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L'épreuve de spécialité : interprétation et essai

Cours complet · HLP (terminale), chapitre 9 · terminale, spécialité humanités, littérature et philosophie

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Un matin de juin, quatre heures devant vous, une feuille de sujet et deux copies vierges. Sur la feuille, un texte — une page, parfois moins —, le nom d'un auteur, une date. Sous le texte, deux questions. La première porte un intitulé : interprétation littéraire ou interprétation philosophique. La seconde en porte un autre : essai littéraire ou essai philosophique. Vous ne choisissez pas : les deux sont à traiter. Vous ne les rendez pas ensemble : chacune ira sur sa copie, et deux correcteurs différents les liront séparément, l'un professeur de lettres, l'autre professeur de philosophie, sans se concerter et sans savoir ce que vous avez écrit à l'autre.

Ce dispositif étrange n'est pas une complication administrative : c'est la traduction, en termes d'examen, de ce qui fait la nature même de cet enseignement. Le programme refuse de partager les entrées entre les deux disciplines ; l'épreuve refuse de partager le texte. Le même texte, lu deux fois, avec deux séries de questions, et deux exigences qui ne se ressemblent pas : comprendre exactement ce qu'un auteur a écrit, et répondre pour son propre compte à une question qu'il soulève.

Ce chapitre a donc deux objets. Il expose ce que l'épreuve demande — en s'appuyant sur les termes exacts du texte officiel, car chacun d'eux compte — et il montre comment on la traite, en rédigeant intégralement deux sujets complets. On ne progresse pas en méthodologie par des conseils : on progresse en voyant faire, puis en refaisant.

Problématique de méthode. Qu'est-ce qui distingue exactement interpréter un texte et répondre à une question qu'il pose ? Et comment fait-on, en quatre heures, pour être à la fois le lecteur le plus fidèle d'un auteur et un esprit qui pense par lui-même ?

iRemarqueNote sur les textes de ce chapitre et sur les sources

Deux conventions. 1. Les dispositions de l'épreuve citées ici sont celles de la définition officielle en vigueur : la note de service du 11 février 2020, modifiée par celle du 26 septembre 2023, dans sa version consolidée d'août 2024. Les formulations entre guillemets sont celles du texte officiel ; il faut les connaître, parce que chaque mot y a une conséquence sur ce qu'on attend de vous. 2. Les deux sujets entièrement traités reposent sur des textes du domaine public, pour qu'ils puissent être reproduits en entier : cela ne préjuge en rien des textes de l'examen, qui peuvent être de n'importe quelle époque et de n'importe quel auteur, pourvu qu'ils soient français ou traduits en français et relatifs à l'un des thèmes du programme. Les développements rédigés sont des copies possibles, non des modèles à recopier : deux excellentes copies sur un même sujet ne se ressemblent pas.

9.1 Introduction : deux exercices, deux copies, un seul texte

9.1.1 Ce que dit le texte officiel

◆Théorème 9.1La définition de l'épreuve, dans ses termes

Nature. Épreuve écrite, durée quatre heures. Elle « consiste en une épreuve écrite composée de deux questions portant sur un texte relatif à l'un des thèmes du programme ».

Programme. Elle « porte sur le programme de l'enseignement de spécialité de la classe de terminale en vigueur ». Les notions rencontrées en première mais non approfondies en terminale « doivent être connues et mobilisables » ; elles « ne peuvent cependant pas constituer un ressort essentiel du sujet ».

Première partie. « L'une des questions, intitulée soit interprétation littéraire, soit interprétation philosophique, appelle un développement écrit exposant la compréhension et l'analyse d'un enjeu majeur du texte. »

Deuxième partie. « La deuxième question, appelée essai littéraire ou essai philosophique, conduit le candidat à rédiger une réponse étayée à une question soulevée par le texte. »

Orientation. « Chacun de ces deux exercices relève tantôt d'une approche philosophique, tantôt d'une approche littéraire, selon ce qu'indique explicitement l'intitulé du sujet. » L'ensemble des connaissances acquises est mobilisable à bon escient dans les deux parties.

Copies et correction. Les deux questions donnent lieu à des développements « d'ampleur comparable », présentés sur « deux copies distinctes » avec les questions clairement identifiées, et qui font l'objet de « corrections distinctes, l'une par un professeur de lettres, l'autre par un professeur de philosophie, selon l'orientation disciplinaire respective des exercices ».

Notation. « Chaque question est notée sur 10. La somme des deux notes constitue la note globale unique de l'épreuve. »

9.1.2 Sept conséquences pratiques, qu'il faut tirer tout de suite

Ce texte court a des effets très concrets, et la plupart des copies faibles sont des copies qui n'en ont tiré aucun.

1. Un seul texte, deux exercices. Le texte n'est pas le sujet de la première partie et le décor de la seconde : il commande les deux. L'essai part d'une question soulevée par le texte, ce qui interdit à la fois de l'ignorer et de le paraphraser.

2. L'intitulé désigne l'orientation. Si le sujet écrit « interprétation littéraire », la première partie sera lue par un professeur de lettres et attend un travail sur l'écriture. S'il écrit « interprétation philosophique », elle attend un travail sur les concepts et les raisons. En pratique, un sujet associe un exercice littéraire et un exercice philosophique — c'est ce que suppose la double correction.

3. Deux copies distinctes. Chaque correcteur ne voit que la sienne. Une idée annoncée dans l'interprétation et développée dans l'essai est perdue pour tout le monde : chaque copie doit se suffire, quitte à répéter une définition ou une référence.

4. Ampleur comparable. On ne bâcle pas la seconde partie. Deux développements très inégaux sont une faute avant même d'être lus : le partage naturel est de deux heures pour chacun, marges comprises.

5. Tout le programme est examinable. Depuis la session 2024, le programme limitatif qui restreignait autrefois l'épreuve à une partie des entrées a été supprimé : les six entrées des deux semestres peuvent fournir le texte. Réviser une entrée sur deux est un pari perdant.

6. Les acquis de première servent, mais ne portent pas le sujet. Vos notions de première — les pouvoirs de la parole, l'autorité du discours, les représentations du monde — sont des instruments d'analyse toujours utiles. Elles ne seront pas le sujet.

7. Deux notes sur dix, une seule note. Aucune des deux parties ne rattrape l'autre par avance : elles s'ajoutent. Une copie brillante et une copie absente font une note médiocre.

L'architecture de l'épreuve écrite de spécialité.
Proposition 9.2L'essentiel sur le dispositif

Un texte, deux exercices, deux copies, deux correcteurs, deux notes sur dix qui s'ajoutent. Le premier exercice demande la fidélité : exposer la compréhension et l'analyse d'un enjeu majeur du texte. Le second demande l'engagement : rédiger une réponse étayée à une question qu'il soulève. L'intitulé du sujet dit lequel des deux relève de l'approche littéraire et lequel de l'approche philosophique ; le reste — la lecture, la rigueur, la culture — est commun aux deux.

9.2 Les quatre heures : entrer dans le sujet

9.2.1 Lire le sujet avant le texte

Le premier geste n'est pas de lire le texte : c'est de lire les deux questions. La raison est simple : elles décident de ce qu'il faut chercher. Le même passage de Voltaire ne se lit pas de la même manière selon qu'on vous demande comment il fait rire et comment il condamne, ou ce qu'il donne à penser du rapport entre la raison et la guerre. Lire d'abord le texte, c'est se condamner à le relire entièrement.

Méthode : Les cinq minutes qui décident du reste

1. Lire l'intitulé des deux parties, et repérer laquelle est littéraire, laquelle est philosophique. 2. Souligner, dans chacune, les mots de la question — un verbe (montrer, expliquer, analyser), un objet, souvent une opposition. 3. Repérer le paratexte : auteur, titre de l'œuvre, date, éventuelle indication de contexte. La date seule vous dit déjà à quelle entrée du programme le texte se rattache. 4. Formuler pour soi, en une phrase, ce que chaque exercice attend : « on me demande de montrer que… » et « on me demande de répondre à… ». 5. Seulement alors, lire le texte.

9.2.2 Trois lectures, et pas une de plus

On ne lit pas trois fois de la même manière. La première lecture est continue et sans crayon : il s'agit de comprendre de quoi il est question et de recevoir l'effet du texte — on ne peut analyser un effet qu'on n'a pas éprouvé. La deuxième lecture est armée : crayon en main, on découpe le texte en mouvements, on note les ruptures — un changement de temps verbal, l'arrivée d'un exemple, un retournement, une interrogation —, on entoure les mots répétés et les mots qui détonnent. La troisième lecture est orientée par les deux questions : on ne cherche plus tout, on cherche ce qui répond.

Méthode : Découper un texte en mouvements

Un texte de quatre-vingts lignes a presque toujours deux, trois ou quatre mouvements, et les repérer est déjà la moitié de l'interprétation. Les indices sont matériels : un connecteur (mais, or, enfin, donc) ; un changement de temps (du présent de vérité générale au passé du récit) ; un changement de personne (du je au nous, du nous au on) ; l'arrivée d'un exemple ou d'une image ; une question posée ; une reprise du même mot en un autre sens. Nommez chaque mouvement par ce qu'il fait, non par ce dont il parle : non pas « la guerre », mais « on décrit la bataille comme un spectacle réglé » ; non pas « la technique », mais « on renverse le rapport entre le corps et l'âme ».

9.2.3 Le partage du temps

Quatre heures pour deux développements d'ampleur comparable : le partage est donné par le sujet lui-même. Ce qui suit n'est pas une règle mais un repère éprouvé, à ajuster à sa propre vitesse.

Un partage possible des quatre heures.
iRemarqueDeux copies : une exigence matérielle qu'on oublie

Chaque développement va sur sa propre copie, et chaque copie doit porter, clairement identifiée, la question qu'elle traite. Recopiez l'intitulé exact en tête — « Interprétation littéraire » ou « Essai philosophique » — puis la question. Cela coûte trente secondes et évite le pire des accidents : une copie que son correcteur ne peut pas rattacher à son exercice. Et rappelez-vous que votre correcteur de lettres ne lira pas ce que vous avez écrit au correcteur de philosophie : si une même référence sert dans les deux parties, présentez-la deux fois.

9.3 La première partie : l'interprétation

9.3.1 Ce que l'exercice n'est pas

Trois confusions coûtent chaque année beaucoup de points, parce qu'elles consistent à faire, très correctement, un autre exercice.

Ce n'est pas une explication linéaire. Suivre le texte ligne à ligne en commentant tout ce qui passe produit un relevé, non une analyse. Le texte officiel demande « la compréhension et l'analyse d'un enjeu majeur » : un, pas tous ; majeur, donc hiérarchisé. Une interprétation qui ne choisit pas n'interprète pas.

Ce n'est pas un résumé. Reformuler fidèlement ce que l'auteur dit est la condition du travail, non le travail. Le correcteur connaît le texte : ce qu'il cherche, c'est ce que vous avez vu et qu'il n'aurait pas vu seul.

Ce n'est pas une dissertation sur le sujet du texte. Un texte de Bergson sur la technique n'est pas une invitation à exposer ce que vous savez de la technique. Tout ce que vous avancez doit trouver son appui dans le texte et y revenir. Le moment de penser par vous-même viendra : c'est la seconde partie, et elle sera lue par quelqu'un d'autre.

9.3.2 « Un enjeu majeur du texte »

Toute la difficulté de l'exercice tient dans ces quatre mots, et il faut les prendre un par un.

Définition 9.3Thème, thèse, problème, enjeu

Le thème est ce dont le texte parle : la guerre, la technique, l'art. Il se dit en un mot, et il n'apprend rien.

La thèse est ce que le texte soutient au sujet de ce thème. Elle se dit en une phrase complète, avec un verbe : la description esthétique de la bataille en dissimule le carnage. Une thèse peut être vraie ou fausse : c'est déjà un contenu.

Le problème est la question à laquelle la thèse répond, et qui rendait plusieurs réponses possibles. On le trouve en demandant : contre quoi cette thèse est-elle dirigée ?

L'enjeu est ce qui dépend de la réponse — ce qu'on gagne ou ce qu'on perd à trancher dans un sens plutôt que dans l'autre. C'est le pourquoi cela compte. Un enjeu se formule presque toujours par une conséquence : si la thèse est vraie, alors…

Il est majeur lorsqu'il commande le texte entier : on ne peut pas l'ôter sans que le texte cesse d'avoir une raison d'être. Un enjeu mineur n'éclaire qu'un paragraphe.

Les quatre marches qui mènent à l'enjeu majeur d'un texte.

Méthode : Dégager l'enjeu majeur : la démarche au brouillon

1. Écrire la thèse en une phrase, sans le vocabulaire de l'auteur. Si vous ne pouvez pas la dire avec vos mots, vous ne l'avez pas comprise. 2. Chercher l'adversaire. Tout texte argumenté écarte une position concurrente, souvent sans la nommer. Demandez : qui pourrait soutenir le contraire, et pourquoi cela paraîtrait-il raisonnable ? La réponse donne le problème. 3. Écrire la conséquence. Si l'auteur a raison, alors… — et cherchez la conséquence la plus dérangeante, celle qui coûte quelque chose. 4. Vérifier que l'enjeu est majeur : reprenez le texte et demandez si chacun de ses mouvements y contribue. Si un mouvement entier reste dehors, vous tenez un enjeu secondaire. 5. Vérifier que l'enjeu est dans le texte : chaque étape de votre analyse doit pouvoir être appuyée sur un mot, une construction, un exemple — que vous citerez.

9.3.3 Interprétation littéraire, interprétation philosophique : ce qui change

L'exercice est le même ; l'angle diffère, et l'intitulé du sujet vous le dit.

L'interprétation littéraire demande de montrer comment le texte fait ce qu'il dit. Elle travaille sur la composition, l'énonciation, le lexique, les images, le rythme, les registres, le genre. Sa règle d'or : on ne nomme jamais un procédé sans dire ce qu'il produit. Écrire « Voltaire emploie une énumération » ne vaut rien ; écrire « l'énumération des instruments de musique aligne les canons parmi eux, si bien que l'arme entre dans l'orchestre » vaut beaucoup. Le mot juste sert à désigner ce qu'on a vu, il ne remplace pas la vision.

L'interprétation philosophique demande de reconstruire ce que le texte établit. Elle travaille sur les concepts — leur définition, leur distinction —, sur la structure de l'argument, sur les présupposés, sur les conséquences. Sa règle d'or : suivre le mouvement du raisonnement pas à pas et dire, à chaque étape, ce qui est acquis et ce qui reste à établir. On y cite aussi le texte, et l'on y est aussi attentif à ses mots : un philosophe qui choisit gémit plutôt que souffre a fait un choix, et ce choix est un argument.

iRemarqueCe qui ne change pas

Dans les deux cas, on cite : brièvement, précisément, et en analysant la citation qu'on vient de faire. Dans les deux cas, on suit un ordre qui n'est pas celui du texte mais celui de la démonstration. Dans les deux cas, on écrit une interprétation, c'est-à-dire une proposition de sens qui pourrait être discutée — et non un constat. Un correcteur de lettres attend une pensée ; un correcteur de philosophie attend une lecture. Ni l'un ni l'autre n'attend un catalogue.

9.3.4 La forme du développement

Méthode : Bâtir et rédiger une interprétation

L'introduction (dix à quinze lignes) fait quatre choses, dans cet ordre : elle situe le texte (auteur, œuvre, date, genre, en une phrase) ; elle dit de quoi il parle et ce qu'il soutient ; elle énonce l'enjeu majeur que vous allez établir ; elle annonce les étapes. On n'y met ni généralité sur l'humanité, ni biographie.

Le développement compte deux ou trois parties, qui sont des étapes de démonstration, non des rubriques. Un mauvais plan : « I. le fond — II. la forme ». Un bon plan : chaque partie établit un degré de l'enjeu, et l'on ne peut pas les intervertir. Chaque paragraphe comporte une idée, une citation, l'analyse de la citation, et une conclusion partielle.

Les transitions disent ce qui manque encore : « le texte a donc établi que… ; reste à comprendre pourquoi… ».

La conclusion (dix lignes) répond fermement à la question posée, et elle ne s'ouvre pas sur le monde entier : elle peut signaler la limite de la lecture proposée, ou le problème que le texte laisse entier — celui-là même que l'essai va traiter.

9.3.5 Deux introductions au banc d'essai

Les deux introductions qui suivent portent sur le premier sujet traité plus loin dans ce chapitre : un extrait du chapitre III de Candide (1759), avec pour première partie une interprétation littéraire demandant comment l'écriture fait de la description d'une bataille sa condamnation. La première introduction est faible, la seconde est bonne ; elles ont exactement la même longueur.

Exemple 9.4Introduction A

« Depuis toujours, les hommes ont fait la guerre, et depuis toujours les écrivains l'ont dénoncée. Voltaire est un grand écrivain du siècle des Lumières, connu pour son combat contre le fanatisme et pour son ironie. Dans Candide, il raconte les aventures d'un jeune homme naïf qui découvre que le monde n'est pas aussi beau qu'on le lui avait dit. Dans cet extrait, il décrit une bataille. Nous verrons d'abord la forme du texte, puis nous étudierons le fond, et enfin nous donnerons notre avis. »

Exemple 9.5Introduction B

« Publié en 1759, au milieu de la guerre de Sept Ans, Candide est un conte philosophique dirigé contre la thèse selon laquelle nous vivrions dans le meilleur des mondes possibles. Le chapitre III en donne la réfutation la plus brutale : enrôlé de force, le héros assiste à une bataille. Or le passage ne comporte ni indignation ni commentaire ; il est écrit du dehors, dans le style d'un compte rendu — et il est pourtant l'un des textes les plus accusateurs de notre langue. Ce paradoxe est notre point de départ : la condamnation n'est pas ajoutée à la description, elle en résulte. En empruntant à la guerre son propre langage — celui du spectacle, du calcul, du droit et de la religion — le texte laisse ce langage s'accuser lui-même, et il en résulte que nul récit de guerre ne peut être neutre. Nous suivrons ses trois moments : la bataille écrite comme un spectacle réglé, puis comme une comptabilité, enfin la révélation de ce qu'ils recouvraient. »

Démonstration (Ce qui les sépare)

L'entrée. A commence par une généralité qui vaudrait pour n'importe quel texte, et par une notice biographique. B commence par une date et par un fait — la guerre de Sept Ans —, et cette date est déjà un argument, puisqu'elle dit que Voltaire écrit pendant, non après.

Le résumé. A résume l'intrigue du roman entier ; B résume la situation du passage en une ligne et passe. Un correcteur qui lit un résumé du roman sait déjà qu'il ne lira pas d'analyse.

Le problème. A n'en a pas. B en construit un en trois mots : un texte sans indignation qui accuse — c'est-à-dire une contradiction apparente, et donc quelque chose à expliquer. Toute bonne introduction contient une petite énigme.

L'enjeu. A n'en a pas. B l'énonce : nul récit de guerre ne peut être neutre. C'est ce que l'on va établir, et c'est autre chose qu'un thème.

L'annonce. A annonce des rubriques (« la forme », « le fond », « notre avis ») : trois tiroirs interchangeables, dont le troisième n'a rien à faire dans cet exercice. B annonce trois étapes qui sont des moments du texte nommés par ce qu'ils font, et qu'on ne peut pas intervertir.

La leçon. L'introduction n'est pas un préambule : c'est le lieu où l'on prouve, en dix lignes, qu'on a compris ce qu'on va faire. Un correcteur y fixe le niveau de la copie, et il se trompe rarement.

9.4 La deuxième partie : l'essai

9.4.1 Ce que l'exercice n'est pas

Ce n'est pas un commentaire du texte. Le texte a été traité dans la première partie. Ici, il est le point de départ : on part de la question qu'il soulève, et l'on y répond avec ses propres moyens.

Ce n'est pas une dissertation de philosophie ordinaire. La dissertation part d'une notion et d'un sujet indépendants ; l'essai part d'un texte, et sa question lui est attachée. La différence pratique est double : on peut, et souvent on doit, revenir au texte pour marquer d'où l'on part ; et l'on n'est pas tenu au plan en trois moments que l'usage a imposé à la dissertation.

Ce n'est pas non plus un exercice libre. Le mot officiel est « étayée ». Un essai qui aligne des opinions sans preuve, ou qui raconte une expérience personnelle sans en tirer d'argument, manque à la définition même de l'exercice.

9.4.2 « Une question soulevée par le texte »

La question est presque toujours donnée par le sujet. Il reste un travail essentiel et souvent négligé : comprendre pourquoi c'est ce texte-là qui la soulève. Une même question — la technique nous rend-elle plus libres ? — n'a pas le même sens après un texte de Bergson et après un texte d'Orwell. Consacrez les cinq premières minutes de votre brouillon à écrire, en trois lignes, le lien : le texte affirme que… ; d'où la question de savoir si… ; car si l'on répondait autrement, alors…

Méthode : Analyser une question d'essai

1. Définir les termes, y compris ceux qui paraissent clairs — c'est souvent là qu'est le problème. « Récit d'anticipation » : lequel, à partir de quand, avec quel rapport au présent ? 2. Repérer le présupposé : toute question en contient un. « La raison peut-elle justifier la guerre ? » suppose que justifier soit une opération de la raison — présupposé discutable, et l'on peut faire de sa discussion un moment du devoir. 3. Chercher la réponse spontanée, celle que tout le monde donnerait, et la formuler honnêtement : c'est elle que le devoir doit dépasser, pas ignorer. 4. Chercher ce qui la rend insuffisante : un cas qu'elle n'explique pas, une conséquence qu'elle refuse. 5. Écrire sa thèse en une phrase avant de faire le plan. Un essai sans thèse est un exposé.

9.4.3 « Une réponse étayée » : ce qu'étayer veut dire

Étayer, c'est soutenir par en dessous. Un essai s'étaie de trois manières, et les trois sont exigées.

Par des raisons. Chaque affirmation doit être suivie de ce qui la rend acceptable : un argument, une distinction, une conséquence. La marque d'un devoir faible est la juxtaposition d'assertions reliées par de plus et par ailleurs.

Par des œuvres. L'essai de cette spécialité n'est pas un exercice d'idées pures : il mobilise des textes, des œuvres, des faits, et il les mobilise avec leurs dates. Deux ou trois références solides, analysées, valent mieux que douze citées au passage. Une œuvre convoquée doit faire un travail : elle prouve, elle nuance, ou elle objecte.

Par l'examen des objections. Une réponse qui n'a pas rencontré d'objection sérieuse n'a pas été mise à l'épreuve. Consacrez un moment entier — non trois lignes — à la position la plus forte contre la vôtre, et répondez-lui sans la caricaturer. C'est ce qui distingue un devoir de terminale d'un devoir de collège, et c'est ce que le programme appelle faire évoluer sa pensée jusqu'à la remettre en cause si nécessaire.

9.4.4 Essai littéraire, essai philosophique

L'essai littéraire attend que la réponse soit construite avec la littérature : les œuvres n'y sont pas des illustrations, elles sont les instruments de la réflexion. On y montre ce qu'une forme rend possible — ce que le roman peut dire que le traité ne peut pas, ce que le vers fait entendre que la prose laisse passer. Les références vont de préférence à des œuvres lues, et l'on n'hésite pas à en citer deux ou trois lignes.

L'essai philosophique attend une réponse construite par concepts : on définit, on distingue, on examine la validité des raisons, on suit les conséquences. Il n'interdit nullement les œuvres littéraires — la spécialité les appelle — mais elles y valent comme cas à penser, non comme autorités.

Les deux exercices, terme à terme.

Méthode : Trois plans d'essai qui marchent

Aucun plan n'est obligatoire ; ces trois-là conviennent à la plupart des questions, à condition d'être des mouvements de pensée et non des tiroirs.

Le plan par degrés. I. La réponse que tout le monde donne, et ce qui la rend plausible. II. Le cas qu'elle n'explique pas. III. La réponse reformulée, qui explique aussi ce cas. — Convient aux questions qui ont une réponse spontanée forte.

Le plan par distinction. I. La question telle qu'elle est posée confond deux choses. II. Voici la distinction, et voici ce qu'elle change. III. Reprise de la question sur chacun des deux sens. — Convient aux questions dont un terme est équivoque.

Le plan par conditions. I. Ce qu'il faudrait pour que la réponse soit oui. II. Ce qu'il faudrait pour que la réponse soit non. III. Ces conditions sont-elles réunies, et à quel prix ? — Convient aux questions de possibilité (peut-on… ?, est-il possible que… ?).

9.4.5 Un paragraphe d'essai, avant et après

Le paragraphe est l'unité de l'essai : une idée, ses raisons, sa preuve, sa conclusion partielle. Voici, sur la question la raison peut-elle justifier la guerre ?, un paragraphe tel qu'on le lit souvent, puis le même après réécriture.

Exemple 9.6Avant

« De plus, la guerre a toujours existé et beaucoup de philosophes en ont parlé. Hobbes disait que l'homme est un loup pour l'homme et que l'état de nature est un état de guerre. Rousseau, lui, pensait le contraire et disait que l'homme est naturellement bon. On voit donc que les philosophes ne sont pas d'accord entre eux, et que chacun a son point de vue sur la question. »

Exemple 9.7Après

« La raison peut d'abord rendre la guerre parfaitement intelligible, et c'est là son pouvoir le plus incontestable. Hobbes en donne dans le Léviathan (1651) la déduction la plus serrée : des hommes à peu près égaux en force, désirant les mêmes biens en quantité insuffisante, et sans assurance sur les intentions d'autrui, ont rationnellement intérêt à frapper les premiers. La guerre n'y est donc pas un accès de folie : elle est ce que font des êtres raisonnables en l'absence d'un pouvoir commun. Il faut mesurer ce que ce résultat a de dérangeant. Il interdit les explications par la barbarie ou par la démence des chefs, qui sont commodes parce qu'elles nous mettent hors de cause ; et il oblige à chercher ailleurs ce qui distingue une guerre expliquée d'une guerre justifiée. »

Démonstration (Ce que la réécriture a changé)

On a supprimé le connecteur creux. « De plus » n'annonce rien ; « la raison peut d'abord » annonce une étape et un contenu.

On a daté et localisé. Léviathan, 1651 : la référence devient vérifiable, donc utilisable.

On a remplacé la formule par l'argument. « L'homme est un loup pour l'homme » est une formule que Hobbes reprend d'un adage latin et qu'on cite sans la comprendre ; à sa place, la réécriture donne les trois prémisses du raisonnement — égalité, rareté, défiance — et sa conclusion. Un argument reconstruit vaut dix formules.

On a supprimé l'opposition décorative. Rousseau n'a pas disparu par hasard : il n'était là que pour produire un « d'un autre côté ». On le fera revenir plus loin, s'il sert à quelque chose de précis.

On a tiré une conséquence. Le paragraphe « avant » s'achevait sur un constat de désaccord, qui est la fin de toute pensée. Le paragraphe « après » s'achève sur ce que le résultat oblige à faire ensuite : il appelle la suite au lieu de la fermer.

Proposition 9.8L'essentiel sur les deux exercices

L'interprétation est un exercice de fidélité armée : on ne dit que ce que le texte permet de dire, mais on le dit d'une façon qu'il ne disait pas lui-même. L'essai est un exercice de responsabilité : on prend position, on dit pourquoi, on affronte ce qui s'y oppose. Les deux ont en commun l'exigence qui fait toute la spécialité : ne jamais avancer une idée sans un texte, une raison ou un fait qui la porte.

9.5 Premier sujet entièrement traité

Les deux sujets qui suivent sont construits comme ceux de l'examen : un texte, deux questions, deux orientations disciplinaires différentes. Le premier associe une interprétation littéraire et un essai philosophique ; le second fera l'inverse. Pour chacun, on donne le sujet, puis la démarche — ce qu'on écrit au brouillon et pourquoi —, puis les deux développements rédigés, enfin un relevé de ce que les correcteurs y voient. Les développements sont des copies possibles, non des modèles : ce qu'il faut en retenir est la démarche, non les phrases.

9.5.1 Sujet 1 — le texte et les questions

Exemple 9.9Voltaire, Candide ou l'Optimisme, chapitre III (1759)

Contexte. Publié en 1759, en pleine guerre de Sept Ans (1756-1763), Candide est un conte philosophique dirigé contre l'optimisme philosophique, doctrine selon laquelle nous vivons dans le meilleur des mondes possibles. Enrôlé de force dans l'armée des Bulgares, le héros assiste à une bataille contre les Abares.

« Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons, formaient une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer. Les canons renversèrent d'abord à peu près six mille hommes de chaque côté ; ensuite la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface. La baïonnette fut aussi la raison suffisante de la mort de quelques milliers d'hommes. Le tout pouvait bien se monter à une trentaine de mille âmes. Candide, qui tremblait comme un philosophe, se cacha du mieux qu'il put pendant cette boucherie héroïque.

Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum, chacun dans son camp, il prit le parti d'aller raisonner ailleurs des effets et des causes. Il passa par-dessus des tas de morts et de mourants, et gagna d'abord un village voisin ; il était en cendres : c'était un village abare que les Bulgares avaient brûlé, selon les lois du droit public. Ici des vieillards criblés de coups regardaient mourir leurs femmes égorgées, qui tenaient leurs enfants à leurs mamelles sanglantes …

Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l'avaient traité de même. »

Première partie — Interprétation littéraire. Comment l'écriture de ce texte fait-elle de la description d'une bataille la condamnation de cette bataille ?

Deuxième partie — Essai philosophique. La raison peut-elle justifier la guerre ?

9.5.2 Sujet 1 — la démarche, au brouillon

Démonstration (Ce qu'on fait des trente premières minutes)

Les cinq minutes de sujet. L'intitulé donne tout : la première partie est littéraire, elle sera lue par un professeur de lettres, elle porte sur « l'écriture » — le mot est dans la question, c'est donc par les mots du texte qu'il faudra prouver. La seconde est philosophique : le mot « justifier » y est le mot-clé, et il est équivoque. Le texte se rattache à l'entrée Histoire et violence ; il est de 1759, donc antérieur à la période de référence, ce qui est parfaitement régulier — l'épreuve porte sur des thèmes, non sur un siècle.

Les mouvements du texte. Trois, très nettement marqués. Un : la bataille comme spectacle et comme calcul, du premier mot à « boucherie héroïque ». Deux : la sortie de Candide, les Te Deum, le village brûlé — c'est-à-dire ce que la comptabilité ne disait pas. Trois : la phrase finale, deux lignes, qui redouble la scène en la renversant. La rupture entre un et deux est marquée par un connecteur (« Enfin ») et par un changement de régime : on quitte le chiffre pour le détail.

La thèse. Écrite avec ses mots : le langage de l'ordre, de la beauté, du calcul et du droit est ce qui rend une tuerie présentable ; en l'employant sans le commenter, le texte le rend visible.

L'adversaire. Qui pourrait soutenir le contraire ? Celui pour qui l'on peut décrire une bataille sans la juger — un chroniqueur, un état-major, un manuel. Le problème est donc : un récit de guerre peut-il être neutre ?

L'enjeu majeur. Si Voltaire a raison, alors décrire est déjà juger : la condamnation n'est pas un discours moral ajouté au récit, elle est produite par la forme du récit lui-même — et tout récit qui adopte le vocabulaire de ceux qui font la guerre est complice sans le dire. Cet enjeu commande les trois mouvements : c'est donc lui, et non l'ironie en général, qu'il faut prendre.

Les relevés à porter au brouillon. Quatre séries, avec leurs mots exacts : l'accumulation d'ouverture (« si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné ») ; les instruments, où les canons ferment la liste des instruments de musique ; les quantités approximatives et croissantes (« à peu près », « environ », « quelques milliers », « une trentaine de mille âmes ») ; les mots empruntés à un autre vocabulaire que celui du récit (« raison suffisante », « lois du droit public », « boucherie héroïque », « héros abares »).

9.5.3 Sujet 1 — l'interprétation littéraire rédigée

Ce qui suit est le développement au propre, tel qu'il serait rendu sur la première copie.

Interprétation littéraire. Comment l'écriture de ce texte fait-elle de la description d'une bataille la condamnation de cette bataille ?

Publié en 1759, au milieu de la guerre de Sept Ans, Candide ou l'Optimisme est un conte philosophique dirigé contre l'idée que nous vivrions dans le meilleur des mondes possibles. Le chapitre III en fournit la réfutation la plus brutale : le héros, enrôlé de force chez les Bulgares, assiste à une bataille. Le passage ne comporte ni indignation, ni commentaire, ni jugement explicite ; il est écrit du dehors, dans le style d'un compte rendu. C'est pourtant l'un des textes les plus violemment accusateurs de la langue française, et le paradoxe fait tout son intérêt. Nous voudrions montrer que la condamnation n'y est pas ajoutée à la description : elle en résulte. En empruntant à la guerre son propre langage — celui du spectacle, celui du calcul, celui du droit et de la religion — le texte laisse ce langage s'accuser lui-même ; et l'enjeu de ce procédé dépasse largement la satire, car il revient à soutenir qu'un récit de guerre ne peut jamais être neutre, et que décrire, ici, c'est déjà juger. Nous suivrons les trois moments du texte : la bataille écrite comme un spectacle réglé, puis comme une comptabilité, enfin la révélation de ce que le spectacle et le chiffre avaient recouvert.

Le texte s'ouvre sur une phrase d'admiration : « Rien n'était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées. » Quatre adjectifs en gradation, tous positifs, tous portés par la même structure — c'est l'ouverture d'un éloge, et le lecteur du XVIIIe siècle en reconnaît le ton : on décrit une parade. Deux mots méritent d'être pesés. « ordonné » n'est pas seulement un compliment esthétique : il désigne l'ordre de bataille, c'est-à-dire précisément ce qui rend le massacre efficace ; la beauté et l'efficacité meurtrière sont le même fait, dit deux fois. Et « les deux armées » sont louées ensemble : la symétrie s'installe dès la première ligne, et elle ne quittera plus le texte.

Vient alors l'énumération des instruments : « Les trompettes, les fifres, les hautbois, les tambours, les canons. » Quatre instruments de musique, puis un cinquième terme qui n'en est pas un. Le canon est introduit par la même virgule que les hautbois, sans la moindre marque de rupture : la syntaxe le range dans l'orchestre. C'est le procédé central du passage — faire porter la transgression par la construction de la phrase, et non par un mot. Le mot « harmonie » achève l'opération en donnant à la bataille sa qualité esthétique. Puis la comparaison retourne tout : « une harmonie telle qu'il n'y en eut jamais en enfer ». La formule feint le superlatif d'éloge — on attendait « telle qu'il n'y en eut jamais au ciel » — et substitue l'enfer, en sorte que le compliment se renverse dans l'instant où il s'achève. L'écriture ne dénonce pas : elle laisse la phrase se détruire elle-même.

Le deuxième temps change de régime. Au spectacle succède le chiffre : « à peu près six mille hommes de chaque côté », « environ neuf à dix mille », « quelques milliers », « une trentaine de mille âmes ». Trois remarques s'imposent. D'abord, la précision est constamment démentie par l'approximation : « à peu près », « environ », « pouvait bien se monter à » — on compte, mais on ne compte pas vraiment, parce que l'unité comptée n'a pas d'importance. Ensuite, la progression est croissante, et le lecteur, entraîné par l'addition, glisse du chiffre au total sans s'arrêter à ce qu'il additionne. Enfin le mot « âmes », qui est le terme d'un dénombrement administratif, réintroduit au moment de la totalisation ce que tout le passage s'employait à faire oublier : ce sont des âmes que l'on additionne.

Le vocabulaire, dans ce mouvement, est constamment emprunté à d'autres discours que celui du récit. « la mousqueterie ôta du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface » : la phrase adopte un point de vue qui n'est ni celui du narrateur ni celui de Candide, mais celui de ceux qui tuent — pour eux, les morts sont des « coquins », et leur suppression un assainissement. Le lecteur, un instant, se surprend à occuper cette place ; c'est ce déplacement, et non un adjectif indigné, qui produit le malaise. La formule « la raison suffisante » est du même ordre : elle vient du vocabulaire de la philosophie leibnizienne, où le principe de raison suffisante veut que rien n'arrive sans qu'il y ait une raison pour qu'il en soit ainsi. Appliqué à une baïonnette, ce principe devient une machine à légitimer n'importe quoi : puisque tout a sa raison, la mort de quelques milliers d'hommes en a une. La philosophie est ainsi convaincue, en trois mots, de fournir des excuses.

Le mouvement se clôt sur deux formules qui condensent le procédé. « Candide, qui tremblait comme un philosophe » : la comparaison est absurde, puisque le philosophe est censé se signaler par sa fermeté ; elle dit en réalité l'exacte impuissance de la sagesse devant l'événement. Puis « cette boucherie héroïque », alliance de deux mots que tout oppose : l'un vient de l'étal du boucher, l'autre de l'épopée. L'oxymore ne juge pas non plus ; il se borne à poser côte à côte les deux vocabulaires que la guerre emploie tour à tour, et le lecteur voit du même coup qu'ils désignent la même chose.

Le troisième temps montre ce que les deux premiers avaient recouvert. « Enfin, tandis que les deux rois faisaient chanter des Te Deum, chacun dans son camp » : la symétrie annoncée dès la première phrase produit ici son effet le plus destructeur. Le Te Deum est l'action de grâces chantée pour une victoire ; qu'il soit chanté des deux côtés à la fois signifie que Dieu est remercié deux fois pour le même carnage, donc qu'il n'a pris parti pour personne, donc que l'invocation ne prouve rien. Là encore, aucun mot n'attaque la religion : c'est le « chacun dans son camp » qui fait tout le travail, en dupliquant la scène.

Le récit quitte alors le chiffre pour le détail : les tas de morts et de mourants, le village en cendres, les vieillards criblés de coups, les femmes égorgées, les enfants aux mamelles sanglantes. Le contraste est calculé : après trente mille âmes réduites à une somme, quelques corps particuliers, avec leur âge, leur sexe, leur position. C'est la loi de tout récit de violence — un nombre ne se représente pas, un corps se représente —, et Voltaire l'exploite en la faisant sentir par la succession même des deux régimes d'écriture. Au milieu de cette description, une incise : le village a été brûlé « selon les lois du droit public ». Six mots qui achèvent la démonstration. Ce que le lecteur vient de voir n'est pas un débordement, une exception, un crime : c'est le droit appliqué. Le texte ne dit pas que la guerre viole les règles ; il dit que les règles autorisent cela.

La dernière phrase reprend la scène et l'inverse : « Candide s'enfuit au plus vite dans un autre village : il appartenait à des Bulgares, et les héros abares l'avaient traité de même. » Le mot « héros » passe cette fois du côté des Abares, avec la même absence de commentaire. La symétrie du début — les deux armées également belles — trouve ici sa vérité : les deux camps sont également interchangeables, et il n'y a rien à choisir entre eux. C'est aussi ce qui interdit de lire le passage comme une prise de parti : le texte ne défend pas un camp contre l'autre, il retire au lecteur la possibilité même d'un camp.

L'écriture de ce passage fait donc de la description une condamnation par un procédé unique et constamment appliqué : elle emprunte, sans jamais les commenter, les langages par lesquels la guerre se rend acceptable — celui de la parade, celui de la comptabilité, celui de la philosophie, celui du droit, celui de la religion — et elle les met en présence de ce qu'ils recouvrent. La condamnation n'est pas énoncée parce qu'elle n'a pas besoin de l'être : elle est déjà dans l'écart entre les mots employés et les faits qu'ils nomment. L'enjeu déborde le cas de Voltaire. Si ce texte a raison, aucun récit de guerre n'est neutre, et le choix d'un vocabulaire est déjà une prise de position — ce que le XXe siècle vérifiera, lorsque les témoins des camps et des tranchées auront à inventer une langue précisément parce que celle qu'on leur offrait était compromise. Reste une question que le texte laisse entière, et qu'il faut se garder de trancher trop vite : si les justifications de la guerre sont, comme ici, des ornements de langage, est-ce le langage qu'il faut accuser, ou la raison même qui les fabrique ?

9.5.4 Sujet 1 — l'essai philosophique rédigé

Ce qui suit est le développement au propre, tel qu'il serait rendu sur la seconde copie. Notez qu'il redonne, en trois lignes, le contexte du texte : son correcteur n'a pas lu la première copie.

Essai philosophique. La raison peut-elle justifier la guerre ?

Dans le chapitre III de Candide (1759), Voltaire écrit qu'une baïonnette fut « la raison suffisante » de la mort de quelques milliers d'hommes, et qu'un village fut brûlé « selon les lois du droit public ». Ces deux formules ne se moquent pas de l'absence de raisons : elles se moquent de leur abondance. La guerre, dans ce texte, n'est jamais sans justification ; elle en a même trop, et c'est ce qui la rend insupportable. D'où la question : la raison peut-elle justifier la guerre ?

Elle est équivoque, et l'équivoque porte sur le verbe. Justifier peut signifier rendre raison de — expliquer pourquoi une chose arrive, en montrer les causes et la logique. Il peut signifier rendre juste — montrer qu'une chose est conforme au droit ou au bien, et donc qu'elle devait être faite. Ces deux opérations sont si souvent confondues que la confusion est elle-même un fait politique : c'est en expliquant très bien une guerre qu'on finit par la faire paraître nécessaire, et le nécessaire passe aisément pour le légitime. Nous soutiendrons que la raison peut pleinement le premier, qu'elle ne peut pas le second, et que c'est précisément parce qu'elle peut le premier qu'elle est dangereuse — d'où il suit que son seul usage légitime, à l'égard de la guerre, est de la limiter.

Que la raison rende raison de la guerre, cela ne fait guère de doute. Hobbes en donne, dans le Léviathan (1651), la déduction la plus rigoureuse : des hommes à peu près égaux en force, désirant les mêmes biens en quantité insuffisante, et n'ayant aucune assurance sur les intentions d'autrui, ont rationnellement intérêt à frapper les premiers ; d'où un état de guerre de chacun contre chacun, qui n'est pas un accident mais la conséquence nécessaire d'une situation. La guerre est ici parfaitement intelligible : elle est ce que font des êtres raisonnables en l'absence d'un pouvoir commun. On peut ajouter que la guerre est, depuis longtemps, un objet de calcul : Thucydide fait dire aux Athéniens, devant Mélos, que la justice n'a de sens qu'entre égaux et que les forts font ce qu'ils peuvent ; et Clausewitz, dans De la guerre (1832), la définit comme la continuation de la politique par d'autres moyens — formule qui la range parmi les instruments d'une fin, donc parmi les objets d'une délibération rationnelle.

Il faut mesurer ce que ce premier résultat a de fort. La guerre n'est pas une folie ; elle n'est pas non plus le contraire de la raison. Elle est l'un des comportements les plus constamment rationnels des sociétés humaines, et c'est pourquoi les explications par la déraison — la barbarie, la sauvagerie, la folie des chefs — sont des explications faibles. Le texte de Voltaire le montre à sa manière : ce qu'il décrit n'est pas un chaos, c'est un ordre. Les armées y sont belles et bien ordonnées, les morts sont comptés, le village est brûlé selon des règles.

Mais rendre raison n'est pas rendre juste, et c'est ici que le second sens du verbe se sépare du premier. Une explication complète d'un acte ne le rend pas légitime : on peut expliquer parfaitement pourquoi un homme a volé sans avoir montré qu'il le devait. La tradition qui a le plus sérieusement tenté de justifier la guerre au second sens — la doctrine de la guerre juste, d'Augustin à Thomas d'Aquin — le savait, puisqu'elle posait des conditions restrictives : une autorité légitime, une cause juste, une intention droite, et plus tard la proportion des moyens. Or ces conditions ont une propriété remarquable : elles ne sont jamais vérifiées par le belligérant lui-même, qui est juge et partie. C'est ce que Voltaire met en scène en faisant chanter les Te Deum « chacun dans son camp » : deux justifications symétriques et complètes, dont la coexistence prouve qu'aucune n'établit rien.

Kant tire la conséquence dans Vers la paix perpétuelle (1795) : la guerre ne peut pas décider du droit, puisqu'elle décide seulement de qui l'a emporté ; la victoire établit un fait, jamais une légitimité. On peut ajouter un argument proprement rationnel : justifier suppose une instance devant laquelle on se justifie, et une instance impartiale. Or dans la guerre, par définition, cette instance n'existe pas — c'est même ce qui définit la guerre. Une justification sans juge n'est pas une justification, c'est une déclaration.

Il faut aller plus loin, et voir dans quel sens la raison est ici dangereuse. Simone Weil écrit en 1940-1941, dans L'Iliade ou le poème de la force, que la force est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Le raisonnement stratégique, dès qu'il est bien conduit, opère exactement cette transformation : il compte, il évalue, il substitue des unités à des personnes. La comptabilité de Voltaire — « une trentaine de mille âmes » — n'est pas une caricature, c'est la forme normale du calcul militaire. La raison instrumentale, appliquée à la guerre, ne l'humanise donc pas : elle la rend plus efficace tout en la rendant plus supportable à ceux qui la conduisent. On comprend alors la thèse la plus dure du XXe siècle sur ce point : ce n'est pas l'irrationalité qui a rendu possibles les destructions de masse, ce sont des chaînes de décisions parfaitement rationnelles, prises par des administrations compétentes.

Faut-il conclure que la raison n'a rien à faire ici ? Ce serait aller trop vite, et laisser la place libre à ce qu'on prétendait combattre. Il reste à la raison un emploi qui n'est ni d'expliquer ni de légitimer : limiter. C'est le programme que Kant expose dès 1784 dans l'Idée d'une histoire universelle d'un point de vue cosmopolitique et qu'il détaille en 1795 : non pas supprimer les conflits, ce qui est hors de portée, mais les faire entrer dans un ordre juridique — des constitutions républicaines, une fédération d'États libres, un droit de l'hospitalité. L'histoire du XXe siècle a donné à ce programme un commencement d'existence : les conventions de La Haye en 1899 et 1907, celles de Genève, la Charte des Nations unies en 1945 qui prohibe le recours à la force sauf en cas de légitime défense ou d'autorisation du Conseil de sécurité, le procès de Nuremberg de 1945 à 1946, la convention sur le génocide en 1948. Ce droit ne justifie pas la guerre : il la déclare, par principe, illégitime, et il en encadre la conduite lorsqu'elle a lieu.

L'objection est évidente, et il faut la prendre de front : ce droit n'a pas empêché les guerres, et il est appliqué de façon inégale, souvent contre les faibles et rarement contre les puissants. C'est vrai, et il serait naïf de le nier. Mais l'objection ne prouve pas ce qu'on lui fait dire. Un principe inappliqué n'est pas un principe réfuté : il demeure ce au nom de quoi l'application peut être réclamée, et l'histoire montre que les mots du droit international, une fois écrits, ont été retournés contre ceux qui les avaient écrits — par les peuples colonisés d'abord. Entre une guerre sans droit et une guerre soumise à un droit imparfaitement respecté, la différence n'est pas nulle : elle est celle qui sépare un massacre d'un crime, c'est-à-dire d'un acte qui peut être nommé, imputé et jugé.

La raison peut donc rendre raison de la guerre, et elle le fait mieux que n'importe quelle explication par la folie. Elle ne peut pas la rendre juste, faute d'une instance devant laquelle la justification aurait un sens, et parce que les deux camps produisent toujours la leur. Et parce qu'elle peut la première chose, elle est toujours en danger de faire passer la seconde : c'est la mécanique que Voltaire démonte, lorsqu'il donne à la baïonnette une « raison suffisante » et au village brûlé la caution des « lois du droit public ». Il reste à la raison un usage qui n'est pas une justification mais son contraire exact : construire les règles qui rendent la guerre condamnable. C'est peu, si l'on juge aux résultats. C'est beaucoup, si l'on songe qu'aucune autre faculté n'en est capable.

9.5.5 Sujet 1 — ce que les correcteurs ont vu

Démonstration (Relevé de correction)

Sur la première copie (lettres). Ce qui vaut des points : un enjeu majeur nettement formulé dès l'introduction et tenu jusqu'à la conclusion ; un plan qui suit les mouvements du texte sans être une explication linéaire, parce que chaque mouvement est nommé par ce qu'il fait ; l'analyse d'un procédé de syntaxe — le canon rangé parmi les instruments par la seule vertu d'une virgule — qui montre une lecture, non une récitation ; le refus de nommer les figures pour les nommer : l'oxymore n'apparaît qu'une fois, et pour être expliqué. Ce qui aurait coûté des points : commencer par « de tout temps les hommes ont fait la guerre » ; annoncer un plan « I. la satire — II. l'ironie » ; citer sans analyser ; oublier la dernière phrase, qui est le verdict du texte.

Sur la seconde copie (philosophie). Ce qui vaut des points : la distinction, posée dès l'introduction, entre les deux sens de « justifier » — c'est elle qui structure tout le devoir ; une thèse annoncée et tenue ; des références datées et employées à faire un travail (Hobbes explique, Kant objecte, Weil radicalise, le droit international fournit le cas) ; un moment entier consacré à l'objection la plus forte, et une réponse qui ne la caricature pas. Ce qui aurait coûté des points : réciter Hobbes et Kant sans les mettre en rapport avec la question ; conclure que « tout dépend du point de vue » ; oublier complètement le texte, alors que la question en provient ; s'indigner au lieu d'argumenter.

Sur les deux. Les développements sont d'ampleur comparable. Chacun se suffit : la seconde copie redonne en trois lignes le contexte du texte, que son correcteur n'a pas sous les yeux.

9.6 Second sujet entièrement traité

Le sujet qui suit inverse les orientations : la première partie est philosophique, la seconde littéraire. Il change aussi d'entrée du programme — le premier relevait d'Histoire et violence, celui-ci de L'humain et ses limites. On y verra qu'une interprétation philosophique n'est pas moins attentive aux mots qu'une interprétation littéraire, et qu'un essai littéraire n'est pas moins argumenté qu'un essai philosophique : ce qui change est le matériau de la preuve, non l'exigence.

9.6.1 Sujet 2 — le texte et les questions

Exemple 9.10Bergson, Les Deux Sources de la morale et de la religion, dernières pages (1932)

Contexte. Henri Bergson a soixante-treize ans lorsqu'il publie, en 1932, son dernier grand livre. Le chapitre final oppose et associe deux forces qu'il nomme la mécanique — l'ensemble des machines et des techniques par lesquelles l'humanité a démesurément accru sa puissance — et la mystique — l'élan par lequel quelques individus ont élargi la morale close des groupes en une morale ouverte à tous les hommes. Les dernières pages tirent la conséquence de cette opposition.

« Or, dans ce corps démesurément grossi, l'âme reste ce qu'elle était, trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger. …

Ne nous bornons donc pas à dire … que la mystique appelle la mécanique. Ajoutons que le corps agrandi attend un supplément d'âme, et que la mécanique exigerait une mystique. …

L'humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d'elle. À elle de voir d'abord si elle veut continuer à vivre. »

Première partie — Interprétation philosophique. En quel sens l'accroissement de la puissance technique fait-il, selon ce texte, un problème qui n'est pas technique ?

Deuxième partie — Essai littéraire. Les récits d'anticipation nous apprennent-ils quelque chose sur notre présent ?

9.6.2 Sujet 2 — la démarche, au brouillon

Démonstration (Ce qu'on note avant d'écrire)

Le sujet. La première partie est philosophique : on attend une reconstruction d'argument, une attention aux concepts et à leur articulation. La question contient déjà une orientation forte — « un problème qui n'est pas technique » — et c'est elle qu'il faut établir, non contester : ce travail viendra dans l'essai, s'il y a lieu. La seconde partie est littéraire : elle sera lue par un professeur de lettres, elle attend des œuvres, lues, datées, analysées.

Les mouvements. Trois, très courts. Un : un constat de disproportion, exprimé par une métaphore organique — un corps, une âme. Deux : une exigence, exprimée par deux propositions symétriques — le corps attend, la mécanique exigerait. Trois : un changement d'interlocuteur — on cesse de décrire l'humanité pour s'adresser à elle.

La thèse, avec ses mots à soi. L'accroissement de nos moyens n'a pas été accompagné d'un accroissement correspondant de notre capacité à les diriger ; c'est cette disproportion, et non la puissance elle-même, qui fait le danger.

L'adversaire. Qui soutiendrait le contraire ? Celui pour qui les maux produits par la technique seront corrigés par la technique — thèse très répandue, et pas absurde. Le problème est donc : les difficultés créées par la puissance technique sont-elles du même ordre que celles qu'elle sait résoudre ?

L'enjeu majeur. Si Bergson a raison, alors aucun perfectionnement des moyens ne peut suffire, puisque le manque n'est pas dans les moyens ; et la question de l'avenir devient une question de volonté, adressée à un sujet collectif — l'humanité — dont rien ne garantit qu'il existe comme sujet capable de vouloir. C'est cet enjeu qui explique le troisième mouvement : le texte change de registre parce que sa thèse l'y oblige.

Pour l'essai. Le lien avec la question est à écrire explicitement : le texte affirme que l'avenir de l'humanité dépend d'une décision qu'elle doit prendre ; or décider suppose de se représenter ce qui n'existe pas encore ; les récits d'anticipation prétendent précisément fournir cette représentation. D'où la question de savoir ce qu'ils nous apprennent réellement.

9.6.3 Sujet 2 — l'interprétation philosophique rédigée

Développement au propre, première copie.

Interprétation philosophique. En quel sens l'accroissement de la puissance technique fait-il, selon ce texte, un problème qui n'est pas technique ?

Dans les dernières pages des Deux Sources de la morale et de la religion (1932), Bergson tire le bilan d'un siècle d'accroissement des moyens matériels. Il ne condamne pas la machine et ne propose aucun retour en arrière ; il pose un diagnostic, et ce diagnostic est un diagnostic de proportion : ce qui a grandi, ce n'est pas l'homme, c'est son corps. Toute la difficulté du texte tient dans le statut de cette métaphore organique — car si l'humanité est un corps qui a grandi sans que son âme grandisse, alors le mal dont elle souffre n'est pas un défaut de moyens, et aucun perfectionnement des moyens ne peut le guérir. Nous voudrions établir que c'est là l'enjeu majeur du passage : en formulant le problème comme une disproportion, Bergson le rend par principe insoluble par la technique, et déplace la question de l'avenir humain du terrain du pouvoir sur celui de la volonté. Nous suivrons les trois moments du texte : le constat de disproportion, l'exigence qui en découle, l'adresse finale.

Le premier mouvement établit le constat au moyen d'une métaphore qui n'est pas un ornement, mais l'instrument même de l'analyse : « dans ce corps démesurément grossi, l'âme reste ce qu'elle était ». Le couple du corps et de l'âme est appliqué non à un individu mais à l'humanité entière, et ce déplacement fait tout le travail. Il permet d'abord de distinguer deux choses que l'idée de progrès confondait : la puissance d'agir et la capacité de se conduire. Il permet ensuite de mesurer, puisque la métaphore introduit un rapport : le corps a changé de taille, l'âme non, donc l'écart entre eux est mesurable et croissant.

Il faut lire de près la suite : l'âme est dite « trop petite maintenant pour le remplir, trop faible pour le diriger ». Deux insuffisances sont nommées, et elles ne sont pas de même nature. La première est une insuffisance de volume : l'âme n'occupe plus tout le corps, il y a en nous des pouvoirs inhabités, des moyens sans usage réfléchi — c'est le sentiment, banal et juste, d'être équipé au-delà de ce que l'on sait vouloir. La seconde est une insuffisance de puissance : l'âme ne dirige plus. Elle est la plus grave, car elle signifie que le corps agit sans être conduit ; l'humanité n'est pas seulement mal proportionnée, elle est en partie livrée à ses propres moyens. L'adverbe « maintenant » date le diagnostic : ce n'est pas la condition humaine en général qui est décrite, c'est un état historique, produit par le XIXe et le début du XXe siècle.

Le deuxième mouvement transforme le constat en exigence, et il le fait par une construction rigoureusement symétrique : « le corps agrandi attend un supplément d'âme », « la mécanique exigerait une mystique ». La symétrie n'est pas décorative : elle pose que les deux termes ne sont pas rivaux mais corrélatifs. Bergson refuse ainsi la position qui paraîtrait la plus naturelle à qui vient de lire le premier mouvement — condamner la machine. Il soutient au contraire que la machine appelle son complément, comme un corps agrandi appelle une âme à sa mesure.

Les verbes sont choisis avec soin, et un devoir doit s'y arrêter. Attend est un présent : l'attente est un état de fait, elle dure. Exigerait est un conditionnel, et le conditionnel dit exactement ce qu'il faut entendre : l'exigence est réelle, mais elle n'est pas satisfaite ; il y a un dû qui n'est pas honoré. Enfin le mot supplément est plus fort qu'il n'y paraît. Un supplément n'est pas un ornement ajouté après coup ; c'est ce qui manque pour qu'un tout soit complet. Ce que Bergson demande n'est donc pas un accompagnement moral des techniques, une sagesse en plus : c'est ce sans quoi l'ensemble n'est pas viable.

C'est ici que l'enjeu apparaît en pleine lumière. Si le manque est un manque d'âme, il est par définition hors de portée des moyens : aucune machine ne produit la capacité de diriger des machines, aucune organisation ne produit la volonté de s'organiser. La thèse implique donc que les problèmes engendrés par la puissance technique ne sont pas du même ordre que ceux qu'elle sait résoudre. On voit ce que cette position a de coûteux, et il faut le dire : elle oppose à l'objection la plus solide de l'adversaire — la technique a effectivement résolu quantité de maux qu'elle avait créés — non un fait, mais une distinction. Le devoir doit reconnaître que la distinction est ici présupposée plus que démontrée.

Le troisième mouvement change de régime, et ce changement est lui-même un argument. « L'humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu'elle a faits. » Le verbe est corporel — on gémit, on n'argumente pas — et l'image renverse le sens ordinaire du mot « progrès » : ce qui devait élever écrase. Notez surtout que ce qui écrase l'humanité est ce qu'elle a fait elle-même : la phrase ne dénonce aucun ennemi extérieur, elle décrit une souffrance dont le sujet est aussi l'auteur.

Vient alors le déplacement décisif : « Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d'elle. À elle de voir d'abord si elle veut continuer à vivre. » Le texte cesse de décrire pour interpeller. Trois choses se produisent en deux phrases. D'abord, l'humanité est constituée en sujet : elle sait ou ne sait pas, elle veut ou ne veut pas, elle décide. Ensuite, l'avenir cesse d'être un destin pour devenir un objet de décision — ce qui est la conséquence directe du diagnostic, puisque si le manque est un manque de direction, seule une volonté peut y remédier. Enfin, la question posée est la plus radicale qui soit : non pas comment vivre, mais si l'on veut vivre. Que cette question puisse être posée à l'humanité en 1932 mesure la nouveauté de la situation : elle suppose que la disparition de l'espèce soit devenue une possibilité pratique, et non plus un thème d'apocalypse.

Une difficulté demeure, et il serait malhonnête de la dissimuler. Ce sujet collectif à qui l'on s'adresse — « l'humanité » — n'a ni voix, ni organe, ni procédure de décision. Le texte lui attribue une volonté au moment même où il constate qu'elle ne dirige plus rien. On peut lire là une faiblesse : la solution est nommée dans le vocabulaire du problème. On peut aussi y lire la formulation exacte de la tâche politique du siècle qui vient — inventer les institutions par lesquelles ce sujet pourrait exister.

L'accroissement de la puissance technique fait donc, selon ce texte, un problème qui n'est pas technique en un sens précis : le manque qu'il révèle n'est pas un manque de moyens, mais un défaut de proportion entre les moyens et la capacité de les diriger, de sorte qu'aucun accroissement des moyens ne peut le combler. Ce déplacement est l'enjeu majeur du passage, et il commande le mouvement final : c'est parce que le problème est un problème de direction que la conclusion ne peut être qu'une adresse. On peut refuser le vocabulaire de Bergson — l'âme, la mystique — sans rien perdre de la structure de son argument : elle se retrouvera, formulée en termes tout profanes, chez ceux qui soutiendront un demi-siècle plus tard que la puissance acquise sur la nature oblige à inventer une responsabilité d'un genre nouveau. Reste ouverte la question que le texte pose sans y répondre : comment une humanité qui ne se dirige plus pourrait-elle décider de se diriger ?

9.6.4 Sujet 2 — l'essai littéraire rédigé

Développement au propre, seconde copie.

Essai littéraire. Les récits d'anticipation nous apprennent-ils quelque chose sur notre présent ?

Bergson écrit en 1932 que l'avenir de l'humanité dépend d'elle et qu'il lui revient de décider si elle veut continuer à vivre. Une décision suppose qu'on se représente ce sur quoi l'on décide ; or l'avenir, par définition, n'est pas là. C'est cette place vide qu'occupent depuis deux siècles les récits que l'on appelle d'anticipation : des œuvres de fiction situées dans un temps à venir, et qui prétendent nous en donner une image. La question de savoir ce qu'ils nous apprennent paraît d'abord porter sur leur exactitude : ont-ils vu juste ? Nous voudrions montrer que c'est mal poser le problème. Ces récits ne nous apprennent presque rien sur l'avenir, et beaucoup sur le présent — à condition de les lire pour ce qu'ils sont : non des prédictions, mais des expériences de pensée qui isolent une tendance de leur époque et la portent à sa limite.

La réponse spontanée est celle de la prédiction, et elle n'est pas sans appui. On cite volontiers Jules Verne et ses machines, ou les télécrans de 1984, publié par George Orwell en 1949, qui surveillent les habitants d'Océania jusque dans leur logement. On peut y ajouter L'Ève future de Villiers de l'Isle-Adam, paru en 1886, où un inventeur fabrique une femme artificielle capable de tenir une conversation, ou Le Meilleur des mondes d'Aldous Huxley, publié en 1932, avec ses embryons produits en série et sa drogue qui dispense du malheur. La liste est impressionnante, et elle alimente une idée reçue : les écrivains auraient vu venir ce que leurs contemporains ne voyaient pas.

Cette réponse est pourtant faible, pour deux raisons. La première est statistique, et elle est cruelle : pour une image devenue vraie, ces récits en comportent vingt qui ne le sont pas, et nous ne retenons que les premières. La seconde est plus intéressante. Là même où ces œuvres paraissent avoir prédit, elles décrivaient en réalité leur propre temps. 1984 n'annonce pas l'année 1984 : il transpose l'année 1948 — le rationnement, la pénurie et la propagande de guerre en Angleterre, et les procès et réécritures de l'histoire en Union soviétique. Le nom même du héros, Winston, et la date à peine retournée le disent assez. De même, Le Meilleur des mondes ne prophétise pas la génétique : il pousse à sa limite la production en série des années 1920, au point de faire du fondateur de l'usine automobile la divinité de son monde. Ce que ces récits ont saisi, ce n'est pas le futur, c'est ce qui, dans leur présent, était déjà en train de croître.

C'est en changeant de question que l'on comprend leur véritable puissance. Ces récits ne prédisent pas : ils isolent. Ils procèdent comme une expérience de laboratoire, en supprimant tout ce qui, dans le monde réel, freine, complique et compense — et en observant ce que devient une tendance livrée à elle-même. C'est pourquoi la bonne question à leur poser n'est pas « cela arrivera-t-il ? » mais « qu'est-ce que cela rend visible ? »

Frankenstein, publié par Mary Shelley en 1818 et sous-titré le Prométhée moderne, en offre le modèle le plus pur. Le roman ne s'intéresse guère au procédé par lequel la créature est faite — quelques lignes suffisent — mais entièrement à ce qui suit : un être a été produit, il demande des comptes à celui qui l'a produit, et celui-ci s'enfuit. Ce que le récit isole, c'est la question de la responsabilité pour ce que l'on fait exister, question que n'aucun perfectionnement du procédé ne résoudra. Un siècle et demi plus tard, elle est exactement celle que posent les débats sur les interventions sur le vivant.

L'Ève future isole une autre tendance : la substitution d'un artefact à une personne. L'ingénieur de Villiers ne prétend pas fabriquer une conscience ; il fabrique une apparence assez fidèle pour que l'amour s'y attache, et le roman fait porter tout le poids de l'ironie sur celui qui préfère l'artefact parce qu'il est plus conforme à son désir. La leçon ne porte pas sur les machines à venir mais sur nous : nous acceptons volontiers un substitut, dès lors qu'il nous déçoit moins. Écrit en 1886, ce roman parle du présent de quiconque a préféré une image à une rencontre.

Le cas d'1984 est le plus démonstratif, parce que ce qu'il isole n'est pas un objet mais une opération : la destruction organisée de la langue. Le régime d'Orwell ne se contente pas de mentir, il réduit le vocabulaire, en sorte que certaines pensées deviennent littéralement informulables. Le récit d'anticipation devient ici un instrument d'analyse du présent d'une redoutable précision : il apprend à examiner les mots que l'on nous donne, et les distinctions que l'on nous retire. On mesure alors ce que la fiction ajoute à l'analyse. Un traité peut soutenir qu'une langue appauvrie appauvrit la pensée ; seul un roman peut nous faire éprouver ce que serait de ne plus disposer d'un mot dont on aurait besoin.

Il faut cependant reconnaître à ces récits deux faiblesses sérieuses, et la première est qu'ils peuvent consoler. Une dystopie très noire produit chez son lecteur un soulagement : nous n'en sommes pas là. En rendant le pire spectaculaire, elle rend l'ordinaire acceptable, et le sentiment d'avoir compris tient lieu d'action. C'est l'exact contraire de ce que Bergson demandait : il réclamait une décision, la fiction offre une émotion.

La seconde faiblesse est plus subtile : une image forte occupe la place. Depuis 1949, il est devenu difficile de penser la surveillance autrement qu'avec les images d'Orwell, alors que les formes contemporaines de collecte des données ne ressemblent guère à un écran qui vous regarde dans votre salon : elles sont consenties, distribuées, et souvent agréables. La fiction qui a le mieux éclairé son époque peut ainsi devenir un obstacle à la compréhension de la suivante. C'est la rançon de sa réussite, et c'est une raison de lire plusieurs récits plutôt qu'un seul.

Ces deux réserves indiquent le critère qui permet de trancher. Un récit d'anticipation nous apprend quelque chose sur notre présent lorsqu'il nous renvoie à une décision, et il ne nous apprend rien lorsqu'il nous en dispense. Frankenstein renvoie le lecteur à ce qu'il doit à ce qu'il crée ; 1984 le renvoie aux mots qu'il emploie ; Le Meilleur des mondes le renvoie à ce qu'il est prêt à échanger contre son confort — ce sont autant de questions qui se posent aujourd'hui, à la première personne. Une œuvre qui se contente d'effrayer ne fait rien de tel.

Les récits d'anticipation ne nous apprennent donc rien de fiable sur l'avenir, et il faut cesser de le leur demander. Ils nous apprennent, en revanche, à regarder notre présent comme un état provisoire dont certaines tendances, poussées à leur terme, produiraient un monde invivable — et c'est une connaissance que ni la statistique ni la prospective ne donnent, parce qu'elle suppose d'avoir éprouvé ce monde du dedans, avec les yeux d'un personnage. En ce sens précis, ils font ce que Bergson attendait : ils fournissent à l'humanité, à défaut d'un supplément d'âme, un moyen de se représenter ce sur quoi elle a désormais à décider.

9.6.5 Sujet 2 — ce que les correcteurs ont vu

Démonstration (Relevé de correction)

Sur la copie de philosophie. Ce qui vaut des points : le refus de traiter la métaphore du corps et de l'âme comme un ornement — elle est analysée comme l'instrument de l'argument ; l'attention portée aux temps et aux modes (attend au présent, exigerait au conditionnel), qui montre qu'une interprétation philosophique lit les mots ; l'analyse séparée des deux insuffisances, « trop petite » et « trop faible », là où une copie faible n'en aurait vu qu'une ; l'honnêteté de signaler que la distinction centrale est présupposée plutôt que démontrée, et que le sujet collectif auquel le texte s'adresse n'existe pas comme sujet. Ce qui aurait coûté des points : réciter un cours sur Bergson et sur l'élan vital ; discuter la thèse au lieu de l'exposer — c'est l'affaire de l'essai ; conclure par un jugement personnel sur la technique.

Sur la copie de lettres. Ce qui vaut des points : une thèse nette, annoncée puis tenue ; le renversement de la question — non pas ont-ils vu juste, mais qu'isolent-ils — qui est le mouvement de pensée du devoir ; quatre œuvres seulement, toutes datées, toutes analysées, aucune citée pour mémoire ; un moment entier d'objection, avec deux faiblesses réelles et non des réserves de politesse ; un critère explicite pour trancher à la fin. Ce qui aurait coûté des points : une liste de romans et de films sans analyse ; l'affirmation que tel auteur « avait tout prévu » ; le résumé d'une intrigue à la place d'un argument ; l'absence de tout retour au texte de départ, qui est ce qui rattache l'essai à son sujet.

9.7 Les écueils

Ce qui suit n'est pas une liste de recommandations : ce sont les fautes que l'on rencontre le plus souvent, avec la raison pour laquelle chacune coûte cher. Les connaître ne suffit pas à les éviter ; les reconnaître dans ses propres brouillons y suffit presque.

9.7.1 Les six écueils communs aux deux exercices

1. L'introduction cosmique. « De tout temps, les hommes se sont interrogés sur… » Cette phrase annonce à elle seule qu'aucun travail n'a été fait sur ce texte-ci. On entre par le texte, par sa date, par sa question — et par rien d'autre. Le remède est mécanique : interdisez-vous les mots depuis toujours, de nos jours et l'homme au singulier dans vos dix premières lignes.

2. La récitation de cours. Un texte de Bergson n'appelle pas tout ce que vous savez de Bergson ; un texte sur la guerre n'appelle pas votre chapitre sur la violence. Le savoir doit être convoqué, c'est-à-dire appelé pour faire un travail précis, et renvoyé quand il l'a fait. Un signe imparable : si un paragraphe reste identique quand on change le sujet, c'est du cours.

3. La citation non analysée. Citer, c'est faire une promesse : je vais montrer ce que ces mots-là font. Une citation suivie d'un point et d'une idée nouvelle est un ornement. Règle simple : après chaque citation, une phrase au moins qui commence par « ce mot… », « cette construction… », « cet exemple… ».

4. La date absente. Écrire « Orwell montre que… » sans dire 1949 prive votre lecteur du seul instrument qui permette de mesurer ce que la thèse a d'original. Toute œuvre nommée est datée, la première fois qu'elle paraît. Cela vaut aussi pour les faits : un règlement, un traité, un procès ont une date, et elle est une partie de l'argument.

5. Le devoir sans thèse. Un développement qui expose des positions sans en soutenir aucune n'est pas prudent, il est vide. Le programme demande d'expliciter son raisonnement de manière à convaincre, et de faire évoluer sa pensée jusqu'à la remettre en cause si nécessaire : cela suppose qu'il y ait une pensée à remettre en cause.

6. Le déséquilibre. Les deux développements doivent être d'ampleur comparable. Une seconde copie de deux pages après une première de six est sanctionnée deux fois : par sa pauvreté, et parce qu'elle contrevient à ce que le sujet demande.

9.7.2 Les cinq écueils propres à l'interprétation

1. La paraphrase. On redit le texte en moins bien. Le test : si l'auteur relisait votre phrase, apprendrait-il quelque chose ? Sinon, c'est de la paraphrase.

2. Le relevé de procédés. « On note une métaphore, une anaphore, une gradation. » Ce vocabulaire est utile pour désigner ce que l'on a vu ; il ne prouve rien par lui-même. Nommer sans expliquer est la version littéraire de la récitation de cours.

3. Le plan en tiroirs. « I. Le fond — II. La forme » est le plus sûr moyen de séparer ce que la spécialité demande de tenir ensemble. Les parties doivent être des étapes : la deuxième ne doit pas pouvoir passer avant la première.

4. L'enjeu introuvable ou minuscule. On expose l'enjeu « de la condition humaine » — trop vaste pour rien dire — ou celui d'une phrase isolée — trop étroit pour commander le texte. Le contrôle est simple : votre enjeu rend-il compte de tous les mouvements ?

5. La discussion prématurée. On juge la thèse au lieu de l'exposer. L'interprétation demande de comprendre ; l'évaluation est l'affaire de l'essai, et elle sera lue par quelqu'un d'autre. Une seule exception : signaler une difficulté interne du texte, ce qui n'est pas le contester mais le lire.

9.7.3 Les six écueils propres à l'essai

1. Le retour à la paraphrase. On recommence le commentaire du texte. Or le texte a déjà été traité, et par une autre copie. Il n'apparaît ici qu'au point de départ et, éventuellement, comme une référence parmi d'autres.

2. Le catalogue d'exemples. Huit œuvres citées, aucune analysée. Deux ou trois références qui travaillent valent mieux : chacune doit prouver, nuancer ou objecter, et l'on doit pouvoir dire laquelle fait quoi.

3. L'opinion sans preuve. « Je pense que… », « il est évident que… », « de nos jours, chacun sait que… » La première personne n'est pas interdite — l'essai vous engage — mais elle n'est jamais un argument.

4. Le plan dialectique à vide. « I. Oui — II. Non — III. Peut-être » n'est pas un plan, c'est une hésitation mise en trois parties. La troisième partie doit résoudre quelque chose : une distinction, un déplacement de la question, un changement de niveau.

5. L'objection de politesse. Trois lignes concédées à l'adversaire avant de conclure comme on avait commencé. Une objection sérieuse occupe un moment entier, elle est présentée sous sa forme la plus forte, et la réponse qu'on lui fait modifie la thèse initiale au moins d'un cran.

6. L'oubli de la question. On répond à une question voisine, plus commode. Recopiez la question en tête de chaque partie de votre brouillon et vérifiez, à chaque paragraphe, que vous y répondez encore.

9.7.4 Les écueils matériels, qui coûtent bêtement

Méthode : La liste de contrôle du dernier quart d'heure

1. Deux copies distinctes, chacune portant l'intitulé exact de son exercice et sa question. 2. Chaque copie se suffit : une référence utilisée dans les deux est présentée dans les deux. 3. Les guillemets sont fermés, et ce qu'ils enferment est bien du texte. 4. Les titres d'œuvres sont soulignés à la main — c'est l'équivalent manuscrit de l'italique — et chaque œuvre est datée. 5. Les noms propres sont orthographiés correctement : un nom d'auteur écorché produit sur un correcteur un effet disproportionné, et il n'est pas injuste, car il signale qu'on n'a pas lu. 6. Les paragraphes sont visibles : un alinéa par idée, une ligne blanche entre les parties. Un devoir compact est lu moins favorablement, et c'est une réalité qu'il vaut mieux connaître.

9.8 L'oral de contrôle

9.8.1 Ce que dit le texte officiel

◆Théorème 9.11L'épreuve orale de contrôle, dans ses termes

Durée : vingt minutes. Temps de préparation : vingt minutes. « Le programme sur lequel peut porter l'épreuve orale de contrôle est identique au programme de l'épreuve écrite. » L'examinateur remet au candidat un sujet relevant « soit d'une question de littérature », s'il est professeur de lettres, « soit d'une question de philosophie », s'il est professeur de philosophie ; « l'énoncé du sujet prend la forme d'une interrogation associée au thème de l'épreuve écrite ». Le candidat répond dix minutes au maximum, libre de mobiliser les références — textes et œuvres — qui lui paraissent pertinentes ; le reste du temps est un entretien avec l'examinateur. « L'évaluation des réponses de chaque candidat est globale et doit utiliser tout l'éventail des notes de 0 à 20. »

Trois conséquences méritent d'être soulignées, parce qu'elles surprennent les candidats. La première : le sujet est une question, non un texte — vous n'avez pas de document à expliquer, vous avez une interrogation à traiter. La deuxième : une seule discipline est représentée, celle de l'examinateur ; mais rien ne vous interdit, et tout vous invite, à mobiliser les œuvres et les notions de l'autre — c'est ce que cette spécialité vous a appris à faire. La troisième : l'exposé n'excède pas dix minutes, et l'entretien occupe donc au moins la moitié du temps. Un exposé parfait suivi d'un entretien muet fait une prestation médiocre.

Le déroulement de l'épreuve orale de contrôle.

9.8.2 Vingt minutes de préparation : ce qu'on écrit

Méthode : La préparation, minute par minute

Minutes 1 à 3. Recopier la question, souligner ses mots, écrire son présupposé. Définir le terme le plus équivoque : c'est presque toujours de lui que viendra le plan.

Minutes 4 à 8. Écrire, sans ordre, tout ce qui vient : œuvres, exemples, notions, objections. Ne rien trier encore. Dater au fur et à mesure — une référence non datée est une référence que vous ne pourrez pas défendre.

Minutes 9 à 14. Choisir trois références et trois moments. Écrire le plan en trois phrases complètes, chacune énonçant ce qu'on va établir, non ce dont on va parler.

Minutes 15 à 18. Rédiger intégralement la première phrase et la dernière. Ce sont les deux seules qu'on rédige ; elles évitent le départ hésitant et la fin qui s'éteint.

Minutes 19 et 20. Anticiper l'entretien : écrire les deux objections que vous feriez à votre propre exposé, et une phrase de réponse pour chacune. C'est le meilleur emploi possible des deux dernières minutes.

9.8.3 Un exemple traité

Démonstration (« Peut-on tout représenter ? » — plan d'un oral de dix minutes)

Le sujet est une interrogation associée au thème de l'écrit, ici Histoire et violence ; l'examinateur est professeur de lettres.

Analyse de la question. Deux mots à distinguer. Pouvoir : en a-t-on le droit — question morale ; en a-t-on les moyens — question technique et esthétique. Tout : tout objet, ou tout objet par tout moyen ? Le présupposé est qu'il existerait des objets qui résistent à la représentation.

Premier moment — on peut toujours, et c'est le problème. Aucune matière n'est en soi interdite à la littérature ; c'est même l'un de ses pouvoirs propres, que le programme nomme : exprimer dans l'écriture la réalité de la violence jusque dans sa dimension d'inhumanité. Référence : le chapitre III de Candide (1759), où la description la plus froide produit la condamnation la plus forte.

Deuxième moment — mais représenter, c'est mettre en forme, et la forme peut trahir. Une belle forme peut rendre supportable ce qui ne devrait pas l'être ; un récit peut donner du sens à ce qui n'en avait pas ; une intrigue peut faire d'un massacre un destin. Référence : les débats sur l'écriture du témoignage après 1945, et la méfiance des témoins eux-mêmes à l'égard du romanesque.

Troisième moment — d'où un critère, et non un interdit. La question n'est pas ce qu'on a le droit de représenter, mais ce que la représentation fait au lecteur : elle est légitime lorsqu'elle le laisse devant ce qu'il vient de voir, fautive lorsqu'elle l'en console à bon compte. Référence : le procédé de l'ellipse et de la litote chez les écrivains qui ont choisi de ne pas tout montrer.

Phrase d'ouverture rédigée : « Une question qui semble morale — en a-t-on le droit ? — est peut-être d'abord une question de forme. » Phrase de clôture rédigée : « Il n'y a donc pas d'objet interdit ; il y a des manières de représenter qui trahissent leur objet, et c'est au lecteur, autant qu'à l'écrivain, de le mesurer. »

Les deux objections préparées. Un : certains témoins ont exigé qu'on ne représente pas — comment répondre ? En distinguant l'interdit posé par un témoin, qui a son autorité propre, et une règle générale, qui n'en a aucune. Deux : ce critère est subjectif — comment répondre ? En concédant qu'il ne se prouve pas, mais en montrant qu'il se discute œuvre par œuvre, ce qui est le propre d'un jugement de goût argumenté.

iRemarqueCe que l'entretien attend vraiment

L'entretien n'est pas un piège, et il n'est pas non plus une récompense : c'est la partie de l'épreuve où l'on vérifie que votre exposé était le vôtre. Trois conduites y font la différence. Écouter la question en entier avant de répondre, quitte à laisser passer deux secondes de silence — un candidat qui répond avant la fin répond souvent à autre chose. Concéder ce qui doit l'être : « vous avez raison, mon exemple ne prouve pas cela ; il prouve seulement… » est une des meilleures phrases qu'un examinateur puisse entendre. Revenir à un texte dès que possible : une référence précise et datée vaut mieux qu'une reformulation générale, et elle vous remet en terrain connu.

9.9 Se préparer sur l'année

9.9.1 Trois outils qui valent tous les conseils

La fiche d'œuvre. Une page par œuvre lue, et une seule. Elle porte : le titre, la date de publication, le genre ; trois lignes de situation — qui écrit, quand, dans quelles circonstances ; la thèse ou l'intrigue en cinq lignes ; trois citations exactes avec leur référence ; enfin les questions du programme que cette œuvre permet de traiter. Cette dernière rubrique est la plus importante et la plus négligée : une œuvre que l'on ne sait pas rattacher à une question ne sert à rien le jour de l'épreuve.

Le carnet de citations. Dix à quinze citations par entrée, pas davantage, copiées à la main sur l'édition — jamais recopiées d'un résumé, où elles circulent déformées. Chacune est accompagnée de sa référence et d'une ligne disant ce qu'elle prouve. Une citation dont on ne sait pas ce qu'elle prouve n'est pas apprise, elle est stockée.

Le cahier de sujets. À chaque devoir, on note trois choses : la question, l'enjeu ou la thèse qu'on avait dégagés, et la remarque du correcteur en une phrase. Relire ce cahier en juin vaut mieux que relire tous ses cours : on y voit ses fautes de méthode, qui sont presque toujours les mêmes.

9.9.2 S'entraîner, et comment

Le seul entraînement qui prépare vraiment est l'entraînement chronométré. Deux heures pour un exercice, avec un texte que l'on n'a pas vu : c'est la seule manière d'apprendre à décider vite, et décider vite est la compétence que l'épreuve mesure en réalité.

Méthode : Quatre exercices d'entraînement efficaces

1. L'enjeu en dix minutes. Prenez un texte inconnu de deux pages. Dix minutes chrono pour écrire la thèse en une phrase, le problème en une question, et l'enjeu sous la forme si c'est vrai, alors… Rien d'autre. Faites-le vingt fois dans l'année : c'est l'exercice qui fait le plus progresser, et il coûte dix minutes.

2. Le même sujet dans l'autre orientation. Reprenez un sujet déjà traité et refaites la première partie en changeant d'orientation : ce qui était une interprétation littéraire devient philosophique. Vous verrez du même coup ce qui change — le matériau de la preuve — et ce qui ne change pas.

3. L'objection écrite. Prenez un essai que vous avez rendu, et rédigez une page contre votre propre thèse, la plus forte possible. Puis demandez-vous ce que votre devoir aurait dû concéder.

4. La lecture à voix haute. Relisez à voix haute la copie d'un camarade, ou la vôtre, une semaine après. Les phrases qui ne se disent pas sont des phrases qui ne se pensent pas ; et les paragraphes sans idée s'entendent immédiatement.

iRemarqueCe que cette préparation prépare aussi

Le programme signale que la pratique de l'argumentation « prend un relief particulier pour ceux qui choisiront de préparer l'épreuve orale terminale du baccalauréat en l'adossant à cet enseignement de spécialité ». Tout ce qui précède y sert directement : une question analysée, une thèse formulée, trois références datées et une objection préparée, c'est exactement ce dont on a besoin pour parler cinq minutes sans notes. La différence n'est pas de nature, elle est de support — et l'épreuve orale de contrôle, décrite plus haut, se prépare avec les mêmes outils.

Proposition 9.12L'essentiel sur la préparation

Ce qui se révise n'est pas la méthode : c'est le corpus. Six à huit œuvres réellement lues, fichées, datées, avec pour chacune trois citations exactes et deux questions du programme qu'elle sert — voilà ce qui fait la différence en juin. La méthode s'apprend en un chapitre ; la culture s'acquiert en deux ans, et c'est elle qu'on interroge sous le nom d'humanités.

9.10 Repères pour l'épreuve

9.10.1 Le vocabulaire officiel, et ce qu'il engage

9.10.2 Douze sujets d'entraînement

Les sujets qui suivent couvrent les six entrées du programme de terminale. Chacun donne une piste de texte du domaine public et les deux questions, avec leurs orientations. On les traite entiers, en quatre heures ; ou l'on n'en traite qu'une partie, en deux heures.

Méthode : Semestre 1 — La recherche de soi

  • Éducation, transmission, émancipation. Texte : Condorcet, Premier mémoire sur l'instruction publique (1791). Interprétation philosophique : quel lien le texte établit-il entre instruction et liberté politique ? — Essai littéraire : les récits d'enfance et d'école nous apprennent-ils quelque chose que les traités d'éducation ne peuvent pas dire ?
  • Éducation, transmission, émancipation. Texte : Vallès, L'Enfant (1878), premières pages. Interprétation littéraire : comment l'écriture fait-elle du souvenir d'enfance une accusation ? — Essai philosophique : peut-on s'émanciper de ce que l'on a reçu ?
  • Les expressions de la sensibilité. Texte : Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, cinquième promenade (1782). Interprétation littéraire : comment la phrase de Rousseau restitue-t-elle une expérience qui échappe au récit ? — Essai philosophique : comment donnons-nous le même sens aux mots que nous employons pour dire ce que nous éprouvons ?
  • Les métamorphoses du moi. Texte : Rimbaud, lettre du 15 mai 1871 (dite « du voyant »). Interprétation philosophique : que signifie dire que « Je est un autre » ? — Essai littéraire : l'écrivain qui parle de lui parle-t-il de quelqu'un ?

Méthode : Semestre 2 — L'Humanité en question

  • Création, continuités et ruptures. Texte : Perrault, Le Siècle de Louis le Grand (1687), extrait. Interprétation littéraire : par quels moyens le poème fait-il de l'éloge d'un règne un argument contre les Anciens ? — Essai philosophique : y a-t-il des ruptures radicales dans la pensée ?
  • Création, continuités et ruptures. Texte : Marinetti, Manifeste du futurisme (Le Figaro, 20 février 1909). Interprétation philosophique : quel rapport le manifeste établit-il entre la nouveauté esthétique et la destruction ? — Essai littéraire : une œuvre peut-elle rompre avec tout le passé ?
  • Création, continuités et ruptures. Texte : Apollinaire, « L'Esprit nouveau et les poètes » (1917). Interprétation littéraire : comment le texte concilie-t-il l'appel à la surprise et le respect de la tradition ? — Essai philosophique : l'ancien subsiste-t-il à travers le nouveau ?
  • Histoire et violence. Texte : Montaigne, Essais, I, 31, « Des cannibales » (1580). Interprétation littéraire : comment le raisonnement de Montaigne se sert-il de la comparaison pour renverser le jugement du lecteur ? — Essai philosophique : toutes les violences sont-elles comparables ?
  • Histoire et violence. Texte : Kant, Vers la paix perpétuelle (1795), extrait. Interprétation philosophique : à quelles conditions, selon le texte, le droit peut-il limiter la violence ? — Essai littéraire : que peut la littérature contre la guerre ?
  • L'humain et ses limites. Texte : Descartes, Discours de la méthode, sixième partie (1637). Interprétation philosophique : en quel sens l'homme peut-il être dit « maître et possesseur de la nature » ? — Essai littéraire : les œuvres de fiction nous aident-elles à penser notre rapport à la nature ?
  • L'humain et ses limites. Texte : Mary Shelley, Frankenstein (1818), la première rencontre du savant et de sa créature. Interprétation littéraire : comment le récit fait-il passer le lecteur du côté de la créature ? — Essai philosophique : sommes-nous responsables de ce que nous créons ?
  • L'humain et ses limites. Texte : Turing, « Les machines à calculer et l'intelligence » (1950), le jeu de l'imitation. Interprétation philosophique : pourquoi Turing remplace-t-il la question « les machines peuvent-elles penser ? » par une épreuve ? — Essai littéraire : qu'est-ce que la littérature a compris des machines avant qu'elles existent ?

9.11 Bilan

L'épreuve de cette spécialité a une forme singulière, et cette forme a un sens. Elle ne demande pas deux fois la même chose sur deux objets différents ; elle demande deux choses différentes sur le même objet. À la première partie, la fidélité : reconstruire ce qu'un texte dit et pourquoi cela compte, sans y mettre ce qu'on aurait aimé y trouver. À la seconde, l'engagement : répondre soi-même à une question que ce texte laisse ouverte, avec des raisons, des œuvres et le courage d'affronter ce qui s'y oppose. On peut réussir l'une et manquer l'autre ; les deux notes s'ajoutent, et elles mesurent bien deux qualités distinctes.

Cette dualité n'est pas un caprice d'examen. C'est la traduction, en quatre heures, de ce que le programme dit de lui-même : un enseignement où aucune entrée n'est spécifiquement littéraire ni spécifiquement philosophique, assuré à parts égales par deux professeurs, et qui vise à développer l'ensemble des compétences relatives à la lecture, à l'interprétation des œuvres et des textes, à l'expression et à l'analyse de problèmes complexes. L'épreuve est le lieu où l'on vérifie que ces compétences ne se sont pas séparées.

Proposition 9.13Ce qu'il faut retenir du chapitre

1. Quatre heures, un texte, deux questions, deux copies distinctes, deux correcteurs, deux notes sur dix qui s'ajoutent. L'intitulé du sujet dit lequel des exercices est littéraire et lequel est philosophique.

2. L'interprétation demande « la compréhension et l'analyse d'un enjeu majeur du texte ». On y va du thème à la thèse, de la thèse au problème, du problème à l'enjeu — et l'enjeu ne commence que là où l'on peut écrire si c'est vrai, alors…

3. L'essai demande « une réponse étayée à une question soulevée par le texte ». Étayer, c'est trois choses à la fois : des raisons, des œuvres datées et analysées, et l'examen d'une objection sérieuse.

4. Ce qui distingue les deux exercices n'est pas le sérieux, c'est le lieu de la preuve : dans l'un, la citation et son analyse ; dans l'autre, le raisonnement et les œuvres. Ce qui les rapproche est plus important encore : ni l'un ni l'autre n'accepte une affirmation sans appui.

5. Tout le programme de terminale est examinable depuis la session

  1. Les acquis de première sont des instruments, non le sujet.

6. L'oral de contrôle porte sur le même programme : vingt minutes de préparation, dix minutes d'exposé au plus, puis un entretien qui compte au moins autant. On y prépare ses objections avant d'être interrogé.

iRemarqueLe dernier conseil, et le seul qui vaille vraiment

Toute cette méthode ne remplace pas ce qu'elle sert. Ce qui fait la différence, au bout de deux ans, ce n'est pas la connaissance des attendus : c'est le nombre d'œuvres qu'on a réellement lues, et la précision avec laquelle on s'en souvient. Un candidat qui a lu six œuvres intégrales et sait en citer vingt lignes exactes est mieux armé que celui qui connaît par cœur la définition de l'épreuve. La méthode donne la forme ; les livres donnent ce qu'on y met. Le programme, en le disant à sa manière, place la rencontre et la fréquentation d'œuvres d'intérêt majeur au principe de tout cet enseignement — et l'épreuve n'est que le moment où l'on montre ce que cette fréquentation a produit.

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