Découverte du monde et pluralité des cultures
Cours complet · HLP (première), chapitre 6 · première, spécialité humanités, littérature et philosophie
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En 1562, à Rouen, le roi Charles IX, âgé de douze ans, fait entrer dans son logis trois hommes venus du Brésil. On les a amenés en France ; on les interroge par truchement, c'est-à-dire par interprète. Un gentilhomme périgourdin de vingt-neuf ans, Michel de Montaigne, assiste à l'entretien et en parlera vingt ans plus tard dans les Essais. Le roi les questionne ; puis on leur demande ce qu'ils ont trouvé le plus étrange en France. Ils répondent qu'ils trouvent étrange que tant d'hommes grands, forts et barbus obéissent à un enfant ; et qu'ils ont vu des hommes gorgés de toutes sortes de commodités pendant que d'autres mendiaient à leurs portes, décharnés de faim, et qu'ils s'étonnent que ces moitiés-là ne prennent pas les autres à la gorge ou ne mettent pas le feu à leurs maisons. Montaigne avoue avoir oublié la troisième réponse.
Douze ans plus tôt, en août 1550, dans le collège San Gregorio de Valladolid, quatorze juristes et théologiens désignés par Charles Quint se réunissent pour entendre deux hommes s'affronter sur une question que l'empereur a jugée assez grave pour suspendre les expéditions de conquête en attendant la réponse : la guerre menée contre les habitants des Indes occidentales est-elle juste ? D'un côté Juan Ginés de Sepúlveda, humaniste, traducteur d'Aristote, chapelain de l'empereur, qui n'a jamais traversé l'Atlantique. De l'autre Bartolomé de Las Casas, dominicain, ancien colon devenu évêque du Chiapas, qui y a passé quarante ans. La séance dure plusieurs jours ; Las Casas lit son mémoire pendant cinq. Aucun verdict ne sera rendu.
Ces deux scènes n'ont rien de commun sinon ceci : dans les deux, l'Europe se trouve pour la première fois obligée d'expliquer ce qu'elle fait à des gens qui ne partagent pas ses évidences — ou de se l'expliquer à elle-même. Ce chapitre porte sur ce moment et sur ses textes.
Problématique. La rencontre d'hommes dont les lois, les croyances et les mœurs sont entièrement autres oblige-t-elle à conclure que nos propres normes ne sont que des coutumes ? Et si elle y oblige, reste-t-il un point d'où l'on puisse juger — ou bien tout jugement porté sur autrui n'est-il que l'expression du lieu d'où l'on parle ?
Colomb, Sepúlveda et Las Casas ont écrit en espagnol et en latin ; le requerimiento est un texte castillan de chancellerie. Ils sont cités ici en français : sauf mention expresse d'un traducteur, les traductions données sont des traductions de service, faites au plus près du texte pour l'usage de la classe. Ce ne sont pas des traductions littéraires établies, et il ne faut donc pas les citer comme telles dans un devoir. Les auteurs de langue française — Léry, Montaigne, Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot — sont cités littéralement ; l'orthographe des textes du XVIe siècle est modernisée, ce qui est signalé à chaque fois. Les références renvoient aux divisions des œuvres, ce qui permet de retrouver le passage dans n'importe quelle édition.
Une précaution supplémentaire s'impose dans ce chapitre. Presque tous les textes que nous lirons ont été écrits par des Européens ; les sociétés dont ils parlent n'ont pas laissé, ou n'ont pas vu conserver, d'écrits comparables. Ce déséquilibre n'est pas une lacune de notre corpus : c'est un fait historique, et il fait partie de ce qu'il faut penser. Lire ces textes, c'est donc toujours lire deux choses à la fois : ce qu'ils disent des autres, et ce qu'ils disent de ceux qui les ont écrits.
6.1 Introduction : ce que la rencontre oblige à penser
6.1.1 Deux bouleversements, une seule crise
Le programme désigne, pour cette entrée, deux bouleversements qui marquent la période : la découverte de nouvelles terres et le changement des dimensions du monde, lié à la révolution astronomique et à l'invention des instruments d'optique. Il faut résister à la tentation de les traiter séparément, car ils produisent le même effet, et les contemporains l'ont vu.
Le premier ajoute des hommes. Entre 1492 et 1522 — trente ans —, l'Europe apprend qu'il existe un continent que ni l'Écriture ni les géographes anciens n'avaient mentionné, qu'il est peuplé de dizaines de millions de personnes, que certaines de ces sociétés ont des villes plus grandes que Séville, une écriture, des calendriers astronomiques et des empires. Le second ajoute des mondes. La lunette de Galilée montre en 1610 que la Lune a des reliefs et que Jupiter a des satellites ; le microscope de Hooke montre en 1665 qu'une goutte d'eau est peuplée ; Fontenelle raconte en 1686 à une marquise que les autres planètes sont probablement habitées, et il file explicitement la comparaison avec les peuples lointains.
Démonstration (Pourquoi ce sont les mêmes bouleversements)
Ils ont la même structure logique. Dans les deux cas, une totalité qu'on croyait close se révèle être une partie. On croyait connaître les terres habitées : il y en avait d'autres. On croyait que le monde était le monde : c'est un système parmi une infinité possible. Ce que l'on prenait pour l'ensemble était un échantillon, et l'on ne peut plus savoir de combien.
Ils produisent le même déplacement du regard. Si notre continent n'est qu'un continent, nos usages ne sont que des usages ; si notre monde n'est qu'un monde, notre place n'est plus une place d'honneur. Dans les deux cas, le mouvement s'achève par un retour sur soi : c'est nous qui devenons l'objet à décrire.
Ils se rejoignent dans un même genre littéraire. Le Micromégas de Voltaire (1752) est le point de jonction : un habitant d'une planète de Sirius, haut de trente-huit kilomètres, arrive sur Terre avec un compagnon de Saturne et décrit les hommes comme un voyageur décrirait des indigènes — leurs guerres, leurs prétentions, leur métaphysique. Le voyage interplanétaire est écrit exactement comme un récit de voyage maritime, et il produit exactement le même effet : nous voir de loin. C'est pourquoi le programme range dans le même répertoire les « fictions d'îles désertes » et les « voyages intersidéraux ».
Ils ont enfin la même conséquence métaphysique. Un monde ouvert, peuplé d'êtres innombrables et peut-être pensants, ne se laisse plus organiser autour de l'homme. Les systèmes qui se construisent au XVIIe siècle — celui de Descartes, celui de Spinoza, celui de Leibniz — ont tous à répondre à cette question : que reste-t-il de particulier à l'homme, si l'univers ne le vise pas ?
6.1.2 Une crise de conscience, et non un simple élargissement
Le programme emploie une expression forte : la violence des conquêtes lointaines, comme la cruauté des guerres de religion, a provoqué une crise de conscience et suscité un nouveau regard critique sur les sociétés européennes. Les deux termes comptent.
Crise : ce n'est pas la découverte de la diversité qui est nouvelle. Hérodote décrivait déjà des peuples aux coutumes inverses des grecques, et le Moyen Âge lisait Marco Polo. Ce qui est nouveau, c'est que la diversité s'accompagne cette fois d'une destruction dont l'Europe est l'auteur, et qu'elle est contemporaine des massacres que les Européens s'infligent entre eux au nom de la même religion. La Saint-Barthélemy a lieu en 1572 ; le premier livre de Montaigne paraît en 1580. Léry, protestant, a survécu au siège de Sancerre en 1573, où l'on a mangé des enfants morts, avant d'écrire son livre sur les mangeurs d'hommes du Brésil. Ces coïncidences ne sont pas des ornements du contexte : ce sont les prémisses des raisonnements que nous allons lire.
Regard critique sur les sociétés européennes : c'est là le fait décisif pour un cours de lettres et de philosophie. La rencontre ne produit pas seulement une littérature sur l'autre ; elle produit une littérature sur nous, dont l'autre est l'instrument. Presque tous les textes de ce chapitre parlent de l'Europe, et beaucoup ne parlent que d'elle.
La coutume est une manière de faire qu'un groupe tient pour aller de soi parce qu'il l'a reçue. Le mot culture, au sens où nous l'employons aujourd'hui — l'ensemble organisé des usages, des croyances, des techniques et des représentations propres à une société —, n'existe pas encore au XVIe siècle : il ne se fixera qu'au XIXe. Les auteurs que nous lirons disent mœurs, usages, police, façons de vivre. La nature, dans ce vocabulaire, désigne ce qui serait vrai de tout homme en tout lieu. Toute la difficulté du chapitre tient dans le tracé de la frontière entre les deux : ce que nous appelons naturel est souvent notre coutume, et ce que nous appelons coutume d'autrui est parfois sa nature.
Barbare vient du grec barbaros, qui désignait celui dont on n'entend pas la langue — le mot imite un bredouillement. Il ne signifie donc originellement ni cruel ni inférieur : il signifie qui ne parle pas comme nous, et la valeur péjorative lui est venue par usage. Sauvage vient du latin silvaticus, de la forêt, par opposition à ce qui est cultivé ou domestique. Les deux mots ont donc en commun de définir autrui par un manque, mesuré depuis chez nous. Montaigne joue précisément de cette étymologie : dire d'un fruit qu'il est sauvage, c'est dire qu'il a poussé sans nous.
Un même fait — la rencontre de sociétés entièrement autres — autorise deux conclusions opposées, et toute la période oscille entre elles. Ou bien la différence prouve l'infériorité : ce qui n'est pas comme nous est moins que nous, et l'on peut donc gouverner, convertir, asservir pour le bien de ceux qu'on soumet. Ou bien la différence prouve la relativité de nos normes : ce que nous appelions naturel n'était que notre coutume, et nous n'avons plus de titre à juger. La seconde conclusion paraît la plus généreuse ; mais si elle est vraie sans réserve, alors la condamnation de la conquête n'a plus de fondement non plus, puisqu'elle juge elle aussi. Toute la difficulté du chapitre est de tenir ensemble ces deux exigences : reconnaître que nos jugements viennent de quelque part, et pouvoir tout de même juger.
6.1.3 Lire à deux voix
Ce chapitre ne sépare pas l'étude littéraire et l'étude philosophique des textes. La raison est particulièrement claire ici. La thèse de Las Casas n'est pas séparable de la forme qu'il lui donne : son livre est une énumération, et c'est l'accumulation, non l'argument, qui produit l'insoutenable. La thèse de Montaigne n'est pas séparable de sa syntaxe : il écrit « nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous », et toute la position tient dans le balancement des deux eu égard. La thèse de Montesquieu n'est pas séparable de son dispositif : c'est parce qu'un Persan écrit à un autre Persan que le lecteur français se voit décrit.
Méthode : Expliquer un texte à deux voix
Six questions, alternativement littéraires et philosophiques ; elles ne se répondent pas dans l'ordre, mais aucune ne doit rester sans réponse. 1. Qui parle, à qui, où, quand ? 2. Comment est-ce écrit ? — phrases, rythme, images, répétitions ; on ne nomme un procédé que si l'on peut dire ce qu'il fait. 3. Qu'est-ce qui est affirmé ? — la thèse en une phrase. 4. Sur quoi cela repose-t-il ? — prémisses, autorités, observations ; chercher le pas qui n'est pas franchi devant nous. 5. Quel problème cela ouvre-t-il ? 6. Que puis-je en penser, et pourquoi ?
Méthode : Trois questions propres aux textes de la rencontre
À ces six s'ajoutent trois questions que ce chapitre impose. a. Qui a vu ? L'auteur a-t-il été sur place, ou compile-t-il ? A-t-il vu lui-même ce qu'il rapporte, l'a-t-il entendu dire, l'a-t-il lu ? Le mot des Anciens pour « avoir vu de ses yeux » est autopsie ; c'est la première chose à établir. b. Qui parle par la bouche de qui ? Y a-t-il eu un interprète, et qui était-il ? Les paroles indigènes rapportées sont-elles des citations, des résumés, ou des inventions ? c. À qui le texte s'adresse-t-il, et pour obtenir quoi ? Un mémoire remis à l'empereur, une relation destinée à la librairie et un chapitre d'essai n'ont pas les mêmes règles : Las Casas plaide, Léry se défend d'un rival, Montaigne ne demande rien à personne.
6.2 Les textes de la conquête
6.2.1 Une bibliothèque entièrement neuve
Le programme énumère les genres qui portent ces mutations : mémoires sur les conquêtes et les colonisations, récits de voyages, fictions d'îles désertes ou de voyages intersidéraux, introduction de l'exotisme dans l'art, mises en scène de la rencontre avec des représentants de cultures lointaines, traités sur les mœurs des peuples et sur l'histoire du genre humain, essais de critique sociale et politique. Cette liste décrit une bibliothèque qui n'existait pas en 1450 et qui est constituée en 1780. Elle a une condition matérielle : l'imprimerie. La Brève relation de Las Casas est traduite en français, en néerlandais, en anglais, en allemand, en latin, et illustrée de gravures qui feront plus pour sa réputation que son texte ; les Lettres persanes connaissent une dizaine d'éditions dans l'année de leur parution.
Il faut distinguer, à l'intérieur de cette bibliothèque, trois régimes de parole qui ne s'évaluent pas de la même manière.
- Le document d'action : journal de bord, lettre de relation adressée au souverain, acte juridique. Il est écrit pendant, par quelqu'un qui a un intérêt dans l'affaire, et souvent pour obtenir quelque chose — une charge, un titre, un pardon. Le journal de Colomb, les Lettres de Cortés et le requerimiento en relèvent.
- Le témoignage publié : la relation de voyage destinée au public. Elle est écrite après, souvent des années après, à partir de notes, de souvenirs et d'autres livres. Elle obéit à des attentes de lecture : on veut du merveilleux, des mœurs étranges, du danger. Thevet et Léry en relèvent.
- Le texte de réflexion : essai, dialogue, traité, fiction. Il ne prétend pas rapporter, il prétend penser, et il se sert des deux premiers comme de matériaux. Montaigne, Montesquieu, Rousseau et Diderot en relèvent — aucun des quatre n'a traversé l'Atlantique.
Démonstration (Une conséquence de méthode, et une objection)
On serait tenté de hiérarchiser : le document d'action serait le plus sûr, puisqu'il est le plus proche des faits, et l'essai le plus libre, puisqu'il en est le plus loin. C'est trop simple, pour deux raisons. D'abord, le document d'action est celui qui a le plus d'intérêt à mentir : Colomb doit justifier une dépense devant des souverains, Cortés doit faire pardonner une désobéissance. Ensuite, l'éloignement peut être une condition de lucidité : Montaigne, qui n'a rien vu, aperçoit ce que les témoins ne voient pas, parce qu'il n'a rien à défendre.
Mais l'objection inverse doit être tenue avec la même fermeté. Celui qui n'a rien vu peut faire dire n'importe quoi à ce qu'il n'a pas vu, et les sociétés dont on parle deviennent alors un matériau à penser plutôt que des sociétés. C'est le reproche le plus sérieux que l'on puisse adresser à toute la tradition du regard éloigné, de Montaigne à Diderot : elle se sert des autres pour parler de nous. Le fait qu'elle en parle avec sympathie n'annule pas le reproche ; il le rend seulement moins visible.
6.2.2 Colomb : un journal que nous n'avons pas
Le premier texte de la rencontre est le journal de bord du premier voyage de Christophe Colomb, tenu du 3 août 1492 au 15 mars 1493. Il est étudié dans la section Textes et exercices. Un fait doit être posé d'entrée, car il est exemplaire de tout le chapitre : ce journal est perdu. Le manuscrit original a disparu ; la copie remise aux souverains a disparu aussi. Ce que nous lisons est un abrégé rédigé par Bartolomé de Las Casas lui-même, qui résume à la troisième personne et cite entre guillemets les passages qu'il juge importants. Autrement dit, le texte fondateur de la rencontre nous parvient par la main de celui qui en deviendra le plus grand accusateur.
Démonstration (Ce que cette situation impose)
Une prudence. Chaque fois que l'on cite « Colomb », on cite en réalité un mélange de deux voix, dont l'une choisit ce que l'autre a dit. Le lecteur qui l'ignore prend un montage pour une source.
Un intérêt supérieur. Cette situation n'est pas une malchance : c'est le cas général. Presque tous les textes de ce chapitre nous parviennent transformés — traduits, abrégés, illustrés, remaniés d'une édition à l'autre. La question « par quelles mains ce texte a-t-il passé ? » est donc une question de méthode, non un détail d'érudition. Elle est exactement le geste que Lorenzo Valla avait inventé un demi-siècle plus tôt en démontrant la fausseté de la Donation de Constantin.
Et une leçon de composition. Ce que Las Casas choisit de citer littéralement dessine déjà sa thèse : il conserve les passages où Colomb décrit la douceur des habitants et l'aisance avec laquelle on les soumettrait. On peut construire une accusation entière en ne faisant que choisir des citations exactes — et c'est là un procédé de rhétorique dont il faut connaître la puissance, parce qu'il est encore le plus employé.
6.2.3 Le requerimiento : une parole qui vaut acte
En 1513, le juriste Juan López de Palacios Rubios rédige, pour la couronne de Castille, un texte destiné à être lu aux habitants des terres où l'on débarque. Il leur expose la création du monde, l'autorité du pape, la donation faite aux rois de Castille, et leur demande de reconnaître cette souveraineté et d'accepter la prédication. S'ils acceptent, on les recevra en paix. S'ils refusent, on leur fera la guerre, on les réduira en esclavage, et les morts et les dommages qui s'ensuivront seront de leur faute.
Ce texte, étudié dans la section Textes et exercices, était lu en castillan, souvent à l'aube, parfois depuis un navire, parfois devant un village vide, devant des gens qui ne comprenaient pas un mot de ce qui se disait. Un notaire attestait la lecture. Les contemporains eux-mêmes en ont mesuré l'absurdité : le chroniqueur Oviedo, qui l'a pratiqué, a raconté ne pas savoir s'il fallait en rire ou en pleurer.
Ce document est le point où les deux semestres du programme se touchent. Il est un pur objet de l'art de la parole : un discours réglé, avec un exorde qui remonte à la création du monde, une narration historique, une sommation et une péroraison qui rejette la faute sur l'auditoire. Mais il est prononcé dans des conditions qui suppriment tout ce qui fait un discours : l'auditoire ne comprend pas la langue, ne peut pas répondre, et parfois n'existe pas. Le requerimiento est donc une parole qui n'a pas besoin d'être entendue pour produire son effet : elle n'a besoin que d'être attestée. On mesure ici, en un seul document, la distance entre la persuasion, qui suppose un interlocuteur, et la formalité juridique, qui suppose seulement un témoin.
6.2.4 Las Casas et l'arithmétique de la destruction
Bartolomé de Las Casas (1484-1566) est arrivé aux Indes en 1502 comme colon ; il a possédé des Indiens en encomienda. En 1514, après avoir médité un verset et entendu, trois ans plus tôt, le sermon du dominicain Antonio de Montesinos qui demandait aux colons de quel droit ils faisaient la guerre à des gens innocents, il renonce à ses Indiens et consacre les cinquante-deux années qui lui restent à plaider leur cause. Il devient dominicain, puis évêque du Chiapas ; il traverse quatorze fois l'Atlantique ; il écrit une Histoire des Indes qu'il demande qu'on ne publie qu'après sa mort, et un opuscule qu'il fait imprimer en 1552 sans autorisation royale : la Brève relation de la destruction des Indes.
Trois régimes d'écriture coexistent : le document d'action, écrit pendant et pour obtenir quelque chose ; le témoignage publié, écrit après et pour être lu ; le texte de réflexion, écrit loin et pour penser. Aucun n'est intrinsèquement plus fiable, mais chacun se critique autrement. La question première n'est jamais « est-ce vrai ? » mais « qui a vu, qui a écrit, qui a transmis, et pour obtenir quoi ? » — et l'on n'a pas répondu à la seconde qu'on a déjà beaucoup avancé sur la première.
6.3 Valladolid, 1550-1551 : ce qui se discute
6.3.1 Le dispositif
Charles Quint, empereur et roi d'Espagne, convoque en 1550 une junte de quatorze théologiens et juristes et suspend, le temps du débat, les autorisations de nouvelles conquêtes. Les deux parties ne se répondent pas face à face : Sepúlveda expose sa position pendant trois heures, Las Casas lit ensuite un mémoire pendant cinq jours ; un théologien, Domingo de Soto, rédige un résumé des deux positions, auquel chacun réplique. La junte se réunit une seconde fois en 1551. Elle ne rend pas de verdict. Chacun des deux adversaires se déclarera vainqueur.
L'expression est commode mais elle est en partie rétrospective : les contemporains parlaient de la junte de Valladolid, et la célébrité de l'épisode doit beaucoup à sa reprise au XXe siècle, notamment par un roman et un film français de 1992 qui en ont fait un procès en règle avec plaidoiries et verdict. Il faut donc distinguer trois choses : le fait historique — une consultation savante sans conclusion ; les textes — le Democrates alter de Sepúlveda, jamais imprimé en Espagne de son vivant, et l'Apologie de Las Casas ; la légende — utile pour enseigner, dangereuse si on la prend pour l'événement.
6.3.2 Ce qui est réellement en question
Une erreur fréquente consiste à résumer le débat par la question : « les Indiens sont-ils des hommes ? » Ce n'est pas ce qui se discute, et il importe de le savoir, parce que la question réelle est plus difficile et plus actuelle. Le pape Paul III avait tranché en 1537, dans la bulle Sublimis Deus : les Indiens sont de véritables hommes, capables de recevoir la foi, et ils ne doivent pas être privés de leur liberté ni de leurs biens. Sepúlveda ne conteste pas ce point.
Ce qui se discute est donc autre chose : la guerre qu'on leur fait est-elle juste, et peut-on les gouverner par contrainte pour leur bien ? Autrement dit : être un homme suffit-il à avoir droit de se gouverner soi-même ? On reconnaît là une question qui n'a pas cessé d'être posée, et c'est pourquoi ce débat n'est pas un objet de curiosité historique.
6.3.3 Les quatre arguments de Sepúlveda
Juan Ginés de Sepúlveda (1490-1573), humaniste réputé, traducteur d'Aristote en latin, avance quatre causes qui rendraient la guerre juste. Elles sont étudiées sur le texte dans la section Textes et exercices ; les voici dans leur ordre.
- L'infériorité naturelle. Sepúlveda s'appuie sur le premier livre des Politiques d'Aristote, où il est dit que certains hommes sont esclaves par nature, ceux qui ont assez de raison pour comprendre un ordre mais pas assez pour se conduire. Il en conclut que les Indiens doivent être soumis à des hommes plus parfaits, et que cette soumission leur est bonne.
- Les crimes contre la loi naturelle. Les sacrifices humains et l'anthropophagie sont, dit-il, des crimes contre la nature, et non contre une coutume particulière : à ce titre, ils autorisent une intervention.
- Le secours dû aux innocents. Puisque des victimes sont mises à mort, on a le devoir de les sauver, même contre le gré de leur société.
- La propagation de la foi. La guerre est légitime si elle ouvre la voie à la prédication, car le bien spirituel l'emporte sur le mal temporel qu'elle cause.
Démonstration (Anatomie d'une argumentation)
Il faut lire cette suite comme un lecteur de rhétorique, car sa force ne tient pas au premier argument, qui est le plus contestable, mais à leur ordre et à leur indépendance. Chacun peut tomber sans entraîner les autres : qu'on réfute l'esclavage naturel, il reste les sacrifices humains ; qu'on écarte les sacrifices, il reste le devoir de secours. Une argumentation ainsi construite n'a pas de point faible unique — c'est exactement ce que la rhétorique antique nommait multiplier les états de cause, et c'est une leçon d'écriture autant qu'une leçon de logique.
Le troisième argument est le plus redoutable, parce qu'il est le seul qui ne suppose aucune infériorité : il suppose seulement des victimes. Il est d'ailleurs le seul que Las Casas ne parvient pas à écarter complètement, et il admettra qu'un secours immédiat puisse se justifier. Toute la question, alors, se déplace : qui décide qu'il y a des innocents à sauver, et qu'est-ce qui garantit que le sauveur ne prend pas la place de l'oppresseur ? La postérité de cette question est considérable, et l'on peut la formuler en une phrase : le tort réel d'autrui donne-t-il un titre sur lui ?
6.3.4 La réplique de Las Casas
Las Casas répond sur les quatre points, et son mémoire est une pièce d'érudition juridique autant qu'un plaidoyer.
Sur l'esclavage naturel, il retourne l'argument par les faits : les peuples des Indes ont des cités, des lois, des magistrats, des artisans, des astronomes, une organisation politique. Ils remplissent donc les critères par lesquels Aristote lui-même définit les peuples capables de se gouverner. La catégorie d'esclave par nature, ajoute-t-il, ne peut désigner que des cas individuels et rarissimes, non des nations entières : la nature ne fabrique pas des monstres par millions.
Sur les sacrifices humains, sa réponse est la plus audacieuse et la plus mal reçue. Il ne les approuve pas ; il soutient qu'ils procèdent d'une erreur de raisonnement dans laquelle il entre une vérité : ceux qui sacrifient croient devoir à la divinité ce qu'ils ont de plus précieux, et cette croyance est fausse dans son objet mais juste dans son principe. Une erreur invincible n'est pas un crime, et l'on ne fait pas la guerre à un peuple pour une erreur.
Sur le secours aux innocents, il concède la règle et conteste l'application : le remède tue plus d'innocents que le mal, et l'on ne peut invoquer le salut de quelques-uns pour justifier la destruction de tous.
Sur la foi, il oppose une thèse qu'il avait développée dans un traité antérieur, L'Unique Manière d'attirer tous les peuples à la véritable religion : la foi ne s'obtient que par la persuasion douce et par l'exemple, jamais par la contrainte, car une conversion forcée n'est pas une conversion.
6.3.5 Ce que la controverse n'a pas discuté
Un chapitre qui s'arrêterait à l'éloge de Las Casas manquerait l'essentiel. Trois limites doivent être posées, non pour diminuer le personnage, mais parce que les omissions d'un débat en disent autant que ses arguments.
La traite atlantique n'est pas en question. Depuis le début du XVIe siècle, des Africains réduits en esclavage sont transportés vers les Antilles. Ni Sepúlveda ni Las Casas ne fait de ce fait un objet du débat. Pis : Las Casas a proposé, dans ses premières années de combat, qu'on importât des esclaves africains pour soulager les Indiens. Il l'a écrit plus tard dans son Histoire des Indes et s'en est repenti, jugeant qu'il n'avait pas alors mesuré que la servitude des Noirs était aussi injuste que celle des Indiens. Ce repentir est un fait remarquable ; il ne supprime pas la proposition.
Personne ne conteste la souveraineté de la couronne. La question posée est celle des moyens et des titres de la conquête, non celle de son principe. Las Casas plaide pour une domination douce, pour une évangélisation pacifique, pour la restitution des biens pris ; il ne plaide pas pour le départ des Espagnols.
Les intéressés ne sont pas là. Aucun des peuples dont il est question n'est entendu, ni représenté, ni consulté. Le débat sur la capacité d'autrui à se gouverner se tient entre gens qui décident à sa place, et l'on retrouve ici, appliqué à une échelle politique, le mot que nous avons rencontré dans le chapitre d'ouverture : représenter, c'est parler au nom de quelqu'un — parfois pour le défendre, toujours sans lui.
La question de Valladolid n'est pas « les Indiens sont-ils des hommes ? » — l'Église avait tranché en 1537 — mais « sont-ils capables de se gouverner eux-mêmes, et leurs torts donnent-ils un titre sur eux ? » Sepúlveda répond par l'infériorité naturelle, les crimes contre la nature, le devoir de secours et la foi ; Las Casas répond par les faits, par la distinction de l'erreur et du crime, par la disproportion du remède et par l'exigence d'une conversion libre. Aucun verdict n'a été rendu. Et ce que la controverse n'a pas discuté — la traite africaine, la souveraineté espagnole, l'absence des intéressés — appartient à son analyse au même titre que ce qu'elle a discuté.
6.4 Le voyageur, le témoin, l'ethnographe
6.4.1 Deux hommes, un même pays, deux livres
En 1555, une expédition française fonde dans la baie de Rio de Janeiro un établissement que l'on nomme la France antarctique. Deux hommes y séjournent et en rapportent chacun un livre. André Thevet, cosmographe du roi, moine franciscain, y passe une dizaine de semaines et publie en 1557 Les Singularitez de la France antarctique. Jean de Léry, cordonnier devenu étudiant en théologie à Genève, protestant, y passe près d'un an dont deux mois parmi les Tupinamba, et publie vingt-trois ans plus tard, en 1578, l'Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil.
Les deux livres se détestent. Thevet accuse les protestants ; Léry consacre une partie de sa préface à démontrer que Thevet n'a pas vu ce qu'il décrit, qu'il compile des livres et qu'il confond les peuples. La querelle est instructive : elle oblige les deux auteurs à formuler des critères de créance, c'est-à-dire à inventer, sans le savoir, les règles d'une science qui n'existe pas encore.
L'autopsie, au sens ancien du mot grec, est le fait d'avoir vu de ses propres yeux — c'est le critère que les historiens grecs invoquaient déjà. Le témoignage est le rapport qu'en fait celui qui a vu ; il engage sa personne, et il se juge sur sa cohérence, sur son intérêt et sur son accord avec d'autres témoignages. L'ethnographie, mot du XIXe siècle, est la description méthodique des manières de vivre d'une société, faite sur place, dans la durée, si possible dans la langue du lieu. Léry n'est pas un ethnographe — le mot et la discipline n'existent pas —, mais son livre en présente plusieurs traits : le long séjour, l'attention aux techniques et aux gestes ordinaires, et surtout un vocabulaire tupi et un dialogue bilingue placés à la fin de l'ouvrage.
6.4.2 Ce qui rend un témoignage croyable
Démonstration (Cinq critères, et leurs limites)
La querelle Thevet-Léry permet de dégager les critères que l'on emploie encore. 1. La présence : l'auteur y était-il, et combien de temps ? Dix semaines et un an ne donnent pas le même livre. 2. La langue : a-t-il compris ce qu'on lui disait, ou dépendait-il d'un truchement ? Léry donne des mots tupi, ce qui est vérifiable ; Thevet beaucoup moins. 3. Le détail inutile : un texte qui rapporte des choses sans intérêt pour sa thèse — la manière de faire cuire une racine, la disposition d'une maison — accroît sa crédibilité, parce qu'on n'invente pas ce qui ne sert à rien. 4. La cohérence interne et externe : le texte se contredit-il ? s'accorde-t-il avec d'autres sources indépendantes ? 5. L'aveu de l'ignorance : celui qui écrit qu'il n'a pas compris, ou qu'il n'a pas vu, gagne en créance.
Mais chacun de ces critères a son revers, et un bon lecteur le sait. La présence n'empêche pas de voir ce qu'on est venu voir. La connaissance d'une langue peut donner une confiance excessive. Le détail inutile s'imite : c'est même l'un des procédés par lesquels un romancier fait vrai. La cohérence peut venir de ce que les auteurs se copient les uns les autres — et une bonne partie de la littérature de voyage du XVIe siècle est faite de compilations. Enfin, l'aveu d'ignorance est aussi une figure de rhétorique. La conclusion n'est pas qu'il faut douter de tout : c'est qu'un témoignage se pèse, et ne se croit ni ne se rejette en bloc.
6.4.3 Le miroir de Sancerre
Le geste le plus fort du livre de Léry est ailleurs que dans la description. Léry a vécu, cinq ans avant d'écrire, le siège de Sancerre : la ville protestante, assiégée en 1573, y a connu une famine telle que des habitants ont mangé de la chair humaine, et Léry a vu — il le raconte dans un autre ouvrage — des parents avoir mangé leur enfant mort. Lorsqu'il en vient, dans l'Histoire d'un voyage, à décrire l'anthropophagie rituelle des Tupinamba, il rapproche les deux, et il conclut que l'on n'a pas besoin d'aller chercher si loin des mangeurs d'hommes, puisqu'il s'en trouve parmi nous, et de plus détestables.
Démonstration (La structure du renversement)
Une comparaison, non une équivalence. Chez les Tupinamba, l'anthropophagie est rituelle, publique, réglée, exercée sur un ennemi de guerre ; à Sancerre, elle est produite par la faim, cachée, et frappe un enfant de la famille. La comparaison n'établit donc pas une égalité mais un ordre : ce que nous avons fait est pire — argument de la poutre et de la paille, redoutable après la Saint-Barthélemy.
Sa limite doit être vue. Un tel raisonnement peut servir à excuser tout : puisque nous faisons pire, taisons-nous. Ce n'est pas la conclusion de Léry, mais la pente existe. La question est celle-ci : la constatation que je suis coupable m'ôte-t-elle le droit de juger, ou seulement le droit de juger de haut ?
L'Histoire d'un voyage contient, à la fin, un chapitre bilingue : un dialogue en langue tupi avec sa traduction française en regard, destiné à permettre à un voyageur de se débrouiller. C'est l'un des premiers documents de ce genre pour une langue d'Amérique, et il donne au livre une valeur que son auteur ne pouvait pas prévoir. Claude Lévi-Strauss, dans Tristes Tropiques (1955), a appelé le livre de Léry le bréviaire de l'ethnologue. La formule est un hommage, mais elle est aussi un anachronisme dont il faut avoir conscience : Léry ne fait pas de l'ethnologie, il écrit un livre de souvenirs et de controverse religieuse dans lequel une postérité a reconnu autre chose. Un texte peut ainsi changer de genre trois siècles après sa publication, selon la question qu'on lui pose.
6.5 Montaigne : retourner le regard
6.5.1 Ce que fait « Des cannibales »
Le chapitre 31 du premier livre des Essais, publié en 1580, est le texte le plus célèbre de cette entrée ; il est étudié en détail dans la section Textes et exercices. Sa démarche procède en quatre déplacements, qu'il faut savoir nommer avant d'en lire le détail.
Le témoin. Montaigne commence par dire de qui il tient ce qu'il rapporte : d'un homme simple, longtemps demeuré là-bas, incapable de bâtir des interprétations — et il préfère ce témoin au témoin savant, parce que les gens fins gauchissent l'histoire pour la rendre plus belle. En quelques lignes, la question du témoignage est posée à rebours de tout ce que son siècle admire.
La définition retournée. Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage : la phrase transforme un jugement de valeur en constat de position. Elle ne dit pas que rien n'est barbare ; elle dit que le mot, dans la bouche de celui qui l'emploie, mesure une distance.
L'inversion de la nature et de l'art. Reprenant l'étymologie de sauvage — ce qui pousse sans nous —, Montaigne soutient que les vrais sauvages sont les fruits que notre artifice a détournés de l'ordre commun. L'argument suppose une prémisse jamais discutée, et il faut la nommer : que la nature soit la norme. Tout l'humanisme soutenait le contraire.
La comparaison des cruautés. Il décrit l'anthropophagie des Tupinamba, en donne le sens — une vengeance rituelle exercée sur un ennemi de guerre —, puis écrit qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort. Le procédé consiste à choisir la mesure ; le choix de la mesure est ici tout l'argument.
Démonstration (La phrase qui décide de la position de Montaigne)
Nous pouvons bien les appeler barbares eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. Le balancement à deux membres n'est pas un ornement : c'est une distinction, et elle est le contraire d'une esquive. Montaigne maintient qu'il existe des règles de la raison au regard desquelles certaines pratiques sont barbares ; il refuse seulement que nous soyons ces règles.
Deux lectures paresseuses doivent donc être écartées. Ce n'est pas la thèse selon laquelle tout se vaut : la raison reste un tribunal. Ce n'est pas non plus la thèse selon laquelle notre civilisation vaut la leur : à ce compte, elle vaut moins. C'est une troisième position — il existe une mesure, mais notre place dans le jugement est celle d'un accusé, non celle d'un juge. Reste la difficulté que Montaigne laisse en héritage : quelles sont ces règles de la raison, et d'où les tient-on si on ne les tient pas de sa propre coutume ?
6.5.2 « Des coches » : le bilan, et sa limite
Huit ans plus tard, au sixième chapitre du troisième livre (1588), Montaigne revient sur la même matière d'un tout autre ton. Il ouvre par une phrase brève — notre monde vient d'en trouver un autre — assortie d'un doute qui vaut méthode : qui nous répond que c'est le dernier de ses frères, puisque nous avons ignoré celui-ci jusqu'à cette heure ? Il applique à la géographie le raisonnement que Bruno applique au même moment au ciel : d'une ignorance constatée, on ne peut pas conclure à une limite.
Puis vient l'inventaire, que la section Textes et exercices analyse phrase à phrase : tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l'épée, pour la négociation des perles et du poivre — mécaniques victoires.
Deux précisions doivent accompagner ce texte, et l'on ne rend pas service à Montaigne en les omettant. La première est que mécanique, au XVIe siècle, qualifie ce qui est bas, vil, digne d'un artisan : Montaigne ne traite pas les conquérants de criminels, il leur retire la gloire en les rangeant dans la catégorie la plus méprisée de son temps. La seconde est qu'il regrette, quelques lignes plus loin, que cette conquête ne soit pas tombée aux mains des Grecs ou des Romains, qui auraient poli ce qu'il y avait de sauvage sans détruire le reste. Cette phrase interdit d'en faire un adversaire de la colonisation : il juge des conquérants et une manière, non l'entreprise. Un cours d'humanités consiste précisément à ne pas rendre les auteurs meilleurs qu'ils ne sont — c'est en mesurant la distance qui nous en sépare qu'on apprend quelque chose sur eux et sur nous.
Démonstration (L'objection classique au relativisme intégral)
Elle mérite d'être formulée proprement, car elle revient constamment dans les copies. La thèse : tout jugement de valeur n'est valable qu'à l'intérieur de la culture qui le porte. L'objection : cette thèse est elle-même un jugement, énoncé depuis une culture particulière — l'Europe savante des Temps modernes. Ou bien elle prétend valoir pour tous, et alors elle se contredit ; ou bien elle ne vaut que pour nous, et alors rien n'oblige personne à l'admettre. La réplique possible : on peut distinguer le constat — les jugements de valeur varient selon les sociétés, ce qui est vérifiable — et la norme — il ne faut pas juger les autres, qui est une prescription, donc autre chose qu'un constat. Le constat ne se réfute pas lui-même ; la norme, si elle prétend valoir partout, est déjà un jugement universel, ce qui prouve qu'on ne peut pas s'en passer. Ce qu'il faut en retenir : la position de Montaigne est plus solide que le relativisme intégral, précisément parce qu'elle garde une mesure — les règles de la raison — tout en refusant que nous en soyons les propriétaires.
6.6 Les fictions du regard éloigné
6.6.1 Un dispositif, et ce qu'il permet
À partir de la fin du XVIIe siècle, un procédé se répand et devient un genre : faire décrire l'Europe par un étranger. Le procédé est ancien — Hérodote en use, et l'Antiquité connaît des lettres de barbares —, mais il prend alors une extension et une virtuosité nouvelles. Cyrano de Bergerac fait juger les hommes par les habitants de la Lune, qui marchent à quatre pattes et tiennent les bipèdes pour des bêtes. Montesquieu fait décrire Paris par deux Persans en voyage. La Hontan fait discuter un baron français avec un Huron nommé Adario, qui démolit méthodiquement les lois, la propriété et la religion de son interlocuteur. Voltaire fait visiter la Terre par un géant de Sirius, et fait raconter la France par un Huron débarqué en Bretagne. Diderot fait parler un vieillard tahitien devant les navires de Bougainville.
Deux genres voisins complètent ce répertoire. La fiction d'île déserte : le Robinson Crusoé de Defoe (1719) place un Européen seul sur une île et lui fait refaire une économie, une religion et un maître — car il finit par nommer Vendredi et le prendre à son service ; Marivaux, dans L'Île des esclaves (1725), retourne le dispositif en échangeant les conditions. Et les traités sur les mœurs des peuples : l'Essai sur les mœurs de Voltaire (1756) écrit une histoire du genre humain qui ne commence plus à la Genèse mais à la Chine, et De l'esprit des lois (1748) explique la diversité des lois par les climats et les religions.
On appelle ainsi le procédé qui consiste à confier la description d'une société à un observateur qui n'en fait pas partie, réel ou fictif. Il produit trois effets. La défamiliarisation : décrit par quelqu'un qui n'en connaît pas la raison, un usage familier redevient étrange, et l'on est obligé de le justifier. Le contournement de la censure : ce n'est pas l'auteur qui parle, c'est un personnage, et de surcroît un étranger dont on peut sourire. La réversibilité : le lecteur, qui riait de l'ignorance de l'étranger, s'aperçoit qu'il est lui-même l'objet décrit — et le rire change de camp.
6.6.2 Trois exemples et leurs différences
Cyrano de Bergerac, dans les États et empires de la Lune (rédigés vers 1650, publiés en 1657 après sa mort), pousse le procédé à son extrémité logique : le voyageur y est jugé comme un animal, examiné, mis en cage, exposé à la curiosité publique, et l'on discute doctement de savoir s'il est un homme ou une sorte de perroquet sans plumes. La fiction ne se contente pas d'inverser le regard : elle fait subir au narrateur exactement ce que les Européens faisaient subir aux hommes qu'ils ramenaient. Nous retrouverons ce texte dans le chapitre consacré à l'homme et à l'animal, car il pose la question de la frontière.
Montesquieu, dans les Lettres persanes (1721), donne au procédé sa forme la plus achevée : un roman par lettres, sans narrateur, où les correspondances de deux Persans à Paris s'entrelacent avec celles du sérail resté à Ispahan. L'un des deux, Usbek, critique le despotisme européen tout en régnant à distance sur ses femmes par la terreur — et le roman se clôt sur la révolte et la mort de Roxane. Le dispositif se retourne donc contre celui qui l'emploie, et l'ouvrage cesse d'être une simple satire de la France pour devenir une réflexion sur la contradiction d'un homme qui réclame la liberté pour lui et la refuse aux siens.
Voltaire, dans Micromégas (1752), fait de la disproportion même l'instrument : le voyageur de Sirius est si grand qu'il ne voit d'abord pas les hommes, puis les prend pour des animalcules, puis découvre en les écoutant qu'ils calculent le poids de l'air et qu'ils s'entretuent par milliers pour des tas de boue. Le conte s'achève sur un cadeau : un gros livre de philosophie où l'on trouvera le bout des choses, et qui se révèle entièrement blanc.
6.6.3 Les limites du procédé
Il faut les énoncer, car elles sont l'objet même d'un cours d'humanités.
L'étranger n'est pas étranger. Usbek écrit un français parfait et raisonne comme un lecteur de Bayle. Adario, chez La Hontan, réfute la propriété avec des arguments que l'on trouve dans les livres européens de critique sociale. Le Tahitien de Diderot tient un discours dont la composition — exorde, narration, sommation, péroraison — est celle d'une harangue latine. Ces personnages ne rapportent pas un point de vue autre : ils portent le nôtre, retourné.
Le procédé se paie d'une simplification. Pour que la comparaison morde, il faut que la société lointaine soit simple, cohérente, heureuse. Les sociétés réelles ne le sont jamais. Le Tahiti de Diderot n'a ni conflits ni hiérarchies ; le Tahiti que Bougainville a visité en avait.
Et pourtant le procédé produit du vrai. On aurait tort d'en conclure qu'il ne vaut rien. Il oblige à formuler les raisons d'un usage, et l'on découvre souvent qu'il n'y en a pas. Un lecteur de 1721 à qui l'on demande pourquoi un homme qui a une charge doit être salué autrement qu'un autre n'a pas de réponse — et cette absence de réponse, elle, n'est pas une fiction. Le dispositif est un instrument d'analyse ; ce n'est pas un document.
Le procédé consiste à confier la description de notre société à un observateur qui n'en fait pas partie. Il défamiliarise, il protège de la censure et il retourne le rire contre le lecteur. Sa force est de rendre visible ce qui allait de soi ; sa faiblesse est que l'étranger qu'il met en scène pense comme celui qui l'écrit. Ces livres sont donc des documents de premier ordre sur l'Europe des Lumières, et des documents nuls sur la Perse et sur Tahiti — ce qui, précisément, doit s'apprendre.
6.7 Nature, histoire et propriété : Rousseau et Diderot
6.7.1 Rousseau : écarter les faits
Le Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes (1755) se sert abondamment des récits de voyage — les notes en sont remplies —, et pourtant il commence par les écarter. Rousseau y annonce qu'il faut mettre à part les faits, parce qu'ils ne touchent pas à la question : il ne cherche pas ce qui s'est passé, il cherche ce qu'il faut supposer pour comprendre ce que nous sommes devenus. L'état de nature n'est donc pas, chez lui, une époque de l'histoire ; c'est une hypothèse, comme le navire clos de Galilée.
Démonstration (Une hypothèse n'est pas une fable)
Le geste est de méthode. Pour savoir ce que la société a ajouté à l'homme, il faut se figurer un homme sans société, comme le physicien se figure un mobile sans frottement. Un tel homme n'a jamais existé ; l'utilité de l'hypothèse ne dépend pas de son existence, mais de ce qu'elle permet de distinguer.
Ce que Rousseau en tire. L'homme naturel n'est ni bon ni méchant au sens moral, ces mots n'ayant pas de sens hors de la société : il est seulement sans malice, parce qu'il est sans comparaison avec autrui. Ce qui le distingue de la bête n'est pas l'entendement mais la liberté, et surtout une faculté qu'il nomme la perfectibilité : la capacité de se transformer, qui est la source de toutes ses lumières et de tous ses malheurs.
Le passage décisif est celui qui ouvre la seconde partie, et il est étudié en classe depuis deux siècles : le premier qui, ayant enclos un terrain, s'avisa de dire « ceci est à moi » et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. La phrase articule un geste physique — enclore —, un acte de parole — le dire — et une condition — que d'autres le croient. La propriété n'est donc ni un fait de nature ni un droit tombé du ciel : c'est une institution qui repose sur une créance collective. On retrouve ici, exactement, le requerimiento : un titre qui n'existe que parce qu'un texte l'a énoncé et qu'un notaire l'a attesté.
L'objection. Si la propriété repose sur une croyance, faut-il en conclure qu'elle est illégitime ? Rousseau ne le dit pas ainsi, et son Contrat social (1762) la refondera autrement. On peut donc soutenir que l'analyse ne détruit pas l'institution : elle lui retire seulement le droit de se présenter comme naturelle.
6.7.2 Rousseau contre les voyageurs
Dans l'une des longues notes qui suivent le Discours, Rousseau adresse à toute la littérature de voyage une critique qui est un modèle de méthode. Les hommes qui font de longues navigations, écrit-il en substance, sont des marins, des marchands, des soldats et des missionnaires ; aucune de ces quatre conditions n'est propre à observer. Le marin est occupé de sa manœuvre, le marchand de son profit, le soldat de sa conquête, le missionnaire de sa prédication ; et tous voient les peuples à travers les préjugés de leur état. Il ajoute que l'Europe n'a jamais envoyé au loin des philosophes, et que trois siècles de voyages ont donc produit des relations sans nombre et presque aucune connaissance.
Démonstration (Une critique juste, et son angle mort)
Ce qu'elle établit est solide et vaut encore : la qualité d'une observation dépend de la position sociale de celui qui observe, et la quantité des témoignages ne compense pas l'homogénéité de leur point de vue. Cent marchands ne valent pas un observateur désintéressé, parce qu'ils se trompent tous de la même manière.
Ce qu'elle ignore est plus intéressant. Rousseau suppose que le philosophe, lui, verrait sans préjugé. Or il n'y a pas d'observation sans place, et c'est ce que le chapitre entier nous a appris. Le philosophe voyageur aurait ses préjugés propres — ceux du cabinet, de la bibliothèque et de la thèse qu'il vient vérifier. La critique de Rousseau est donc excellente comme diagnostic et naïve comme remède : elle demande un observateur de nulle part.
Un point de fait. L'Europe a fini par envoyer des savants : les expéditions du XVIIIe siècle, dont celle de Bougainville en 1766-1769, embarquent des naturalistes et des astronomes. Le résultat n'a pas été la disparition des préjugés, mais leur transformation en classifications savantes, ce qui, à certains égards, les a rendus plus difficiles à contester.
6.7.3 Diderot : le vieillard de Tahiti
Bougainville publie en 1771 le récit de son Voyage autour du monde. Diderot en rend compte, puis compose en 1772 un Supplément qui n'est pas un compte rendu mais une fiction philosophique : il y suppose un chapitre que Bougainville n'aurait pas publié, où un vieillard tahitien prononce, au moment du départ des navires, un discours d'adieu — étudié dans la section Textes et exercices. Le vieillard y refuse l'acte de possession, y dénonce le titre que les Français ont enfoui dans le sol, et retourne l'argument : si un Tahitien débarquait en France et gravait sur une pierre que ce pays appartient aux habitants de Tahiti, qu'en penserait-on ?
On attribue couramment à Rousseau l'expression « bon sauvage » et l'idée qu'il aurait souhaité un retour à la vie des forêts. Ni l'expression ni l'idée ne sont de lui. L'expression apparaît en anglais au XVIIe siècle, dans une pièce de John Dryden, et se répand ensuite comme étiquette polémique ; quant à l'idée, Rousseau la refuse explicitement — il écrit qu'on ne retourne pas à l'état de nature, et l'Émile comme le Contrat social sont des ouvrages sur la manière de vivre dans la société, non hors d'elle. Cette confusion est un cas d'école : une formule commode, forgée par les adversaires d'une thèse, finit par tenir lieu de la thèse elle-même. La règle à suivre est simple, et vaut pour tout devoir : on n'attribue à un auteur que des mots qu'on peut situer dans une de ses œuvres.
Rousseau écarte les faits pour construire une hypothèse : l'état de nature n'est pas une époque mais un instrument d'analyse, qui permet de distinguer ce qui vient de l'homme et ce qui vient de la société. Il en tire que la propriété est une institution fondée sur une créance, et il adresse aux récits de voyage une critique de position dont l'angle mort est de supposer un observateur sans position. Diderot pousse le procédé du regard éloigné jusqu'au discours direct : il fait dire à un Tahitien ce qu'aucun Européen ne pouvait signer, et retourne l'acte de prise de possession en le faisant imaginer dans l'autre sens.
6.8 Repères
6.8.1 Chronologie
- 1492 — Colomb aborde une île des Bahamas et en prend possession au nom des rois de Castille et d'Aragon.
- 1493-1494 — Bulles pontificales de partage ; traité de Tordesillas entre le Portugal et la Castille.
- 1511 — Sermon d'Antonio de Montesinos à Saint-Domingue : de quel droit faites-vous la guerre à ces gens ?
- 1513 — Rédaction du requerimiento par Palacios Rubios.
- 1514 — Conversion de Las Casas, qui renonce à ses Indiens.
- 1519-1521 — Cortés ; chute de Mexico-Tenochtitlan. 1532 — Pizarro capture Atahualpa.
- 1519-1522 — Magellan puis Elcano : premier tour du monde.
- 1537 — Bulle Sublimis Deus de Paul III : les Indiens sont de véritables hommes.
- 1542 — Lois nouvelles de Charles Quint, limitant l'encomienda ; elles sont en partie révoquées.
- 1550-1551 — Junte de Valladolid : Sepúlveda contre Las Casas. Aucun verdict.
- 1552 — Las Casas, Brève relation de la destruction des Indes ; traductions européennes à partir de 1578.
- 1555-1560 — La France antarctique dans la baie de Rio. 1557 — Thevet, Les Singularitez de la France antarctique.
- 1572 — Massacre de la Saint-Barthélemy. 1573 — Siège de Sancerre.
- 1578 — Jean de Léry, Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil.
- 1580 — Montaigne, Essais, I, 31, « Des cannibales ». 1588 — III, 6, « Des coches ».
- 1584 — Bruno, De l'infini, de l'univers et des mondes. 1600 — Bruno est brûlé à Rome.
- 1610 — Galilée, Le Messager des étoiles. 1686 — Fontenelle, Entretiens sur la pluralité des mondes.
- 1657 et 1662 — Cyrano de Bergerac, États et empires de la Lune, puis du Soleil (posthumes).
- 1704 — La Hontan, Dialogues avec le Huron Adario. 1719 — Defoe, Robinson Crusoé.
- 1721 — Montesquieu, Lettres persanes. 1725 — Marivaux, L'Île des esclaves.
- 1752 — Voltaire, Micromégas. 1756 — Essai sur les mœurs. 1759 — Candide. 1767 — L'Ingénu.
- 1755 — Rousseau, Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité parmi les hommes.
- 1766-1769 — Voyage de Bougainville autour du monde ; 1771, publication du récit ; 1772, Diderot, Supplément au voyage de Bougainville (publié en 1796).
- 1794 — Première abolition de l'esclavage par la Convention ; rétabli en 1802, aboli définitivement en 1848.
6.8.2 Les notions du chapitre
- Coutume : manière de faire qu'un groupe tient pour évidente parce qu'il l'a reçue. La difficulté du chapitre est de la distinguer de la nature.
- Barbare : à l'origine, celui dont on n'entend pas la langue. Le mot définit autrui par un manque mesuré depuis chez nous.
- Sauvage : du latin silvaticus, de la forêt ; ce qui pousse sans nous. Montaigne joue de cette étymologie pour retourner le mot.
- Ethnocentrisme : disposition à faire de ses propres usages la mesure de tous les autres.
- Relativisme : thèse selon laquelle les jugements de valeur ne valent qu'à l'intérieur de la culture qui les porte. À distinguer du simple constat de la diversité des mœurs.
- Esclavage naturel : thèse tirée du premier livre des Politiques d'Aristote, selon laquelle certains hommes seraient faits pour obéir. Elle est l'arme principale de Sepúlveda.
- Crise de conscience : moment où une société cesse de tenir ses propres normes pour évidentes, sous l'effet de ce qu'elle apprend d'ailleurs ou de ce qu'elle a fait.
- Autopsie : au sens ancien, le fait d'avoir vu de ses propres yeux. Premier critère du témoignage.
- Truchement : l'interprète. Toute parole indigène rapportée a passé par lui, et il est rarement neutre.
- Regard éloigné : procédé consistant à confier la description de notre société à un observateur qui n'en fait pas partie.
- Exotisme : goût pour ce qui vient de loin, en tant qu'il vient de loin. Il transforme l'autre en décor.
- Utopie : description d'une société qui n'existe pas, employée pour juger celle qui existe.
- État de nature : chez Rousseau, hypothèse méthodique — non une époque de l'histoire — permettant de distinguer ce qui vient de la société.
- Perfectibilité : chez Rousseau, faculté de se transformer qui distingue l'homme de l'animal, et qui est la source de ses lumières comme de ses malheurs.
- Encomienda : institution coloniale espagnole confiant à un colon un groupe d'Indiens, leur travail et leur évangélisation.
6.8.3 Œuvres et auteurs à savoir citer
- Christophe Colomb (1451-1506) : Journal de bord du premier voyage, connu par l'abrégé de Las Casas.
- Bartolomé de Las Casas (1484-1566) : Brève relation de la destruction des Indes, Histoire des Indes, Apologie.
- Juan Ginés de Sepúlveda (1490-1573) : Democrates alter, ou Des justes causes de la guerre contre les Indiens.
- André Thevet (1516-1592) : Les Singularitez de la France antarctique.
- Jean de Léry (v. 1536-1613) : Histoire d'un voyage faict en la terre du Brésil.
- Montaigne (1533-1592) : Essais, I, 31 « Des cannibales » ; III, 6 « Des coches » ; II, 12 « Apologie de Raymond Sebond ».
- Cyrano de Bergerac (1619-1655) : États et empires de la Lune.
- Fontenelle (1657-1757) : Entretiens sur la pluralité des mondes.
- La Hontan (1666-1716) : Dialogues de Monsieur le baron de La Hontan et d'un sauvage, dans l'Amérique.
- Daniel Defoe (v. 1660-1731) : Robinson Crusoé.
- Montesquieu (1689-1755) : Lettres persanes, De l'esprit des lois.
- Marivaux (1688-1763) : L'Île des esclaves.
- Voltaire (1694-1778) : Micromégas, Essai sur les mœurs, Candide, L'Ingénu, Dictionnaire philosophique.
- Rousseau (1712-1778) : Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité, Essai sur l'origine des langues.
- Diderot (1713-1784) : Supplément au voyage de Bougainville, articles de l'Encyclopédie.
6.9 Textes et exercices
Les dix études qui suivent constituent le corpus du chapitre. Elles sont ordonnées chronologiquement, de la prise de possession de 1492 au Supplément de Diderot. Chacune donne le texte, sa situation, une analyse suivie et des exercices. Les textes espagnols et latins sont donnés dans des traductions de service, les textes français du XVIe siècle en orthographe modernisée, selon la convention posée en tête de chapitre.
6.9.1 Texte 1 — Colomb : nommer, prendre, évaluer
Situation. Après trente-trois jours de traversée, les trois navires touchent une île que les habitants nomment Guanahani. Colomb prend possession, décrit les gens qu'il rencontre, et fait, dès le premier jour, une évaluation. Rappelons que l'original est perdu : nous lisons l'abrégé qu'en a fait Las Casas, qui résume à la troisième personne et cite le reste.
« Ils vont tous nus comme leur mère les a mis au monde …\ Je leur donnai des bonnets rouges et des grains de verre qu'ils se mettaient au cou, et beaucoup d'autres choses de peu de valeur, dont ils eurent grand plaisir … Ils ne portent ni ne connaissent les armes : je leur montrai des épées, et ils les prirent par le tranchant et se coupèrent par ignorance … Ils doivent être de bons serviteurs et d'un bon naturel, car je vois qu'ils répètent très vite tout ce que je leur disais ; et je crois qu'ils se feraient facilement chrétiens, car il m'a semblé qu'ils n'avaient aucune religion. »
Démonstration (Analyse)
Un texte qui fait trois choses en même temps. Il décrit, il évalue, il projette. La description est brève et porte sur ce qui manque : pas de vêtements, pas d'armes, pas de religion. L'évaluation suit immédiatement : de bons serviteurs. La projection conclut : ils se feraient facilement chrétiens. Trois phrases, trois régimes de discours, et aucune transition entre eux — c'est ce glissement, plus qu'aucune affirmation, qui fait la gravité du passage.
La logique du manque. Colomb ne décrit pas ce que ces gens ont : il énumère ce qu'ils n'ont pas, mesuré depuis l'Europe. « Ils n'avaient aucune religion » signifie exactement : je n'ai reconnu aucune des formes auxquelles je donne ce nom. Un observateur qui ne dispose que de ses propres catégories ne peut rencontrer que du vide là où l'autre est autre. C'est la définition même de l'ethnocentrisme, et il est ici à l'état pur, sans malveillance : Colomb trouve ces gens beaux, doux, généreux.
L'échange inégal comme fait de langue. « Des choses de peu de valeur » : la valeur est ici celle du marché européen, et le narrateur l'énonce sans y penser. Le même objet est une babiole ici et un bien là-bas. Une phrase de deux mots contient donc toute une théorie de la valeur, et l'on comprend pourquoi ce chapitre demande de lire les descriptions comme des jugements.
L'aptitude à répéter. Le motif est frappant : ce qui frappe Colomb n'est pas ce que ces hommes disent, c'est qu'ils répètent vite. La qualité qu'il leur reconnaît est celle d'une matière docile — et il en tire aussitôt deux conclusions, la servitude et la conversion, qui seront en effet les deux formes de la domination à venir.
La question philosophique. Peut-on décrire sans juger ? La réponse que ce texte impose est nuancée. On ne peut pas décrire sans catégories, et les catégories viennent de quelque part ; en ce sens, toute description est située. Mais il y a une différence entre employer ses catégories et ne pas savoir qu'on les emploie. Colomb est ethnocentrique parce qu'il ignore qu'il l'est. Le progrès qui va de Colomb à Léry, et de Léry à Montaigne, n'est pas l'abandon de tout point de vue : c'est la conscience qu'on en a un.
Méthode : Exercices sur le texte 1
- Relevez toutes les phrases négatives. Réécrivez-les en formulant positivement ce que les habitants possèdent ou font. Que devient le portrait ?
- Étudiez l'enchaînement des trois derniers énoncés (description, évaluation, projet). Quel mot ou quelle construction assure le passage de l'un à l'autre ?
- Écriture. Rédigez la page du journal qu'un habitant de Guanahani aurait pu tenir le même jour, en respectant la contrainte : il ne dispose que de ses propres catégories.
- Discussion. « Décrire, c'est déjà juger. » Discutez à partir de ce texte, puis d'un exemple emprunté à un domaine que vous connaissez.
6.9.2 Texte 2 — Le requerimiento : parler sans être entendu
Situation. Texte officiel de la couronne de Castille, lu aux habitants des terres où l'on débarque, en castillan, devant un notaire qui en dresse acte. Il expose la création du monde, la succession de saint Pierre, la donation des Indes aux rois de Castille par le pape, puis somme.
« C'est pourquoi, comme je puis le mieux, je vous prie et vous requiers de considérer ce que je vous ai dit, et de prendre pour cela tout le temps qu'il sera juste, et de reconnaître l'Église pour dame et supérieure de l'univers, et le souverain pontife en son nom, et les rois nos seigneurs en son lieu, comme seigneurs de ces terres. … Si vous ne le faites pas, ou si vous y mettez malicieusement retard, je vous certifie qu'avec l'aide de Dieu j'entrerai puissamment contre vous, je vous ferai la guerre de toutes parts et de toutes les manières que je pourrai, je vous soumettrai au joug et à l'obéissance de l'Église et de Leurs Altesses, je prendrai vos personnes, vos femmes et vos enfants, et je les ferai esclaves … et je proteste que les morts et les dommages qui en résulteront seront de votre faute, et non de celle de Leurs Altesses, ni de la mienne, ni de celle de ces gentilshommes qui sont venus avec moi. »
Démonstration (Analyse)
Un discours judiciaire complet, adressé à personne. Le texte a toutes les parties que la rhétorique latine assigne au plaidoyer : une narration qui remonte à la création du monde, une proposition — reconnaissez l'Église et le roi —, une sommation avec délai, une péroraison qui transfère la responsabilité. Il a tout d'un discours, sauf l'essentiel : il est prononcé dans une langue que l'auditoire ignore, et l'auditoire est parfois absent. Nous avons donc affaire à une parole dont l'effet ne dépend pas de sa réception, mais de son attestation par un notaire.
Le mot « malicieusement ». Il est le pivot juridique du texte. Il suppose que le refus procède d'une mauvaise volonté, et non de l'incompréhension. Sans ce mot, la sommation serait sans effet, puisqu'on ne peut refuser ce qu'on n'a pas compris. Avec lui, tout silence devient un refus, et tout refus devient une faute. Un seul adverbe transforme l'impossibilité de répondre en culpabilité.
Le transfert de responsabilité. La dernière phrase est la plus étudiée du document. Elle exécute une opération que l'on retrouve dans toutes les justifications de violence : c'est vous qui l'aurez voulu. Elle suppose un choix libre là où elle vient d'installer une contrainte. Il faut apprendre à repérer cette structure, car elle est le point où un texte juridique devient un instrument.
Le lien avec le premier semestre. Ce document est un cas limite de la parole autorisée. Il ne cherche pas à persuader : il cherche à constituer un fait. Les Anciens auraient dit qu'il n'a pas d'auditoire, seulement des témoins. Il montre que la forme du discours peut survivre à la disparition de toutes ses conditions — un exorde, une narration, une péroraison, et personne pour écouter.
La question philosophique. Qu'est-ce qui rend un acte de parole valide ? Le texte suppose qu'un titre existe dès qu'il a été énoncé selon les formes. Mais si la validité d'une sommation ne dépend ni de la compréhension ni de la possibilité de répondre, alors le droit n'est plus qu'une procédure. C'est exactement l'objection que Las Casas fera, et c'est celle que le vieillard de Diderot reprendra deux siècles et demi plus tard devant un titre enfoui dans le sol.
Méthode : Exercices sur le texte 2
- Découpez le texte selon les parties du discours judiciaire apprises au premier semestre. Quelle partie manque, et pourquoi ?
- Supprimez le mot « malicieusement » : que devient la validité de la sommation ? Rédigez trois lignes d'analyse.
- Argumentation. Reconstituez le raisonnement du dernier paragraphe sous forme de prémisses et de conclusion, puis identifiez la prémisse fausse.
- Oral. Trois minutes : un acte juridique valide dans la forme peut-il être nul dans la substance ?
6.9.3 Texte 3 — Las Casas : l'accusation par l'inventaire
Situation. Opuscule composé pour être mis sous les yeux du prince Philippe, futur Philippe II, et imprimé sans autorisation à Séville. Il parcourt province par province ce qui s'est fait depuis 1492.
« Dieu a créé toutes ces gens, universelles et infinies, les plus simples du monde, sans détours ni malices, très obéissantes et très fidèles à leurs seigneurs naturels et aux chrétiens qu'elles servent …\ Parmi ces brebis douces … entrèrent les Espagnols comme des loups, des tigres et des lions très cruels, affamés depuis plusieurs jours. … La cause pour laquelle les chrétiens ont tué et détruit un si grand nombre d'âmes a été uniquement d'avoir pour fin dernière l'or, et de vouloir s'emplir de richesses en très peu de jours. »
Démonstration (Analyse)
Une thèse simple, une forme redoutable. L'argument tient en une phrase : la cause de la destruction est l'or. Ce qui fait la puissance du livre n'est pas là, mais dans son organisation : il énumère, province par province, année par année, en accumulant des scènes brèves et des nombres. L'accumulation n'est pas une figure de style parmi d'autres ; elle est ici la preuve elle-même, car aucune scène prise isolément ne prouverait un système.
L'animalisation, et son revers. Le passage est construit sur une opposition d'animaux : brebis contre loups, tigres et lions. Le procédé est efficace et il est daté — c'est celui de la fable et du sermon. Mais il faut en voir la conséquence, qui est gênante : pour innocenter les victimes, Las Casas les rend passives, douces et obéissantes. Elles perdent, dans cette image, ce qu'il défendait par ailleurs, à savoir leur capacité politique. Un plaidoyer construit sur l'innocence des faibles suppose leur faiblesse, et c'est une difficulté permanente du genre.
Les nombres. Las Casas avance des chiffres considérables, souvent des millions. Les historiens les tiennent pour excessifs, tout en établissant que l'effondrement démographique a été immense — l'essentiel étant dû aux épidémies importées, autant qu'aux violences directes. Il faut tenir les deux énoncés : le chiffre est un instrument rhétorique dans un texte de combat, et le fait de la destruction n'est pas contesté. Ne pas confondre l'exactitude d'un nombre et la réalité de ce qu'il compte est une exigence de méthode.
Le destin du livre, qui est une leçon. Traduit dans toute l'Europe, illustré de gravures atroces, il a servi aux ennemis de l'Espagne à construire ce que l'on a appelé la légende noire, et à masquer leurs propres conquêtes. Un texte de dénonciation peut ainsi devenir une arme entre les mains de ceux qu'il aurait dû viser aussi. La leçon est de méthode : la publication d'un texte ne lui appartient pas.
La question philosophique. Peut-on accuser sans caricaturer ? L'exigence de preuve voudrait des nuances, la nécessité d'être entendu veut des contrastes. Las Casas a choisi d'être entendu, et il l'a été — les Lois nouvelles de 1542 lui doivent quelque chose. Reste à décider si l'efficacité d'un plaidoyer rachète l'infidélité de son tableau, ou si le prix payé est trop élevé lorsque le tableau devient à son tour un stéréotype.
Méthode : Exercices sur le texte 3
- Relevez le champ lexical animal et classez les termes selon qu'ils désignent les victimes ou les agresseurs. Quel portrait des victimes en résulte ?
- Réécrivez le passage en supprimant toute métaphore : qu'a-t-on perdu, qu'a-t-on gagné ?
- Comparez la fonction du nombre chez Las Casas et chez Montaigne (« tant de villes rasées », texte 7). Lequel des deux procédés vous paraît le plus efficace, et pourquoi ?
- Essai. « Un texte de dénonciation doit-il être exact ? » Deux pages.
6.9.4 Texte 4 — Sepúlveda : l'argument de l'infériorité
Situation. Dialogue latin composé pour justifier la guerre menée aux Indiens. L'ouvrage n'obtient pas l'autorisation d'être imprimé en Espagne ; il circule en manuscrit et fournit la matière de la position soutenue à Valladolid en 1550.
« Compare maintenant ces dons de prudence, d'invention, de magnanimité, de tempérance, d'humanité et de religion avec ceux de ces gens sans culture, chez qui l'on trouve à peine des vestiges d'humanité, qui non seulement n'ont aucune science, mais ne connaissent pas même l'usage des lettres et ne conservent aucun monument de leur histoire, sinon une obscure et vague mémoire de certains faits consignés dans quelques peintures, qui n'ont ni lois écrites, mais seulement des institutions et des coutumes barbares. … De même que les enfants le cèdent aux adultes et les femmes aux hommes, ainsi ces gens-là le cèdent aux Espagnols. »
Démonstration (Analyse)
Une comparaison qui organise tout. Le texte est bâti sur un seul mouvement, l'impératif « compare », suivi d'une liste de qualités attribuées aux Espagnols et d'une liste de manques attribués aux Indiens. Le lecteur n'a pas à conclure : la disposition typographique de la phrase, deux séries mises en balance, a déjà conclu pour lui. C'est le procédé qu'Aristote nommait l'amplification par comparaison, et c'est aussi le procédé le plus courant des discours de mépris.
L'écriture comme critère. Le point sur lequel Sepúlveda insiste le plus n'est pas la cruauté : c'est l'absence de lettres et de monuments de l'histoire. Le critère est révélateur, car il définit l'humanité par une technique — l'écriture alphabétique — que l'Europe possède. Il est en outre factuellement fragile : Sepúlveda mentionne lui-même des peintures qui conservent des faits, sans voir qu'il vient de décrire une écriture. Un lettré, formé aux langues anciennes, ne reconnaît pas une écriture parce qu'elle ne ressemble pas à la sienne.
La série des inférieurs. La dernière phrase range les Indiens dans une suite : les enfants, les femmes, eux. Cette suite est empruntée à Aristote, et elle montre que l'argument ne concerne pas seulement les Amériques : c'est le même dispositif qui sert à justifier toute domination présentée comme éducative. En repérer la forme est plus utile que d'en réfuter chaque application.
Ce qui rend l'argument dangereux. Il ne dit pas que ces hommes ne sont pas des hommes — Sepúlveda accepte la bulle de 1537. Il dit qu'ils sont des hommes inachevés, et il transforme ainsi une domination en devoir. C'est la forme la plus difficile à combattre, parce qu'elle se présente comme une bienveillance : les arguments les plus efficaces en faveur de la contrainte ont presque toujours la forme d'un bienfait.
La question philosophique. L'infériorité supposée d'un peuple — même si elle était établie — donnerait-elle un titre à le gouverner ? Deux réponses s'affrontent. Celle de Sepúlveda : gouverner qui ne sait pas se conduire est un service. Celle qui triomphera plus tard : la capacité de se gouverner ne se prouve pas avant d'être exercée, et une tutelle qui empêche l'exercice se donne à elle-même sa propre justification. On tient là un argument circulaire dont il faut savoir dessiner le cercle.
Méthode : Exercices sur le texte 4
- Dressez le tableau des deux séries — qualités attribuées, manques attribués. Quelles qualités sont vérifiables, lesquelles ne le sont pas ?
- Le texte mentionne des peintures conservant des faits. Montrez en quelques lignes que cette mention contredit la thèse qu'elle est censée soutenir.
- Réfutation. Rédigez, en une page, la réponse de Las Casas à ce passage, en n'employant que des arguments de fait.
- Oral. « Faut-il être capable de se gouverner pour avoir le droit de se gouverner ? » Quatre minutes.
6.9.5 Texte 5 — Léry : le miroir de Sancerre
Situation. Léry vient de décrire, sur plusieurs pages, la manière dont les Tupinamba mettent à mort et mangent un prisonnier de guerre. Au lieu de conclure sur l'horreur, il rapproche ce qu'il a vu au Brésil de ce qu'il a vécu cinq ans plus tôt en France, pendant le siège de Sancerre, où la famine poussa des assiégés à manger de la chair humaine.
Ce que dit le texte. Léry soutient qu'il ne faut pas s'étonner si fort de la cruauté des sauvages mangeurs d'hommes, puisqu'il y en a parmi nous d'aussi détestables et de pires ; il rappelle qu'à Sancerre, en 1573, des chrétiens ont mangé un enfant mort, et que les usuriers qui sucent le sang des veuves et des orphelins sont, dit-il, plus cruels que les sauvages, qui du moins ne dévorent que leurs ennemis. Sa conclusion tient en une phrase que l'on peut résumer ainsi : il n'est pas besoin d'aller si loin pour trouver des mangeurs d'hommes.
Démonstration (Analyse)
Une comparaison, non une équivalence. Le raisonnement est plus précis que sa réputation. Léry distingue trois cas : l'anthropophagie rituelle des Tupinamba, publique, réglée, exercée sur un ennemi capturé à la guerre ; l'anthropophagie de famine des assiégés de Sancerre, cachée, exercée dans la famille ; et une troisième forme, métaphorique, l'usure, qui dévore la substance des pauvres sans les toucher. Le mouvement du texte va du plus lointain au plus proche, et la gradation est un jugement : ce qui nous scandalise est ce qui nous est étranger, non ce qui est le pire.
Pourquoi un protestant écrit cela en 1578. Léry a vu la Saint-Barthélemy de loin et Sancerre de près. Sa comparaison n'est donc pas un exercice : c'est la seule manière qu'il ait de dire, dans la France de Henri III, ce qu'il pense des guerres de religion. Il le dit par le Brésil, comme Montesquieu le dira plus tard par la Perse. Le détour n'est pas seulement un procédé littéraire : c'est ce qui rend l'énoncé possible.
L'usure, ou le troisième terme. L'introduction d'une anthropophagie figurée est le point le plus original du passage. Elle déplace la question : si dévorer signifie détruire la substance d'un homme, alors la cruauté ne se mesure pas au sang versé, et une société peut être anthropophage sans le savoir. Le procédé est une métaphore ; l'argument qu'elle porte est littéral.
La limite, qu'il faut oser. Un tel raisonnement peut servir à tout excuser : puisque nous faisons pire, taisons-nous. Ce n'est pas ce que fait Léry, qui continue de désapprouver ce qu'il décrit et qui donne le sens du rite au lieu de l'annuler. Mais la pente est réelle, et la question qu'il faut tenir est celle-ci : la conscience de ma propre faute m'ôte-t-elle le droit de juger, ou seulement le droit de juger de haut ?
La question philosophique. Le texte pose le problème du tiers terme. Pour comparer deux cruautés, il faut une mesure qui ne soit ni la leur ni la nôtre. Léry en emploie une sans la nommer — la souffrance infligée à qui n'a rien fait —, et c'est elle qui lui permet de conclure. Retenons la règle : une comparaison entre cultures n'est possible que si l'on explicite la mesure employée. Sans mesure explicite, la comparaison est un jugement déguisé.
Méthode : Exercices sur le texte 5
- Distinguez précisément les trois formes de dévoration présentes dans le passage. Sur quel critère chaque rapprochement repose-t-il ?
- Quelle mesure implicite permet à Léry de conclure que les nôtres sont pires ? Formulez-la en une phrase, puis discutez-la.
- Écriture. Rédigez un paragraphe qui accomplisse le même geste sur un usage contemporain que l'on juge sévèrement ailleurs.
- Discussion. « Celui qui est coupable ne peut plus juger. » Vrai, faux, ou à préciser ?
6.9.6 Texte 6 — Montaigne, « Des cannibales » : le mot retourné
Situation. Montaigne n'a pas voyagé. Il tient ses informations d'un homme qui a vécu dix ou douze ans au Brésil, et de marins qu'il a interrogés ; il a par ailleurs rencontré à Rouen, en 1562, trois Tupinamba. Il vient de rappeler l'usage guerrier de manger l'ennemi tué.
« Je trouve, pour revenir à mon propos, qu'il n'y a rien de barbare et de sauvage en cette nation, à ce qu'on m'en a rapporté, sinon que chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. … Ils sont sauvages, de même que nous appelons sauvages les fruits que nature, de soi et de son progrès ordinaire, a produits ; là où, à la vérité, ce sont ceux que nous avons altérés par notre artifice et détournés de l'ordre commun, que nous devrions plutôt appeler sauvages. »
« Je pense qu'il y a plus de barbarie à manger un homme vivant qu'à le manger mort. … Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »
« Tout cela ne va pas trop mal : mais quoi, ils ne portent point de haut-de-chausses. »
Démonstration (Analyse)
Une définition déguisée en observation. La première phrase se donne l'air d'un compte rendu — je trouve, à ce qu'on m'en a rapporté — et pose en réalité une définition du mot barbarie : est barbare ce qui n'est pas de mon usage. Le déplacement est considérable. Le mot cessait de désigner une propriété des choses pour désigner une relation entre celui qui parle et ce dont il parle. Montaigne n'affirme pas que rien n'est barbare : il affirme que le mot, tel qu'on l'emploie, mesure une distance.
Le renversement du sauvage et du cultivé. Le second passage joue sur l'étymologie. Est sauvage ce qui a poussé seul ; sont donc altérés, dénaturés et proprement sauvages les fruits que nous avons transformés. Le raisonnement suppose une prémisse qu'il faut nommer : la nature est la norme. C'est la prémisse la plus contestable du chapitre, et elle n'est jamais discutée. Un lecteur exigeant demandera : pourquoi ce qui pousse seul vaudrait-il mieux que ce que l'art a formé — l'humanisme tout entier soutenait le contraire.
Manger un homme vivant. La phrase la plus dure du texte est aussi la plus économe. Elle compare deux pratiques sur un seul critère, la douleur du supplicié, et cette réduction est ce qui la rend imparable : sur ce critère, la torture judiciaire européenne l'emporte. Le procédé consiste à choisir la mesure, et le choix de la mesure est ici tout l'argument. Montaigne écrit pendant les guerres de religion, où l'on brûle et où l'on écartèle : le lecteur de 1580 sait de quoi il parle.
La phrase d'équilibre. « Eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous » : la construction en balancier n'est pas un ornement, c'est la thèse. Montaigne conserve une mesure — les règles de la raison — et nous retire le droit de nous prendre pour elle. Ce n'est pas un relativisme intégral : c'est un relativisme du juge, non du jugement.
La chute. Après avoir rapporté des propos politiquement explosifs — des étrangers s'étonnant qu'on obéisse à un enfant et que les affamés ne prennent pas les riches à la gorge —, Montaigne clôt sur le haut-de-chausses. La désinvolture protège l'auteur et accuse le lecteur : celui qui rit s'aperçoit que l'objet du rire, c'est le critère par lequel nous jugeons. L'ironie est ici, au sens strict, un instrument d'argumentation — elle laisse au lecteur le dernier pas à faire, ce qui est la manière la plus sûre de l'obtenir.
Méthode : Exercices sur le texte 6
- Reconstituez la définition de « barbarie » donnée par la première phrase, puis dites ce qu'elle interdit et ce qu'elle autorise encore.
- « Eu égard aux règles de la raison » : que seraient ces règles ? Montaigne ne le dit pas ; proposez deux réponses possibles et discutez-les.
- Étudiez la dernière phrase : ton, longueur, place. Écrivez la conclusion que Montaigne aurait pu donner, et comparez les effets.
- Essai. « Peut-on juger les mœurs d'une autre société ? » Deux pages, avec au moins un exemple pris hors du chapitre.
6.9.7 Texte 7 — Montaigne, « Des coches » : le bilan d'un monde
Situation. Huit ans après « Des cannibales », dans un chapitre qui part des véhicules et de la magnificence des princes, Montaigne en vient à la conquête des Amériques et en dresse le compte.
« Notre monde vient d'en trouver un autre … et qui nous répond si c'est le dernier de ses frères, puisque les démons, les sibylles et nous, avons ignoré celui-ci jusqu'à cette heure ? »
« C'était un monde enfant … Je crains que nous aurons bien fort hâté sa déclinaison et sa ruine par notre contagion. »
« Tant de villes rasées, tant de nations exterminées, tant de millions de peuples passés au fil de l'épée, et la plus riche et belle partie du monde bouleversée pour la négociation des perles et du poivre : mécaniques victoires. »
Démonstration (Analyse)
Une ouverture qui tient en huit mots. « Notre monde vient d'en trouver un autre » : phrase courte, présent d'actualité, possessif « notre » qui installe aussitôt deux mondes. Puis le doute, qui est un geste de méthode : si nous avons ignoré celui-ci jusqu'à présent, qu'est-ce qui garantit qu'il n'y en a pas d'autres ? Montaigne applique à la géographie le raisonnement que Bruno applique au même moment au ciel : d'une ignorance constatée, on ne peut pas conclure à une limite.
L'anaphore et la balance. La phrase la plus célèbre est un mécanisme. Trois membres commencent par « tant de » — villes, nations, millions de peuples — et produisent une quantité que l'on ne peut pas contester puisqu'elle n'est pas chiffrée. Puis un « et » fait basculer la phrase : d'un côté ces trois membres, de l'autre des perles et du poivre. La disproportion n'est jamais énoncée ; elle est produite par la construction. C'est un raisonnement dont aucune prémisse n'est écrite, et c'est pourquoi il est irrésistible.
« Mécaniques victoires ». Le mot est technique. Au XVIe siècle, mécanique qualifie ce qui est bas, vil, de la condition des artisans. Montaigne ne traite donc pas les conquérants de criminels : il leur retire la gloire, en les rangeant dans la catégorie sociale la plus méprisée de son temps. Deux mots suffisent à annuler l'héroïsme d'un demi-siècle de récits.
Ce que le texte ne dit pas, et qu'il faut dire. Montaigne regrette plus loin que cette conquête ne soit pas tombée aux mains des Grecs ou des Romains, qui auraient poli ce qu'il y avait de sauvage sans détruire le reste. La phrase interdit d'en faire un adversaire de la colonisation : il condamne des conquérants et une manière, non l'entreprise. On peut le regretter ; on ne peut pas le lui faire dire. Un cours d'humanités consiste précisément à ne pas rendre les auteurs meilleurs qu'ils ne sont, parce que c'est en mesurant la distance qui nous en sépare qu'on apprend quelque chose sur eux et sur nous.
La question philosophique. « Un monde enfant » : la métaphore est celle-là même dont Sepúlveda se servait pour justifier la tutelle. Chez Montaigne, elle sert à plaindre ; chez Sepúlveda, à dominer. Une même image peut donc porter deux politiques opposées, et c'est un motif suffisant pour se méfier des images qui rangent les peuples selon des âges de la vie. Cette métaphore aura une longue postérité, et elle servira presque toujours à justifier une tutelle.
Méthode : Exercices sur le texte 7
- Analysez la construction de la phrase « Tant de villes rasées… » : membres, rythme, place du basculement. Réécrivez-la en ordre inverse et comparez.
- Cherchez ce que « mécanique » signifie au XVIe siècle, puis expliquez pourquoi la traduction moderne du mot ferait perdre le sens.
- Comparez la position de « Des cannibales » et celle de « Des coches ». Qu'est-ce qui a changé en huit ans ?
- Oral. « Un monde enfant » : trois minutes sur les usages politiques de cette métaphore.
6.9.8 Texte 8 — Montesquieu : comment peut-on être Persan ?
Situation. Rica, l'un des deux voyageurs persans, écrit à son ami Ibben, à Smyrne. Il vient d'arriver à Paris et raconte l'effet que sa présence produit.
« Les habitants de Paris sont d'une curiosité qui va jusqu'à l'extravagance. Lorsque j'arrivai, je fus regardé comme si j'avais été envoyé du ciel … Si j'étais dans une compagnie, il fallait aussitôt que je me misse en spectacle … Je souriais quelquefois d'entendre des gens qui n'étaient presque jamais sortis de leur chambre, qui se disaient entre eux : Il faut avouer qu'il a l'air bien persan. … Je quittai l'habit persan, j'en endossai un à l'européenne … Je tombai tout à coup dans un néant affreux. … Si quelqu'un par hasard apprenait à la compagnie que j'étais Persan, j'entendais aussitôt autour de moi un bourdonnement : Ah ! ah ! monsieur est Persan ? C'est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ? »
Démonstration (Analyse)
Un renversement en trois temps. Le texte raconte une expérience : être un objet de curiosité, puis cesser de l'être, puis découvrir qu'on n'était rien d'autre que cette curiosité. Le mouvement est celui d'un récit, non d'un traité ; c'est le récit qui produit la thèse, et un exposé sur la relativité des jugements n'obtiendrait pas le même effet.
La curiosité comme forme du mépris. Rica est regardé, exhibé, commenté : on le traite bien, et on le traite comme une chose. La phrase « il a l'air bien persan » est le sommet du procédé, parce que ceux qui la prononcent n'ont jamais vu de Persan : ils vérifient la conformité de l'homme réel à l'image qu'ils s'en font. L'exotisme est exactement cela — non l'intérêt pour l'autre, mais le plaisir de retrouver en lui ce qu'on y a mis.
Le néant du changement d'habit. Le passage le plus profond est celui où Rica, ayant quitté l'habit persan, cesse d'exister socialement. Il n'a rien perdu de ce qu'il est ; il a perdu le signe. On tient là une thèse sociologique avant la lettre : ce que nous appelons la valeur d'une personne est souvent la valeur du signe qu'elle porte. Le comique est ici l'instrument d'une analyse.
La question finale. « Comment peut-on être Persan ? » est une question absurde, et son absurdité est calculée. Elle suppose qu'il existe une manière normale d'être homme, et que toute autre demande une explication. Elle est devenue, pour cette raison, la formule qui désigne l'ethnocentrisme en français. Sa force tient à trois choses : elle est brève, elle est une question et non une affirmation — donc elle n'est pas réfutable —, et elle est mise dans la bouche de ceux qu'elle accuse.
La question philosophique, et la limite du dispositif. Le texte oblige le lecteur français à se voir décrit, et il y réussit parfaitement. Mais Rica écrit un français impeccable, raisonne en philosophe, et s'étonne exactement de ce dont Montesquieu veut qu'on s'étonne. Il n'est pas un Persan : il est un Français retourné. La leçon vaut pour tout le genre : ces livres nous apprennent beaucoup sur l'Europe et presque rien sur la Perse — ce qui, bien vu, n'est pas un défaut mais une définition.
Méthode : Exercices sur le texte 8
- Relevez les verbes de perception dont Rica est l'objet. Qui regarde, qui est regardé, et à quel moment cela s'inverse-t-il ?
- Pourquoi la formule finale est-elle une question et non une affirmation ? Récrivez-la en affirmation : que perd-elle ?
- Écriture d'invention. Rédigez la lettre 31, où Rica raconte son retour à Ispahan et l'effet que produit sur lui ce qu'il y retrouve.
- Discussion. « S'intéresser à une culture étrangère, est-ce déjà l'exotisme ? » Distinguez, avec des exemples.
6.9.9 Texte 9 — Voltaire : le prix du sucre
Situation. Candide et son valet approchent de Surinam, colonie hollandaise. Ils rencontrent un homme couché à terre.
« En approchant de la ville, ils rencontrèrent un nègre étendu par terre, n'ayant plus que la moitié de son habit, c'est-à-dire d'un caleçon de toile bleue ; il manquait à ce pauvre homme la jambe gauche et la main droite. « Eh, mon Dieu ! lui dit Candide en hollandais, que fais-tu là, mon ami, dans l'état horrible où je te vois ? — J'attends mon maître, M. Vanderdendur, le fameux négociant, répondit le nègre. — Est-ce M. Vanderdendur, dit Candide, qui t'a traité ainsi ? — Oui, monsieur, dit le nègre, c'est l'usage. On nous donne un caleçon de toile pour tout vêtement deux fois l'année. Quand nous travaillons aux sucreries, et que la meule nous attrape le doigt, on nous coupe la main ; quand nous voulons nous enfuir, on nous coupe la jambe : je me suis trouvé dans les deux cas. C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe. » »
Démonstration (Analyse)
Une description qui refuse le pathétique. La première phrase est d'une neutralité étudiée : un vêtement décrit avec précision — la moitié d'un caleçon de toile bleue —, puis, dans la même construction et sur le même ton, l'absence d'une jambe et d'une main. Aucun adjectif d'indignation. Le procédé est celui de l'understatement : plus le ton est plat, plus le fait est intolérable. Voltaire savait qu'un lecteur résiste à ce qu'on lui commande de ressentir.
Le mot « usage ». Il porte tout le passage. L'esclave n'accuse pas : il explique une règle, calmement, comme on expliquerait un règlement de travail. Or nous avons vu que le mot usage est celui-là même dont se sert Montaigne pour définir la barbarie : chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. Ici, l'usage est le nôtre, et il est décrit par sa victime. Le retournement est complet.
La logique comptable. Les deux règles énoncées sont symétriques et rationnelles : la main pour l'accident, la jambe pour la fuite. Elles composent un système cohérent, et c'est cette cohérence qui glace. La violence n'est pas présentée comme un excès mais comme une administration. Voltaire ne dénonce pas des monstres, il décrit une organisation.
La phrase finale. « C'est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe » : sept mots qui accomplissent trois opérations. Ils changent de destinataire — le « vous » vise Candide, et par-dessus lui le lecteur qui tient le livre. Ils établissent une relation causale entre un plaisir ordinaire et une mutilation. Et ils emploient le vocabulaire du commerce — prix —, c'est-à-dire celui-là même du système décrit. Le lecteur ne peut plus se placer en spectateur : il est dans la chaîne.
La question philosophique, et un fait à ne pas taire. Le texte pose la question de la responsabilité indirecte : suis-je responsable de ce dont je profite sans l'avoir voulu ? Voltaire n'y répond pas ; il rend la question inévitable. Il faut ajouter un fait, parce qu'il appartient à l'honnêteté du cours : Voltaire, qui écrit cette page, a placé de l'argent dans le commerce maritime, et ses positions sur les peuples d'Afrique, ailleurs dans son œuvre, sont indéfendables. Cela ne diminue pas la force du chapitre 19 ; cela interdit d'en faire le certificat de vertu de son auteur. Un texte peut valoir mieux que celui qui l'écrit.
Méthode : Exercices sur le texte 9
- Relevez les marques d'émotion dans la description initiale. Que produit leur absence ?
- Étudiez le mot « usage » en le rapprochant de son emploi chez Montaigne (texte 6). Que devient la définition de la barbarie ?
- Argumentation. « Celui qui profite d'une injustice sans la commettre en est-il responsable ? » Construisez deux thèses opposées, avec leurs meilleurs arguments.
- Oral. Lisez la réplique de l'esclave à voix haute de deux manières : indignée, puis neutre. La classe décrit l'écart d'effet.
6.9.10 Texte 10 — Diderot : les adieux du vieillard
Situation. Diderot suppose un chapitre que Bougainville n'aurait pas publié. Au moment où les navires français quittent Tahiti, un vieillard qui n'avait rien dit pendant tout leur séjour prend la parole devant les siens, puis se tourne vers le chef de l'expédition.
« Pleurez, malheureux Otaïtiens ! pleurez ; mais que ce soit de l'arrivée, et non du départ de ces hommes ambitieux et méchants. …\ Et toi, chef des brigands qui t'obéissent, écarte promptement ton vaisseau de notre rive : nous sommes innocents, nous sommes heureux ; et tu ne peux que nuire à notre bonheur. … Ce pays est à toi ! et pourquoi ? parce que tu y as mis le pied ? Si un Otaïtien débarquait un jour sur vos côtes, et qu'il gravât sur une de vos pierres ou sur l'écorce d'un de vos arbres : Ce pays est aux habitants d'Otaïti, qu'en penserais-tu ? »
Démonstration (Analyse)
Une harangue classique dans la bouche d'un Tahitien. Le discours a la structure d'un modèle latin : apostrophe initiale, adresse à la communauté, retournement vers l'adversaire, série de questions, sommation finale. Le vieillard parle comme Cicéron. C'est le premier fait à noter, et il commande tout : Diderot ne restitue pas une parole tahitienne, il fabrique un orateur dont la compétence rhétorique est européenne. Le procédé est indispensable à l'effet — un lecteur de 1772 n'aurait pas été ému par une parole réellement étrangère — et il est en même temps la limite du texte.
Le renversement du premier mot. « Pleurez de l'arrivée, et non du départ » : la phrase inverse l'ordre attendu des sentiments, et elle inverse du même coup le récit de voyage habituel, où l'arrivée est une bonne nouvelle apportée à des sauvages. En une phrase, l'événement fondateur du genre change de signe.
L'argument de la réciprocité. Le cœur du discours est une expérience de pensée : imaginez la même chose faite chez vous. C'est un raisonnement d'une puissance particulière, parce qu'il ne suppose aucune valeur partagée avec l'adversaire : il lui demande seulement d'être conséquent. Si le fait d'avoir posé le pied donne un titre, alors il le donne aussi à l'autre. On reconnaît la forme d'un argument que la philosophie appelle l'universalisation : une règle qui ne supporte pas d'être appliquée à celui qui l'énonce n'est pas une règle.
Le titre enfoui. Bougainville, comme tous les navigateurs, a enterré un acte de possession. Le vieillard qualifie ce geste de titre de leur futur esclavage. La formule met en évidence une chose que ce chapitre n'a cessé de rencontrer, du requerimiento à l'enclos de Rousseau : la propriété et la souveraineté sont d'abord des actes de langage — un texte, une plaque, une phrase prononcée devant témoin —, et elles ne deviennent des faits que si quelqu'un y croit ou ne peut pas les refuser.
La question philosophique, et la réserve. Le texte est le sommet du regard éloigné, et il en montre aussi le défaut. Le Tahiti qu'il décrit — innocent, heureux, sans propriété ni jalousie — n'est pas celui que Bougainville a vu, et il sert d'argument dans un débat français sur la morale et le mariage. Diderot s'en sert pour penser ; il ne prétend pas décrire. La question, alors, est celle-ci : une fiction peut-elle plaider pour des gens réels ? Elle le peut, à condition qu'on sache que c'est une fiction — sans quoi l'on remplace un peuple par une idée, ce qui est encore une manière de le faire taire.
Méthode : Exercices sur le texte 10
- Découpez le discours selon les parties du plaidoyer étudiées au premier semestre. Que révèle cette structure sur l'auteur réel ?
- Formalisez l'argument de réciprocité : prémisses, conclusion. À quelle condition est-il valide ?
- Comparez le titre enfoui par Bougainville, le requerimiento (texte 2) et l'enclos de Rousseau. Rédigez un paragraphe sur la propriété comme acte de parole.
- Essai. « Peut-on parler au nom de ceux qui ne parlent pas ? » Deux pages.
6.9.11 Travaux d'ensemble
Méthode : Sujets d'essai
- Peut-on juger les mœurs d'une société qui n'est pas la nôtre ?
- La découverte de l'autre nous apprend-elle quelque chose sur nous ?
- « Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage. » Cette phrase interdit-elle de condamner quoi que ce soit ?
- Faut-il avoir vu pour pouvoir dire ?
- Une fiction peut-elle valoir comme témoignage ?
Méthode : Travaux oraux et travaux d'écriture
- La junte (par groupes de quatre, vingt minutes). Deux élèves soutiennent la position de Sepúlveda, deux celle de Las Casas, en n'employant que des arguments du XVIe siècle. Le reste de la classe joue la junte : elle n'a pas le droit de rendre un verdict, mais doit formuler la question qui restait à trancher.
- Le regard éloigné (écrit, une page). Décrivez un lieu que vous connaissez très bien — une salle de classe, un stade, un repas de famille — du point de vue d'un observateur qui n'en connaît aucune règle. Interdiction d'employer les noms techniques de ce qui s'y fait.
- La chaîne du témoignage (par deux). Choisissez un fait dont vous avez été témoin. L'un le raconte, l'autre le rapporte à un tiers, qui le rédige. Comparez les trois versions et nommez ce qui s'est perdu à chaque étape.
- Explication à deux voix (par deux, dix minutes). L'un présente un texte du chapitre comme œuvre de langue, l'autre comme thèse ; puis chacun pose à l'autre la question que son approche lui suggère.
6.10 Bilan
Nous sommes partis d'une question : la rencontre d'hommes entièrement autres oblige-t-elle à conclure que nos normes ne sont que des coutumes ? La période n'a pas donné une réponse, elle a donné un dispositif. Le fait de la diversité n'entraîne à lui seul aucune conclusion : le même fait a nourri l'argument de l'infériorité chez Sepúlveda et l'argument du retournement chez Montaigne. Ce qui décide, dans chaque cas, c'est la mesure employée — l'écriture alphabétique pour l'un, la douleur infligée pour l'autre —, et c'est pourquoi le travail intellectuel consiste d'abord à rendre visible la mesure dont on se sert.
Trois acquis peuvent être tenus pour fermes. Le premier est que toute description vient de quelque part : Colomb ne ment pas, il énumère des manques mesurés depuis chez lui. Le second est que la conscience de son propre point de vue ne supprime pas le jugement, mais en change le statut : Montaigne juge encore, et il juge d'ailleurs sévèrement, mais il ne juge plus en propriétaire de la raison. Le troisième est que les textes les plus généreux de cette histoire parlent presque tous à la place de ceux qu'ils défendent, et que cette substitution est le problème non résolu de l'époque.
1. Deux bouleversements de même structure : de nouvelles terres, et un monde qui change de dimensions. Dans les deux cas, une totalité supposée close se révèle n'être qu'une partie, et le mouvement s'achève par un retour sur soi.
2. La question de Valladolid n'est pas « sont-ils des hommes ? » mais « sont-ils capables de se gouverner, et leurs torts donnent-ils un titre sur eux ? » Les quatre arguments de Sepúlveda sont indépendants ; le plus difficile à écarter est celui du secours aux innocents.
3. Un témoignage se pèse : présence, langue, détail inutile, cohérence, aveu d'ignorance — et chacun de ces critères a son revers, car tous s'imitent.
4. « Barbare » et « sauvage » définissent autrui par un manque mesuré depuis chez nous. Montaigne ne supprime pas la mesure — il maintient des règles de la raison — mais il nous retire le droit d'en être les détenteurs.
5. Le relativisme intégral se réfute lui-même ; le constat de diversité, lui, ne se réfute pas. Distinguer les deux est la première chose à faire dans un devoir sur ce sujet.
6. Le regard éloigné — Persan, Huron, Tahitien, habitant de Sirius — défamiliarise, contourne la censure et retourne le rire. Il éclaire l'Europe et il n'apprend rien sur les peuples qu'il met en scène : ces livres sont d'excellents documents sur nous et de mauvais documents sur eux.
7. La propriété et la souveraineté apparaissent dans ce chapitre comme des actes de parole : un texte lu devant notaire, une plaque enfouie, un enclos et une phrase que d'autres croient. C'est le point où ce semestre rejoint le précédent.
Ce chapitre a étudié la rencontre : ce qui arrive quand on découvre que le monde est plus grand et plus divers qu'on ne le croyait. Le chapitre suivant, Décrire, figurer, imaginer, prend la question par les moyens : comment fait-on tenir ce monde élargi dans une carte, dans une planche gravée, dans une phrase ? On y retrouvera les mêmes textes sous un autre angle — le « Des coches » de Montaigne y sera lu pour sa description de Cuzco, et les voyages dans la Lune pour leur manière de fabriquer un ailleurs. Le troisième chapitre, L'homme et l'animal, poussera la question de la frontière jusqu'à son dernier bord : nous avons vu ici des Européens se demander si des hommes étaient des hommes ; nous verrons là des philosophes se demander où l'humanité s'arrête.