Du mythe au logos : la naissance de la philosophie
Cours complet · lettres et philosophie (ECG/ECT 1re année), chapitre 1 · prépas ECG et ECT, 1re année
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On raconte volontiers que la philosophie est née en Grèce, au VIe siècle avant notre ère, lorsque les hommes ont cessé de croire aux dieux pour commencer à raisonner. C'est une belle histoire, et elle est fausse sur les deux points. Les Grecs qui inventent la philosophie n'ont pas cessé de croire aux dieux — Socrate meurt en partie pour avoir été accusé d'impiété, et il se défend d'être athée. Et le mythe n'est pas un raisonnement raté : c'est une autre façon de rendre le monde intelligible, avec ses règles propres.
La question de ce chapitre n'est donc pas « quand les Grecs ont-ils cessé d'être naïfs ? », mais celle-ci : qu'est-ce qui change exactement quand on passe du mythe au logos ? Répondre suppose de savoir ce que chacun des deux fait — et ce qu'il ne fait pas.
1.1 Deux manières de rendre le monde intelligible
Récit traditionnel, anonyme et collectif, qui rend compte de l'origine d'un ordre — du monde, des dieux, d'une cité, d'une coutume — en la racontant. Le mythe n'argumente pas : il raconte. Son autorité tient à sa transmission, non à une preuve.
Le mot grec dit à la fois la parole, la raison et le rapport (au sens du rapport entre deux grandeurs). Cette triple valeur n'est pas un accident de vocabulaire : elle dit qu'une parole rationnelle est une parole qui met en rapport, et qui peut être demandée — en grec, logon didonai, « rendre raison ».
Retenez cette expression, elle vaut mieux qu'une définition : la philosophie commence quand on peut demander à quelqu'un de rendre raison de ce qu'il avance. Le mythe, lui, ne se discute pas ; il se transmet ou s'oublie.
Figure 1. Mythe et logos : ce qui les sépare n'est pas le sujet, c'est le régime d'autorité. Les deux parlent de l'origine du monde, et Thalès ne sait pas plus qu'Hésiode d'où vient l'univers. La différence est ailleurs : à Hésiode on ne demande pas pourquoi le Chaos vient en premier, alors qu'à Thalès on peut demander pourquoi l'eau plutôt qu'autre chose — et ses successeurs le lui demanderont aussitôt. Un critère, pas une hiérarchie : la figure ne dit pas que le logos est vrai et le mythe faux, elle dit qu'ils ne se soumettent pas au même contrôle.
Auteur : Hésiode (v. VIIIe s. av. J.-C.) — raconter l'ordre du monde
Poète béotien, contemporain approximatif d'Homère, auteur de la Théogonie et des Travaux et les Jours. La thèse. Le monde n'est pas un chaos : il a une généalogie. Les dieux naissent les uns des autres dans un ordre, et cet ordre est l'explication — dire d'où vient une chose, c'est dire ce qu'elle est. Le concept le plus utile. La théogonie elle-même : penser l'être par l'engendrement. On explique en racontant une naissance, pas en dégageant une loi. La filiation. Tout le vocabulaire grec de l'origine — archè, genesis — vient de là, y compris chez ceux qui refuseront le récit. Les présocratiques gardent la question d'Hésiode (d'où vient l'ordre ?) et changent la réponse.
Dans la Théogonie, le Chaos vient en premier, puis la Terre, puis l'Amour. Ce n'est pas un récit gratuit : l'ordre de naissance est un ordre de dépendance, et l'Amour placé au troisième rang dit que rien ne s'unit avant qu'il y ait de quoi unir. Hésiode pense, mais il pense en racontant. C'est pourquoi on parle d'une pensée mythique, non d'une absence de pensée.
1.2 Les Milésiens : chercher un principe
Ce qui est premier : à la fois le commencement d'où tout vient et le principe qui explique tout. Les deux sens tiennent ensemble dans le mot grec, et c'est cette ambiguïté que la philosophie va lentement démêler.
La nature, entendue non comme un décor mais comme le mouvement par lequel une chose devient ce qu'elle est. Les premiers philosophes sont dits physiciens en ce sens : ils cherchent la loi de ce devenir, non la matière inerte.
Auteur : Thalès et Anaximandre (Milet, VIe s. av. J.-C.) — le premier pas, et le second
Thalès (v. –) tient que le principe de toutes choses est l'eau. On en rit volontiers ; c'est passer à côté de l'essentiel. Ce que Thalès invente n'est pas une bonne réponse, c'est une forme de question : il cherche un principe, unique, naturel, et il l'expose de telle sorte qu'on puisse le contester. Anaximandre (v. –), son cadet, le conteste aussitôt : si le principe était l'eau, l'eau l'emporterait sur le feu et le monde serait déjà noyé. Il pose donc un principe qui n'est aucune des choses — l'apeiron, l'indéterminé. Le concept le plus utile. L'idée qu'un principe explicatif ne peut pas être un élément parmi ceux qu'il explique. La filiation. C'est le premier désaccord argumenté de l'histoire de la pensée occidentale, et c'est à ce titre qu'il fonde une discipline : une tradition commence quand on peut avoir tort devant son maître.
Figure 2. Une filiation, ce n'est pas une succession : c'est une suite de refus argumentés. Chaque flèche porte le mot de ce qui passe — ou de ce qui est rejeté. Anaximandre ne continue pas Thalès, il le corrige ; Platon ne choisit pas entre Héraclite et Parménide, il leur donne raison à tous deux en séparant deux mondes ; Aristote garde le problème de Platon et refuse sa solution. Ce qu'il faut en retenir pour une dissertation : citer une filiation sans dire ce qui est repris et ce qui est refusé ne prouve rien.
Héraclite (v. –) et Parménide (v. –) posent le problème que toute la philosophie grecque va tenter de résoudre : si tout change, rien n'est jamais assez stable pour être connu ; si l'être ne change pas, le changement est une illusion. Aucun des deux ne peut avoir tort seul.
1.3 Socrate, ou déplacer la question
Figure 3. Cinq jalons, à l'échelle du temps. La frise dit une chose qu'aucune liste ne dit : la philosophie grecque n'est pas un moment, c'est presque quatre siècles. Entre le poète qui raconte l'origine et le philosophe qui classe les savoirs, il s'écoule autant de temps qu'entre le règne de Louis XIV et aujourd'hui. On ne parle donc pas d'une génération de penseurs mais d'une tradition longue, où chacun hérite d'un problème déjà travaillé.
Auteur : Platon (v. –) — écrire la philosophie en dialogues
Athénien, disciple de Socrate, fondateur de l'Académie. La thèse. Ce qui change ne peut être objet de science ; il existe donc des réalités stables, les Idées, dont les choses sensibles ne sont que des images. Connaître, ce n'est pas accumuler des impressions, c'est remonter de l'image au modèle. Le concept le plus utile. La dialectique : progresser par questions et objections, non par exposé. Ce n'est pas un ornement littéraire — c'est la forme même que prend une pensée qui accepte d'être contredite. La filiation. Platon écrit des dialogues où Socrate parle : c'est là toute la difficulté, car nous ne savons pas où finit le maître et où commence l'élève. Le problème socratique est le premier problème d'attribution de l'histoire de la philosophie, et il n'est pas résolu.
Littéralement « l'art de l'accouchement ». Socrate se dit fils de sage-femme et prétend n'enseigner rien : il fait accoucher ses interlocuteurs de ce qu'ils savaient sans le savoir. La méthode suppose que le vrai est déjà là, et qu'il suffit de le dégager — thèse forte, et discutable.
Trois erreurs à ne pas commettre sur Socrate. Un, il n'a rien écrit : tout ce que nous en savons passe par Platon, Xénophon et Aristophane, qui ne s'accordent pas. Deux, il n'est pas mort pour avoir défendu la raison contre la religion : l'accusation portait sur l'impiété et la corruption de la jeunesse, dans un contexte politique lourd, Athènes sortant de la défaite et de la tyrannie des Trente. Trois, l'ironie socratique n'est pas de la moquerie : c'est le fait de feindre l'ignorance pour obliger l'autre à formuler ce qu'il croit savoir.
1.4 La tragédie : penser le même conflit autrement
Figure 4. Deux façons de penser le même conflit, à quarante ans d'écart et dans la même ville. Antigone et le Criton posent la même question — doit-on obéir à une loi que l'on juge injuste ? — et n'en font pas le même usage. Sophocle laisse le conflit ouvert : Créon et Antigone ont chacun un droit, et c'est de là que vient le tragique. Platon fait démontrer à Socrate qu'il doit rester et mourir. Ce que la distinction interdit : dire que la tragédie serait une philosophie qui s'ignore. Elle sait très bien ce qu'elle fait, et fait autre chose.
Auteur : Sophocle (v. –) — le tragique comme forme de pensée
Poète tragique athénien, auteur d'Antigone (v. ) et d'Œdipe roi (v. ). La thèse. Il existe des conflits où les deux partis sont dans leur droit, et où toute décision est une faute. Ce n'est pas un défaut de raisonnement : c'est une structure du monde humain. Le concept le plus utile. Le tragique au sens strict — non pas « ce qui finit mal », mais le conflit de deux légitimités. Un accident est triste ; il n'est pas tragique. La filiation. Hegel lira Antigone comme l'affrontement de la famille et de l'État, et en fera le modèle de toute contradiction historique ; Anouilh la réécrira en , sous l'Occupation, où la question de l'obéissance ne se posait pas en théorie.
Pourquoi cette distinction compte pour vous. Un sujet de dissertation qui oppose la littérature et la philosophie attend rarement qu'on tranche. Il attend qu'on montre ce que chacune peut faire que l'autre ne peut pas : la philosophie exige de conclure, la littérature peut tenir deux vérités ensemble sans les réconcilier. C'est exactement pourquoi le BO les met « à part égale ».
1.5 Aristote : classer les savoirs
Auteur : Aristote (–) — fonder les disciplines
Né à Stagire, élève de Platon pendant vingt ans, précepteur d'Alexandre, fondateur du Lycée. La thèse. Il n'y a pas deux mondes : les formes sont dans les choses, et c'est en étudiant les choses qu'on les atteint. Le concept le plus utile. La distinction des savoirs selon leur fin — connaître, agir, produire — qui découpe pour deux mille ans la carte des disciplines. La filiation. Aristote est le premier à écrire l'histoire des opinions avant d'exposer la sienne : chaque traité commence par ce qu'ont dit les prédécesseurs. C'est l'invention de la revue de littérature, et c'est aussi ce qui nous permet de connaître les présocratiques, dont les œuvres sont perdues.
Figure 5. La première carte des disciplines, et elle tient encore. Aristote ne classe pas les savoirs par leur objet mais par leur fin : ce qu'on cherche à en faire. Cette découpe explique pourquoi l'éthique n'est pas une science exacte chez lui — non par faiblesse, mais parce qu'agir bien dépend des circonstances, et qu'un savoir de l'action n'a pas à être aussi précis qu'un savoir de la nature. Retenez la formule : on n'exige pas d'un domaine plus de rigueur que son objet n'en comporte.
Méthode : Traiter un sujet qui oppose le mythe et la raison
- Refuser le récit du progrès. « Les Grecs sont passés de l'obscurité à la lumière » est le plan que tout le monde fait, et il ne démontre rien : il raconte une victoire. Commencez par établir que le mythe pense.
- Poser le critère. Ce qui sépare les deux n'est ni le sujet ni la vérité, c'est le régime d'autorité (figure 1). Un devoir qui pose son critère dès l'introduction se distingue immédiatement.
- Chercher les survivances. Le logos ne remplace pas le mythe : Platon écrit des mythes (la caverne, l'attelage ailé) au cœur de ses démonstrations. Pourquoi un philosophe a-t-il besoin d'un récit là où l'argument ne suffit plus ? C'est là qu'un devoir devient intéressant.
- Conclure sur l'usage. La question n'est pas de savoir lequel des deux est vrai, mais ce que chacun permet de penser.
1.6 Ce que la Grèce nous laisse
Figure 6. Trois questions, pas trois réponses. Ce que la Grèce transmet n'est pas un ensemble de doctrines — elles ont presque toutes été abandonnées — mais la forme de trois interrogations et l'exigence qu'on y rende raison. Les chapitres suivants montreront comment Rome, puis les monothéismes, puis la science moderne les reprennent : chaque fois la question survit, la réponse change.
Repère : Cinq dates à savoir situer
- v. — Hésiode, Théogonie : l'ordre du monde raconté comme une généalogie.
- — Thalès aurait annoncé une éclipse de soleil. L'anecdote, rapportée par Hérodote, est peut-être fausse ; elle dit l'essentiel : une parole sur la nature qui s'expose à être vérifiée.
- v. — Antigone de Sophocle.
- — mort de Socrate, condamné par un tribunal démocratique.
- — mort d'Aristote, un an après celle d'Alexandre.
Sur la date de : Hérodote rapporte que Thalès « avait prédit » cette éclipse. Les historiens des sciences doutent qu'il ait disposé des moyens de le faire. Retenez la prudence de formulation — « la tradition rapporte que » — plutôt que le fait : c'est une bonne habitude, et les correcteurs la remarquent.