ne l'est pas.
6. L'imagination est accusée de ne rien prouver, de l'emporter sur la raison et de se communiquer ; elle est employée comme hypothèse, comme fiction et comme invention. L'Encyclopédie lui donne un tiers de l'arbre des connaissances. Le partage ne passe pas entre bons et mauvais esprits, mais entre imaginer en le sachant et prendre son image pour la chose.
7. L'utopie ne démontre rien et déplace la charge de la preuve : dès qu'une autre organisation a été décrite en détail, celle qui existe doit se justifier. La contre-utopie, chez Swift, en révèle le prix : une société parfaitement cohérente est une société sans désaccord.
Ce chapitre a montré que toute représentation trace une frontière entre ce qu'elle montre et ce qu'elle tait. Le chapitre suivant, L'homme et l'animal, prend la frontière la plus disputée de la période, et il la prend avec les instruments d'ici : une notice d'histoire naturelle décide de ce qui compte comme un être, une fable donne la parole à ce qui n'en a pas, et la thèse de l'animal-machine est d'abord une manière de décrire un chien. Nous avons vu chez La Bruyère une description transformer des paysans en bêtes ; nous verrons chez Descartes une description transformer des bêtes en horloges, et chez La Fontaine une fable les rendre à la parole.